Archive pour février, 2011

LETTRE 4

Chère Julie,

  Dans les « Lettres Persanes » , Montesquieu fait parler ainsi Usbek, son personnage A son eunuque ,gardien du sérail à Ispahan , ce dernier écrit : » Procure-leur tous les plaisirs qui peuvent être innocents ; trompe leur inquiétude ; amuse-les par la musique , les danses, les boissons délicieuses … » Ces conseils sont ici encore d’actualité.

   Hier dès 9 heures , dans les ruines du palais sassanide de Shavestan dont s’inspireront les bâtisseurs de mosquées , le thé et les gâteaux nous étaient offerts .Au retour d’une visite sous le soleil accablant , une verre d’eau fraîche nous est servi avec le sourire dans le bus.Fruits , pâtisseries , boissons , rien ne manque pour prévenir d’éventuelles frustrations . Aucun repas ne répète le précédent .Chaque jour apporte son lot de surprises et de cadeaux .Le programme prévu est enrichi quotidiennement de visites supplémentaires par notre guide , Reza. La responsabilité et le pouvoir du guide sont grands .De lui dépend la clé qui nous ouvrira les portes de son pays . De lui dépend l’envie de revenir ou de tourner la page .Il est notre seul lien avec l’extérieur .Trop présent, il nous gêne ; trop effacé , il nous abandonne .Il doit trouver le chemin subtil qui contentera chacun .Notre guide est doué pour cela. Voici , dans le désordre , un aperçu de ses talents :  (Eloge de Reza)  faire un exposé savant sur les dynasties perses , régler la circulation pour faire traverser le groupe , commander les boissons et servir le riz à table , chanter une chanson , dire des poèmes , réserver des taxis dans la cohue , préparer des dossiers de qualité pour des lectures érudites sur l’Iran , veiller à la bonne tenue de chacun , contrôler les connaissances acquises , tendre la main pour aider à monter un escalier ou des rochers … Jamais il ne ménage sa peine au service des voyageurs . Puisse Dieu le lui rendre et qu’il reçoive ici notre reconnaissance .

   Nous sommes donc comme « des coqs en pâte « , selon l’expression de Christian .Tu vois que les craintes de la famille à mon départ en Iran étaient bien ridicules .Mais l’ignorance est toujours source de préjugés grotesques . Quant-à toi , la nature t’as préservée de ce défaut.

 

                                                    Porte-toi bien.                                                                                             Christiane

LETTRE 3

Cher François,
   Mon voyage en Iran se poursuit sous les meilleurs auspices. Nous allons de site en site et chacun éveille un vague souvenir historique ou littéraire. Attar, Khayyam, Darius 1er, Xerxès : tous ces noms te disent probablement quelque chose, mais quoi? On mesure ici la profondeur de notre ignorance et les limites de notre enseignement de l’histoire qui ne dépasse pas le monde gréco-romain. Nous nous enflammons pour l’épopée d’Alexandre et méconnaissons l’immense empire de Darius, son organisation et sa tolérance.

 L’Iran est un livre d’art vivant. Chaque mausolée, chaque mosquée visitée est une page précieuse sur l’architecture et l’art islamiques. Les inscriptions savantes sur la pierre , les complexes compositions florales en céramique mêlant le bleu, le vert, le jaune et parfois le rose, les iwans élancés et bleutés surmontés de deux minarets, les coupoles virant du bleu à l’ocre avec la fuite du jour : tout  est un enchantement perpétuel pour l’oeil. Les artistes et les calligraphes ont rivalisé de talent au service de cet art  somptueux à l’extérieur quand souvent l’intérieur est simple et dépouillé. Partout l’ocre et le bleu dominent. Les Iraniens voient -ils encore ces splendeurs comme nous jetons un regard distrait en passant devant nos cathédrales ?
   Parfois, au gré d’une ruelle , nous empruntons un couloir étroit et sombre. Mène-t-il à quelque bouge? Soudain, l’espace s’ouvre sur un vaste jardin où l’eau et la végétation abondent. C’est la riche et gracieuse demeure d’un négociant d’autrefois, aux murs travaillés et peints. Sommes-nous dans un conte des « Mille et une nuits »?
   Une autre fois, au point le plus éloigné du voyage, après des kilomètres de paysages désertiques où ne roulent plus que des camions vers des contrées encore plus lointaines .Là se dresse la citadelle de Rayen. La forteresse est extérieurement intacte .Les murs en pisé s’élèvent droits et lisses bordés de tours crénelées. Là encore, lorsqu’après un escalier aux marches incommensurables on débouche sur une terrasse, l’esprit est saisi par l’immensité de l’espace. De quoi ces murs sont-ils encore les gardiens ? Quelle valeur a ici le temps ?
   Je n’épuiserai pas ce sujet dans cette lettre.    Jet’embrasse.                                      
Christiane

 

 

LETTRE 2

Chère  Sophie ,

 

  Je ne connais pas de peuple plus affable que le peuple iranien. Nulle part en Europe je n’ai vu ces regards s’illuminant à la vue d’un étranger. Des sourires spontanés, des regards curieux et bienveillants nous accompagnent au gré de nos visites. Les jeunes filles se montrent les plus intéressées, engagent la conversation avec une grâce naïve et naturelle, délaissent les vestiges archéologiques plusieurs fois millénaires pour nous prendre en photo .Qui est le visiteur, qui est le visité ? Nous ne le savons plus très bien. Cette courtoisie discrète et pleine d’attention ne manque pas d’étonner le Français souvent blasé, dont l’intelligence ironique a masqué le coeur.

 

   Il est cependant une circonstance où les Iraniens se montrent impitoyables : dans les files d’attente des aéroports. Gare à l’Européen naïf et discipliné qui se croit dans son bon droit en patientant sagement derrière le voyageur qui le précède. Une demi-heure plus tard, il n’aura pas avancé d’un pouce alors que sur les côtés la foule s’écoule aisément. Au bout de deux heures, quand enfin le policier tatillon tamponne le dernier passeport, le sien , il aura un vague sentiment d’incompréhension et d’abandon.

 

  Mais rassure-toi , ce sentiment ne dure pas tant les beautés de ce pays comblent la vue, l’esprit et l’imagination. Je t’embrasse.                                                           Christiane

LETTRE 1

Chère Julie ,

 

  Nous sommes à présent en Iran après un voyage agréable. Les pilotes iraniens naviguent avec douceur. On sent à peine le décollage et l’atterrissage. Toi qui crains tant l’avion, ce voyage aurait apaisé ta hantise. J’ai encore quelques difficultés avec mon voile qui ne cesse de glisser. L’autre jour, dans la salle d’attente de l’aéroport,,j’éprouvais une certaine gêne à marcher, un café dans une main et mon sac dans l’autre, dans la crainte d’une chute de foulard. Heureusement, tous les regards masculins étaient rivés sur la télévision qui diffusait un match de foot visiblement d’une importance capitale pour le pays, tandis que les femmes papotaient en se remaquillant aux toilettes.

 

  Que dire des jardins et des parcs? Les quelques plantations sur ton balcon te sembleraient bien pauvres auprès de ces espaces de verdure entretenus avec soin. Dès le matin les jardiniers arrosent les pelouses d’un vert impeccable dans ce pays si aride. Les Iraniens aiment flâner au milieu des arbres et des fleurs. Ici , deux jeunes filles voilées jouent au volant , là ,trois jeunes gens dorment dans la fraîcheur de l’ombre, là encore, un père tient son bébé avec tendresse et fierté. Parfois, c’est un groupe animé d’étudiants qui plaisante et se prend en photo, en insistant pour que nous y figurions. La verdure est tellement chère aux Iraniens qu’ils s’installent sur les pelouses des ronds-points pour un pique-nique du soir et j’en soupçonne même certains d’y sommeiller jusqu’au matin. En revanche, ne va jamais en Iran avec ta voiture ! Ces promeneurs si paisibles se transforment en lions au volant. Les règles de la circulation automobile me sont restées impénétrables et traverser une rue me semble être le plus grand danger que court ici le voyageur. Si tu cherches la véritable aventure, offre-toi une course en taxi. Aucun embouteillage ne résiste à ces chauffeurs intrépides et notre police y perdrait la raison.

 

  Je te parlerai plus longuement de ce pays dans mes prochaines lettres .Porte-toi bien.                                                                  

                                                                                                                                                                                                                          Christiane

musee de bijoux de bank melli – IRAN

Introduction

Le trésor unique Des Joyaux Nationaux qui est exposé au public est une collection des plus chers bijoux du monde et est fournie depuis des siècles. Chaque bijoux est une réflexion de l’histoire mouvementée de la grande nation d’Iran et exprime le talent et la créativité artistique du peuple de cette patrie, qui rappelle les souvenirs amers et doux des échecs et des victoires de la fierté et l’arrogance des souverains qui ont été puissants et faibles.


Vous, chers visiteurs qui contemplez les bijoux délicats de cette collection unique, avant d’être fasciné par leurs luisances éblouissantes, pensez aux raisons historiques et à la manière de collecter ces bijoux. Reconnaissez le jugement de l’histoire et la confiance des hommes informés et libres sur les collecteurs de ces bijoux et reconnaissez leurs objectifs à réaliser cette collection. Le trésor présent exprime d’un côté la culture et la civilisation du peuple iranien qui a eu un passé très mouvementé et d’un autre côté l’histoire des larmes silencieuses du peuple opprimé et oppressé qui était le résultat de la splendeur et de l’orgueil des puissants de l’époque passé.


Notre motivation de l’exposition de ces bijoux est de vous donner plus de connaissance sur la culture et la riche civilisation d’Iran, et aussi prendre l’exemple de l’histoire sur la fin des puissants et des riches. Avec cet objectif, la présente collection nous est confiée et exposée à vous et votre jugement. L’importance des bijoux qui existent dans «Le Trésor des Joyaux Nationaux» ne se limite pas à leurs valeurs économiques, mais exprime le talent et le goût des artisans et des artistes iraniens dans les diverses époques de l’histoire et comme un héritage culturel et artistique qui représente les beaux arts de notre grand pays.

Ces rares bijoux ont été les ornements des souverains et des autorités tout au long de l’histoire qui marquent la splendeur et la magnificence de la cour, mais comptaient aussi comme une garantie pour le pouvoir et la réserve du trésor de ce pays. Il n’y a pas d’information précise sur la qualité et la quantité du trésor avant la dynastie Safavide et on peut dire que l’histoire de ces bijoux a commencé du temps de la monarchie Safavide.


Brièvement, l’histoire de la collecte de cette collection est la suivante: avant la dynastie Safavide certains bijoux existant dans le trésor du gouvernement, mais d’après les touristes étrangers (Jean-Baptiste Tavernier, Chevalier Chardin, Les Frères Shirly, George Mainwarning et autres), les rois Safavides pendant plus de deux siècles (1502 – 1735) ont accumulé des pierres précieuses et des joyaux; même les experts du gouvernement Safavide ont acheté des bijoux du marché des Indes, la Turquie Ottomane et les pays européens comme la France et l’Italie et les importaient à la capitale Isfahan.


A la fin du règne de Soltan Hossein et l’entrée de Mahmoud Afqan en Iran, les trésors du gouvernement ont été dispersés par des agresseurs Afqan et certains ont été donnés à Achraf Afqan; après l’entré du Roi Tahmasbe II accompagné par Nader à Isfahan, les bijoux ont été récupérés par Nader qui a empêché qu’ils soient sortis de l’Iran. Ultérieurement Nader, pour regagner une partie des bijoux qui étaient portés aux Indes, avait écrit quelques lettres à la cour des Indes, mais ne recevait que des réponses défavorables. Après la victoire de Nader sur l’Indes (1745), Mohammad Chah lui a livré des argents, des bijoux et des armes. Quelques parties des biens et des trésors qui ont été obtenues des Indes sont perdues au retour vers l’Iran. Par les traditions de ce temps-là, après son retour en Iran, Nader a envoyé une partie des bijoux comme cadeau aux rois et souverains des pays voisins, Il a aussi offert quelques objets rares et beaux à la chasse d’Imam Réza et a distribué quelques autres parmi les soldats de son armée. Après l’assassinat de Nader en 1747, le chef de la Tribu Abdali, Ahmad Khan a mit la main sur les bijoux du trésor de Nader.

Une des plus fameuses pierres du trésor qui a été sortie d’Iran et n’a jamais été récupérée, était le fameux diamant : Kouhé-Noure (Montagne de Lumière), Ce diamant a passé de la main d’Ahmad Chah Durrani et puis après au Ranjit Singh de Punjab, Après la défaite de Ranjit Singh par les forces anglaises, Kouhé-Nour tombât à la main de la compagnie des Indes orientales et en 1850 fut offert à la Reine Victoria. Après cet événement jusqu’au temps de la dynastie Qadjar, il n’y avait aucun changement dans le trésor. Pendant le temps de la dynastie Qadjar, le trésor était accumulé et collecté. Certaines pierres précieuses ont étaient serties sur la couronne Kiani, le Trône Nadéri, Globe de Joyaux et le Trône de Paon (ou Trône de soleil). Deux autres nouvelles pierres précieuses se sont ajoutées progressivement aux joyaux : l’une est la turquoise qui est une des pierres précieuses iraniennes, extraite des mines de turquoise de Nichabour, et l’autre sont les perles péchées au Golf Persique.


En vertu d’une loi votée en 1937 les joyaux furent transférés à la Banque Melli d’Iran (alors Banque d’Emission) comme garantie des créances sur l’Etat, admises en caution monétaire. Plus tard ils sont devenus la collatéral des dettes du gouvernement à la banque. Le présent trésor a été construit en 1955 et puis après l’établissement de la Banque Centrale d’Iran (1960) fut transféré et déposé à cette banque, Maintenant il est sauvegardé par la Banque Markazi Jomhouri ïslami Iran (Banque Central de la République Islamique d’Iran).


Durant la glorieuse Révolution Islamique d’ Iran et la Guerre Imposée, cette collection précieuse et rare était protégée par les employés dévoués et révolutionnaires de la Banque Markazi Jomhouri Islami Iran. Actuellement, vous visitez une collection unique des pierres précieuses qui s’est accumulée pendant de longues périodes turbulentes. Nous espérons qu’avec la considération de ces objets et le rappel de Dieu, le tout puissant, vous verrez la place finie des hommes dans le vaste monde, et reconnaître que la place des couronnes et les tiares est dans un musée où l’on montre l’histoire sanglante et pénible que ne se répète jamais.

On peut dire beaucoup sur cette merveilleuse collection, mais personne ne peut donner la réponse correcte à cette question: quelle est la valeur de cette collection ? Personne ne connaît la réponse de cette question. Car cette collection contient des pierres précieuses qui sont uniques au monde. La réponse à cette question est peut-être la suivante: du point de vue artistique et historique la collection des Joyaux Nationaux est telle que même les estimateurs les plus experts du monde ne peuvent évaluer sa valeur réelle ou estimable.

Le Trône Nadéri

Selon les historiens, en plus du fameux trône de Paon, Nader Chah aurait rapporté à son retour des Indes (1739-40) neuf autres trônes sertis de pierre précieuses, C’est Malcolm (History of Persia, Vol II, p.37) qui a rapporté que Nader Chah aimait le Trône de Paon, et il a donné l’ordre de réaliser un trône similaire avec les pierres existantes. Mais on ne possède aucune trace de ces trônes, et toujours selon les historiens, ils doivent avoir tous disparu après l’assassinat de Nader Chah (1747).


Bien que connu sous le nom de Trône Nadéri, le trône actuel n’a aucun rapport avec Nader Chah. Il a été réalisé pendant le règne de Fath-Ali Chah (1798-1834). Fort épris des fastes de la Cour qu’il aimait montrer à ses sujets et aux envoyés étrangers qui le visitaient à ses résidences dans la banlieue de Téhéran, ce souverain fit construire ce trône. A ce propos ce trône est composé de 12 parties séparées, ce qui rend son transport facile. Fait en bois, il est couvert de plaques d’or ciselées et émaillées sur lesquelles sont incrustés un total de 26,733 pierres précieuses. Mohamad Réza Pahlavi s’en servit lors de son couronnement.

 

 

Couronne utilisée par Rèza Khan et Mohammad Réza Pahlavi

La couronne utilisée par Rèza Khan et Mohammad Réza Pahlavi. Cette couronne a été réalisée d’or et d’argent, ornée de diamants, d’émeraudes, de saphirs et de perles. L’étoffe de la couronne est en velours rouge. Aux quatre côtés de la couronne, les dentelures crénelées ainsi que les soleils rayonnants des quatre faces sont inspirés du style des couronnes des rois sassanides, tout en diamants. Sur le front de la couronne, au centre du soleil, il y a un gros diamant jaune, le nombre de pierres précieuses ornant la couronne et leurs poids sont respectivement :

Diamants 3,380 pesant 1.144 carats

Emeraudes 5 pesant 199 carats

Saphirs 2 pesant 19 carats

Perles 368 pièces.

Le poids total de la couronne est 2080 grammes.

La couronne qui avait servit aux rois Qadjar était la couronne Kiani, mais Réza Khan lors de son couronnement en 1925; ne désirant pas se servir de cette couronne-là, chargea un groupe de joailliers iraniens présidé par Séradj-eddine Djavahéri, un joaillier caucasien émigré de Russie en Iran, à réaliser une nouvelle couronne utilisant des pierres sélectionnés dans le Trésor. Réza Khan et Mohammad Réza Pahlavi s’en servirent pour leurs couronnements,

Diamant Daryaê-Nour

Le fameux diamant Daryaê-Nour (Mer de Lumière) tient peut-être la première place parmi les Joyaux Nationaux, Son nom est lié à côté de Kouhé-Nour (Montagne de Lumière). Vraisemblablement par la similarité de leurs noms, ils sont toujours évoqués ensemble dans l’histoire, Quoiqu’il n’y ait aucune similarité entre leurs tailles et leurs couleurs, tous les deux ont appartenu au Nader Chah mais après la mort de celui-ci, Ahmad Khan Abdali mit la main sur le Kouhé-Nour et se dirigea vers l’Afghanistan, Après lui, son successeur Chah Chodja fut obligé de le céder à Runjit-Singh (le Lion de Punjab); de là il devint propriété de la Compagnie des Indes Orientales et fut offert à la Reine Victoria, et à l’heure actuelle il se trouve sur la couronne de la Reine Victoria parmi les joyaux de la Couronne britannique.


Le Daryaé-Nour demeura cependant en Iran et après l’assassinat de Nader Chah il appartint à son petit fils Chahrokh Mirza, puis à Amir Alam Khan Khozeymé, Il fut la propriété de Lotf-Ali Khan Zand, puis celle d’Aqa Mohammad Khan Qadjar, le fondateur de dynastie des Qadjars. Nasser-eddine Chah croyait que ce diamant était parmi les Joyaux de la Couronne de Cyrus (558-529 AC) et il était très enthousiaste et utilisé comme l’aigrette ou la broche. La gestion du Daryaé-Nour était confiée à un homme au statut spécial et de haut rang, Plus tard Daryaé-Nour est entré dans le Trésor des Joyaux Nationaux.


Il pèse 182 carats de couleur rosée. En 1965, pendant les recherches faites par un groupe canadien sur les Joyaux Nationaux, quelque point intéressant ont été révélés: les recherches l’ont mené à la conclusion que le Daryàé-Nour représente la majeure partie de la fameuse « Grande Table » vue par J-B Tavernier à l’est en 1642 et qui pesait 242 carats. L’autre partie, retaillée en brillant ovale qui pèse 60 carats et est nommée Nour-ol-A’yne (Lumière Des Yeux) se trouve sur le diadème No.2 de la vitrine No.26.

Globe de Joyaux

II a été réalisé en 1869 par un groupe de joailliers présidé par le fameux joaillier iranien Abraham Massihi sur l’ordre de Nasser-eddine Chah, avec des bijoux non montés existant au Trésor. Le poids de l’or utilisé est de 34 kg et les pierreries est de 3,656 gr. Le nombre de pierres précieuses est de 51.366, Il n’est pas très aisé de situer les différents pays sur ce globe parce que la dextérité des joailliers était plus en bijoux que la géographie.

Les mers sont en émeraudes juxtaposées d’un très beau vert, la plupart des terres sont représentées en rubis, l’Asie du Sud-Est, l’Iran et l’Angleterre sont en diamants; les Indes en rubis, l’Afrique Centrale et l’Afrique de Sud sont en saphirs et l’équateur ainsi que les autres lignes géographiques en diamants, Le globe repose sur un support en or massif d’un diamètre de 66 cm ciselé et monté de pierres précieuses.

Le Trône de Paon (Trône de Soleil)

Pendant le règne de Fath-Ali Chah (au début de 19è siècle) et sous son ordre, un grand trône a été construit sous la supervision de Nazem-o-Dowlé Mahammad Hossein Khan Sadr Esfahani, le gouverneur d’Isfahan, utilisant de l’or et les pierres précieuses non-montés du Trésor. Grâce au dessin du soleil incrusté de pierres précieuses sur le dossier du trône, il est devenu fameux comme « Trône de Soleil ». Après le mariage de Fath-Ali Chah avec Tavousse (En persan Tavousse signifie Paon) Tadjodowlé, à cause de son nom, le nom de trône a été changé au « Trône de Tavousse ». Quelques iraniens croyaient que ce trône est le même trône emporté des Indes. En accordance de définition de Tavemier sur le « Trône de Paon » et d’autres informations, ils sont arrivés à cette conclusion que ce trône ne peut pas être le trône original. Pour confirmation, ils se sont entretenus avec Nasser-eddine Chah sur cette question et ils en ont conclut que le présent « Trône de Paon » a été construit par ordre de Fath-Ali Chah et a été nommé après son mariage avec sa femme préférée « Tauousse Khanom » ou Mme Paon comme « Trône de Paon ».


Quelques années après la mort de Fath-Ali Chah comme Nasser-eddine Chah aimait les bijoux, a donné l’ordre de réparer le trône avec quelques petits changements. Ainsi, quelques panneaux ont été ajoutés au trône représentant des poèmes qui confirme la réparation du trône par Nasser-eddine Chah, Les poèmes, en bleu émail et sur le fond d’or, sont arrangés très régulièrement et révèlent le fait qu’ils sont ajoutées au trône pendant sa réparation, Le Trône de Paon était gardée au Palais Golestan; mais en septembre de 1981 il a été délivré au Trésor des Joyaux Nationaux, lié à la Banque Central de la République Islamique d’ Iran; est placé parmi les autres objets similaires et riches en pierres précieuses (Sujet de la loi approuvée en 1927).

 

 musee de bijoux de bank melli - IRAN dans musée clip_image001

 

clip_image002 dans musée      Vitrine n° 2 Carafe en or et émail.

 

 

 

 

 

clip_image003      Vitrine n° 3Le Chandelier.

 

 

clip_image004   Vitrine n° 5  Narguilé serti de turquoises.

 

 

 

clip_image005    Vitrine n° 11Une coupe de rubis

 

 

 

clip_image006   Vitrine n° 19 Couvre-chef d’Abbas Mirza

 clip_image007  Vitrine n° 23Broches serties de perles

 

 

clip_image008  Vitrine n° 26Diadème de platine

 

clip_image009  Vitrine n° 27 Tabatière d’émeraudes.

 

 

clip_image010 Vitrine n° 34Couronne utilisée à la dynastie Pahlavi

 

LES PEUPLES IRANIENS DES ORIGINES A LA FORMATION DE L’EMPIRE ACHEMENIDE


LES PEUPLES IRANIENS DES ORIGINES A LA FORMATION DE L'EMPIRE ACHEMENIDE dans histoire clip_image002



AUX ORIGINES DES PEUPLES IRANIENS

Les peuples iraniens sont issus du groupe des peuples Aryens. Il s’agit d’un ensemble Indo-européens qui s’est détaché du groupe originel, venant selon toute probabilité de Russie méridionale, et aurait migré vers l’est en direction de la Sibérie méridionale et des actuelles steppes kazakhs. Une partie d’entre eux auraient migré vers le milieu du IIIè millénaire en Bactriane, puis se serait installé dans la vallée de l’Indus d’où il aurait peuplé l’Inde. Ce sont les Indo-arya, proches parent des Iraniens avec lesquels ils ont à l’origine des fortes similitudes : leurs textes sacrés les plus anciens (le Rig Veda pour les Indo-arya, les Gathâs de l’Avesta pour les Iraniens) présentent une langue très proche, et ils ont des pratiques religieuses communes.
Quant aux peuples resté en Sibérie méridionale, une partie serait restée sur place alors qu’une autre entamait un lent mouvement migratoire vers ce qui deviendrait l’Iran. Ils y sont installés à la fin du IIè millénaire. Ce n’est qu’à partir de la fin du Ier millénaire qu’un groupe de type ouralo-altaïque (ancêtre des Turcs et des Mongols) domine progressivement les territoires iraniens septentrionaux, jusqu’à ce que les peuples Turcs ne circonscrivent les Iraniens aux limites de l’Iran actuel à la fin du Ier millénaire de notre ère.
Il existait auparavant une théorie dominante selon laquelle les Iraniens auraient colonisé l’Iran depuis le Caucase. Mais les découvertes archéologiques des dernières décennies ont mis en évidence le fait que les Iraniens sont venus d’Asie Centrale (sites de la civilisation dite Bactro-margienne : Dashly, Sapalli-tepe, Jarkutan,  Togolok).

 

LES MEDES

Les étapes de l’installation en Iran occidental

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Localisation des peuples iraniens (Xè-VIè siècles)

Les Mèdes (Madaï) et les Perses (Parsua) sont arrivés en Iran du nord-ouest vers le fin du IIè millénaire. Ils sont arrivés du nord, par le Turkmenistan. On retrouve les premières traces archéologiques des Mèdes sur le site de Tureng Tepe en Hyrcanie, d’où ils ont ensuite pénétré dans le nord-ouest iranien, et on retrouve leurs traces depuis le sud du lac d’Urmiyah jusqu’à Tepe Sialk, ainsi qu’à Tepe Giyan. Les premiers peuples iraniens sont caractérisés par leur poterie noire ou grise.
Les Iraniens ont d’abord surtout résidé dans la région du lac d’Urmiyah, où dominent les Mèdes et les Manéens (Mannaï), qui entrent en contact avec les puissants royaumes d’Assyrie et d’Urartu. 

Les sites archéologiques mèdes

Tepe Sialk

Le vieux site de Tepe Sialk, situé près de Kashan, est abandonné depuis plus d’un millénaire quand une nouvelle population s’y installe dans la seconde moitié du IIè millénaire. R.Ghirsman voit en eux des « Proto-mèdes ». Pour cette période, ce site a essentiellement livré du matériel archéologique retrouvé dans deux nécropoles, dites nécropole A et nécropole B. La première est la plus ancienne. Elle représente le niveau Sialk V. On y a trouvé des armes et d’autres objets en bronze, des bijoux, et quelques objets en fer. La céramique est de couleur gris-noir, ou rouge, avec parfois quelques décorations qui consistent en des motifs géométriques, typique des proto-Iraniens, et qui peut être rapprochée de celle des sites du Gurgan (Tureng Tepe, Tepe Hissar). La nécropole B est plus récente (niveau Sialk VI). Les tombes sont couvertes de dalles, alors que celles de la nécropole A étaient de simples trous creusés dans le sol comblés par de la terre. On y a trouvé des armes en bronze, quelques autres en fer, et des mors, des harnachements, montrant que ces tombes sont celles de cavaliers. La céramique la plus représentative de ce site consiste en des vases à long bec, peinte de motifs géométriques ou animaliers. Le site est abandonné au début du Ier millénaire. 

Godin Tepe

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Plan de la forteresse Mède de Godin Tepe (niveau II)
Extrait de P.Amiet, L’art antique du Moyen-Orient, Citadelle & Mazenod, L’Art et les grandes civilisations,1977, fig. 991, p.532
Légende : 1. Palais à colonnes 2. Zone centrale 3. Arsenal

Le site de Godin Tepe est situé en Médie, près de Hamadan. Il a été habité dès la fin du Néolithique, et s’est développé en entretenant des rapports commerciaux avec l’Elam. Après une phase d’abandon entre la fin du IIè et le début du Ier millénaires, il est peuplé à nouveau par les populations iraniennes vers 750. Elles aménagent alors une forteresse en hauteur. Un puissant rempart protégeait la citadelle sur son côté nord. A l’est se trouvait un arsenal (3). Au centre, une galerie à deux rangées de colonnes avait été construite, conduisant sur les cuisines, et un édifice qui pourrait être un temple du Feu. Le côté ouest comprenait la partie principale de la forteresse, le palais. Il s’agissait d’une grande salle hypostyle, où se trouvait le trône du maître des lieux. Plus tard, une deuxième salle à colonnes, plus réduite, fut bâtie à l’ouest. Ce site était probablement la résidence d’un roitelet mède. Il a été abandonné au milieu du VIè siècle.

Nush-i  Jân

Tepe Nush-i Jân est un site mède situé au nord de Hamadan. Il est bâti en hauteur sur une colline. La forteresse est divisée en quatre zones. Un « fort » était situé à l’ouest. On a retrouvé l’étage inférieur de cet édifice, qui comprenait des entrepôts. Un escalier atteste de la présence d’un étage. A l’autre extrémité, un temple du Feu avait été bâti, avant d’être en partie recouvert par un édifice à colonnes.

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Plan du temple du feu de Nush-i Jân

Entre le hall à colonnes et le « Fort », un second temple du Feu a été bâti. C’est une tour cruciforme de 14,5 x 16 mètres. Une antichambre (1) ouvre sur une salle voûtée (2) recouvrant un autel et un bassin. De là, on accède à un escalier (3)  menant à un étage supérieur, ou à la cella (4) où se trouve l’autel du Feu (5). Ce site atteste des pratiques religieuses des populations iranienne, basées sur le culte du Feu.
Au VIIè siècle, les habitants du site recouvrent les édifices de pierres, sans doute dans le but de les préserver pour faire une réfection. Mais le site est alors abandonné. Cela explique la bonne conservation des bâtiments de Nush-i Jân, qui n’est réoccupé qu’à l’époque parthe.

La formation du royaume mède

Les sources écrites sur les Mèdes sont très limitées. On ne compte guère que sur les Annales des rois assyriens les ayant combattus, et sur la biographie des rois mèdes laissée par Hérodote, qui reste cependant à prendre avec précaution. 

Les Mèdes apparaissent sous la forme d’une coalition de tribus dans les annales assyriennes au IXè siècle sous le règne de Salmanazar III (859-824), et ils auront alors à subir des expéditions punitives menées par les souverains d’Assyrie. Toutes ces attaques n’auront que peu d’effets, car ni les Mèdes, ni les Perses ne sont délogés, et rien n’empêche la montée en puissance des souverains mèdes, enrichis par leurs échanges avec les royaumes voisins, l’Urartu, l’Elam et bien sûr l’Assyrie. La montée en puissance d’un peuple voisin, celui des Manéens, habitant la région au sud du lac d’Urmiyah, va renforcer le danger que représente cette région pour l’Assyrie. A partir du VIIIè siècle, l’Urartu va fomenter des révoltes contre l’Assyrie dans les peuples iraniens, tout en prenant pied dans cette région (destruction du site d’Hasanlu, en pays manéen). Au VIIè siècle, les Perses s’installent dans les monts du Zagros, à l’est de l’Anshan, qui devient la Perse. La Médie s’étend quant à elle depuis le lac d’Urmiyah au nord, jusqu’à la limite nord du Luristan au sud. Son centre est situé autour de la capitale mède, Ecbatane (l’actuelle Hamadan).
L’élaboration d’un royaume mède se fait lentement. Les sources assyriennes et archéologiques du VIIIè siècle jusqu’au milieu du VIIè siècle présentent plutôt un ensemble de tribus divisées. L’unification d’un royaume mède serait en fait à dater des règnes de Phraotes et de Cambyse. Les contacts avec l’Assyrie et l’Urartu ont eus un fort impact dans la constitution de ce royaume. Les élites mèdes que présentent les sites archéologiques (Godin Tepe, Nush-i Jân) se sont enrichies au contact de leurs voisins, et les luttes qu’il menèrent contre eux (et contre les Scythes plus tard) ont probablement hâté l’unification des tribus mèdes. On connaît une grande campagne d’Assarhaddon en Iran septentrional, qui le mène jusqu’au pays des « Mèdes lointains », différents des Mèdes (tout court). Il est allé jusqu’au mont Bikni, couramment identifié comme le Demavend, où il aurait soumis le roi du pays de Patusharri. Mais il se peut que ce pays soit situé plus loin vers l’est, au-delà du Désert Salé.
Les Mèdes sont très mal connus, puisqu’ils n’ont laissé aucune trace écrite, et qu’on ne les connaît que par les auteurs grecs, qui ont de plus beaucoup de mal à les distinguer avec les Perses (même s’il est vrai que ces deux peuples sont très proches). Les structures du royaume mède nous sont inconnues. Elles sont probablement proches de celles des empires assyriens, babyloniens et du futur royaume perse. L’étiquette du palais d’Ecbatane telle qu’elle est décrite par Hérodote ressemble d’ailleurs à celle de l’Assyrie, et surtout à celle de Perse. Le royaume mède devait être une confédération de royaumes vassaux, dont fait partie la Perse, qui garde son roi, comme probablement les autres.

Les rois mèdes

Phraortes (675-653)

Le premier souverain mède attesté est Phraortes, forme grecque du mède Khshathrita, et de l’assyrien Kashtariti. Selon Hérodote, c’est le fils de Déiocès, que l’historien grec tient pour le fondateur du royaume mède, mais qui n’est pas attesté historiquement. Phraortes prit la direction des tribus mèdes. Il est donc probablement le véritable fondateur du royaume mède, et commence à constituer une menace pour ses puissants voisins Assyriens. Il est d’ailleurs pris dans les guerres entre l’Urartu, quoique affaibli par les graves défaites subies face à Sargon II, et Assarhaddon (681-669). Phraortes soumet ensuite les peuples voisins, et s’allie aux redoutables Manéens (ou Mannaï), avec lesquels il forme une coalition contre l’Assyrie. Le souverain assyrien suivant, Assurbanipal (669-627), alors engagé dans de longs conflits en Babylonie et en Elam, lance une offensive contre les Mèdes et les Mannéens vers 653, avec l’appui des Scythes. Au cours de cette bataille, Phraortes est vaincu et tué.

Cyaxare (653-585)

Le très long règne de Cyaxare (du mède Uvakhshatra), qui serait d’une durée de 79 ans, marque l’apogée du royaume mède. Selon Hérodote, la première partie de son règne serait marquée par une incursion des Scythes, qui dominent la région pendant 28 ans. Il se peut que Cyaxare, probablement roi très jeune, n’ait été assez autoritaire pour repousser les envahisseurs. Il arrive à éliminer les chefs scythes au cours d’un banquet auquel il les à conviés puis enivrés. L’incursion scythe dans la région est attestée par les source contemporaines, puisqu’ils ont traversé l’Assyrie (leur allié, puisqu’ils auraient même repoussé une attaque mède contre ce pays) avant de s’arrêter devant l’Egypte. La libération de la Médie se serait donc produite vers 625. Une fois au pouvoir, Cyaxare démontre toutes ses capacités de roi. Il dirige à nouveau le territoire dominé par son père, y compris la Perse de Cyrus I. Il réorganise les institutions de son royaume selon le modèle assyrien, ainsi que son armée, qui devient alors une redoutable machine de guerre. Il cherche à s’étendre vers l’ouest, et menace les Manéens, ainsi que le royaume d’Urartu, qui vivote tant bien que mal depuis près d’un siècle.
Mais son adversaire principal est l’Assyrie. Affaiblie depuis la mort d’Assurbanipal en 627 par les luttes entre ses deux fils, Assur-etil-ilâni et Sîn-shar-ishkun, et un troisième personnage, le babylonien Nabopolassar. En 623, Sîn-shar-ishkun devient roi d’Assyrie après avoir éliminé son frère, et laisse les mains libres à Nabopolassar en Babylonie. Cette guerre civile affaiblit considérablement l’Assyrie qui perd un à un tous ses vassaux. Alors que la guerre reprend entre Assyriens et Babyloniens après 620, et les seconds prennent rapidement l’avantage, mais ne peuvent gagner sans aide extérieure. C’est Cyaxare qui va fournir ce soutien à Nabopolassar. En 615, il lance une attaque-éclair en Assyrie, et s’empare d’Arrapha. Puis les Mèdes reprennent l’offensive l’année suivante, contournent Ninive, s’emparant de Tarbisu, avant de fondre sur la ville sacrée d’Assur. Ils la prennent, puis la pillent et la rasent. Cyaxare est alors rejoint par Nabopolassar, avec lequel il s’allie, pour la perte de l’Assyrie. Ils scellent cette alliance par le mariage de Nabuchodonosor, fils de Nabopolassar, avec Amitys, fille de Cyaxare. Ce dernier apportera son soutient à ceux-ci deux ans plus tard, en 612. Les deux armées se jettent sur Ninive, qui tombe après une résistance acharnée. Sîn-shar-ishkun est probablement tué dans la bataille. La cité est rasée. La prise de Ninive signifie la fin de l’Empire Assyrien qui avait dominé le Moyen-Orient pendant plusieurs siècles. Un dernier souverain assyrien, le général Assur-uballit (II) se réfugie à Harran avec l’aide des Egyptiens. Il en est délogé par les alliés en 610, et est tué l’année suivante.
Après avoir mis fin à l’Assyrie, les vainqueurs se partagent ses restes. La Mésopotamie du sud, la Syrie et le Levant sont laissés aux Babyloniens. Les Mèdes se contentent de garder Harran, parce que Cyaxare désire avant tout s’étendre en Asie Mineure. Il soumet définitivement les Mannaï et l’Urartu, avant de pénétrer en Cappadoce (le tout entre 609 et 590). Il entre après en guerre contre le royaume de Lydie, dirigé par le roi Alyatte. Ce conflit s’achève en 585, lors d’une bataille à laquelle une éclipse de soleil met fin en provoquant la peur des belligérants. Nabuchodonosor, devenu roi de Babylone, se pose alors en arbitre, et fixe la frontière entre les deux royaumes sur l’Halys (l’actuel Kizil Irmak). Cyaxare meurt la même année, après un règne bien rempli. Son royaume s’étend alors depuis l’Anatolie jusqu’à la Perse.

Astyage (585-550)

A la mort de Cyaxare en 585, son fils Astyage, du mède Ishtumegu, lui succède. Celui-ci est loin d’être à la hauteur de son père. Dès les premiers mois de son règne, Nabuchodonosor, qui se méfie de la puissance mède, peut impunément prendre la Cilicie. Son règne est très pacifique. Selon Hérodote, il est fainéant, et reste dans son palais d’Ecbatane où il mène une vie de débauche. Devant cette incapacité à gouverner, les souverains vassaux affirment leurs prétentions. Le plus énergique d’entre eux est Cyrus II le roi des Perses, petit-fils d’Astyage par sa mère selon les sources grecques, monté sur le trône en 559 à la mort de son père Cambyse. 

 

LE LURISTAN

Située en Iran oriental, dans les montagnes au nord de la Susiane, entre le Pusht-i Kûh et le Kabir Kûh, et entrecoupée de grandes vallées, le Luristan est une région peuplée depuis longtemps quand, à la fin du IIè millénaire, les premiers éléments Iraniens s’y infiltrent. Ils y rencontrent une population autochtone héritière de civilisations postérieures (notamment des Kassites, qui habitaient la région depuis qu’ils ont été chassés de la Babylonie au XIIè siècle), qui évoluaient au contact de la Mésopotamie et de l’Elam, dans le cadre notamment de l’exportation des nombreux minerais que l’on extrait dans les montagnes du Zagros. Depuis longtemps, la métallurgie y est très développée. Les nouveaux arrivants se sont alors mélangés aux habitants de la région, et il en serait découlé une population mixte, qui a développé un art très diversifié. Les Annales de Sennacherib nous renseignent sur cette région.  Le royaume d’Ellipi s’était constitué, et son souverain fut soumis par le roi assyrien.
Les sites du Luristan ont livré une quantité d’objets impressionnante, qui permet de mieux connaître cette époque. Certains furent d’abord pillés par des fouilleurs clandestins à la fin des années 1920, et les objets trouvés, dits « Bronzes du Luristan », furent vendus sur le marché des antiquités. Une équipe d’archéologues américains investit la région quelques années plus tard. Ils fouillèrent le site de Surkh-i Dum, dans la plaine du Kûh-i Dasht, où ils trouvèrent les traces d’un ancien temple des IXè-VIIè siècles, renfermant de nombreux objets en bronze, et des cylindres, datant eux de la fin du IIè millénaire. Certaines de ces oeuvres représentent des divinités identifiées à la fois comme kassites et iraniennes, montrant le mélange s’effectuant entre population locale et nouveaux arrivants. Le site de Tepe Guran, exploré par une équipe danoise dans les années 1960, a livré d’autres objets en bronze pour cette période. Le très ancien site de Tepe Giyan, abandonné autour de l’an mil, était peut-être déjà habité par des Iraniens à en juger par la présence à son stade final (Giyan I) de céramique de couleur gris-noir ou rouge, caractéristique de ceux-ci. D’autres sites de la région sont clairement identifiables comme construits par des Iraniens (selon toute probabilité des Mèdes), le plus représentatif étant la forteresse de Baba Jân, dont le style rappelle Godin Tepe et Nush-i Jân, qui lui n’a livré aucun bronze. A l’inverse, on en trouva dans des sites voisins.
Si les bronzes du Luristan se répartissent sur une très longue période (depuis les débuts de l’Âge du Bronze), la période de l’Âge du Fer I et II (ici, XIIè-VIIIè siècles) est celle qui en a livré le plus. Ils témoignent de haut degré de technique atteint par les métallurgistes locaux, transmis aux Iraniens à leur arrivée. Celle-ci est notamment identifiable par la grande quantité de mors de chevaux retrouvés pour la période du second Âge du Fer (à partir du Xè siècle), ainsi que certaines scènes mythologiques représentées sur des objets, rappelant des passages de l’Avesta.

 

LES SCYTHES

Des nomades des steppes

Les Scythes sont issus des populations iraniennes restées dans les steppes d’Asie Centrale au IIè millénaire. Il s’agit de la nomination sous laquelle on regroupe (à la suite des auteurs grecs) un ensemble de tribus résidant sur un vaste territoire qui va du nord de la Mer Noire jusqu’à l’Altaï. Il semble qu’au début du Ier millénaire des mouvements de populations venant du Turkestan chinois les poussent à migrer vers l’ouest. Ils arrivent dans la région située autour du Don et de la Volga, d’où ils délogent les tribus Cimmériennes. Selon les auteurs grecs (Hérodote et Strabon), ces derniers se divisent : les nobles veulent résister aux envahisseurs alors que le peuple veut fuir. Ces derniers l’emportent en éliminant les nobles, et se séparent en deux : une partie fuit vers l’ouest en Europe Centrale, alors que l’autre par Asie Mineure.

Les invasions du VIIè siècle 

Ces vastes mouvements de populations nomades dégénèrent : les Cimmériens envahissent l’Asie Mineure, puis l’Urartu et la Médie avant d’être vaincus par le roi d’Assyrie, Assarhaddon. Les Scythes sont alors étendus jusqu’au Caucase, et il semble qu’ils passent une alliance avec les Assyriens. Selon Hérodote, c’est à l’appel de ces derniers qu’ils envahissent la Médie vers 630. Ils défont le jeune roi Cyaxare comme on l’a vu plus haut. Ils en profitent pour dévaster le royaume d’Urartu déjà visité auparavant par les Cimmériens. On sait d’après les Annales du roi d’Assyrie Sargon II que leur roi était un certain Partatua, à qui succéda on fils Madyès. Ils auraient installé leur capitale dans l’Iran occidental (dans les environs de l’actuelle Sakiz, en pays manéen).
Après, cela, les Scythes se dirigent vers la Mésopotamie (donc le territoire de leur allié supposé), et fondent vers le Levant. La Bible atteste de leur passage au royaume de Juda. Partout les territoires sont livrés au pillage. Les Scythes progressent ensuite vers l’Egypte. Mais le pharaon Psammétique I les arrête au prix d’un lourd tribu. Après cela, le gros des troupes scythes évacue les territoires dominés par les assyriens, qu’ils ont dévastés, contribuant sans doute à l’affaiblissement de ce royaume, et jouant ainsi un rôle dans sa destruction (qui surviendra une dizaine d’années plus tard), bien qu’il ne semble pas que l’Assyrie même fut touchée. Les Scythes sont chassés de Médie par Cyaxare vers 625. Ils se retirent dans la région du Caucase. Les tribus scythes restées dans la région au nord de la Mer Noire seront ensuite celles qui auront le plus d’importance. Elles forment le groupe des « Scythes royaux », que les Grecs rencontrent au Vè siècle.

 

LA FORMATION DE L’EMPIRE PERSE ACHEMENIDE

Les Perses sont arrivés dans le nord-est de l’Iran en même temps que les Mèdes, au début du Ier millénaire. Ils sont attestés pour la première fois dans les Annales du règne de Salmanazar III, pour l’année 844, lorsque ce roi combat des tribus perses dans les alentours du lac d’Urmiyah. C’est quelques années plus tard qu’ils migrent en direction du sud, pour s’établir dans le Zagros, probablement sous la pression des souverains d’Urartu qui constituent alors un royaume puissant. Puis ils effectuent ensuite une autre migration, qui va les amener au début du VIIè siècle dans le région à laquelle ils vont donner leur nom, la Perse (Parsumash, actuellement Fars), dans l’ancienne région élamite d’Anzan.

Les rois d’Anzan

Le vieux royaume d’Elam est alors dans une situation particulièrement troublée. Sous la pression des nouveaux arrivants, il s’est rétracté dans la région de Suse, désormais centre du royaume élamite (alors qu’auparavant c’était la région d’Anzan, le Haut-Pays élamite). Les Elamites sont alors engagés dans une série de conflits contre les Assyriens, en même temps que ce contexte troublé provoque une très grande instabilité à la tête du royaume. En 646, les armées d’Assurbanipal écrasent les troupes élamites, et Suse est prise et pillée. Après cet évènement, le royaume élamite est considérablement affaibli, et se divise en petites royautés. C’est dans ce contexte que les Achéménides s’emparent du pouvoir à Anzan, où ils fondent une dynastie.
La proximité de la vieille et brillante civilisation élamite est un élément déterminant dans l’émergence du royaume perse. Il est avéré que des Perses ont eu des contacts poussés avec les Elamites, et que certains d’entre eux ont même occupé des postes importants dans le royaume. Les populations d’Elam et de Perse étaient d’ailleurs probablement fortement imbriquées. L’apport élamite est déterminant dans la constitution d’un royaume organisé. Il y a eu une forte acculturation entre les éléments perses et élamites, qui est décisive dans la création du royaume. Sans parler des influences babylonienne et mède (ces dernières sont impossible à déterminer, puisqu’on ne sait que très peu de choses de ce peuple).
Les Perses conservent néanmoins leur composition sociale, qui reste proche de celle des Mèdes. La société est composée de tribus (zantu), dirigées par un chef de tribu (zantupati), divisées en clans (vith), eux-mêmes constitués de familles (mana). Les tribus et les clans disposent de leur propre territoire. Selon Hérodote, la tribu principale est celle des Pasargardes (Batrakatash), d’où sont issus les Achéménides (qui ne prendront de l’importance que sous Darius, qui se servira de cela pour asseoir son pouvoir en démontrant ses liens avec Cyrus pas cet ancêtre commun), et qui donneront leur nom à la région et à la ville du même nom. Ensuite viennent les Maraphiens et les Maspiens, autres tribus dominantes, puis les classes d’agriculteurs et les classes de nomades. Mais cette description date du Vè siècle, et il n’est pas sûr qu’elle soit valable pour le VIè siècle. On ne sait pas comment était composé le royaume d’alors. Le roi était avant tout le chef de la tribu la plus puissante, reconnu grâce à ses qualités militaires.

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Empreinte d’un sceau de style élamo-perse portant l’inscription « Kurash l’Anzanite, fils de Teispès » (sans doute Cyrus I)

Le premier roi perse d’Anzan est Teispes, fils d’Achéménès (Hakhamanish), qui a pris le pouvoir vers 635. Son fils Cyrus (Kurash) lui succède vers 610. Du fait de cette date, on sait qu’il n’est pas le même que le Kurash qu’Assurbanipal dit avoir soumis dans la région d’Hidalu (entre l’Elam et la Perse) vers 646. Puis c’est Cambyse (Kambuziya) qui succède à son père vers 585. Entre temps, il semble que les Perses soient tombés sous la domination des Mèdes, emmenés par leur roi Phraortes II. D’après Hérodote, le successeur de celui-ci, Astyage, marie sa fille Mandane à Cambyse. De leur union naît Cyrus, qui monte sur le trône en 559. Ceci reste bien sûr impossible à prouver, d’autant plus que d’autres auteurs contredisent cela.

Cyrus II et la constitution de l’Empire

Cyrus II, vivant dans l’ombre de son suzerain mède, a donné à son royaume plus de puissance, jusqu’à contester l’autorité de celui-ci. La guerre se déclenche dans des conditions qui restent obscures. Il semble que dans un premier temps les Perses soient attaqués dans leur pays même après une première défaite. Selon certains récits, les Perses, inférieurs en nombres, remportèrent ensuite une victoire brillante contre Astyage venu les soumettre, grâce à leur brillant roi. Selon d’autres sources, les autres rois vassaux auraient rallié Cyrus, et l’armée de Astyage (tel le général Harpage cité par Hérodote) l’aurait livré à Cyrus. Le roi mède fut dans tous les cas fait prisonnier, et probablement laissé en vie mais écarté du pouvoir.
Devenu maître du royaume mède, Cyrus aurait d’abord agit dans la droite ligne de ses prédécesseurs. Il a peut-être mené une première campagne vers l’est du Plateau iranien, et vers l’Asie Centrale. Il se tourne ensuite vers la Lydie, où règne le roi Crésus. Cette fois-ci, la bataille tourne court, et Cyrus est victorieux. Sardes tombe en revanche après un long siège. Une nouvelle fois, le souverain local est écrasé. Cyrus charge ensuite un de ses généraux, Harpage d’après les sources grecques, de soumettre les cités grecques d’Asie Mineure, anciennes vassales de la Lydie, qui refusent de reconnaître la souveraineté perse. Après un long conflit, elles sont vaincues et intégrées à l’Empire perse. Cyrus a donc mis la main sur toute l’Anatolie.
Après l’élimination des royaumes mède et lydien, il ne reste plus qu’un puissant royaume dans tout le Moyen Orient face aux Perses, Babylone. Ce pays connaît alors quelques difficultés, car il semble que son roi Nabonide ait souffert de nombreuses critiques, ce qui fait qu’un important parti se dresse contre lui, et serait prêt à accueillir Cyrus. Ce dernier se lance à la conquête de ce royaume vers 640. Il y a peut-être eu des précédents à ce conflit, mais rien ne l’atteste clairement. Cyrus commence par mettre la main sur les dernières principautés élamites encore indépendantes, puis il attaque directement l’armée babylonienne, dirigée par Balthasar, le fils de Nabonide. Bénéficiant de la défection du général adverse Ugbaru/Gobryas, Cyrus l’emporte, et Balthasar est tué dans la bataille. Babylone se rend sans heurts, et aurait même accueilli le roi perse comme un libérateur (de toute manière, la littérature postérieure n’est guère complaisante envers Nabonide). Une nouvelle fois, le roi babylonien est épargné, et mis à l’écart. Cet évènement est aussi célèbre, puisque c’est alors que le roi perse permet aux descendants des Juïfs déportés en Babylonie par Nabuchodonosor II de rentrer chez eux et de reconstruire le temple de Salomon (même si une majorité préféra rester sur place). Avec la chute de Babylone (539), Cyrus soumet d’un coup à la fois la Mésopotamie et le Proche-Orient. Il met la mais sur les plus riches provinces de son nouvel empire.
Mais le grand souverain ne désire pas s’arrêter en si bon chemin. Peut-être projette-t-il d’envahir l’Egypte. Mais il mène d’abord une campagne au-delà de l’Amu Darya, en Asie Centrale, dans le pays d’une tribu scythe, les Massagètes. C’est en les combattant qu’il trouve la mort en 530. Son fils Cambyse, renvoyé à Pasargades dès le début de cette campagne, peut lui succéder sans problèmes. Il hérite alors du plus puissant empire qui avait jamais existé jusqu’alors, et lui et ses successeurs n’auront de cesse de l’agrandir durant le siècle suivant.

Pasargades

L’art perse des premiers temps est qualifié d’élamo-perse, qui comme son nom l’indique présente la synthèse de l’art élamite (qui prime) et des influences perses. Les premiers monument attribués aux Perses se trouvent dans le haut pays perse.  Les site de Masjid-i Sulaiman a pour monument principal une grand terrasse artificielle adossée à une colline, surplombant une bourgade entourée par un mur cyclopéen (cela traduit une forte influence de l’art urartéen, probablement transmis par les Mèdes qui s’en sont aussi beaucoup inspirés). Un autre site similaire se trouve à Takht-e Madar-e Sulaiman, qui comporte lui aussi une grande terrasse (que l’on retrouve ensuite à Pasargades, voir plus bas). La tombe rupestre de Da-u Dakkar présente elle aussi un style perse ancien, et a peut-être abrité le tombeau de Cambyse I.

Le site de Pasargades (Batrakatash) est la capitale voulue par Cyrus II pour son nouvel empire. Mais il a peut-être déjà été aménagé par son père Cambyse I. Il doit son nom a ce qui serait selon Hérodote le nom de la tribu perse dominante dont faisaient partie les Achéménides. Ce site recouvre un grand espace dans la plaine du Murghab, arrosée par la rivière Pulvar. Il se trouve à près de 2000 mètres d’altitude en plein pays perse. Il ne s’agit pas d’une ville, mais plutôt d’un centre politique rassemblant des palais, des temples, un lieu de rassemblement pour le peuple perse (à dominante nomade), où réside le souverain. Il n’y a donc que très peu d’habitations. Du fait de son étendue, les monuments qui composent Pasargades peuvent être très éloignés les uns des autres.
Un premier ensemble important se trouve au nord. Il s’agit d’une citadelle sur une grande plate-forme bâtie sur une colline. Mais il n’a pas livré grand chose. A côté, on a retrouvé une tour ressemblant aux temples urartéens, mais qui semble avoir eu pour fonction d’abriter des archives. A nord-ouest une enceinte sacrée destinée aux cultes en plein air, comprenant deux autels du Feu, avait été érigée, en face d’une terrasse.

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Reconstitution du centre de Pasargades
Extrait de Dossiers d’archéologie, Les cités royales des
Pays de la Bible reconstituées, n°210, Février 1996

L’ensemble majeur du site se trouve au sud de la citadelle. Il est organisé autour de grands jardins alimentés par un système de canalisations. De part et d’autre ont étés bâtis une « salle d’audience », portée par huit colonnes et entourée de propylées, décorée par des reliefs d’inspiration mésopotamienne, et un « palais-résidence », plus récent, organisé autour d’une salle hypostyle portée par des colonnes d’inspiration ionienne, encadrée au nord et au sud par deux longs portiques à double rangée de colonnes (ce qui est une spécificité de l’architecture achéménide). Au sud des jardins se trouvait un mur percé par une porte où on a retrouvé un bas-relief représentant une divinité et mêlant arts élamite pour les habits, mésopotamien pour les ailes, et égyptien pour la couronne de la divinité.

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Le tombeau de Cyrus II

C’est au sud des jardins que se trouve le monument le plus célèbre de Pasargades, le tombeau de Cyrus II. Il consiste en une petite terrasse à six degrés, portant le tombeau qui a un toit à double pente. Sur le haut de la façade se trouve un disque radié, dont la signification est incertaine.

Le site de Pasargades représente la genèse de l’art perse. On y retrouve des influences diverses venant des quatre coins de l’Empire naissant (Elam, Mésopotamie, Médie, Egypte, Ionie). Cette ville reste jusqu’à la fin de l’Empire achéménide le lieu de couronnement des rois, mais elle n’est plus la capitale dès Darius I, qui la remplace par Persépolis, Suse et Sardes

LES SASSANIDES

SECOND EMPIRE DES PERSES

(230 ans après Jésus-Christ.)

Deux cent trente ans après Jésus-Christ -les Perses reprirent leur indépendance, et formèrent un nouveau royaume. Ils vivaient depuis cinq cents ans sous la domination des Parthes qui avaient enlevé la Médie, la Bactriane et la Perse aux Séleucides. Mais les Romains ayant remporté une grande victoire sur Artabane, ce roi périt, son armée se dispersa, et les Parthes s’incorporèrent aux Perses qui jusque là leur avaient été assujettis.

Un cordonnier, nommé Babec, Cadusien, qui s’occupait d’astrologie, reçut chez lui un officier persan, nommé Passan ou Passan. Son art, dit-on, lui fit connaître que le fils qui naîtrait de cet étranger deviendrait l’un des hommes les plus riches et les plus puissants de l’Asie. Comme il n’avait point de filles à lui donner en mariage, il lui céda sa femme. Elle devint enceinte, et accoucha d’un fils, nommé Artaxare, qui prit le parti des armes, et s’acquit une grande renommée par ses exploits. Après la mort d’Ariabane les Parthes et les Perses réunis l’élurent pour chef. Il prit le titre de roi des Perses.

ARTAXARE

An de grâce 230.

Aataxare, à peiné établi sur le trône, envoya des ambassadeurs à l’empereur Sévère pour lui déclarer que le grand roi ordonnait aux Romains d’évacuer la Syrie, l’Asie-Mineure, et de rendre aux Perses toutes les provinces qui avaient fait partie de l’empire d’Alexandre. Sévère, irrité de cette audace, condamna les ambassadeurs à l’esclavage, et leur fit labourer ses domaines en Phrygie. Il marcha ensuite avec une armée contre le roi de Perse, le battit, et dans son triomphe à Rome prit le surnom de Parthique et de Persique. Sa victoire cependant n’était pas complète : Artaxare vaincu n’était pas subjugué ; fuyant à la manière des Parthes, on le vit revenir avec rapidité reprendre toutes les provinces conquises par Sévère. Il mourut après un règne de douze ans, universellement respecté, regretté, et laissa le trône à son fils.

SAPOR

Sapor fut continuellement en guerre contre les Romains. Gordien lui enleva une partie de ses états : il s’y rétablit sous le règne de l’empereur Philippe. L’empereur Valérien l’attaqua de nouveau : le roi de Perse lui livra une grande bataille, le vainquit et le fit prisonnier. Sans respect pour la dignité impériale, il le faisait marcher à pied à la tête de son armée ; il lui posait le pied sur le cou pour monter à cheval. Ce roi barbare mit le comble à son inhumanité en le faisant écorcher vif. Il était si cruel qu’il couchait et entassait ses prisonniers dans les creux des chemins pour égaliser le terrain et pour faciliter le passage de ses chariots.

Aurélien, successeur de Valérien, combattit Sapor, et on doit croire qu’il remporta sur lui quelques avantages, puisqu’il parut à Rome, dans son triomphe, monté sur le char de Sapor.

Cependant cette guerre se termina par un traité de paix et d’alliance, et Sapor épousa la fille d’Aurélien. Ce fut sous son règne que vécut Manès, fondateur de la fameuse secte des Manichéens.

HORMISDAS

Le fils de Sapor n’hérita ni de sa vaillance ni de ses vices. Roi faible, il acheta la paix par des sacrifices, et n’osa pas soutenir contre les Romains son alliée, la malheureuse et célèbre Zénobie, reine de Palmyre.

VARRANE Ier

Ce prince, pacifique comme son prédécesseur ne régna qu’un an.

VARRANE II

L’empereur Probus recommença la guerre, et prétendit recouvrer tout l’empire des Séleucides ; mais, après avoir fait quelques conquêtes, il se retira et les abandonna.

VARRANE III

Aucun événement marquant ne signala son règne.

NARSÈS

LE roi défit l’empereur Galère qui le  défit à son tour ; mais ces différents combats n’eurent aucun résultat important.

HORMISDAS II

Hormisdas ne se signala par aucun exploit. Il mourut en laissant sa femme enceinte d’un fils qui porta le nom de Sapor.

SAPOR II

Ce prince, élevé dans la religion chrétienne, l’abjura, et soutint contre l’empereur Julien, apostat comme lui, cette guerre fameuse qui accéléra la décadence de l’empire romain, et accrut la puissance de celui des Perses. Julien avait été vainqueur dans les premiers combats ; mais, trompé par des conseils perfides, il s’avança, comme Antoine, sains précautions : au lieu de se faire suivre sur le Tigre par sa flotte qui était chargée de vivres, il la brûla témérairement et continua sa marche. Bientôt il se trouva, comme Crassus dans des plaines brûlantes sans subsistance et entouré d’ennemis.

Les Perses battirent facilement une armée exténuée par la disette et par la fatigue. Julien périt dans le combat. Jovien, son successeur, se vit obligé de signer une paix honteuse, et de payer un tribut pour obtenir la liberté de se retirer.

Le règne de Sapor fut glorieux et paisible ; cependant il ne jouit pas dans sa famille du repos qu’il donnait à ses sujets : son fils aîné le mécontentait par ses vices ; le second l’abandonna pour se retirer chez les Romains : Il avait donné au troisième une tente de peaux de chameau, brodée en or ; et lui ayant demandé comment il la trouvait, le prince lui répondit. Fort belle ; mais quand je serai roi je veux en avoir une de peaux d’homme. Sapor, effrayé de l’atrocité de ce caractère, laissa le trône à son quatrième fils.

SAPOR III

Ce prince remplit les vœux de son père, maintint la paix, et rendit son peuple heureux.

VARRANE IV

Ce règne fut aussi pacifique que le précédent.

ISDIGERTES

Ce roi était si intimement lié avec l’empereur Arcadius qui admirait également son habileté et ses vertus, qu’il le nomma en mourant tuteur de son fils Théodose II, et protecteur de l’empire.

VARRANE V

Le fils d’Isdigertes se brouilla avec les Romains, et pour les combattre s’allia aux Sarrasins, dont le nom se fit connaître pour la première fois à cette époque.

PÉROSE

Le roi Pérose, attaqué par les Huns qui habitaient au nord de la Perse, se laissa envelopper par eux, et fut obligé de capituler. On avait exigé qu’il se prosternât devant le roi des Huns : les mages lui conseillèrent d’exécuter cet ordre au lever du soleil, pour qu’il parût faire un acte de religion et non de bassesse : Pérose, irrité de ces humiliations, prit de nouveau les armes : il espérait surprendre les barbares ; mais ils le battirent et le tuèrent.

VALEUS

Le fils de Pérose fit de vains efforts pour venger son père, et, ne pouvant affranchir son pays du tribut imposé par les Huns, il mourut de chagrin.

CAVADE

LA fortune se montra d’abord plus favorable à ce monarque, qu’à ses prédécesseurs ; mais l’orgueil que lui inspirèrent ses victoires, et sa passion désordonnée pour les voluptés le perdirent. Il publia un édit insensé, qui, violant les- lois de la justice et de la pudeur, soumettait à ses caprices toutes les femmes de ses sujets. Les grands, indignés, se révoltèrent, l’enfermèrent dans une prison, et donnèrent, le diadème à un de ses parents, nommé Zambade. Ils s’assemblèrent ensuite pour délibérer sur le sort de leur captif : les avis étaient partagés ; les uns demandaient la mort du roi ; les autres voulaient le sauver. L’un des plus emportés, montrant un canif, dit que, si ce petit instrument servait à frapper le tyran, il serait plus utile à la Perse que les cimeterres de vingt mille soldats. Malgré cette violente sortie l’avis le plus humain l’emporta dans le conseil ; on décida que le roi serait enfermé, pour sa vie dans une prison.

La reine, restée libre, portait souvent des provisions à son époux ; mais il lui était défendu de le voir. L’officier chargé de sa garde s’enflamma pour la reine, lui permit d’écrire à son mari et lui fit même la promesse de la laisser entrer dans la prison si elle voulait céder à son amour. Le roi, informé de cette proposition criminelle, ordonna à sa femme de consentir à tout. La reine obtint l’entrevue qu’elle désirait et en profita promptement pour revêtir le roi de ses habits.

Sous ce déguisement Cavade s’échappa de sa prison et se réfugia chez le roi des Huns qui lui fit épouser sa fille et lui donna une armée. Avec son ces troupes il rentra en Perse et promit des gouvernements à tous ceux qui embrasseraient les premiers sa cause : ces charges étaient héréditaires ; l’espoir de les obtenir ramena au roi presque tous les grands. Sa marche fut rapide ; il défit les rebelles, rentra dans sa capitale, fit crever les yeux à Zambade, envoya au supplice le conseiller qui avait opiné si hautement pour sa mort, et prit pour premier ministre Sésore, compagnon de sa fuite.

Cavade profita des leçons du malheur : maître du pouvoir, il n’en abusa pas, dompta ses passions, gouverna avec sagesse, et rendit à la Perse son ancien éclat.

Il pria l’empereur Anastase de lui prêter l’argent nécessaire pour payer les secours qu’il avait reçus du roi des Huns.

Le refus de l’empereur aigrit le roi ; la guerre se ralluma. Cavade s’empara d’Amide et conquit plusieurs provinces. Après ces victoires, il voulait que l’empereur d’Orient adoptât un de ses fils pour le placer sur le trône de Constantinople. L’effroi qu’inspiraient les armes du roi de Perse avait décidé la cour impériale à consentir à cette proposition : on était près de conclure le traité ; mais la signature en fut retardée par des difficultés de forme. Les circonstances changèrent, et Cavade, modérant ses prétentions, accorda la paix à l’empereur qu’il contraignit seulement à lui payer un tribut.

Le roi de Perse, sentant sa fin s’approcher, désigna pour son successeur Cosroès qui n’était pas l’aîné de ses fils. La confiance que lui inspiraient les talents et les grandes qualités de ce jeune prince, décidèrent son choix. La nation assemblée le confirma.

COSROÈS

L’ambition active de Cosroès fut longtemps avantageuse à la Perse, et désastreuse pour les Romains. Lorsqu’il les voyait attaqués par leurs voisins, il les menaçait et leur faisait acheter sa neutralité. Dès qu’il les voyait sans ennemis, il se tenait sur la défensive, et encourageait, par ses conseils et ses promesses, les Huns, les Goths et les Sarrasins à renouveler leurs irruptions dans l’empire.

Par cette politique astucieuse, il trouva le moyen de remplir en peu de temps ses trésors. Lorsque Justinien eut conquis l’Afrique, il exigea de ce prince un tribut, prétendant qu’on lui devait une part des fruits de cette conquête, qu’on n’aurait jamais pu faire, malgré le génie de Bélisaire, si la Perse n’était point restée neutre. Il fatigua, durant un long règne, ses ennemis par les querelles qu’il leur suscitait, et ses sujets par des levées d’hommes et des marches continuelles.

A la fin de sa vie, la fortune l’abandonna. Il sa défaite perdit une bataille contre les Romains, ne dut son salut qu’à la fuite, et vit ses ennemis s’établir en quartier d’hiver dans ses états : l’habitude des succès ne l’ayant point préparé aux revers, il ne pût supporter sa défaite, et mourut de chagrin, après avoir recommandé à son fils de ne jamais exposer sa personne dans une action contre les Romains.

HORMISDAS III

Le fils de Cosroès, faible, superstitieux et livré à tous les vices, croyait qu’il pouvait sans danger suivre le torrent de ses passions, parce que les mages l’avaient assuré qu’il réussirait dans toutes ses entreprises, et que ses projets, quels qu’ils fussent, seraient constamment protégés par le ciel. Ses débauches et ses caprices excitaient un mécontentement universel. Varran, un de ses plus braves généraux, reçut, en combattant contre les Romains, un léger échec. Le roi lui écrivit une lettre insultante et lui envoya des habits de femme. On pardonne les rigueurs et non les affronts : le général se révolta et fit partager son ressentiment à l’armée qui se souleva. On pilla les palais et les domaines du monarque ; on ouvrit les prisons. Un prince du sang, nommé Bindoés, que le roi avait chargé de fers, brisa ses chaînes, se mit à la tête des rebelles, força les portes de Ctésiphon, capitale du royaume, et pénétra dans le palais. Le roi était sur son trône ; à la vue des révoltés, il donna ordre d’arrêter le prince rebelle ; mais la garde immobile n’obéit point à ce commandement.

Bindoès arracha lui-même la tiare du roi et le fit jeter en prison. L’infortuné monarque réclama un jugement de la nation, et plaida sa cause, devant une assemblée générale, avec une chaleur qui commençait à émouvoir en sa faveur les esprits ; mais Bindoès, après avoir retracé le tableau des injustices, des débauches, des excès et des exécutions arbitraires qui excitaient l’indignation du peuple contre Hormisdas, fit sentir avec force aux grands combien il serait imprudent à eux de rétablir sur le trône un monarque injurié, qui aurait tant de motifs de vengeance contre ses sujets. Cette crainte entraîna les opinions ; le roi fut condamné à une prison perpétuelle, et on lui passa un fer rouge devant les yeux, pour le mettre hors d’état de régner.

Hormisdas demanda pour dernière grâce à l’assemblée de ne point donner le trône à son fils Cosroès qui devait, selon lui, faire le malheur de son peuple. Il pria les grands de mettre à sa place un autre de ses enfants, qu’on appelait Hormisdas, dont le caractère était doux et humain. Loin d’écouter les vœux du roi captif, les grands couronnèrent Cosroès, et firent mourir le jeune Hormisdas et sa mère. Le vieux roi, désespéré, ne pouvait contenir ses murmures et sa douleur ; le barbare Cosroès le fit assassiner.

COSROÈS II

Le général Varran, au lieu de se soumettre au roi, persista dans sa rébellion, et jura de punir un prince parricide, que ses crimes rendaient indigne de régner sur les Perses. Cosroès le combattit, fut vaincu et obligé de se réfugier chez l’empereur d’Orient. Varran victorieux s’empara de Ctésiphon ; mais lorsqu’il se vit maître de la capitale, Varran, se dépouillant de tout masque de vertu et de modération, il fit mettre en prison le prince Bindoès, se revêtit des ornements royaux, et voulut se placer sur le trône. Les grands, irrités de cette audace, formèrent une conjuration contre lui, délivrèrent Bindoès, et attaquèrent l’usurpateur dans son palais. Mais il repoussa vaillamment leurs efforts, les dispersa et en fit périr une partie par les armes, et l’autre par les supplices. Bindoès évita la mort, et se sauva en Médie, où il leva des troupes. Cosroès vint le joindre à la tête d’une armée que l’empereur Maurice lui avait donnée. Après cette jonction, le roi livra une bataille à Varran, le battit et remonta sur le trône. Varran obligé de fuir, termina sa vie chez les Huns qui l’assassinèrent.

Jusqu’à ce moment, voulant se concilier l’amitié de l’empereur d’Orient, Cosroès s’habillait à la romaine, et montrait de la tolérance et même de la bienveillance pour les chrétiens ; mais il changea de conduite dès qu’il se vit maître de l’empire.

Narsès, général de l’empereur Maurice, avait puissamment contribué à son rétablissement. En se séparant de lui, il crut pouvoir lui recommander, d’un ton qui rappelait l’antique fierté romaine, de prouver toute sa vie la reconnaissance qu’il devait aux Romains, maîtres du monde. Le roi de Perse, pour rabattre son orgueil, lui traça le tableau réel de la situation de cet empire, miné par la corruption, déchiré par des discordes intestines, et de tous côtés envahi par des barbares. Il mesura les progrès de cette décadence, et prédit avec tant de justesse l’époque précise de sa chute, qu’il passa par la suite aux yeux des Grecs pour un grand astrologue.

La paix dura quelque temps entre les deux royaumes ; mais dès que Cosroès apprit l’assassinat et la mort de l’empereur Maurice, il déclara la guerre aux Romains. Cette fameuse guerre commença la seizième année de son règne.

La fortune favorisa constamment ses armes : ses victoires furent nombreuses et rapides. En neuf ans il conquit la Mésopotamie, la Syrie, la Palestine, la Cappadoce, l’Arménie et la Paphlagonie. Après avoir pris Antioche, il s’empara de Jérusalem, envoya le patriarche en Perse, profana le Saint Sépulcre, emporta la vraie croix, et vendit quatre-vingt-dix mille chrétiens aux Juifs de ses états, qui les égorgèrent tous. Il soumit ensuite l’Égypte, et revint en Perse pour combattre l’empereur d’Orient, Héraclius. Ce prince aussi sage que vaillant, proposa d’abord la paix au roi de Perse. Mais Cosroès répondit insolemment qu’il ne ferait aucun traité tant que l’empereur et ses sujets n’auraient pas abjuré le culte du dieu crucifié, et embrassé la religion des mages.

Héraclius punit cette brutale arrogance par une victoire, et proposa de nouveau la paix. Cosroès, enivré de sa fortune passée, et ne pouvant croire qu’elle l’eût abandonné sans retour, rompit toute négociation, et livra une seconde bataille, dans laquelle il fut défait ; et, perdit cinquante mille hommes. Après ce revers, comme il soupçonnait un de ses généraux, nommé Sarbate, de l’avoir trahi, il écrivit à un autre chef de l’arrêter et de le faire mourir. Les Romains, ayant intercepté la lettre, la donnèrent à Sarbate qui joignit à son nom, dans l’ordre du roi, les noms de 400 officiers de marque. Il communiqua ensuite cette pièce à l’armée. Tous les officiers désignés se crurent proscrits, se révoltèrent et entraînèrent dans leur rébellion une grande partie des troupes.

Dans ce même temps Cosroès avait voulu désigner pour son successeur le plus jeune de ses fils nommé Merdazas. Siroès, l’aîné de ses enfants, irrité de cette préférence, se joignit aux révoltés, et l’empereur Héraclius donna promptement la plus grande force à leur parti, en, rendant la liberté aux Perses prisonniers, à condition qu’ils se joindraient aux rebelles.

L’insurrection devint générale. Cosroès, affaibli par l’âge, se laissa prendre et fut déposé. Siroès, digne d’un tel père, le fit enchaîner dans un cachot, où il était exposé aux regards du public. On l’y garda cinq jours, ne le nourrissant que de pain et d’eau. On tua ensuite devant lui son fils Merdazas. Enfin Siroès donna l’ordre de le faire mourir à coups de flèche.

Telle fut la fin de Cosroès : parricide, il périt par un parricide ; son règne qui avait duré trente ans, offre aux hommes la preuve que les grands crimes, malgré l’éclat dont peut les couvrir quelque temps la fortune, attirent toujours la vengeance du ciel, qui, pour être tardive, n’en est que plus terrible.

SIROÈS

CE monstre, objet du mépris et de la haine de ses sujets, ne survécut pas un an à son père. Avdézer son fils voulait lui succéder ; mais Sébarazas, général de l’armée, se révolta contre lui, le tua et s’empara du sceptre. Les grands, qui n’avaient pas consenti à son élévation, l’assassinèrent dans son palais, et proclamèrent roi Isdigertes, fils d’un frère de Siroès.

ISDIGERTES II

Lorsque ce prince monta sur le trône, l’armée, démoralisée par les conquêtes de Cosroès et, par ses défaites, avait perdu sa force et sa discipline. Les généraux étaient divisés, les grands corrompus, les mages avilis. On ne respectait, plus ni la religion ni l’autorité royale ; et il ne pouvait exister aucun amour de la patrie chez un peuple si opprimé, et dans une cour qui venait d’être le théâtre de tant de crimes.

Ce fut à cette époque que les Sarrasins envahirent la Perse. Isdigertes se défendit avec courage ; mais il périt dans une bataille, et son armée se dispersa.

Les barbares, après avoir ravagé la Perse, s’y établirent en maîtres. Elle devint le centre de leur empire, et la religion de Mahomet y remplaça celle des mages.

Cette grande révolution arriva l’an 640 de notre ère, et fit asseoir les successeurs de Mahomet sur les ruines du trône de Cyrus.

 

FIN DE L’HISTOIRE DES PERSES

 

 

LES PHARTHES

MITHRIDATE-LE-GRAND

(An du monde 3881.- Avant Jésus-Christ 123.)

Mithridate, dès sa jeunesse, développa la force de ses passions et la dureté de son caractère. Il fit mourir sa mère pour se débarrasser de sa parricide tutelle. Les exercices de son adolescence le préparaient aux travaux de sa vie : il domptait des chevaux sauvages, couchait sur la dure, bravait les glaces et les frimas, et s’accoutumait aux poisons, dont la férocité des princes d’Asie n’avait rendu l’usage que trop fréquent. Il avait épousé Laodice sa sœur. Pendant un long voyage qu’il fit en Asie le bruit de sa mort se répandit ; Laodice s’abandonna à un amour coupable. Surprise par le retour de son mari, elle lui présenta un breuvage, empoisonné qui manqua son effet, et le roi la fit périr avec tous ses complices. Mithridate ne tarda pas à exécuter les projets de son ambition ; il envahit la Paphlagonie, la Bithynie, fit assassiner son beau-frère Ariarathe, roi de Cappadoce, et s’empara de ses états. Les Romains, jaloux de son agrandissement, l’attaquèrent ; mais il les battit, les chassa de la Phrygie, de la Carie, de la Lycie, et par ses exploits excita l’enthousiasme de tous les peuples d’Asie, qui l’appelaient leur père, leur libérateur et leur dieu. Il fit charger ses de chaînes le proconsul Oppius, et traîna après lui un autre général romain, qu’il fit monter sur un âne pour l’exposer aux insultes de la populace. Après avoir fait battre de verges et torturer cet infortuné, on lui coula de l’or fondu dans la bouche, pour se venger, par cette exécrable cruauté, de l’avarice des Romains qui dévoraient tous les trésors de l’Asie.

LES PHARTHES dans histoire clip_image001Mithridate, prévoyant le ressentiment implacable de Rome, ne mit plus de bornes à ses offenses et à ses fureurs ; il ordonna à toutes les villes de sa dépendance en Asie de massacrer tous les Romains qui s’y trouveraient. Cet ordre barbare fut exécuté ponctuellement, et dans ce jour fatal cent cinquante mille Romains perdirent la vie. Quelques historiens réduisent ce nombre à quatre-vingt mille.

Sylla et Fimbria s’avancèrent bientôt à la tête des armées romaines, et vengèrent ce massacre par d’horribles représailles. Jamais on ne vit de guerre plus cruelle, excitée par des passions plus terribles, et conduite par des hommes plus violents.

Mithridate, d’abord battu, eut à son tour des succès, que favorisait la division qui existait entre les généraux ennemis. Fimbria, jaloux de Sylla, fut enfin obligé de céder au génie de son rival, et se donna la mort. L’heureux Sylla reprit ses avantages ; le roi de Pont perdit sa flotte et une armée de cent dix mille hommes, que commandait Taxile. Mithridate fut obligé de demander la paix à Sylla, de sacrifier ses conquêtes, et de se voir de nouveau entouré de ces Romains qu’il détestait. Une telle paix ne pouvait être qu’une trêve. Mithridate reprit bientôt les armes, et s’empara de la Colchide. Lucullus, envoyé contre lui, commença la guerre par une victoire. Les provinces d’Asie furent à nouveau dévastées ; les villes de Cyzique, d’Amysie, d’Héraclée, périrent dans les flammes. Le fameux Marius offrit ses secours au roi de Pont, qui vit ainsi des aigles romaines marcher avec ses enseignes.

Après plusieurs succès balancés toute l’armée de Mithridate, saisie d’une terreur panique, se mit en déroute, et l’obligea de fuir. Lucullus le poursuivit vivement : pour arrêter sa marche le roi sema sur les chemins ses meubles et ses trésors. Un mulet chargé d’or et d’argent arrêta les Romains et donna le temps à Mithridate de se dérober à la poursuite de ses ennemis. Ses femmes, ses sœurs et ses concubines étaient enfermées dans la ville de Pharnacie ; il chargea un eunuque de les faire mourir. La célèbre Monime, qu’il avait forcée à l’épouser, voulut s’étrangler avec son bandeau royal, afin, disait-elle, qu’il fût au moins une fois utile à son bonheur.

Mithridate, vaincu, s’était retiré en Arménie, chez Tigrane son beau-père ; il en sortit bientôt pour tenter encore la fortune des armes. Pompée commandait les Romains : il défit le roi de Pont dans deux batailles, le chassa de ses états, et s’empara de ses trésors et de ses papiers. Stratonice, une des femmes de Mithridate, voulant sauver la vie de son fils Xipharès, livra aux Romains la ville de Symphorie et les richesses qu’elle renfermait.

On n’entendait plus parler de Mithridate ; on ignorait son sort. Pendant l’espace de deux années on ne put savoir s’il avait succombé à ses malheurs, ou s’il voyait encore le jour. Ce prince, caché dans la Scythie, sur les rives du Don, loin d’être abattu par ses revers, ne songeait qu’à se venger, et méditait, au fond des marais d’Azoff, l’invasion de l’Italie et la destruction de Rome. Il cherchait à soulever l’univers entier contre les Romains. Les Scythes lui donnèrent des troupes ; les Parthes embrassèrent sa cause ; il fit une alliance avec les Gaulois. Son projet était de traverser la Scythie, la Pannonie, d’entrer dans les Gaules, de franchir les Alpes, et de renouveler en Italie la terreur qu’y répandit autrefois Annibal.

Ce plan, quoique gigantesque, pouvait réussir, précisément parce qu’il était aussi imprévu que hardi ; mais la perfidie fit échouer cette grande entreprise. Au moment où Mithridate, qu’on croyait mort, reparut dans ses états à la tête d’une armée menaçante, des traîtres livrèrent aux Romains ses forteresses et plusieurs personnes de sa de famille. Pharnace, le plus aimé de ses fils, révolta par son armée contre lui, en effrayant les soldats sur les dangers et les fatigues d’une si longue expédition. Mithridate ignorait cette lâche trahison. Il apprend tout à coup dans son palais que son camp est soulevé ; il sort pour apaiser la sédition. On lance de toutes parts mille traits sur lui : son cheval est tué ; il se sauve avec peine dans la ville, dont il ordonne de fermer les portes. Monté sur le rempart, il appelle Pharnace et fait encore une tentative pour réveiller dans le cœur de ce perfide les sentiments de la nature et du devoir. Le traître est insensible à ses prières et à ses reproches. Alors Mithridate, après l’avoir accablé de malédictions, ordonne à ses sujets de se soumettre aux arrêts du sort. Pour moi, dit-il, incapable de vivre dans la honte, je saurai bien me soustraire à la trahison. Il entre aussitôt dans son palais, prend une coupe de poison, la vide, et, l’ayant remplie de nouveau, la donne à ses deux filles, dont l’une devait épouser le roi de Chypre et l’autre le roi d’Égypte. Elles tombèrent bientôt dans le sommeil de la mort, ainsi que ses femmes qui subirent le même sort.

Mithridate, seul, trop aguerri contre le poison, n’en éprouva aucun effet. Il eut enfin recours à son épée, et termina ainsi une vie trop célèbre et un règne de soixante-six ans.

Dès que Pompée eut appris par Pharnace la mort de ce redoutable ennemi, il rendit le plus grand hommage à sa mémoire par la joie immodérée à laquelle il s’abandonna, ainsi que toute l’armée romaine. Cicéron, alors consul, ordonna douze jours de fêtes pour célébrer cet événement.

Les tribuns du peuple firent rendre un décret qui autorisait Pompée à porter aux jeux du cirque une couronne de laurier, une robe triomphale, et une robe de pourpre aux spectacles ordinaires.

La république n’était pas loin de sa chute, puisque les Romains oubliaient assez leurs vertus pour s’enorgueillir du succès d’une trahison, comme leurs aïeux l’auraient fait d’une victoire.

Le lâche Pharnace fit embaumer, habiller et armer le corps de son père, et le livra ensuite aux Romains, Pompée, saisi d’horreur à ce spectacle, détourna la vue ; et revenant à des sentiments dignes de lui : La haine des Romains contre Mithridate, dit-il, doit cesser avec la vie de ce grand roi.

Il ordonna qu’on lui fit des obsèques magnifiques, et qu’on le plaçât dans le tombeau de ses ancêtres. Mithridate possédait d’immenses trésors : on vit briller au triomphe de Pompée deux mille coupes d’agathe, un grand nombre de selles et de brides enrichies de diamants, des vases et des tables d’or massif ; des statues de Minerve, d’Apollon et de Mars, faites du même métal ; une statue du roi, de huit coudées, entièrement d’or massif ; le trône, le sceptre des rois de Pont, et un lit magnifique, qui avait appartenu à Darius, fils d’Hystaspe. On y remarquait un trictrac fait de pierres précieuses, et beaucoup de vases magnifiques. Toutes ces richesses avaient passé tour à tour, par l’inconstance de la fortune, d’Égypte en Perse, en Grèce et en Syrie, et venaient s’entasser dans les murs de Rome pour devenir un jour la proie des barbares.

Pharnace, aussi lâche que perfide, ne voulut prendre le titre de roi qu’après en avoir reçu la permission des Romains. Sa bassesse ne lui attira que du mépris, et il ne reçut de ses protecteurs, sous le nom de royaume du Bosphore, qu’une faible portion des états de son père.

Lorsque la république romaine se vit déchirée par une guerre civile ; Pharnace crut le moment favorable pour reprendre l’Arménie et la Cappadoce. César apprit cette nouvelle en Égypte ; il vint attaquer Pharnace, qui, ne pouvant prévoir une semblable rapidité, n’opposa presque aucune résistance, et se retira dans une citadelle où il fut forcé de capituler. S’étant réfugié chez les Scythes, il y rassembla quelques troupes, et marcha contre Arandre, que les Romains avaient placé sur son trône ; mais il fut vaincu et tué dans un combat. Depuis sa mort le royaume de Pont, démembré, changea sans cesse de nom, de limites et de princes. Sous le règne de Caligula, l’histoire parle de Polémon, roi du Bosphore, qui embrassa la religion juive pour épouser Bérénice, fille d’Agrippa. Vespasien réduisit le Pont en province romaine. Après les croisades les princes de la maison de Comnène y établirent l’empire de Trébisonde, qui fut depuis renversé par Mahomet II.

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PARTHES

L’empire des Parthes, faible dans son origine, devint un des plus grands et des plus célèbres de l’Orient ; mais le plus beau titre de gloire des Parthes est d’avoir été l’écueil des armes romaines.

clip_image003Ils occupèrent d’abord le pays situé entre l’Indus, le Tigre, la mer Rouge et le mont- Caucase. Plusieurs auteurs les font venir de Scythie, d’où ils avaient été chassés, et prétendent le prouver par leur nom même de Parthes, qui veut dire exilés. Cet empire dura deux cent cinquante-quatre ans avant Jésus- Christ, et deux cent vingt ans après.

Ce fut sous le règne d’Antiochus que les Parthes se rendirent indépendants. Plusieurs provinces de l’Orient s’étaient soulevées dans l’absence du roi de Syrie, qui faisait la guerre en Égypte. Agathoclès, gouverneur du pays des Parthes, avait commis quelques violences contre un jeune homme nommé Tiridate. Arsace, son frère, dont le courage fit oublier l’obscure naissance, réunit quelques-uns de ses amis, attaqua le gouverneur, et le tua[i][1].

Le succès d’un coup hardi donne toujours beaucoup de partisans. Des mécontents se rassemblèrent sous la conduite d’Arsace, qui profita de la négligence d’Antiochus, et parvint à chasser les Macédoniens de la province. Dans le même temps Théodote, encouragé par cet exemple, fit révolter la Bactriane[ii][2].

Arsace jouit paisiblement du trône. Après sa mort Tiridate son frère qu’on nomme aussi Arsace II, combattit avec succès Séleucus, fils d’Antiochus, et le fit prisonnier.

Antiochus le Grand[iii][3] se montra d’abord plus redoutable pour les Parthes. Il leur reprit la Médie dont ils s’étaient emparés, entra dans leur pays, et obligea Arsace de se retirer en Hyrcanie[iv][4].

Arsace en sortit bientôt avec une armée de cent mille hommes, et soutint la guerre avec tant de vigueur qu’Antiochus préféra son alliance à son inimitié, conclut un traité avec lui, et le reconnut roi de Parthie et d’Hyrcanie.

Arsace eut pour successeur Priapatius son fils, dont le règne dura quinze ans, et fut paisible ainsi que celui de Phraate qui occupa le trône après lui. Celui-ci, touché des grandes qualités de Mithridate son frère, le préféra, en mourant, à ses enfants, et lui laissa la couronne[v][5].

Mithridate justifia son choix ; il étendit le nom, la puissance et la gloire des Parthes. Ses armes conquirent la Perse, la Médie, la Bactriane, la Mésopotamie ; il porta ses conquêtes dans l’Inde, plus loin qu’Alexandre.

Mithridate fut à la fois général habile et sage législateur : il se faisait craindre par ses ennemis et chérir par ses sujets : la douceur de son caractère égalait son courage. Attaqué par Démétrios Nicanor, il le fit prisonnier ; et, loin d’imiter les exemples des rois barbares de son temps, il traita son captif en roi, lui donna l’Hyrcanie pour résidence, et lui fit épouser sa fille Rodogune. Ce sage prince adoptait pour le gouvernement de son empire ce qu’il trouvait de mieux dans la législation des peuples que la fortune avait soumis à ses armes[vi][6].

Phraate son fils lui succéda. Antiochus Sidètes, roi de Syrie, voulant délivrer son frère Démétrius, rassembla une forte armée, attaqua les Parthes, gagna sur eux trois batailles, et fut enfin vaincu et tué dans une quatrième. Phraate voulait profiter de sa victoire et entrer en Syrie ; mais une diversion des Scythes l’en empêcha. Obligé de porter ses armes contre eux, il perdit la vie dans une bataille. Il laissa le trône à son oncle Artabane, qui régna peu de temps[vii][7].

Mithridate II, son héritier, mérita par ses actions le nom de Grand. Il vainquit le roi d’Arménie, et le força de lui donner son fils Tigrane en otage. Il rendit depuis le trône d’Arménie à ce jeune prince, et se joignit au fameux Mithridate, roi de Pont, pour faire la guerre aux Romains.

Antiochus Eusèbe se réfugia chez lui[viii][8], et dut à sa protection la reprisé d’une partie de la Syrie.

Mithridate conclut la paix avec les Romains, et devint leur allié : mais, loin de s’abaisser devant eux, il n’imita que trop leur orgueil ; car, ayant envoyé Orobaze pour traiter avec Sylla, il le fit mourir à son retour, parce qu’il avait cédé la place d’honneur au général romain[ix][9].

La dernière expédition de Mithridate fut glorieuse : il secourut Philippe assiégé dans la ville de Bercé par son fière Démétrius Euchère. Démétrius fut vaincu et pris ; Mithridate l’emmena dans ses états, et le traita honorablement. Il mourut après avoir régné quarante ans[x][10].

Mithridate le Grand n’avait pas laissé d’enfants. La vacance du trône excita des troubles dans l’empire des Parthes, Tigrane en profita pour reprendre les provinces qu’il avait perdues ; il y ajouta même une partie de la Syrie et de la Phénicie.

Les Parthes élurent dans ce temps, pour roi Mnaskirès, et après Sinatroccès, dont on ne connaît que les noms.

Phraate, fils de Sinatroccès, remarquable par son orgueil, prit le nom de dieu. Salluste nous a conservé une lettre qu’il écrivait à Tigrane, avec lequel il s’entendait secrètement, quoiqu’il eût envoyé des ambassadeurs à Lucullus pour traiter avec les Romains.

Lorsque Pompée vint en Asie, il engagea Phraate dans son parti : mais le roi, qui voulait soutenir Tigrane le fils, se brouilla bientôt avec les Romains. Ses enfants, impatiens de régner, le tuèrent.

Mithridate, l’aîné de ses enfants, lui succéda ; son frère Orode souleva ses sujets contre lui, et le chassa du royaume. Il fit de vains efforts pour se défendre, assiégé dans Babylone par Orode, il fut obligé de se rendre à son frère, qui le fit égorger, et devint, par ce crime, seul possesseur du trône. Son règne fut troublé par les Romains, qui l’attaquèrent à l’improviste. Le consul Crassus, chargé de maintenir la paix en Asie, commença, sans motifs cette guerre, dans laquelle il se flattait présomptueusement de surpasser la gloire de Lucullus et de Pompée.

On ne lui avait point ordonné formellement de combattre les Parthes ; sa seule vanité le porta à cette entreprise, dont le succès trompa son attente. Les tribuns s’opposèrent en vain à son départ, il méprisa leurs prières, leurs menaces et leurs imprécations. Arrivé dans le port, il ne voulut point attendre un vent favorable pour mettre à la voile, et perdit, par cette imprudence, beaucoup de vaisseaux. Il trouva en Galatie le vieux roi Déjotarus, qui bâtissait une nouvelle ville. Crassus, oubliant qu’il avait lui-même soixante ans, dit au roi des Galates, en le raillant, qu’il attendait les dernières heures du jour pour commencer à bâtir. Et vous-même, seigneur, répondit le roi, vous ne commencerez pas trop matin à combattre.

Crassus, aussi avare qu’ambitieux, voulut piller Jérusalem. Il existait dans le trésor une poutre d’or du poids de trois cents mines ; elle était cachée dans une poutre de bois. Le prêtre Éléazar fit présent de cette poutre à Crassus, pour sauver le reste du trésor ; mais le Romain, après l’avoir reçue, n’en emporta pas moins une partie des richesses du temple, pour la valeur de trente millions. Chars de ces dépouilles, il s’avança sur l’Euphrate, et entra dans le pays des Parthes, où il pénétra sans obstacles. Sylla et Pompée avaient fait un traité d’alliance avec eux ; et, comme ils en avaient observé strictement les conditions, ils ne pouvaient s’attendre à une agression si injuste. Crassus parcourut ainsi une grande partie de la Mésopotamie, où il pilla plusieurs villes. Il aurait pu profiter d’une victoire si facile, accélérer sa marche, et s’emparer de Séleucie et de Ctésiphon ; mais content de son butin, il laissa de faibles garnisons dans les places conquises, repassa l’Euphrate, et revint en Syrie, où il employa son temps à lever de fortes contributions et à dépouiller les temples de leurs richesses.

Orode lui envoya des ambassadeurs pour lui déclarer que, s’il avait entrepris cette guerre de son chef, il voulait bien lui pardonner, et se borner à chasser de ses états les garnisons romaines ; mais que si, au mépris des traités, il avait pris les armes par les ordres de la république, cette guerre serait une guerre à mort, et ne se terminerait que par la ruine des Romains ou par celle des Parthes. Le fier Romain répondit qu’il s’expliquerait dans la capitale des Parthes. Alors un des ambassadeurs, nommé Vahisès, lui dit en souriant. Crassus, tu verras plus tôt croître du poil dans le creux de ma main que tu ne verras Séleucie. Toute conférence fut rompue, et de part et d’autre on se prépara à la guerre.

Orode rassembla deux armées ; il marcha avec une en Arménie ; Suréna conduisit l’autre en Mésopotamie, et reprit plusieurs villes dont Crassus s’était emparé. Les officiers échappés de ces villes, effrayèrent les Romains en leur parlant de la force de l’armée des Parthes, de leur adresse à lancer au loin les traits les plus pesants, et de l’agilité de leur nombreuse cavalerie, qui était telle qu’on ne pouvait échapper à sa poursuite, ni l’atteindre quand elle fuyait.

Les chefs des légions, considérant la difficulté de vaincre de pareils ennemis, représentèrent en vain à Crassus qu’on, ne devait point les traiter aussi légèrement que les autres peuples efféminés de l’Orient, et qu’il fallait mûrement délibérer avant de s’engager dans une semblable entreprise. Crassus n’écouta que son ambition et marcha. Artabaze, roi d’Arménie, qui lui avait amené des troupes, lui conseillait d’éviter les plaines de la Mésopotamie, et de porter plutôt la guerre sur les frontières montueuses d’Arménie, où la cavalerie des Parthes aurait peu d’avantage.

Crassus dédaigna son avis : il était tombé dans cet aveuglement qui précède et annonce toujours les grands désastres. Lorsqu’il passa l’Euphrate, une horrible tempête éclata et parut à l’armée un sinistre présage. Cette armée, la plus forte que les Romains eussent jamais rassemblée, montait à plus de quarante mille hommes. Cassius (qui depuis tua César) conseillait au général de côtoyer l’Euphrate, afin d’éviter d’être entouré ; mais Crassus, trompé par un Arabe, nommé, Ariamme, émissaire adroit de Suréna crut que le meilleur parti à prendre était d’épouvanter les Parthes par une marche droite et rapide. Le perfide Arabe le conduisit d’abord par des chemins faciles, et parvint à l’engager dans une plaine immense, sablonneuse, aride, où l’on ne pouvait espérer ni repos ni rafraîchissements.

Au moment où l’armée s’épuisait de fatigue au milieu de sables brûlants, il reçut des lettres d’Artabaze, attaqué en Arménie par Orode, et qui le priait de venir à son secours. Crassus, irrité de cette demande, la prit pour un artifice, et lui répondit qu’après avoir vaincu les Parthes, il irait le punir de sa trahison. L’adroit Arabe persuadait toujours à Crassus que les Parthes effrayés rie songeaient qu’à fuir ; mais, lorsqu’il l’eut mené aussi loin qu’il le souhaitait, il s’échappa et alla rendre compte à Suréna du succès de sa mission.

Bientôt les Romains, accablés de lassitude et de besoin, découvrirent l’armée innombrable des Parthes. qui s’avançait avec fierté pour les attaquer. Crassus voulut d’abord étendre sa ligne pour ôter à l’ennemi l’espoir de l’envelopper ; mais, s’apercevant que l’immense cavalerie des Parthes le débordait, il resserra son infanterie en bataillons carrés que flanqua sa cavalerie. Les officiers voulaient qu’on se reposât avant de combattre ; mais Crassus, n’écoutant que son ardeur et celle de son fils, ordonna la charge. Alors la plaine retentit des cris affreux des Parthes qui, découvrant leurs armes cachées sous des peaux de tigre, éblouirent les Romains par l’éclat de leurs casques et de leurs cuirasses. Bientôt l’armée romaine fut enveloppée de tous côtés ; la cavalerie, harcelée de traits, fatiguée de plusieurs charges inutiles que les Parthes évitaient par une fuite rapide, se retira pour se mettre sous la protection de l’infanterie. Les légions romaines, pressées de tous côtés, voyaient avec rage l’inutilité de leur vaillance. Si les soldats restaient dans leurs rangs, ils tombaient sous les traits pesants des Parthes ; s’ils voulaient joindre l’ennemi, ils faisaient de vains efforts pour l’atteindre et le Parthe, en fuyant, leur lançait des flèches acérées. On espéra quelque temps que ces traits s’épuiseraient, et qu’enfin on combattrait avec la pique et le glaive ; mais un grand nombre de chars et de chameaux apportaient sans cesse aux Parthes une nouvelle provision de dards. Le jeune Crassus à la tête d’une troupe d’élite se précipita de nouveau sur les ennemis, et, trompé par leur fuite, crut un moment à la victoire : mais il fut entouré, privé de tout espoir de retraite, accablé par le nombre et tué. Les vainqueurs portèrent sa tête sous les yeux de son père : cet horrible spectacle jeta la consternation dans l’armée romaine. Crassus, loin d’être abattu, ranima le courage des Romains, en leur représentant que Lucullus et Scipion n’avaient point vaincu Tigrane et Antiochos sans éprouver de grandes pertes, et qu’on n’achetait la victoire que par le sang. On combattit encore toute la journée avec le courage du désespoir ; la perte des Romains fut énorme. Le lendemain on voulut prendre les ordres de Crassus ; mais il restait dans un morne, silence. Octavius et Cassius, le voyant sourd à leurs consolations et à leurs, remontrances, ordonnèrent la retraite ; l’embarras que causait le transport des blessés retarda leur manche. Les Parthes ne voulurent pas les poursuivre de nuit ; ils, entrèrent seulement dans le camp, et égorgèrent quatre mille hommes qui y étaient restés. Leur cavalerie prit beaucoup de fuyards. Crassus était cependant arrivé dans la ville de Carres. Suréna qui voulait le prendre, lui fit faire des propositions de paix, promettant qu’il lui laisserait la liberté de se retirer s’il lui cédait la Mésopotamie. Par cette ruse Suréna gagna du temps, et son armée campa près de la ville. Alors changeant de ton, il demanda qu’on lui livrât Cassius et Crassus. Les Romains, indignés, refusèrent de consentir à cette bassesse, et conseillèrent à leurs généraux de prendre la fuite. Andromaque, habitant de la ville, se chargea d’être le guide de Crassus et de Cassius. Le traître les engagea dans des marais qui les forçaient à revenir sans cesse sur leurs pas. Octavius, conduit par de meilleurs guides, s’était sauvé sur unie montagne avec cinq mille hommes.

Cassius, découvrant la trahison, revint à Carres, franchit une montagne, et parvint à se réfugier en Syrie, suivi de cinq cents chevaux. Crassus, resté dans le marais avec quatre cohortes et ses licteurs gagna péniblement une petite hauteur peu distante de la montagne où s’était retiré Octavius. Les Parthes vinrent l’attaquer. Octavius et ses troupes, voyant le danger de leur général, se reprochèrent leur lâcheté et descendirent pour le défendre. Les Parthes fatigués du combat, commençaient à se ralentir. Suréna employa alors l’artifice ; il relâcha quelques prisonniers qui publièrent qu’on voulait la paix. Suréna, tendant la main à Crassus, l’invita à venir traiter avec lui ; mais le Romain, connaissant la fourberie du Parthe, n’y voulait pas consentir ; alors ses soldats éclatèrent en injures, lui reprochèrent de les exposer à mourir pour lui, dans la crainte de s’aboucher avec l’ennemi.

Crassus opposa vainement les plus vives prières à ces reproches ; il fut contraint de céder, et partit en conjurant ses officiers de dire à Rome qu’il avait péri, trompé par l’ennemi, mais non trahi par ses concitoyens. Octavius et Pétronius l’accompagnèrent. Dès que Suréna le vit avancer il s’étonna de le voir à pied, et commanda qu’on lui amenât un cheval. Chacun, dit Crassus, suit les usages de son pays : ce n’est point un hommage que je vous rends ; les consuls romains marchent à pied à la tête de leur infanterie. — Eh bien ! répliqua Suréna, vous pouvez regarder le traité comme fait entre Orode et la république ; mais il faut en venir signer les articles sur les bords de d’Euphrate ; car, vous autres Romains, vous oubliez souvent vos promesses.

Les écuyers du roi prirent Crassus, et le placèrent malgré lui à cheval. Dès qu’il y fut monté on frappa le coursier pour accélérer sa marche. Octavius, Pétronius et plusieurs officiers voulurent l’arrêter ; ce mouvement excita un tumulte et on en vint aux coups. Octavius, ayant percé un de ces barbares, fut renversé mort par eux ; un Parthe plongea son glaive dans le sein de Crassus. Les Parthes s’avancèrent contre les Romains, et leur proposèrent de se rendre : les uns y consentirent, les autres prirent la fuite ; ils furent presque tous atteints et passés au fil de l’épée par les Parthes et par les Arabes. Depuis la bataille de Cannes les Romains n’avaient pas éprouvé une semblable défaite. Vingt mille hommes y périrent, dix mille furent faits prisonniers ; le reste se sauva en Arménie, en Cilicie et en Syrie. Cassius en forma une armée qui défendit ces provinces contre le vainqueur[xi][11].

La défaite des Romains avait été prévue par le roi d’Arménie ; il fit la paix avec Orode, et maria une de ses filles à Pacore, fils du roi des Parthes. Comme ils étaient au festin des noces, on leur apporta pour trophée la tête et la main de Crassus. On prétend qu’Orode fit verser de l’or fondu dans la bouche de l’infortuné Romain pour insulter à son avarice.

Suréna ne jouit pas longtemps de sa gloire : il est dangereux de tenir une épée qui brille plus que le sceptre. Orode en devint jaloux et le fit mourir. L’ingratitude de ce monarque est inexcusable ; mais Suréna, trop fier de ses exploits, montrait une ambition, étalait un faste qui pouvaient donner de l’ombrage au trône : il voyageait avec mille chameaux pour porter son bagage ; deux cents chariots conduisaient ses femmes, et il se faisait accompagner de dix mille esclaves armés et de mille cavaliers qui composaient sa garde.

Les Parthes, après leur victoire, comptaient trouver la Syrie sans défense : ils y pénétrèrent : Cassius les battit et les força de repasser l’Euphrate.

L’année suivante Pacore, fils d’Orode, rassembla une nombreuse armée, entra en Syrie, et fit le siége d’Antioche, où Cassius s’était enfermé. Cicéron, général des Romains en Cilicie, marcha à son secours et mit en fuite un corps de cavalerie parthe. Pacore, effrayé par ce succès, se retira. Cassius le poursuivit, le défit entièrement, et tua Arsace qui commandait l’armée sous les ordres du prince.

Cicéron, profitant de ces succès, subjugua toute la Cilicie et délivra ce pays des montagnards armés qui jusque là n’avaient reconnu aucune domination.

Peu de temps après la guerre civile déchira la république romaine et empêcha Cicéron de jouir des honneurs du triomphe. Les Parthes se déclarèrent alternativement pour César et pour Pompée : profitant des troubles qui divisaient les Romains, ils firent plusieurs irruptions en Syrie et en Palestine. César, vainqueur de son rival et nommé dictateur, voulait ajouter à sa gloire l’honneur de vaincre le seul peuple dont la vaillance avait triomphé de la puissance romaine et mis une borne insurmontable à ses conquêtes. Il allait partir pour combattre les Parthes, lorsqu’il fut tué au milieu du sénat par Cassius et par Brutus. Octave, Antoine et Lépide formèrent un triumvirat pour venger sa mort : ils défirent, tuèrent ses meurtriers et se partagèrent l’empire du monde. Antoine, chargé de commander en Orient, donna l’ordre à Ventidius, son lieutenant, d’attaquer les Parthes. Cet habile général remporta sur eux deux victoires et les chassa au-delà de l’Euphrate. Apprenant ensuite qu’ils rassemblaient toutes leurs forces contre lui, il employa pour les vaincre un stratagème adroit. Un prince arabe était venu près de lui comme allié, mais dans l’intention de le trahir en faveur des Parthes. Ventidius feignit d’avoir en lui toute confiance ; il paru craindre que les Parthes, au lieu de passer la rivière à Zeugma près des montagnes, ne s’avisassent d’effectuer leur passage beaucoup plus bas, dans un lieu où ils ne trouveraient que des plaines très avantageuses à la cavalerie. Les Parthes instruits de cet entretien par leur émissaire, ne manquèrent pas de prendre cette direction qui exigeait de grands détours, et qui leur fit perdre quarante jours, pendant lesquels Ventidius eut le temps de faire venir de Judée des légions qui renforcèrent son armée. Le général romain campait sur une hauteur, dans une forte position. Les Parthes vinrent l’y attaquer. Le combat fut long ; les Romains remportèrent la victoire. Pacore péri dans le combat sa mort mit l’armée en déroute. Les fuyards voulaient regagner le pont de l’Euphrate ; les Romains les prévinrent et les taillèrent tous en pièces. Cette célèbre bataille eut lieu précisément le même jour où, quatorze ans auparavant, Crassus avait été vaincu[xii][12]. Le roi Orode fut tellement consterné de ce désastre et de la mort de son fils Pacore, qu’il en perdit presque la raison, et resta plusieurs jours sans prendre aucune nourriture ; le nom seul de Pacore sortait de sa bouche.

Ce prince infortuné avait trente fils de différentes femmes, qui tous prétendaient au trône. Après avoir été longtemps obsédé par leurs intrigues et par celles de leurs mères, il choisit pour son successeur Phraate, l’aîné de ses enfants, qui malheureusement était le plus vicieux, et le plus cruel de tous.

Lorsqu’il fut assuré du trône il commença par tuer ceux de ses frères nés d’une fille d’Antiochus, roi de Syrie, parce qu’il craignait que ce monarque n’appuyât leurs prétentions. Orode lui ayant montré son horreur de ce crime, ce fils dénaturé le poignarda ; il immola ensuite ses autres frères ; et n’épargna pas même son propre fils, dans la crainte que le peuple ne se soulevât pour le faire régner à sa place.

Phraate était un monstre ; mais il avait des talents militaires qui aveuglèrent peut-être son père et décidèrent son choix. Antoine, jaloux de la gloire, de son lieutenant, et voulant au moins la partage, envoya Ventidius triompher à Rome ; et lui-même marcha contre les Parthes, dans l’espoir qu’épouvantés par leur dernière défaite ils lui opposeraient peu de résistance. Trompé par de perfides conseils, il s’engagea imprudemment dans le pays des Parthes. Phraate l’enveloppa, le battit et peu s’en fallut qu’il n’éprouvât le même sort que Crassus. Il se vit forcé à une retraite longue et difficile, qui prouva son courage, mais qui lui coûta la plus grande partie de son armée.

Phraate aurait pu tirer de grands avantages de sa victoire ; une conspiration des principaux personnages de sa cour l’en empêcha. Ils le chassèrent du trône et élurent pour roi l’un d’entre eux nommé Tiridate.

Phraate, ayant rassemblé quelques troupes, renversa son rival ; et, pour affermir sa puissance, il acheta la protection d’Auguste en lui restituant les aigles romaines conquises sur Crassus. Ce qui peut faire juger de la paissance des Parthes et de la crainte qu’ils inspiraient, c’est que cette restitution des aigles romaines fut célébrée à Rome comme aurait pu l’être la plus grande victoire.

Tiridate trouva un asile à la cour d’Auguste. Phraate y envoya quatre de ses enfants par le conseil de sa femme Thermuse qui les éloignait pour assurer le trône à son fils. Dès qu’elle eut réussi dans ce projet, elle empoisonna son époux. Les Parthes découvrirent ce crime, la tuèrent et chassèrent son fils.

Ils mirent à sa place Orode II, de la race des Arsacides ; mais bientôt las de sa tyrannie, ils le massacrèrent dans un festin, et demandèrent à Auguste un des enfants de Phraate. L’empereur leur envoya Vonone. Ce pince avait pris l’habillement, les mœurs et le langage des Romains ; il déplut à ses sujets qui déclarèrent qu’ils ne voulaient pas obéir à un esclave de Rome. Les mécontents offrirent le trône à Artabane, roi de Médie, de la race d’Arsace.

Vonone avait un parti : on en vint aux mains ; Artabane fut vainqueur. Vonone implora vainement le secours des Romains ; il erra quelque temps en Arménie et en Syrie, et finit par être assassiné en Cilicie.

Artabane ne jouit point paisiblement du trône ; on lui opposa un autre enfant de Phraate qui vint de Rome pour le combattre. Le nouveau prétendant mourut ; mais Pharasmane, roi d’Arménie, son protecteur, battit Artabane et le chassa de Parthie et de Médie.

Les Romains replacèrent sur le trône Tiridate, ancien rival de Phraate. Cependant Artabane trouva le moyen de reprendre le sceptre ; il fut encore dépossédé, et se rétablit enfin solidement sur le trône.

Ses longs malheurs avaient changé son caractère. Il se fit aimer par sa modération, par son équité. La fin de son règne fut tranquille, et sa mort excita de sincères regrets. Deux de ses enfants, Gotarse et Bardane, se disputaient le trône menacés tous deux par une conspiration, ils se réconcilièrent, et Gotarse céda la couronne à son frère.

Le commencement du règne de Bardane fut glorieux. Il remporta plusieurs victoires ; mais son orgueil excita la haine des grands de sa cour, qui le tuèrent. Gotarse, son frère, lui succéda. Claude, empereur des Romains, lui opposa Méherdate, prince Arsacide, qui fut vaincu et pris. Gotarse, par mépris pour les Romains, lui fit couper les oreilles.

Vologèse son successeur, aussi habile guerrier que Bardane, battit les Romains et donna l’Arménie et la Syrie à deux de ses frères, Tiridate et Pacore. Néron, empereur de Rome, avait chargé Corbulon de combattre les Parthes. Tiridate perdit d’abord l’Arménie ; mais Vologèse et Corbulon, qui s’estimaient assez tous deux pour craindre mutuellement d’en venir à une affaire décisive, conclurent la paix, et Vologèse eut l’avantage réel de conserver à son frère Tiridate le royaume d’Arménie, en accordant à Néron le vain honneur de le couronner à Rome.

L’union entre les deux empires dura jusqu’au règne de Cosroës, troisième successeur de Vologèse. L’Arménie devint encore le sujet de la guerre : Trajan nomina Parthanaspate à la place de Cosroës. L’empereur traversa le pays des Parthes comme un torrent dont rien ne peut arrêter le ravage. Cosroës temporisa, se retirant toujours devant les Romains qui firent de grandes pertes dans cette expédition sans en retirer d’avantages réels. Dès que Trajan fut sorti du pays des Parthes, Cosroës remonta sur le trône et renversa le fantôme de roi que Trajan y avait placé. Vologèse II, son fils, hérita de son sceptre. Les armes romaines l’obligèrent à faire le sacrifice de quelques provinces. Vologèse III, qui lui succéda, voulut réparer ses pertes ; l’empereur Sévère le battit et enleva ses trésors, ses femmes et ses enfants.

Tous les successeurs de Trajan faisaient consister leur gloire à triompher des Parthes ; mais les armées romaines n’étaient pas assez fortes pour conserver des conquêtes si étendues, et les Parthes, trop belliqueux pour s’accoutumer au joug, le secouaient dès que les Romains se retiraient.

Caracalla forma lé projet de triompher sans péril de cette indomptable nation. Artabane IV avait succédé à Vologèse son frère. Caracalla lui fit demander sa fille en mariage. Les ambassadeurs romains annoncèrent que l’empereur partait pour venir célébrer ses noces à la cour du roi des Parthes. Artabane vint au-devant de lui avec les grands de sa cour et une nombreuse suite sans armes. Caracalla, à la tête de sa garde, tomba sur eux à l’improviste, en tua un grand nombre et se retira, chargé d’un honteux butin. Il se fit décerner par le sénat, pour cette lâche action, le surnom de Parthique.

Artabane, échappé à ce danger par une espèce de miracle, jura une haine irréconciliable à l’empereur ; la nation entière partagea son ressentiment : Les Romains et les Parthes rassemblèrent toutes leurs forces et se livrèrent une grande bataille : l’action avait duré deux jours, la fortune restait encore indécise. Quarante mille morts couvraient le champ de bataille ; la nuit seule avait suspendu les efforts des combattants qui se reposaient appuyés sur leurs armes. Un envoyé romain vint prier Artabane de faire cesser un si long carnage. Il répondit : Nous ne faisons que commencer ; je suis, déterminé à périr avec le dernier Parthe ou à tuer le dernier Romain.

L’aurore du troisième jour paraissait ; le roi faisait sonner la charge, lorsqu’un général romain lui fit dire, que Caracalla venait d’être assassiné, et que le châtiment du traître devait mettre fin à toute dissension entre les deux peuples. Le roi des Parthes, satisfait, consentit à traiter et conclut une paix avantageuse.

Jamais les Parthes n’avaient acquis plus de gloire ; mais cette bataille meurtrière fit à leur empire une blessure profonde et incurable ; les plus braves guerriers de la nation avaient péri.

Les Perses, conquis par les Macédoniens, vivaient depuis cinq cents ans sous la domination des Parthes ; ils profitèrent de leur affaiblissement pour reprendre leur indépendance. Après plusieurs batailles sanglantes les Perses remportèrent une victoire décisive. Artabane fut tué ; son armée se dispersa, et les Parthes, sans chefs, s’incorporèrent au peuple victorieux.

Ainsi finit l’existence de cette nation qui avait ébranlé le colosse romain. Les Parthes passaient avec raison pour les meilleurs cavaliers et les plus habiles archers de la terre. Dès leur plus tendre enfance ils s’exerçaient à manier les armes ; depuis l’âge de vingt ans jusqu’à cinquante on les assujettissait au service militaire. Les grands toujours à cheval et armés, même en temps de paix, ne connaissaient d’autre science que celle de la guerre. Les Parthes négligeaient l’agriculture et n’avaient ni navigation ni commerce. Une félicité éternelle attendait dans les cieux le guerrier qui périssait dans un combat. La polygamie était d’usage chez les Parthes ; on permettait le mariage entre frères et sœurs. Ils suivaient la religion des anciens Perses et adoraient le soleil sous le nom de Mithra. Leur parole était sacrée : ils regardaient comme un infatue celui qui la violait. Rien n’égalait l’orgueil des rois qui commandaient à ces peuplés belliqueux. Arsace s’adressant à un empereur romain, écrivait ainsi : Arsace, roi des rois, à Flavius Vespasien. L’empereur répondit modestement : Flavius Vespasien à Arsace, roi des rois.

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PARTAGE DE L’EMPIRE DES PERSES ENTRE LES SUCCESSEURS D’ALEXANDRE

Lorsque Alexandre mourut, il ne laissa qu’un fils de Barsine, qui portait le nom d’Hercule. Une autre de ses femmes, Roxane, se trouvait enceinte ; Statira, fille de Darius, espérait l’être, mais sa grossesse n’était pas déclarée. Il existait encore un frère naturel d’Alexandre, qu’on appelait Aridée, et qui prétendait au trône. Le conquérant de l’Asie n’avait désigné aucun héritier, et son vaste empire devint l’objet de l’ambition et la cause des discordes de’ tous les généraux macédoniens. Tous voulaient dominer ; aucun ne voulait souffrir un maître. Les principaux chefs de l’armée se sentaient à peu près égaux en naissance, en valeur, en réputation, et nul ne se montrait assez supérieur à ses collègues en richesses et en pouvoir, pour exiger leur obéissance. La cavalerie demandait qu’on donnât le sceptre à Aridée, dont la raison était affaiblie par le breuvage que sa belle-mère Olympias lui avait fait donner, dans on enfance.

L’infanterie s’opposait au choix d’un prince si faible. Ptolémée et d’autres généraux, qui aspiraient à l’indépendance et à la souveraineté, appuyaient cette opposition. Les peuples d’Orient, consternés de la mort d’Alexandre et effrayés du, vide que laissait ce grand homme sur la terre, prévoyaient que leur pays allait devenir le théâtre des querelles sanglantes de leurs vainqueurs divisés. La Grèce, au contraire, se livrait aux transports d’une joie tumultueuse, et croyait recouvrer sans peine son antique liberté.

Au milieu de cette agitation et de ces incertitudes, tous s’occupant plus de l’avenir que du présent, personne ne gouvernait. On ne prenait aucune décision, et le corps d’Alexandre demeura cinq jours sans être enseveli. Enfin les Égyptiens et les Chaldéens l’embaumèrent, et un officier, qui portait, ainsi que le frère du roi, le nom d’Aridée, fut chargé de le transporter en Égypte.

Les généraux d’Alexandre se réunirent tous en conseil ; et après beaucoup de troubles et d’agitations, ils arrêtèrent d’un commun accord qu’Aridée serait roi. Son imbécillité, qui devait l’exclure du trône, l’y fit monter, parce qu’elle laissant à chacun l’espoir de régner sous son nom.

On convint, encore que si. Roxane accouchait d’un fils, il régnerait conjointement avec Aridée. Perdiccas obtint la tutelle des princes et le, titre de régent. Mais le régent et le roi n’avaient que l’ombre du pouvoir ; les généraux se partagèrent l’empire et administrèrent leurs provinces plus en monarques qu’en gouverneurs. On donna la Thrace et les régions voisines à Lysimaque ; la Macédoine et l’Épire à Antipater ; le reste de la Grèce à Cratère ; Ptolémée, fils de Lagus, eut en partage l’Égypte ; Antigone, la Lycie, la Pamphylie et la Phrygie ; Cassandre gouverna la Carie ; Ménandre, la Lydie ; Léonat, la petite Phrygie ; Néoptolème, l’Arménie.

La Cappadoce et la Paphlagonie résistaient encore aux Macédoniens sous le commandement d’Ariarathe : Eumène fut chargé de soumettre ces deux provinces, et d’y commander. Laomédon reçut la Syrie et la Phénicie : on donna l’une des deux Médies à Atropate, l’autre à Perdiccas. Le gouvernement de la Perse échut à Peuceste ; la Babylonie, à Archon ; la Mésopotamie, à Arcésilas ; la Parthie et l’Hyrcanie, à Phratapherne ; la Bactriane et la Sogdiane, à Philippe. Séleucus eut le commandement de toute la cavalerie ; Cassandre, fils d’Antipater, celui de la garde royale. La Haute Asie et les Indes restèrent sous le pouvoir des gouverneurs qu’Alexandre y avait établis.

Tel fut le premier partage que changèrent de puis les événements d’une guerre longue et sanglante. L’Europe, l’Asie et l’Afrique furent déchirées par les armes de ces nombreux rivaux qui se détrônaient tour à tour ; et l’immense héritage du héros macédonien finit, comme on le verra bientôt, par se diviser en quatre monarchies principales, qui succombèrent successivement sous les armes des Romains, et devinrent des provinces de ce vaste empire. Rome à son tour, après avoir vaincu et dominé toutes les nations civilisées, s’affaiblit par l’abus de son pouvoir, se ruina par l’excès de ses richesses, et fut renversée par les barbares du Septentrion.

Parmi les généraux qui se disputaient les dépouilles de leur roi, Eumène seul montra plus de vertus que d’ambition. Il resta attaché au parti d’Aridée et d’Alexandre, fils de Roxane. Ce général, né en Thrace, d’une famille obscure, s’était fait remarquer dès sa jeunesse par ses rares qualités. Philippe se l’attacha ; Alexandre lui montra la même estime et la même confiance. Il lui fit épouser la sœur de Barsine, la première personne qu’il avait aimée en Perse ; mais toute la famille de ce grand homme était réservée au malheur par le sort : Sisygambis, sa belle-mère, fut si affligée de son trépas qu’elle ne put y survivre. Ses deux petites-filles, Statira, veuve d’Alexandre, et Drypatis, veuve d’Éphestion, ne tardèrent pas à la suivre au tombeau.

Roxane craignait que Statira ne fût enceinte, et qu’un fils qui aurait hérité des droits de Darius et d’Alexandre ne détrônât le sien. Elle invita les deux sœurs à venir chez elle, et les fit mourir secrètement par les conseils et les secours de Perdiccas. Le premier trouble qui s’éleva dans l’empire vint des colonies grecques qu’Alexandre avait établies dans l’Asie supérieure. Les vieux guerriers qui les composaient n’habitaient qu’à regret ce pays. Ils -se révoltèrent, et, s’étant réunis au nombre de vingt mille hommes d’infanterie et de trois mille de cavalerie, sous le commandement de Philon, ils se préparèrent au départ. Perdiccas, prévoyant les suites d’une pareille entreprise, dans un moment où tant de gens aspiraient à l’indépendance, envoya Python avec un corps d’élite pour les combattre. Python essaya d’en gagner une partie afin d’augmenter ses forces, et de se rendre lui-même indépendant ; mais les troupes qu’il commandait, plus obéissantes que lui aux ordres de Perdiccas, combattirent les révoltés, les exterminèrent et égorgèrent même les trois mille hommes qui avaient capitulé avec Python.

A peu près en ce même temps le peuple d’Athènes, dans l’ivresse de la joie que lui causait l’a mort d’Alexandre, secoua le joug des Macédoniens, invita toutes les villes grecques à briser leurs chaînes et entreprit contre Antipater, malgré les conseils de Phocion, une guerre appelée guerre Lamiaque. Tous les Grecs, excepté les Thébains, y prirent part ; Léosthène les commandait. Alexandre, comme tous les conquérants, dépeupla ses états pour envahir des pays lointains. Antipater, menacé d’une attaque générale, ne put réunir et armer que quatorze mille hommes. Il avait écrit en Phrygie et en Cilicie à Léonat et à Cratère pour les inviter à venir à son secours ; et, sans les attendre, il s’avança témérairement à la tête de sa petite armée pour combattre les Grecs, croyant sans doute qu’ils avaient perdu à la fois l’amour et l’habitude de la liberté, et que le nom, seul des Macédoniens devait commander la victoire. Sa flotte, composée de cent dix galères, longeait les côtes de la mer. Les Thessaliens se déclarèrent d’abord pour lui, mais ensuite ils se joignirent aux Athéniens et leur donnèrent une forte cavalerie. L’armée des alliés était nombreuse et vaillante ; Antipater ne put soutenir son choc ; vaincu dans un premier combat, il n’osa en hasarder un antre ; et, ne pouvant se retirer sans danger en Macédoine, il se renferma dams la petite ville de Lamia en Thessalie pour attendre les secours qui devaient lui venir d’Asie. Les Athéniens l’assiégèrent ; l’attaque fut vive et la résistance opiniâtre. Léosthène, voyant ses assauts inutiles, bloqua la ville pour l’affamer. Les assiégés, privés de subsistances, furent bientôt réduits à la dernière extrémité. Cependant ils firent encore une vigoureuse sortie, dans laquelle Léosthène reçut une blessure mortelle. Antiphile prit le commandement des alliés. Sur ces entrefaites Léonat accourut d’Asie pour soutenir les Macédoniens ; mais les alliés empêchèrent sa jonction et lui livrèrent bataille. La cavalerie thessalienne, commandée par Ménon, enfonça ses rangs ; Léonat lui-même périt dans le combat. La phalange Macédonienne se retira sur les hauteurs, et les Grecs vainqueurs élevèrent un trophée sur le champ de bataille.

Antipater, privé d’espoir par cet événement, capitula, évacua la ville de Lamia et se retira avec son armée et les débris de celle de Léonat. Mais bientôt la fortune lui devint plus favorable. La flotte de Macédoine battit celle d’Athènes. Cratère débarqua en Grèce. Antipater, fortifié par son secours, livra aux alliés une bataille près de la ville de Cranon et remporta une victoire complète. Les vaincus proposèrent la paix. Antipater voulut traiter séparément avec chaque ville. Par cette ruse il divisa les alliés qui se débandèrent et rentrèrent chacun dans son pays. Antipater, profitant de cette désunion, marcha sur Athènes. Son approche répandit le trouble dans la ville. Les Athéniens condamnèrent à mort Démosthène, qui les avait excités à la guerre. Phocion, chef de la république dans ces fatales circonstances, fut obligé de se soumettre à discrétion, et de recevoir dans les villes de l’Attique des garnisons étrangères. Cent citoyens qui s’étaient déclarés hautement pour la guerre et la liberté furent exclus de tous les emplois. Démosthène fuyait pour éviter la mort ; l’éloquence de ce célèbre banni inquiétait encore Antipater. Il le poursuivit vivement. Démosthène, n’espérant plus échapper à ses ennemis, s’empoisonna.

Après ces victoires, Antipater donna sa fille à Cratère. Ce mariage resserra les liens de leur amitié.

Les généraux d’Alexandre s’étaient disputé entré eux ses dépouilles mortelles, comme son empire. Mais enfin Ptolémée, arrivant lui-même en Syrie, obligea ses collègues à remplir les dernières volontés du roi. Son corps fut porté en Égypte sous la conduite du général Aridée. Le cortège était pompeux, et le char magnifique ; les rayons des roues dorés ; l’attelage composé de soixante-quatre mulets, qui portaient des couronnes d’or et des colliers de pierreries. Sur un chariot on voyait un pavillon de dix-huit pieds de largeur sur douze de hauteur, soutenu par des colonnes d’or incrustées de pierres précieuses. On admirait des bas-reliefs qui représentaient les principales actions d’Alexandre. Les quatre angles étaient remplis par des statues d’or des lions, du même métal, semblaient défendre l’entrée du pavillon, au milieu duquel on avait élevé un, trôné composé des métaux les plus précieux. Au pied du trône se trouvait le cercueil qui renfermait le corps du roi. Il. était d’or, travaillé au marteau, et rempli d’aromates et de parfums. Entre le trône et le cercueil on avait placé les armes dont le héros macédonien s’était si souvent et si glorieusement servi. Tout le pavillon, couvert de riches étoffes, montrait à soin sommet une immense couronne d’or qui jetait le plus vif éclat.

Un oracle annonçait que la ville qui conserverait les restes d’Alexandre deviendrait la plus liche et la plus florissante de la terre. Cette prédiction excitait l’ambition des gouverneurs de toutes les provinces de l’empire. Perdiccas soutint vivement et vainement les droits de la Macédoine. Ptolémée même, qui l’emporta, voulant conserver la capitale de l’Égypte les avantages prédits par l’oracle, défendit de porter le corps d’Alexandre au temple de Jupiter Ammon. Il le fit conduire à Memphis et déposer ensuite dans Alexandrie, où l’on bâtit, pour le renfermer, un temple superbe qui subsistait encore du temps de Léon l’Africain. Ce fut dans cette ville, fondée par Alexandre, qu’on lui rendit les honneurs divins.

La division qui existait déjà sourdement entre les successeurs d’Alexandre ne tarda pas longtemps à éclater. Perdiccas, après avoir battu, pris et tué le roi Ariarathe, pour établir Eumène en Cappadoce, conçut le dessein d’épouser Cléopâtre, sœur d’Alexandre, qui habitait la ville de Sardes. On s’aperçut bientôt qu’il aspirait à la souveraineté de l’empire, dont la régence lui était confiée. Antigone, Antipater, Cratère et Ptolémée se liguèrent ensemble pour s’opposer à ses projets.

Perdiccas, uni avec Eumène, le chargea de garder l’Asie. Il ajouta à ses gouvernements la Carie, la Lycie, la Phrygie, et lui recommanda de surveiller Néoptolème, gouverneur d’Arménie, qui commandait la phalange, et dont il soupçonnait les intentions. Ces arrangements terminés, il prit avec lui deux rois, Aridée qu’on appelait Philippe, Alexandre, fils de Roxane, et il marcha en Égypte à la tête de son armée.

Après son départ, Eumène attaqua et battit Néoptolème qui se réfugia en Cilicie, où il trouva Antipater et Cratère arrivés. Antipater marchait au secours de Ptolémée ; il détacha Cratère et Néoptolème pour combattre Eumène. Ces deux généraux espéraient que les Macédoniens se rangeraient sous leurs drapeaux plutôt que de rester dans l’armée d’Eumène, dont la majeure partie n’était composée que d’Asiatiques. Eumène sentit le danger de cette position ; il cacha à ses troupes les noms des généraux qu’il allait combattre, n’opposa aucun de ses Macédoniens à’ ceux de Cratère, et ne leur fit combattre que dés troupes alliées thébaines ou athéniennes. La bataille fut rude ; Cratère y périt après avoir fait des prodiges de valeur. Néoptolème et Eumène se joignirent se prirent corps à corps, tombèrent de cheval sans se quitter et combattirent avec acharnement et sans repos jusqu’au moment où Néoptolème reçut le coup mortel.

Eumène, vainqueur, rendit de grands honneurs aux deux chefs ennemis qu’il avait vaincus, et qui avaient été autrefois ses compagnons d’armes et ses amis.

Pendant ce temps Perdiccas était entré en Égypte ; mais il éprouva une résistance qu’il n’attendait pas ; sa sévérité, son orgueil irritaient les esprits. La douceur et les vertus de Ptolémée gagnaient tous les cœurs. Les Égyptiens prenaient les armes pour lui avec enthousiasme ; les Grecs venaient en foule de toutes parts rejoindre ses drapeaux. Les soldats de Perdiccas commençaient à déserter. Malgré ces dispositions, il persista dans son dessein, et força ses troupes de traverser à la nage un bras du Nil. Les Égyptiens le battirent ; il perdit au passage du fleuve deux mille hommes dont la moitié se noya, et l’autre fut mangée par les crocodiles.

Les Macédoniens irrités se révoltèrent et égorgèrent Perdiccas dans sa tente avec tous les amis qui l’entouraient. Deux jours après on apprit la victoire d’Eumène sur Cratère et sur. Néoptolème. Si cette nouvelle fût arrivée plus promptement, elle eût peut-être empêché cette révolte si funeste à Perdiccas, et si favorable à ses ennemis.

Ptolémée, après un léger combat, entra dans le camp royal ; l’armée se prononça en sa faveur. Il fit signer au roi mineur un décret qui déclarait ennemis publics Eumène et cinquante généraux de son parti. Ptolémée ne voulut point être régent ; il regardait les deux rois comme des fantômes et préférait la possession de l’Égypte à une régence illusoire.

On nomma régents les généraux Aridée et Python ; mais ils ne le furent pas longtemps. Eurydice, femme du roi Philippe, intriguait contre eux, et ne leur laissait pas de pouvoir. Ils se démirent de leurs emplois, et Antipater fut déclaré seul régent de l’empire.

Celui-ci fit un nouveau partage des provinces, et en exclut tous lés chefs qui avaient embrassé le parti de Perdiccas et d’Eumène.

Le commandement général de la cavalerie donnait à Séleucus un grand crédit dans l’armée. Il eut dans le nouveau partage le gouvernement dé Babylone, et devint par la suite le plus puissant des successeurs d’Alexandre.

Python obtint la Médie ; mais Atropate, qui en était gouverneur, en conserva une partie, et se rendit indépendant. Antipater retourna en Macédoine et envoya Antigone contre Eumène ; mais comme il ne s’y fiait pas entièrement, il charge à son fils Cassandre de commander sa cavalerie et de le surveiller.

Ce fut dans ce temps que mourut Jaddus, grand-prêtre de Jérusalem : Onias lui succéda[i][1].

Antigone livra en Cappadoce une bataille à Eumène ; celui-ci, trahi par Apollonide, fut battu ce perdit huit mille hommes. Quelques jours après il s’empara du traître et le fit pendre.

Eumène, pressé vivement, se renferma dans le château de Nora, et y demeura bloqué. Pendant ce temps, Ptolémée conquit la Phénicie, la Syrie et la Judée. Les Juifs de Jérusalem résistèrent ; Ptolémée prit la ville d’assaut, et emmena deus cent mille habitants en Égypte.

Le régent Antipater étant tombé malade en Macédoine, les Athéniens mandèrent à Antigone qu’il devait se hâter et venir s’emparer de la Grèce qui ne tenait plus qu’à un vieux fil près de rompre. L’Athénien Démade, qui avait écrit cette lettre, était ambassadeur en Macédoine. Cassandre s’y trouvait aussi ; ce jeune prince, ayant intercepté la dépêche, poignarda Démade et son fils en présente d’Antipater qui vit ses habits couverts de leur sang. Antipater mourut après avoir nommé Polysperchon régent de l’empire et gouverneur de Macédoine. Cassandre lui fut adjoint ; mais, comme il prétendait seul à ces leur emplois, il forma un parti contre Polysperchon, et s’allia avec Ptolémée et Antigone, dont le but était de détruire, non seulement le régent, mais la régence et les rois, pour être indépendants et pour devenir souverains des portions de l’empire qu’ils gouvernaient.

Antigone paraissait alors le plus puissant de tous. Il possédait les riches provinces de l’Asie-Mineure, commandait une armée de soixante-dix mille hommes, et convoitait la succession d’Alexandre tout entière. Il ôta à Aridée la petite Phrygie, et l’Hellespont à Clitus. Le régent Polysperchon, pour fortifier son crédit et son autorité, rappela en Macédoine Olympias, mère d’Alexandre, et lui proposa de partager le pouvoir suprême. Elle s’était retirée en Épire Eumène lui conseillait d’y rester. Méprisant cet avis, elle vint en Macédoine, brûlant du désir de se venger et de régner, Polysperchon, qui désirait se concilier l’opinion et l’affection publique, rendit la liberté à Athènes et à toutes les villes de la Grèce. Les Athéniens, toujours ingrats, condamnèrent Phocion à la mort ; mais ils ne jouirent pas longtemps d’une liberté dont ils usaient ri mal. Cassandre s’empara de leur ville, et y établit Démétrius de Phalère pour les gouverner.

Eumène, cependant, avait obtenu par un traité la liberté de sortir de Nora. Il leva taie nouvelle armée. Le régent Polysperchon lui envoya, au non des rois, une commission de généralissime pour combattre Antigone et ses collègues, révoltés contre l’autorité royale. Olympias ratifia cet acte ; mais les officiers grecs refusaient d’obéir à Eumène, qu’un ancien décret déclarait ennemi public. Cet habile général, connaissant la superstition de son siècle, raconta qu’Alexandre lui était apparu pour lui recommander de protéger ses enfants, et avait promis que, bien qu’invisible, il présiderait toujours en personne le conseil qu’Eumène rassemblerait. Nul ne douta de la vérité de se récit. On prépara dans la salle du conseil un trône destiné à l’ombre du roi ; et tous les officiers obéirent sans résistance aux ordres qu’ils croyaient émanés d’Alexandre.

Eumène marcha promptement en Syrie ; Antigone, qui commandait des troupes plus nombreuses, le força de se réfugier en Mésopotamie. Là il invoqua vainement l’assistance de Séleucus et de Python. Les gouverneurs n’avaient élu des rois faibles que pour devenir indépendants. Ainsi ils ne pouvaient seconder, les projets du plus habile des capitaines d’Alexandre, qui seul voulait et pouvait affermir l’autorité royale. Tout ce qu’il obtint de Séleucus, ce fut la liberté de passer librement jusqu’à Suze. Là il trouva Peuceste qui avait battu Python ; et, par son secours, il se vit en état dé marcher de nouveau pour combattre Antigone.

Depuis qu’Olympias résidait en Macédoine, elle y jouissait d’une grande autorité, dont elle fit un cruel usage. Aridée ou Philippe n’était que l’ombre d’un roi ; mais cette ombre importunait encore une, reine jalouse du pouvoir suprême. Elle le fit périr, envoya un poignard, une corde et une coupe de ciguë à la reine Eurydice, en lui laissant le choix de ces instruments de mort. Eurydice s’étrangla, après avoir accablé d’imprécations cette femme inhumaine.

Nicanor, frère de Cassandre, et cent de ses amis furent punis de leur attachement au roi par des supplices. Le sort des tyrans est de craindre tous ceux qu’ils font trembler. La cruelle Olympias s’enferma dans la ville de Pydna avec le jeune roi Alexandre, et Roxane sa mère, Déidamie, fille du roi d’Epire, et Thessalonice, sœur Alexandre le Grand.

Cassandre, informé de tous ces massacres, vint assiéger Pydna. Éacide accourait au secours d’Olympias ; mais l’armée d’Épire, indignée de voir son roi soutenir une cause si odieuse, se révolta, se déclara pour Cassandre, et détrôna son souverain. Le jeûne Pyrrhus, fils d’Éacide, fut sauvé par des esclaves qui conservèrent ainsi à la Grèce un grand homme.

Cette révolution en Épire ne laissait plus à la reine de Macédoine d’autre appui que Polysperchon. Il arrivait peur la défendre ; mais Cassandre envoya contre lui Callas qui gagna une partie de ses troupes et le contraignit à fuir en Asie.

Olympias, privée de tout appui, se vit obligée à se rendre. Les familles de ses nombreuses victimes l’accusèrent dans l’assemblée générale des Macédoniens : personne n’osa la défendre ; elle fut condamnée à mort.

Cassandre lui proposa de s’embarquer secrètement sur une galère qui la conduirait à Athènes il ne moulait pas la sauver. Mais son projet était de la faire périr sur la mer en perçant son navire, afin qu’il attribuât sa mort au courroux des dieux. Olympias refusa sa proposition, et dit qu’elle ne fuirait point lâchement ; qu’elle plaiderait sa cause devant le peuple, qui ne pouvait la condamner sans l’entendre. Cassandre, craignant cet éclat, chargea deux cents soldats de la tuer ; mais quand ils furent cil sa présence, la fierté de ses regards, la majesté de son rang, le souvenir du héros auquel elle avait donné le jour, les frappèrent de respect et de crainte. Ils ne purent jamais lever leurs glaives sur la rivière d’Alexandre, et se retirèrent sans avoir exécuté les ordres de leur chef.

Les pareils de Nicanor et des autres victimes d’Olympias, craignant de voir échapper leur vengeance, se précipitèrent dans l’appartement de la reine, et la poignardèrent.

L’ambitieux Cassandre ne croyait plus voir entre le trône et lui que le jeune Alexandre et sa mère Roxane ; mais, avant de renverser cette faible barrière, il chercha les moyens de captiver l’opinion publique. Pour rappeler les crimes d’Olympias, il fit faire de solennelles et magnifiques obsèques à Philippe et à Eurydice. Ce respect hypocrite pour lés rois ne tarda pas à se démentir. Il enferma le jeune Alexandre et sa mère dans le château d’Amphipolis : on les y traita non en princes, mais en captifs. Polysperchon, à la tête d’un corps de troupes en Éolie, continuait de se défendre. Il força même Cassandre à se réfugier en Macédoine : mais son fils, qu’on nommait Alexandre, abandonna son parti, se joignit à Cassandre, et fut bientôt puni de sa trahison ; il périt dans un tumulte à Sicyone.

Le parti royal n’avait plus d’autre soutien que le fidèle Eumène qui résistait en Asie aux efforts réunis d’Antigone, de Python et de Séleucus. Cette guerre fut longtemps mêlée, pour les deux partis, de revers et de succès ; enfin on en vint à une bataille décisive. Eumène y déploya sa valeur accoutumée ; mais Peuceste, dont on avait jusque là vanté la bravoure, abandonna son ami et prit la fuite.

Les soldats d’Eumène se révoltèrent contre lui. Il leur demanda la mort, qu’il préférait à la captivité : il ne put l’obtenir, et ses lâches guerriers le livrèrent à Antigone. Celui-ci hésita longtemps sur le traitement qu’il ferait à cet illustre prisonnier : c’était un ancien ami, mais un redoutable rival.

Démétrius, fils d’Antigone, parlait vivement en faveur d’Eumène : l’ambition l’emporta sur la générosité ; Eumène fut tué dans sa prison. Délivré d’un tel concurrent, Antigone se crut le maître de l’empire. Il cassa plusieurs gouverneurs, en fit mourir d’autres, et même Python, gouverneur de Médie.

Séleucus, à la tête des proscrits, se sauva en Égypte, et forma contre Antigone une ligue avec Ptolémée, Lysimaque et Cassandre. L’Orient et la Grèce devinrent depuis ce moment un théâtre de carnage. L’Asie-Mineure fut ravagée par Cassandre ; le fameux Démétrius, fils d’Antigone, et qu’on nomma Poliorcète (preneur de villes), se formait alors par des revers. Les troupes de Cassandre, plus nombreuses que les siennes, l’obligeaient à de fréquentes retraites. Babylone et Suze étaient conduises et pillées par Antigone qui s’empara de Tyr, de Joppé et de Gaza. Ptolémée, après avoir conquis l’île de Chypre, tua le roi Nicoclès. La reine Axitia, les princesses ses filles et leurs maris mirent le feu à leur palais pour s’ensevelir sous ses débris.

Le roi d’Égypte livra une grande bataille à Démétrius, et remporta une victoire complète qui entraîna la conquête dé la Palestine, de la Cœlésyrie et de la Phénicie. Démétrius répara bientôt sa défaite par un avantage signalé sur un lieutenant de Ptolémée. Cependant Séleucus eut l’audace de rentrer en Mésopotamie avec mille hommes. Cette entreprise hardie fut couronnée de succès ; tous les peuples se déclarèrent pour lui. Il battit Nicanor, et entra dans Babylone. C’est de cette entrée que date la fameuse ère des Séleucides, que les Juifs appelaient l’ère des contrats, et les Arabes l’ère du Biscornu, parce que Séleucus était si fort qu’il arrêtait un taureau en le saisissant par les cornes[ii][2].

Antigone, secondé par Démétrius son fils, continua vivement la guerre contre les alliés. La fortune lui fut quelque temps si favorable qu’il fit perdre à Ptolémée toutes ses conquêtes, et le força de se retirer en Égypte. Ses armes pénétrèrent jusqu’au centré de l’Arabie Pétrée. Démétrius marcha en vainqueur jusqu’à Babylone ; il prit même un de ses forts : mais les excès que commirent ses troupes dans le pays redoublèrent l’attachement, des habitants pour Séleucus.

Ces scènes de carnage furent interrompues par une paix ou plutôt par une trêve.

Ce traité donna la Macédoine à Cassandre jusqu’à la majorité du fils de Roxane ; la Thrace à Lysimaque ; l’Égypte à Ptolémée ; l’Asie-Mineure et la Syrie à Antigone ; la Perse et la Médie à Séleucus.

Les Macédoniens commençaient à se fatiguer de ces guerres continuelles, de l’ambition des gouverneurs des provinces et de leurs discordes interminables. Ils éclataient de toutes parts en murmures et ne dissimulaient pas le projet qu’ils avaient fermé de tirer de prison leur jeune roi, âgé alors de quatorze ans.

Cassandre, redoutant une révolution dont l’objet était de lui donner un maître, fit tuer secrètement, dans le château d’Amphipolis, le jeune Alexandre et sa mère Roxane.

Polysperchon, qui commandait dans le Péloponnèse, prit les armes pour venger son roi. Il fit venir de Pergame dans son camp le jeune Hercule, âgé de dix-sept ans, fils d’Alexandre et de Barsine, veuve de Memnon. Lorsqu’il fut arrivé sur les frontières de la Macédoine, Cassandre lui der manda une entrevue : Il lui représenta que son entreprise, si elle réussissait, perdrait tous les généraux, et lui tout le premier ; que le nouveau roi ne supporterait pas des sujets si puissants, et qu’il les punirait d’avoir si longtemps usurpé l’autorité royale. La vertu de Polysperchon n’était pas assez forte pour résister à la crainte et à l’ambition : il céda aux conseils de Cassandre, et fit mourir Hercule et sa mère.

Il ne restait plus de prince de la famille d’Alexandre. Les gouverneurs, indépendants, reprirent les armes avec plus d’ardeur que jamais pour se disputer l’empire.

Ptolémée, voulant donner plus de force à ses prétentions, engagea Cléopâtre, sœur d’Alexandre et veuve du roi d’Épire, à l’épouser. Cette princesse résidait à Sardes. Comme elle en partait pour aller en Égypte, le gouverneur de Sardes l’arrêta et la fit assassiner par les ordres d’Antigone qui envoya ensuite au supplice les agents de son crime. Séleucus et Ptolémée donnaient une base solide à leur autorité ; ils se faisaient chérir par leur douceur et par leurs vertus. Antigone ne fondait son pouvoir que sur la force. On admirait sa valeur et ses talents ; mais on détestait sa tyrannie : sa politique était perfide, et personne ne croyait à ses promesses ni à ses serments.

Ce fut lui qui le premier osa prendre le titre de roi, au moment où son fils venait de s’emparer de Salamine, de Chypre, et de battre complètement Ptolémée.

Comme il voulait se concilier dans ce premier instant l’amitié des Grecs, il chassa d’Athènes Démétrius de Phalère, et rendit aux Athéniens une liberté illusoire.

Tuas les autres gouverneurs de provinces, profitant de l’exemple d’Antigone, prirent l’e sceptre. Séleucus combattit et tua Nicanor. Il s’affermit en Médie, en Assyrie, et soumit totalement là Perse, la Bactriane et l’Hyrcanie. Il voulait aussi s’assurer des conquêtes d’Alexandre dans les Indes ; mais un roi indien nommé Sandrocotte, à la tête de six cent mille hommes, le força de renoncer à ses prétentions et de se contenter d’un tribut de cinq cents éléphants. Ce fut le seul fruit qui resta aux Grecs de l’expédition sanglante des Macédoniens dans les Indes.

Cassandre et Démétrius combattirent dans l’Attique avec des succès divers. Ptolémée perdit Sicyone et Corinthe, qui s’étaient, mises sous sa protection.

L’orgueil, d’Antigone révolta bientôt tousses collègues. Délivré de la famille d’Alexandre, il se croyait seul digne de l’empire, et méprisait, ouvertement tous ses rivaux. Il disait, ainsi que son fils Démétrius, que Ptolémée n’était qu’un capitaine de vaisseaux marchands, Séleucus un commandant d’éléphants, et Lysimaque un trésorier.

La vanité fait plus d’ennemis que la puissance. Ptolémée, Cassandre, Séleucus et Lysimaque s’allièrent contre Antigone et Démétrius. La plaine d’Ipsus, en Phrygie, fut le champ de bataille où se décida cette grande querelle.

Démétrius commença l’action : son impétuosité mit en fuite un corps de troupes commandé par Antiochus, fils, de Séleucus. Mais, trop ardent à la poursuite, il perdit, en s’éloignant, le reste de son armée, qu’il laissa à découvert. Séleucus, profitant de cette faute y entoura l’infanterie de Démétrius, qui, loin de combattre, se rangea sous ses drapeaux. Antigone, abandonné par la fortune, trahi par ses soldats, combattit longtemps avec fureur, et tomba percé de coups. Il avait quatre-vingts ans.

Démétrius se sauva à Éphèse avec, neuf mille hommes. Il dut son salut au courage d’un ami : le jeune Pyrrhus, si fameux par ses guerres contre les Romains, renversant tout ce qu’il combattait, lui ouvrit un passage au travers des rangs ennemis.

Après la bataille d’Ipsus, les confédérés se partagèrent les états d’Antioche. Par ce traité, l’empire d’Alexandre se trouva définitivement divisé en quatre royaumes. Ptolémée eut l’Égypte, la Libye, l’Arabie, la Cœlésyrie et la Palestine ; Cassandre, la- Macédoine et la Grèce ; Lysimaque, la Thrace, la Bithynie, et quelques autres provinces au-delà du Bosphore et de l’Hellespont. Séleucus posséda tout le reste de l’Asie jusqu’aux frontières des Indes. Son royaume prit le nom de royaume de Syrie, parce qu’il bâtit dans cette province la ville d’Antioche, qui devint sa résidence et celle de ses successeurs ; sa race s’appela Séleucide et gouverna longtemps l’empire des Perses.

PARTAGE DE L’EMPIRE DES PERSES ENTRE LES SUCCESSEURS D’ALEXANDRE dans histoire clip_image001

ROYAUME DE SYRIE

SÉLEUCUS NICATOR

(An du monde 3700. — Avant Jésus-Christ 304.)

clip_image002 dans histoireSéleucus, jouissant du repos que lui donnait la paix, agrandit et embellit la ville qu’il avait bâtie sur l’Oronte, et qu’il nomma Antioche par tendresse pour son père Antiochus et pour son fils qui portait le même nom. Elle devint la capitale de l’Orient. Il bâtit encore d’autres villes, savoir Séleucie, dans le voisinage de Babylone, dont elle hâta la ruine ; Apamée, du nom de sa femme, fille d’ Artabaze, satrape de Perse ; et Laodice, en mémoire de sa mère. Il accorda dans toutes ces villes beaucoup de privilèges aux Juifs, qui lui avaient donné de grands secours. Aussi modéré dans la prospérité que ferme dans le malheur, il eut la générosité de relever la fortune de Démétrius, qui, après avoir pris tant de villes, ne trouvait d’asile dans aucune. Athènes même, qui lui devait sa liberté, venait de lui fermer honteusement ses portes. Séleucus épousa Stratonice, fille de Démétrius, et se ligua avec lui contre Lysimaque pour donner quelque apanage à son beau-père.

Démétrius, loin de payer ce bienfait par une juste reconnaissance, abandonna bientôt son gendre. Ayant perdu sa femme Phila, sœur de Cassandre, il se raccommoda avec Ptolémée, et épousa sa fille Ptolémaïde.

Le roi d’Égypte lui céda, en faveur de cette alliance, Chypre, Tyr, Sidon, et même la Cilicie ; cette dernière province appartenait de droit à Séleucus, qui devint son ennemi.

Cassandre, le plus barbare des successeurs d’Alexandre, mourut alors d’hydropisie. Il laissait trois fils qu’il avait eus d’une sœur d’Alexandre, nommée Thessalonice.

L’aîné, Philippe, ne survécut pas longtemps à son père. Antipater, le second, voulait lui succéder : mais Thessalonice favorisait, à son préjudice, le troisième de ses fils, nommé Alexandre. Antipater, furieux de cette intrigue, assassina sa mère. Alexandre, voulant la venger, implora le secours de Pyrrhus, roi d’Épire, et de Démétrius, qui, après avoir perdu ses nouveaux états en Asie, était descendu dans la Grèce, avait pris Athènes et vaincu les Lacédémoniens.

Antipater perdit une bataille, et s’enfuit en Thrace, où il mourut. L’ingrat Alexandre, craignant ses protecteurs, voulut renvoyer Pyrrhus en Épire et se défaire de Démétrius ; celui-ci le prévint et le tua.

Ainsi toute la famille du conquérant de l’Asie périt de mort violente. Les Macédoniens placèrent Démétrius sur le trône ; mais, peu satisfait de ce patrimoine d’Alexandre, il ne dissimula pas son projet de conquérir la Grèce et l’Orient. Il fut attaqué par Lysimaque et par Pyrrhus, qui le vainquirent si complètement, qu’il se vit obligé de se déguiser en soldat, et d’échapper à la mort par la fuite.

On déclara Pyrrhus roi de Macédoine ; il céda une partie de ce royaume à Lysimaque.

Démétrius, rentré en Asie, leva des troupes et fit quelques conquêtes. Séleucus le battit et s’empara de sa personne. Lysimaque exigeait sa mort ; Séleucus lui conserva là vie. Mais, forcé de languir dans la captivité et de renoncer à toute ambition, il s’abandonna aux vices, et mourut dans la débauche à cinquante-quatre ans. La veille de sa chute, il se berçait encore des songes de la gloire : dépouillé de ses états et réduit à commander une poignée de soldats, il surveillait la confection d’un manteau magnifique où l’on avait brodé la carte de l’empire d’Alexandre, dont il méditait la conquête.

Son fils Antigone, plus heureux que lui, rassembla ses amis, leva des troupes, conquit la Macédoine, et y établit sa race, qui posséda ce royaume jusqu’au règne de Persée, que les Romains vainquirent et réduisirent en servitude.

Le bonheur dont jouissait Séleucus, et qu’il devait plus encore à ses vertus qu’à ses exploits, fut quelque temps troublé par un violent chagrin. Antiochus, son fils, plongé dans une mélancolie bus pour profonde, s’acheminait lentement au tombeau. Personne ne pouvait expliquer le genre et la cause du mal qui le consumait. Le médecin Érasistrate, remarquant l’agitation qu’éprouvait le jeune prince lorsque la reine Stratonice, sa belle-mère, s’offrait à ses yeux, découvrit le secret de son cœur et de sa maladie ; mais, aussi prudent que pénétrant, il usa d’une sage précaution pour communiquer sa découverte au roi, et lui dit que la femme de son médecin était l’objet de la passion d’Antiochus, et serait probablement la cause de sa mort. Séleucus, brûlant du désir de sauver son fils, offrit tous ses trésors à Érasistrate, pour l’engager à répudier sa femme et à la céder au prince.

Le médecin, après avoir résisté quelque temps, découvrit par degrés au roi la vérité tout entière, en l’invitant à prendre pour lui-même le conseil qu’il lui avait donné.

Le roi, réduit à la nécessité de renoncer à sa femme ou de perdre son fils, sacrifia l’amour conjugal à l’amour paternel, rompit ses liens avec Stratonice, et lui permit d’épouser son fils.

Depuis la mort d’Alexandre, une amitié constante unissait Séleucus à Lysimaque. A l’âge de quatre-vingts ans, ils se brouillèrent et se déclarèrent la guerre. Séleucus reprit la ville de Sardes dont Lysimaque s’était emparé, et lui livra ensuite bataille en Phrygie : Lysimaque fut vaincu et tué. Séleucus se rendit maître de ses états. Il restait ainsi le seul des capitaines d’Alexandre, et, comme il le disait lui-même, le vainqueur des vainqueurs. Il prit alors le titre de Nicator (victorieux). Six mois après, s’étant mis en route pour conquérir la Macédoine, il périt assassiné par Ptolémée Céraunus.    

Séleucus régna vingt ans depuis la bataille d’Ipsus, et trente et un, si l’on date son règne de l’ère des Séleucides. On le regretta dans l’Orient, qu’il avait conquis et pacifié. Les Athéniens lui payèrent un juste tribut d’éloges. Loin de contribuer, comme ses collègues, à leur oppression, il leur avait renvoyé généreusement la bibliothèque dont Xerxès s’était emparé.

ANTIOCHUS SOTER

(An du monde 3720. — Avant Jésus-Christ 284.)

Lorsque Lysimaque périt en Phrygie, dans le combat que lui avait livré Séleucus, il laissa le trône de Thrace à ses fils et la régence à Arsinoé sa femme. Ptolémée Céraunus, chassé de son pays par les Égyptiens, était le frère d’Arsinoé. Il se réfugia en Thrace, où, conformément aux mœurs de l’Asie et de l’Afrique, il engagea sa sœur à l’épouser, promettant d’être le tuteur et l’appui de ses enfants. Mais, après le mariage, il assassina les jeunes princes Lysimaque et Philippe, exila la reine eu Samothrace, monta sur le trône, et, ainsi que nous l’avons rapporté, fit périr avec perfidie Séleucus qui était entré en Thrace comme conquérant.

clip_image003Tous ces crimes lui attirèrent bientôt un châtiment aussi imprévu que mérité.

La Gaule, trop peuplée, envoyait alors dans toute l’Europe des colonies guerrières qui cherchaient dans les pays les plus éloignés de nouvelles richesses, une nouvelle gloire et une nouvelle patrie. Ils entrèrent en Thrace. Céraunus voulut en vain les repousser ; ils le battirent, le tuèrent, pillèrent le pays, passèrent l’Hellespont, entrèrent en Asie, où ils- exercèrent beaucoup de brigandages, et contractèrent une alliance avec Nicomède, roi de Bithynie. Par ce traité, ils obtinrent la possession de cette partie de l’Asie-Mineure qu’on appela depuis Galatie.

Antiochus, en montant sur le trône de son père, se trouva forcé de soutenir la guerre en Thrace et en Asie contre les Gaulois, et en Macédoine contre Antigone, fils de Démétrius. Les Gaulois avaient fait une invasion dans ce royaume ; mais Sosthène les en chassa. Après quelques combats dont le succès resta indécis, Antiochus fit la paix, laissa la Macédoine à Antigone et lui fit épouser une fille qu’il avait eue de Stratonice, nommée Philœ. Débarrassé de cette guerre le roi de Syrie marcha contre les Gaulois qui dévastaient l’Asie. Il leur livra bataille, remporta sur eux une victoire complète, et en délivra le pays. Cette action glorieuse lui mérita le surnom de Soter ou Sauveur.

Dans ce temps Pyrrhus entreprit la conquête de l’Italie. Il s’acquit d’abord une grande renommée par plusieurs victoires ; mais il fut obligé de céder à la fortune des, Romains. Il avait épouvanté l’Italie, tyrannisé la Sicile ; et, semblable à la plupart des conquérants qui ne savent point borner leur ambition, il perdit tout le fruit de ses exploits, et se vit obligé de rentrer en Épire. Un tel royaume était trop petit pour un si grand nom. Il attaqua Antigone, le battit et lui enleva presque toute la Macédoine.

Les Lacédémoniens s’étant déclarés contre lui, il entra dans leur pays et fit le siège, de Sparte ; mais il fut blessé, et ne put forcer les murailles d’une ville que défendaient de braves guerriers et de sages lois. Il s’en éloigna et marcha contre Argos. Cette expédition termina sa vie. En sortant de cette ville ses troupes se trouvaient pêle-mêle avec les Argiens clans une rue étroite ; Pyrrhus s’étant attaché à combattre un jeune et vaillant Grec qui osait arrêter ses pas, la mère de ce jeune soldat, qui voyait avec désespoir le danger de son fils près de périr sous ses yeux, jeta de la fenêtre où elle se trouvait une forte tuile sur la tête du roi et le tua.

Ainsi, par un Jeu du sort, la main d’une pauvre femme abattit ce héros, dont le nom, retentissant dans l’Asie et dans l’Europe, avait porté l’épouvante à Babylone, à Sparte et à Rome.

Antiochus Soter vit son règne troublé par les séditions. Un de ses généraux, nommé Philitère, se révolta en Lydie, et résista avec succès à son souverain. Son fils aîné forma une conjuration contre lui ; le roi l’envoya au supplice. Il mourut lui-même peu de temps après, et laissa le sceptre à un autre fils qu’il avait eu de Stratonice, et qui se nommait comme lui Antiochus.

ANTIOCHUS THÉOS

(An du monde 3754. — Avant Jésus-Christ 250.)

clip_image004Le nouveau roi, appelé au secours des habitants de Milet, les délivra de l’oppression de Timarque, qu’il vainquit et qu’il tua. On peut juger du malheur des Milésiens par leur reconnaissance. Ils regardèrent comme un dieu le vainqueur du tyran, et le surnommèrent Théos.

Le fameux Bérose, historien de Babylone et célèbre astrologue, vécut sous le règne de ce prince. Son éloquence lui valut un singulier hommage ; les Athéniens lui élevèrent une statue avec une langue d’or.

Ptolémée, roi d’Égypte, ayant accordé sa protection aux Lydiens révoltés, chassa de Sardes Apamée, sœur d’Antiochus. Le roi de Syrie prit les armes pour venger cette injure. Cette guerre occupant toutes ses forces, les provinces d’Orient, qui n’étaient plus contenues par des troupes, se soulevèrent. Agatocle, gouverneur de la Parthie, avait outragé un jeune homme nommé Tiridate. Arsace son frère rassembla quelques amis, tua le gouverneur, arma le peuple, chassa les Macédoniens, et cette révolte amena une révolution générale. Arsace fonda le royaume des Parthet et devint la tige de la célèbre dynastie des Arsacides[iii][3], qui domina l’Asie, et, seule dans l’univers posa des bornes à la puissance romaine.

Théodore, imitant l’exemple d’Arsace, souleva la Bactriane ; de sorte qu’en peu de mois le roi de Syrie perdit toutes les provinces de l’Orient au-delà du Tigre : Ces événements se passèrent la quatorzième année de la première guerre des Romains contre les Carthaginois.

La guerre d’Égypte n’avait été marquée par aucune action importante. Antiochus était pressé de la terminer, pour s’occuper plus librement des affaires intérieures de son empire. Ptolémée lui accorda la paix en le forçant à épouser Bérénice sa fille, à répudier Laodice, à déshériter ses enfants du premier lit, et à désigner pour ses successeurs les enfants qui naîtraient de ce nouveau mariage. Tout roi qui ne maintient pas son autorité dans ses états est nécessairement l’esclave ou la proie dé l’étranger.

Ptolémée amena lui-même sa fille à Séleucie. Il l’aimait si tendrement que, tant qu’il vécut, il lui envoya en Syrie de l’eau du Nil pour sa boisson. Heureux et fier de son triomphe, il croyait avoir assuré la gloire et le bonheur de sa fille ; mais il oubliait que les traités arrachés par la force sont rarement solides. Ptolémée mourut deux ans après cette alliance. Aussitôt Antiochus répudia, exila l’Égyptienne, et reprit Laodice, qui revint à Séleucie avec ses enfants, Séleucus et Antiochus Hiérax.

Cette reine vindicative et cruelle, n’oubliant pas son injure, quoiqu’elle eût été réparée, connaissant la faiblesse du roi, et redoutant un nouvel affront, l’empoisonna. Elle fit mettre dans son lit, après sa mort, Artimon qui ressemblait parfaitement au roi du visage et de la voix. Ce faux Antiochus appela près de lui les grands de la Syrie et de la Perse, leur recommanda d’une voix marmite Laodine et ses enfants, et dicta une proclamation qui donnait le trône à son fils aîné Séleucus. Lorsque cette atroce comédie fut jouée, on déclara la mort du roi.

SÉLEUCUS CALLINICUS

(An du monde 3755. — Avant Jésus-Christ 246.)

Laodice régnait sous le nom de ses fils : cette femme implacable ne se crut pas encore assez vengée par la mort de son mari, et voulut faire périr Bérénice, qui s’était réfugiée dans la ville de Daphné. La malheureuse reine assiégée n’avait d’espoir que dans les secours que lui promettait son frère Ptolémée Évergète, qui accourait avec une armée pour la protéger. Mais la garnison de ouvrit ses portes, et livra Bérénice. Sa féroce ennemie la fit mourir avec tous les Égyptiens de sa suite. Ptolémée, arrivant trop tard pour sauver sa sœur, sut au moins la venger. Les crimes dont la cour de Syrie venait d’être le théâtre excitait une juste haine contre Laodice et un profond mépris pour Séleucus.

Les troupes d’Asie se joignirent à celles d’Égypte, Laodice, abandonnée, expia ses forfaits dans les supplices. Ptolémée s’empara rapidement de la Cilicie et de la Syrie. Il approchait de Babylone, et il aurait conquis tout l’Orient, si une sédition ne l’eût forcé de retourner en Égypte. Il y rapporta toutes les richesses qu’en avait enlevées. Cambyse ; ce qui lui mérita le surnom d’Évergète (bienfaiteur).

clip_image005On donna par dérision à Séleucus celui de Callinicus (habile, astucieux).

Ce prince, profitant du départ de Ptolémée partit avec une flotte, pour soumettre les villes maritimes d’Asie, qui s’étaient révoltées. Cette flotte, battue par une tempête, périt sur les côtes, et le roi se sauva presque seul. Tant de malheurs firent succéder dans le cœur de ses sujets la pitié à la haine. Les villes rebelles se soumirent, et conclurent avec lui un traité qu’on inscrivit sur une colonne de marbre. Ce monument existe encore et le comte d’Arundel l’a porté en Angleterre.

clip_image006Séleucus, ayant rassemblé une armée combattit en Phénicie les Égyptiens ; mais il fut par Ptolémée, et poursuivi jusqu’à Antioche. Son frère Antiochus, surnommé Hiérax (épervier) parce qu’il était ambitieux et cruel, gouvernait alors l’Asie-Mineure, il vint avec des troupes au secours du roi. L’union des deux frères décida Ptolémée à faire une trêve de dix ans.

Séleucus avait promis à Antiochus d’ériger son gouvernement en royaume ; après la trêve, il ne voulut plus tenir sa parole. Les deux frères se déclarèrent la guerre, et se livrèrent bataille à Ancyre, en Galatie. Séleucus fut vaincu ; niais Antiochus ne put profiter de ce succès. Les Gaulois, qui servaient dans son armée, conspirèrent contre lui, et il se vit obligé de leur distribuer ses trésors pour racheter sa vie.

D’un autre côté, Eumène, gouverneur de Pergame, se révolta, battit Antiochus et les Gaulois, maintint son indépendance pendant vingt années, et légua ses états à son cousin Attale, qui prit le titre de roi.

La discorde des princes de Syrie favorisait les révolutions et le démembrement de l’empire d’Orient. Antiochus livra encore plusieurs combats ; complètement vaincu, il se réfugia en Égypte. Ptolémée l’y retint longtemps en  prison. Il trouva enfin, par les intrigues d’une courtisane, le moyen de s’évader ; mais il fut attaqué et assassiné par des voleurs sur la frontière d’Égypte.

Séleucus, délivré de cet ennemi, tourna ses armes contre Arsace, roi des Parthes, qui consolidait de jour en jour sa puissance, et l’étendait par des conquêtes. Après plusieurs efforts infructueux, et des trêves aussitôt violées que conclues, il combattit en bataille rangée Arsace qui mit son armée en déroute et le fit prisonnier.

Au bout de six ans de captivité, il mourut chez les Parthes d’une chute de cheval. Séleucus régna vingt ans. Sa femme Laodice, sœur d’un de ses généraux nommé Andromaque, lui avait donné deux fils et une fille. Il maria cette fille à Mithridate, roi de Pont, et lui céda la Phrygie en faveur de cette alliance. Ses fils s’appelaient Séleucus et Antiochus.

Séleucus régna : les Syriens, moqueurs, le surnommèrent Céraunus, (le foudre), parce qu’il était faible d’esprit et de corps.

A cette époque la république des Achéens se rendait célèbre sorts la conduite d’Aratus, et les Romains commençaient à se mêler des affaires de la Grèce.

SÉLEUCUS CÉRAUNUS

(An du monde 3778. — Avant Jésus-Christ 226.)

clip_image007Les crimes de Laodice, les défaites et la captivité de son fils, la guerre civile des deux frères, la révolte d’Eumène, l’accroissement de la puissance des rois de Bithynie, de Pont et des Parthes, enfin le mépris des Syriens pour leurs princes, semblaient présager la chute du trône des Séleucides. Séleucus Céraunus aurait infailliblement perdu sa couronne, sans la fermeté de son cousin Achéus, fils d’Andromaque, qui prit les rênes du gouvernement, et rétablit l’ordre dans l’état et la discipline dans l’armée. Guidé par ses conseils, Séleucus, ayant laissé la régence à Hermias, marcha en Phrygie contre Attale qui voulait s’emparer de toute l’Asie-Mineure. Cette entreprise mort fut couronnée de succès ; mais deux officiers du palais, ne pouvant supporter d’être gouvernés par l’imbécile Céraunus, l’empoisonnèrent, et décidèrent l’armée à reconnaître Achéus pour roi. Le généreux et fidèle Achéus vengea son prince, punit ses assassins, refusa la couronne, et l’assura au prince Antiochus, frère du feu roi, qui était alors à Babylone, d’où il partit pour se faire couronner à Antioche.

ANTIOCHUS LE GRAND

(An du monde 3782. — Avant Jésus-Christ 222.)

Le nouveau roi, trop jeune encore pour gouverner par lui-même, se livra aux conseils du régent de Syrie, Hermias, et le nomma premier ministre. On donna le gouvernement de Médie à Molon, la Perse à Alexandre, l’Asie -Mineure à Achéus ; Épigène fut chargé du commandement général des troupes.

L’esprit d’indépendance était répandu dans l’empire. Molon et Alexandre, jaloux d’Hermias, et méprisant la jeunesse du roi, se révoltèrent ; ils se déclarèrent souverains de Médie et de Perse.

Épigène voulait qu’on marchât promptement contre eux pour étouffer cette rébellion dès sa naissance. Hermias, n’adoptant point ce sage avis, perdit beaucoup de temps pour faire célébrer à Séleucie les noces d’Antiochus avec Laodice, fille de Mithridate, roi de Pont. Il fit de grands préparatifs pour attaquer Ptolémée, et se contenta d’envoyer des généraux contre les rebelles. Ces officiers mal choisis et mal habiles, furent battus. Épigène représenta de nouveau la nécessité de soumettre les révoltés, et de les intimider parla présence du roi. L’opiniâtre Hermias s’y opposa ; il confia l’armée à Xénétas, Achéen, bravé guerrier, mais qui n’avait jamais commandé. Ce général inexpérimenté, n’écoutant que son ardeur, tomba dans une embuscade ; il se fit vaincre et tuer par les rebelles qui s’emparèrent de Babylone et de la Mésopotamie.

On ne fut guère plus heureux du côté de l’Égypte : les défilés du Liban étaient si bien gardés par Théodote qui commandait les Égyptiens que l’armée de Syrie ne put l’es franchir.

clip_image008Antiochus, éclairé par tous ces revers, se décida à marcher lui-même contre les révoltes. Hermias fut obligé de céder à sa volonté ; mais, par un reste de son fatal ascendant, il rendit Épigène suspect, et le fit exiler. Ne bornant pas là sa vengeance, il fit glisser dans les papiers du banni une lettre qui contenait un projet de conspiration. Ayant ensuite ordonné une visite chez lui ; on découvrit cette lettre, et l’on condamna à mort cet illustre général.

Antiochus, à la tête de son armée, passa le Tigre ; et, déployant cette valeur qui lui valut le surnom de Grand, qu’on ne devrait accorder qu’à l’héroïsme guidé par la vertu, il remporta une victoire complète sur Molon qui se tua de désespoir.

Lorsque son frère Alexandre apprit cette nouvelle en Perse, il égorgea toute sa famille, et se donna la mort.

Le roi soumit tout l’Orient, et força même Artabazane, roi de Géorgie, à reconnaître son autorité, et à lui payer un tribut. Peu de temps après, la reine Laodice accoucha d’un fils. L’ambitieux Hermias, qui perdait son, empire sur Antiochus, conçut le projet de l’assassiner, dans l’espoir de régner sous le nom de son fils. Plusieurs personnes étaient instruites du complot, mais aucune n’osait en parler, tant était grande la crainte qu’inspirait le premier ministre.

Le médecin Apollophane, plus fidèle et plus courageux, apprit tout au roi qui dissimula son ressentiment, s’éloigna de l’armée, mena Hermias avec lui dans une maison de plaisance, et le fit assassiner au fond d’un bois.

La mort de ce ministre perfide répandit une joie universelle dans l’empire. Pour la première fois depuis vingt ans, on y concevait l’espérance de voir cesser la faiblesse, Ies désordres et les dissensions qui déchiraient la monarchie. Antiochus rétablit la justice dans les lois, et la vigueur dans l’administration.

Il soutint glorieusement la guerre contre le roi d’Égypte, prit d’assaut Séleucie, s’empara de Damas, et conquit la Phénicie et la Cœlésyrie. Après avoir conclu une trêve de quatre mois, il donna ses conquêtes à garder à Théodote qui avait quitté le service d’Égypte pour passer au sien : La guerre recommença sur mer. Les succès furent balancés ; mais, en Palestine, le roi battit complètement les Égyptiens que commandait un Grec nommé Nicolas, et se rendit maître de toute la Judée.

L’année suivante ses armes furent moins heureuses ; il perdit une bataille à Raphia, près de Gaza : Cette défaite, qui lui coûta quatorze mille hommes, l’obligea de se retirer à Antioche, et de signer un traité de paix par lequel il cédait au roi d’Égypte la Palestine, la Phénicie, et cette partie de la Syrie située entre le haut et le bas Liban, et qu’on nommait Cœlésyrie. Pendant cette malheureuse guerre, Achéus, oubliant son antique fidélité ; et se trouvant trop mal payé de ses services s’était révolté dans la Lydie : Antiochus marcha contre lui, et le contraignit de se renfermer dans Sardes, où il se défendit un an.

Sa résistance durait encore, lorsque deux officiers crétois, soutenant la mauvaise renommée de leur nation, trahirent Achéus, et le livrèrent au roi Ptolémée, qui le protégeait, avait donné beaucoup d’argent à un autre Crétois, nommé Bolis, pour le faire évader. Le traître Bolis révéla le complot, à Antiochus qui fit trancher la tête à Achéus. Il était sans doute coupable, mais le roi pouvait-il oublier qu’il lui devait la couronne !

Après cette expédition, Antiochus porta ses armes dans l’Orient, et reprit la Médie sur les Parthes. Il rentra dans ce superbe palais d’Ecbatane ; qui avait cinq cents toises de circuit, et dont les poutres, les colonnes, les lambris étaient ornés de riches métaux et de pierres précieuses, et les tuiles et les briques d’or et d’argent.

Le roi y trouva douze millions, conclut la paix avec Arsace, et lui confirma la possession de la Parthie et de l’Hyrcanie.

Il marcha ensuite dans l’Inde, d’où il tira de riches tributs, et revint à Antioche après cinq ans, de succès et de triomphes. Il y apprit la mort de Ptolémée Philopator qui laissait le sceptre d’Égypte dans les faibles mains de son fils Ptolémée Épiphane, âgé de cinq ans.

Antiochus et Philippe, roi de Macédoine, se liguèrent pour envahir et partager les états du jeune Ptolémée. Philippe devait posséder la Libye et l’Égypte r et Antiochus la Palestine et la Cœlésyrie. La marche de Philippe fut retardée par la guerre que lui firent les Rhodiens et Attale, roi de Pergame. La flotte de Rhodes battit celle de Macédoine. Les Romains déclarèrent à Philippe qu’ils défendraient Ptolémée, dont ils avaient accepté la tutelle. Paul-Émile vint en Égypte, et donna là garde du roi à Aristomène. Cet habile régent força Antiochus d’évacuer la Palestine et la Cœlésyrie, dont ses troupes venaient de s’emparer. Pendant ce temps, Antiochus attaquait lui-même Attale ; mais la protection des Romains sauva le roi de Pergame. Antiochus traita avec lui, retourna en Cœlésyrie et en Judée, d’où il chassa les Égyptiens. On le reçut en triomphe à Jérusalem. Après cette victoire il conclut la paix avec le roi d’Égypte, en lui donnant sa fille. Par ce traité il promettait de rendre à Ptolémée la Cœlésyrie et la Palestine lorsqu’il serait majeur, et quand il aurait célébré son mariage.

Les Romains, vainqueurs de Carthage, venaient de chasser Annibal d’Afrique. Délivrés de ce redoutable adversaire, ils tournèrent toutes leurs farces du côté de l’Orient.

Flaminius remporta une grande victoire sur le roi de Macédoine, et répandit une joie universelle parmi les Grecs en déclarant que nome leur rendait leur antique liberté. Ils étendirent la faveur de cette déclaration aux villes grecques d’Asie, dont le roi de Syrie voulait s’emparer. Antiochus avait passé l’Hellespont et conquis la Thrace, voulant donner ce royaume à son second fils Séleucus.

Il reçut en Thrace une ambassade romaine. La république exigeait qu’il rendit sur-le-champ à Ptolémée ses conquêtes, qu’il laissât la liberté aux villes grecques, et qu’il évacuât la Thrace. Il répondit que Ptolémée serait satisfait à la conclusion de son mariage ; que les villes grecques devaient vivre, comme par le passé, sous sa protection, et non sous celle des Romains, qu’il gardait Lampsaque et Smyrne par droit de conquête ; que la Thrace, enlevée autrefois à Lysimaque par Séleucus Nicator, était son héritage légitime ; qu’enfin il priait les Romains de ne point se mêler des affaires de l’Asie, puisqu’il ne s’occupait pas de celles de l’Italie.

Pendant, la durée de ces négociations on répandit le bruit de la mort de Ptolémée et Antiochus s’embarqua promptement pour prendre possession de l’Égypte ; mais, en arrivant à Péluse il apprit que la nouvelle était fausse, et qu’une conspiration, tramée par Scopas contre la vie du roi d’Égypte, avait échoué. Déconcerté par cet événement, il tourna ses armes contre l’île de Chypre ; une tempête dispersa sa flotte, et l’obligea de revenir à Antioche.

Son esprit, révolté de l’orgueil des Romains, mais effrayé de leur fortune et de leur puissance, hésitait. Balancé par la crainte et par la colère, il flottait encore dans cette incertitude, lorsque le célèbre Annibal vint chercher un asile dans ses états. L’arrivée de cet implacable ennemi de Rome décida la guerre. Les Étoliens et les Lacédémoniens étaient les seuls Grecs qui résistassent encore aux Romains. Nabis, tyran de Sparte, fut vaincu et tué. Les Étoliens appelèrent Antiochus qui vint témérairement à leur secours n’amenant avec lui que dix mille hommes et cinq cents chevaux. Il s’empara promptement de Chalcis et d’Eubée, contre l’avis d’Annibal. Ce grand homme disait au roi qu’avant d’entrer en campagne il aurait dû envoyer des troupes sur la frontière de Macédoine, pour contraindre Philippe à embrasser son parti ; qu’il fallait tirer de nombreuses forces d’Asie ; faire marcher une flotte pour ravager les côtes d’Italie, et forcer les Romains à se tenir chez eux sur la défensive. Il ajoutait qu’on devait d’autant plus croire à ses lumières, qu’elles étaient le produit de ses fautes et de son expérience.

Antiochus, aveuglé par sa fortune passée, poussa ses conquêtes en Thessalie, dissipa un temps précieux dans les bras des courtisanes de la Grèce ; et son armée, imitant son exemple, perdit dans les débauches sa force et sa discipline.

Le consul Acilius marchait contre lui. Les vents contraires avaient retardé l’arrivée des troupes d’Asie. Antiochus, réduit à la défensive, se retrancha dans le passage étroit des Thermopyles. Caton, lieutenant d’Acilius, tourna sa position par le même sentier qui avait autrefois favorisé la marche de Xerxès et de Brennus. Les Romains forcèrent les retranchements et mirent l’armée en déroute. Le roi, blessé d’un coup de pierre, prit la fuite et revint presque seul en Asie. L’amiral de sa flotte, Polixénide, fut battu par Livius, et les Rhodiens défirent une autre flotte que commandait Annibal.

Scipion, qu’on nomma depuis l’Asiatique choisi par le sénat romain pour terminer cette guerre, prit la route de l’Asie par la Thessalie, la Macédoine et la Thrace. Son frère, Scipion l’Africain, servait sous lui. Antiochus espérait vainement l’alliance et les secours de Prusias, roi de Bithynie. Ce faible monarque, intimidé par Livius, se rangea du côté des Romains. Polixénide se battit encore contre la flotte romaine ; mais Émilius lui prit ou brûla quarante vaisseaux.

Le roide Syrie, affaibli par ses revers, ne montra plus ni courage, ni prudence ; il retira les garnisons des forteresses qui pouvaient arrêter les Romains. Ceux-ci, profitant de cette faute, traversèrent l’Hellespont sans crainte, et arrivèrent en Asie sans obstacles.

Lorsqu’ils entrèrent dans Ilium, leur antique berceau ils y ‘célébrèrent des jeux en l’honneur des héros troyens ; il leur semblait voir les ombres d’Hector et de Priam applaudir à la rentrée triomphante des Troyens dans leur patrie.

Scipion y reçut une ambassade d’Antiochus, qui demandait la pais. Le consul exigea qu’il se retirât de toute la partie de l’Asie qui se trouvait en deçà du mont Taurus. Le roi de Syrie avait autrefois connu Scipion l’Africain ; profitant de leur ancienne liaison, il chercha à obtenir par lui des conditions plus favorables. Scipion, alors malade, lui fit répondre qu’il ne pouvait lui donner qu’un témoignage d’amitié ; c’était de l’inviter à mettre bas les armes, ou du moins à ne rien entreprendre avant que, sa santé lui permît de se rendre au camp de son frère.

Antiochus, révolté de l’arrogance romaine, n’écouta que son ressentiment, et livra bataille aux Romains, près de la ville de Magnésie. L’armée d’Antiochus, se composait de quatre-vingt deux mille hommes et de cinquante-quatre éléphants. Celle des Romains ne comptait que trente mille guerriers et seize éléphants. Le roi fondait ses espérances sur un grand nombre de chariots, armés de faux, qui précédaient ses colonnes. Mais, loin de lui donner la victoire, ils causèrent sa défaite. Les archers romains épouvantèrent les chevaux qui traînaient les chars ; ils retournèrent sur l’armée des Syriens, et y portèrent le désordre. La cavalerie romaine en profita, et enfonça l’aile gauche, le centre et la phalange du roi.

Pendant-ce temps Antiochos battait l’aile gauche des Romains : mais Émilius, arrivant avec une réserve, rétablit l’ordre et mit le roi en fuite. Son camp fut pillé. Les Romains tuèrent dans cette journée cinquante mille hommes d’infanterie et quatre mille de cavalerie. Antiochus courut à Sardes, et de là en Syrie. Il avait pris, pendant la bataille, le fils de Scipion l’Africain et le lui renvoya en le priant de s’intéresser à lui pour obtenir une paix supportable. On consentit à traiter, à condition qu’il’ évacuerait l’Asie en deçà du mont Taurus ; qu’il donnerait vingt otages aux Romains ; qu’il livrerait Annibal et Thoas l’Étolien ; enfin qu’il paierait les frais de la guerre et qu’il rendrait au roi de Pergame tout ce qu’il lui devait. Antiochus se soumit à tout ; et, pour, trouver l’argent qu’on lui demandait, il parcourut l’empire, laissant la régence à son fils Séleucus qu’il déclara son héritier.

Comme il arrivait dans la province d’Élymàïde, il pilla le temple de Jupiter Bélus, dans lequel il comptait trouver un riche trésor. Le peuple, indigné de cette impiété, se souleva et le massacra.

Ce prince, malgré ses fautes et ses revers, fut généralement regretté. Il s’était montré, pendant la plus grande partie de son règne, humain clément et libéral. Il avait rendu un décret par lequel il permettait à ses sujets de ne point obéir à ses ordonnances lorsqu’elles se trouveraient contraires à la loi. Jusqu’à l’âge de cinquante ans il, fit admirer son génie ; mais depuis, cédant à la double ivresse de la gloire et des voluptés, il finit avec honte un règne commencé avec tant d’éclat.

SÉLEUCUS PHILOPATOR

(An du monde 3817. — Avant Jésus-Christ 187.)

clip_image009Le fils d’Antiochus le Grand hérita d’un trône avili, un empire démembré, du gouvernement d’une nation humiliée par ses défaites, et forcée de payer un tribut de mille talents aux Romains. Cette honte paraissait d’autant plus douloureuse à supporter, qu’elle avait succédé à un grand éclat et à une grande prépondérance. Séleucus n’avait pas un caractère propre à relever son pays d’un tel abaissement ; il n’était connu que par son amour pour son père, qui lui mérita le surnom de Philopator. La difficulté de trouver l’argent exigé par les dangers décida Séleucus à s’emparer du trésor qu’on disait renfermé dans le temple de Jérusalem. Son ministre Héliodore, chargé de cette expédition, voulut exécuter cette entreprise ; malgré les remontrances du grand-prêtre et les supplications des Juifs : mais l’Écriture rapporte qu’au moment où il voulait entrer dans le temple, deux anges le renversèrent de cheval, le frappèrent de verges, et le forcèrent d’abandonner son projet sacrilège.

Le roi envoya à Rome son fils âgé de douze ans : son frère Antiochus s’y trouvait déjà comme otage : ils furent chargés tous deux d’offrir au sénat un certain nombre de vaisseaux. La fierté romaine ne daigna pas accepter ce présent et cette preuve de lâcheté du roi de Syrie ; mais on dit avec luie comme il le désirait un traité d’alliance, ou plutôt de protection. Héliodore, revenu en Syrie, crut que l’absence du frère et du fils du roi offraient une circonstance favorable à son ambition pour monter sur le trône il empoisonna Séleucus.

ANTIOCHUS ÉPIPHANE

clip_image010Cléopâtre, reine d’Égypte, et fille d’Antiochus le Grand, venait de perdre. Ptolémée Épiphane, son mari. Elle régnait sous le nom de son fils Ptolémée Philométor qui était né depuis peu de temps. Cette reine ambitieuse prétendait ajouter à la couronne de son fils celles de Syrie et de Perse, que lui disputait Héliodore, soutenu par un parti formidable. Antiochus, revenant de Rome, apprit à Athènes ces tristes nouvelles, mais Eumène, roi de Pergame, lui donna des troupes ; avec ce secours il battit les rebelles, mit Héliodore en fuite, et prévint, par la promptitude de ce succès, l’exécution des projets de Cléopâtre. Il prit, dans cette circonstance, le surnom d’Illustre ou d’Épiphane. Ses sujets lui donnèrent plus justement celui d’Épimane (insensé, furieux).

Abandonné aux vices les plus grossiers, il ne respectait ni son rang, ni les convenances ; au mépris des coutumes et des mœurs nationales il se mêlait avec la populace et buvait avec les matelots étrangers dans les tavernes. Presque toujours vêtu de la toge romaine, il offensait les Perses et les Syriens en imitant à Séleucie et à Antioche les usages de Rome. Souvent il briguait sur la place publique un emploi d’édile ou de tribun, et en remplissait les fonctions. Quelquefois, couronné de pampres et de roses, il se promenait dans, les rues, cachant sous sa robe des pierres qu’il jetait à ceux qu’il rencontrait. Il déposa le respectable grand-prêtre Onias, et mit à sa place l’intrigant Jason : ce fut la première et méprisable cause des malheurs de la Judée.

Cléopâtre, reine d’Égypte, venait de mourir. Les Égyptiens exigeaient qu’on cédât à leur roi la Syrie et la Palestine. Antiochus envoya des ambassadeurs à Alexandrie, sous le prétexte de féliciter son neveu Philométor sur sa majorité, et dans l’intention réelle de prendre d’exactes informations relativement aux forces et aux projets de la cour d’Égypte. Profitant promptement des lumières qu’il en tira, il marcha contre les Égyptiens et les battit assez complètement, près de Péluse, pour leur ôter la possibilité de rien entreprendre contre la Syrie et la Palestine.

Lorsqu’il se trouvait en Judée, les députés de Jérusalem accusèrent et convainquirent, en sa présence, Ménélas, successeur de Jason, d’une foule de crimes, d’exactions et d’actes de tyran, nie ; mais les ministres du roi, qui étaient gagnés, renvoyèrent Ménélas absous, et firent mourir ses accusateurs. L’année suivante Antiochus remporta une nouvelle victoire sur Ptolémée Philométor son neveu : il le fit prisonnier, s’avança jusqu’à Memphis et, se rendit maître de toute l’Égypte, excepté de la ville d’Alexandrie.

Il traita d’abord avec douceur le jeune roi captif, dont il se disait le tuteur ; et par sa feinte modération il se concilia l’affection des Égyptiens. Mais lorsqu’il se fut emparé de tout le pays, il le pilla et le ravagea sans pitié.

Tandis qu’il s’occupait de cette conquête, on répandait en Palestine le bruit de sa mort. Cette nouvelle causa tant de joie dans Jérusalem que le peuple célébra cet événement par des fêtes. Jason, réfugié en Arabie, revint s’emparer du temple, et en chassa Ménélas. Antiochus, furieux de cette révolte, accourut en Palestine, prit Jérusalem d’assaut, la livra au pillage, tua quatre-vingt mille hommes, vendit quarante mille habitants, profana le sanctuaire, emporta les trésors du temple, et revint à Antioche chargé des dépouilles d’Égypte et de Judée.

Les habitants d’Alexandrie, voyant Philométor prisonnier, donnèrent le trône à son frère cadet, qu’on nommait Ptolémée Physcon. Antiochus saisit ce prétexte pour rentrer une troisième fois, dans l’Égypte : il battit l’armée de Physcon près de Péluse, et marcha contre Alexandrie pour en faire le siège. Les députés des différents états de la Grèce employèrent en vain leur entremise ; il continua sa marche en faisant des réponses évasives à leurs propositions de paix. Les Rhodiens, l’ayant pressé plus vivement d’expliquer ses desseins, il déclara qu’on n’obtiendrait la paix qu’en rendant le trône à Philométor. Sa fausseté était évidente, car il retenait toujours ce prince dans les fers, et ne songeait qu’à s’emparer de sa couronne. Ptolémée Physcon, et Cléopâtre sa sœur, avaient imploré la protection des Romains. Philométor, las de son esclavage, et parfaitement éclairé sur les projets de son oncle, trouva moyen de s’échapper et de venir à Alexandrie. Cléopâtre le réconcilia avec son frère Physcon, et ils convinrent tous deux de régner ensemble. Leur réconciliation enlevait à Antiochus tout prétexte de guerre : il la continua cependant, et, cessant de masquer son ambition, il répondit aux ambassadeurs des deux Ptolémée et des états de la Grèce qu’on n’obtiendrait la paix qu’en lui cédant l’île de Chypre, Péluse, et toutes les terres qui sont le long du Nil.

Sur ces entrefaites Rome, qui ne voulait pas que le roi de Syrie accrût sa puissance par de si importantes conquêtes, envoya des ambassadeurs en Égypte. Popilius, ancien ami d’Antiochus, était à la tête de cette ambassade. Le roi, dès qu’il le vit, lui présenta la main ; Popilius, refusant d’y joindre la sienne, lut le décret du sénat qui lui ordonnait de faire la paix, de se retirer, et d’abandonner ses prétentions sur l’Égypte. Antiochus demanda quelque temps pour délibérer : le fier Romain, traçant alors avec sa baguette un cercle autour du roi, lui défendit d’en sortir avant d’avoir donné une réponse décisive. Le faible Antiochus obéit et souscrivit à tout. Il eut ensuite la bassesse de mander au sénat qu’il était plus glorieux de son obéissance que de toutes ses victoires. On lui répondit qu’il agissait sagement, et qu’on lui en saurait gré.

Les hommes les plus lâches sont toujours les plus cruels. Antiochus, contraint de sortir de l’Égypte, se vengea avec fureur sur les faibles Juifs des sacrifices que lui arrachait la force romaine. Tyrannisant les esprits et les consciences, il voulut contraindre tous les habitants de son empire à ne professer que la religion des Grecs. Il proscrivit le culte du dieu d’Israël, et fit massacrer tous ceux qui célébraient le sabbat. Pour consolider sa tyrannie on construisit une forteresse au milieu de Jérusalem. Le temple de Salomon profané fut consacré à Hercule, et celui de Samarie à Jupiter.

Toute la Judée tremblante obéissait avec effroi. Une famille courageuse donna l’exemple de la résistance à l’oppression : les Macchabées, préférant le martyre au parjure, se laissèrent courageusement mutiler et torturer. Ils rendirent en expirant un noble hommage au Dieu du ciel et de la terre sous les yeux d’Antiochus, qu’ils firent trembler sur son trône en lui annonçant la vengeance divine.

Bientôt un autre Juif, nommé Matathias, accompagné de ses vaillants fils, se retire sur les frontières d’Arabie, rassemble et fait révolter tous les Hébreux en état de porter les armes. Les premières victoires de Judas Macchabée raniment le courage de ses concitoyens, et rendent l’espérance à sa patrie : il bat les généraux d’Antiochus, met en fuite plusieurs de ses armées, brise les idoles, rétablit culte de l’Éternel, et rentre triomphant dans Jérusalem.

Antiochus, furieux de tous ses revers, rassemblait de nouvelles troupes, mais il manquait d’argent, parce qu’il avait épuisé tous ses trésors pour imiter fastueusement à Daphné les jeux olympiques de la Grèce.

Dans ce même temps Artésias, roi d’Arménie, s’affranchissait de son joug. La Perse lui refusait des subsides ; tout était bouleversé dans l’empire, et les peuples indignés bravaient la puissance d’un monarque qui méprisait leurs mœurs, violait leurs lois et outrageait leur religion. Il chargea Lysias de la régence du royaume, envoya en Palestine Macron et Nicanor, et marcha lui-même en Arménie. Ses armes furent heureuses contre Artésias ; il le vainquit et le fit prisonnier. Mais, enorgueilli par ce succès, il entra en Perse, et voulut piller Élymaïde : les habitants le repoussèrent, et le forcèrent de se retirer à Ecbatane. Là il apprit la nouvelle défaite de ses généraux en Judée. Sa fureur alors ne connut plus de bornes ; il jura d’exterminer tous les Juifs, et partit pour exécuter lui-même ses projets de destruction. Mais tout à coup il se vit attaqué par un mal violent qui déchirait ses entrailles. Son chariot, dont il précipitait la course, se brisa ; sa chute aggrava sa maladie ; son corps tomba en putréfaction, et il mourut en reconnaissant l’étendue de ses crimes et la justice des vengeances du ciel. Il chargea Philippe, son frère, de la régence pendant la minorité de son fils, âgé de neuf ans, et lui donna sur l’art de régner des instructions aussi sages, que sa conduite avait été insensée.

ANTIOCHUS EUPATOR

(An du monde 3840. — Avant Jésus-Christ 164.)

clip_image011Les intentions du feu roi ne furent pas suivies. Lysias tenait les rênes du gouvernement et refusa de les céder à Philippe.

Démétrius, fils de Séleucus Philopator, demeurait toujours à Rome en otage. Il avait vingt-trois ans quand il apprit la mort d’Antiochus Épiphane, son oncle. Comme il était fils du frère aîné de ce roi, il prétendit au trône ; mais on n’écouta pas ses réclamations, et l’ambition du sénat romain, qui voulait dominer l’Asie, préféra un roi mineur à un prince en âgé de régner.

La république reconnut donc Antiochus Eupator, et lui envoya des ambassadeurs, dont le chef se nommait Octavius. L’objet de cette ambassade était moins d’honorer le roi que d’affaiblir graduellement sa puissance, sous prétexte de surveiller l’exécution des traités. Les discordes civiles ne sont que les maladies des empires ; mais l’intervention des étrangers cause leur mort et leur déshonneur. Lysias, toujours battu par les Juifs› conclut avec eux une paix qu’ils rompirent bientôt. Judas remporta une nouvelle victoire contre Timothée, et lui tua trente mille hommes. Le régent, conduisant avec lui le jeune roi, entra en Palestine, et fit le siége de Jérusalem qui était prés de succomber, lorsqu’on apprit que Philippe venait de s’emparer d’Antioche, dans le dessein d’enlever la régence à Lysias. Le régent accorda la paix aux Juifs, et revint en Syrie avec Antiochus. Philippe fut vaincu et tué.

Cependant les ambassadeurs romains, arrivés en Syrie, trouvèrent qu’Antiochus avait plus de vaisseaux et d’éléphants que le traité ne le portait. Loin de se borner à des plaintes, ils firent insolemment brûler les vaisseaux et tuer les éléphants qui dépassaient le nombre permis. Le peuple indigné se souleva, massacra l’ambassadeur Octavius ; et les Romains soupçonnèrent Lysias d’avoir ordonné cet assassinat. On fit d’humbles excuses à Rome : le sénat n’y répondit pas ; il érigea une statue à Octavius. Son silence et ce monument glacèrent de crainte la cour de Syrie.

Démétrius crut alors pouvoir renouveler ses sollicitations ; elles ne furent point accueillies. L’historien Polybe, ami du jeune prince, lui conseilla de soutenir ses droits avec son épée. Il suivit son conseil, partit de Rome, sous le prétexte d’une partie de chasse, s’embarqua à Ostie, et arriva sans obstacles à Tripoli de Syrie. Le sénat ne lui montra ni courroux, ni faveur ; mais il envoya Gracchus et Lentulus en Syrie pour observer les suites de cette expédition. Les Syriens, voyant arriver Démétrius, et le croyant appuyé par Rome, se révoltèrent, arrêtèrent Lysias et Antiochus, et les livrèrent à ce prince qui les fit égorger. Démétrius ordonna aussi la mort de Timarque et d’Héraclide, deux anciens favoris d’Antiochus Épiphane, qui gouvernaient et opprimaient Babylone. Les Babyloniens, délivrés de leur tyrannie, donnèrent au nouveau roi le titre de Soter (sauveur).

DÉMÉTRIUS SOTER

clip_image012La guerre contre les Juifs continuait toujours : Judas venait nouvellement de vaincre et de tuer Nicanor ; mais ce héros de la Palestine périt dans un autre combat. Ses frères héritèrent de sa puissance, de sa gloire et de sa fortune.

Les Romains les protégèrent. Démétrius, craignant leur ressentiment, rappela son général Bacchide, et laissa forcément quelque repos à la Judée.

Quelque temps après il rétablit sur le trône de Cappadoce Holopherne., qui en avait été chassé par Ariarathe. L’ingrat Holopherne forma une conjuration contre son protecteur. Démétrius la découvrit, mais ne put en punir l’auteur ; il se trouvait appuyé par Ariarathe, par le roi d’Égypte, par Attale et par Héraclide et Timarque, qui, échappés à la mort, s’étaient retirés à Alexandrie.

Les princes, ligués avec les rebelles, opposèrent à Démétrius un jeune aventurier nommé Bala, qu’ils firent passer pour un fils d’Antiochus Épiphane : ils l’envoyèrent à Rome, et obtinrent eu sa faveur un décret du sénat.

L’imposteur arriva en Palestine, y trouva des troupes, et prit le nom d’Alexandre avec le titre de roi. Démétrius rechercha l’alliance de Jonathas, prince des Juifs, et lui offrit le commandement de son armée. Alexandre, de son côté, ayant envoyé à Jonathas de riches présents et une couronne, obtint la préférence. Les deux rois se battirent. Alexandre, vaincu dans un premier combat, se releva par le secours des Romains et des Juifs, et se vit bientôt en état de livrer une nouvelle bataille. Démétrius, vainqueur à l’aile qu’il commandait, poursuivit trop vivement l’ennemi ; le reste de son armée prit la fuite. Forcé de se retirer lui-même, il tomba dans une fondrière, où on le perça à coups de flèche. Son règne n’avait duré que douze ans.

ALEXANDRE BALA

clip_image013Alexandre, maître du royaume, épousa, dans la ville de Ptolémaïde, Cléopâtre, fille de Ptolémée roi d’Égypte. Jonathas assistait à ses noces, et reçut des deux rois les plus grands honneurs. Le nouveau chef des Syriens, indigne du trône par son caractère comme par sa naissance, se livrait à la débauche et à l’oisiveté. Son favori, nommé Ammonias, cruel comme tous les hommes privés de courage et de vertus, fit périr Laodice, sœur du feu roi, veuve de Persée. Il livra au supplice tout ce qu’il put trouver de la famille de Démétrius. Ces excès attirèrent au roi la haine des peuples.

Deux fils de Démétrius s’étaient réfugiés à Cnide : l’aîné, qui portait le même nom que son père, débarqua en Cilicie avec des troupes crétoises que grossit bientôt un grand nombre de mécontents. Alexandre invoqua l’assistance de Ptolémée son beau-père, qui vint à son secours. Jonathas lui prêta aussi son assistance. Comme ces princes étaient à Joppé, on découvrit un complot d’Apollonius, gouverneur de Phénicie, contre la vie de Ptolémée. Alexandre refusa de lui livrer ce perfide. Le roi d’Égypte, furieux de ce refus, et croyant qu’Alexandre favorisait les projets d’Apollonias, enleva sa fille Cléopâtre à l’imposteur ; et la donna en mariage à Démétrius.

Les habitants d’Antioche, soulevés, tuèrent le ministre Ammonias, et ouvrirent leurs portes au roi d’Égypte ; ils lui offrirent même le sceptre mais il le refusa et le laissa à Démétrius.

Alexandre, qui s’était retiré en Cilicie, rassembla des troupes, marcha en diligence sur Antioche, mit tout à feu et à sang autour de cette ville, et livra bataille à son compétiteur ; il la perdit complètement, et s’enfuit, avec cinq cents chevaux, chez Abdial, prince d’Arabie, auquel il avait confié ses enfants. Le perfide Arabe lui trancha la tête, et l’envoya à Ptolémée.

Le roi d’Égypte ne put jouir longtemps de ce funeste présent ; il mourut peu de jours après d’une blessure reçue dans la dernière bataille. Démétrius, roi sans rival, monta sur le trône et prit le surnom de Nicator (vainqueur).

DÉMÉTRIUS NICATOR

 (An du monde 3859. — Avant Jésus-Christ 145.)

clip_image014Ptolémée Physcon succéda seul à son frère, et se maria avec sa sœur Cléopâtre. Démétrius ne profita pas des leçons que les malheurs récents d’Alexandre Bala venaient de lui donner ; il imita sa mollesse et son ingratitude, ne s’occupa que de ses plaisirs, et laissa régner sous son nom Lasthène, son favori. Il était remonté sur le trône par le secours des Égyptiens qui avaient placé quelques troupes en garnison dans ses principales villes : craignant qu’elles ne s’y établissent, au lieu de réclamer leur sortie, il fit égorger ces garnisons par les Syriens. L’armée d’Égypte l’abandonna, et retourna dans son pays.

Il ne marqua pas plus de reconnaissance à Jonathas, prince des Juifs, qui se rendit indépendant, s’empara de la citadelle de Jérusalem, et en chassa tous les étrangers. Démétrius, oubliant que, si les victoires terminent les révolutions, la clémence seule peut les empêcher de se renouveler, et qu’on n’en détruit le souvenir qu’en les oubliant soi-même, proscrivit ou bannit tous les partisans d’Alexandre. Ces rigueurs aigrirent et soulevèrent les esprits. Triphon, qui commandait à Antioche, fit une conspiration contre Zabdiel, pour placer sur le trône un fils d’Alexandre nommé Antiochus. Tout à coup le palais du roi est assiégé par cent vingt mille insurgés : mais un corps de troupes juives qui se trouvait à Antioche vient au secours du monarque, brûle une partie de la ville, et passe cent mille habitants au fil de l’épée. Cette vengeance devait suffire ; l’insensé Démétrius, n’écoutant que sa haine, refusa toute amnistie, poussa au désespoir les conjurés qui demandaient leur pardon. Triphon trouva le moyen de gagner l’armée : elle reconnut Antiochus pour roi, et força Démétrius de se retirer à Séleucie.

Antiochus prit le surnom de Théos. Jonathas et Simon se déclarèrent en sa faveur. Cette alliance donnait trop de force à Antiochus, et ne remplissait pas les vues secrètes de Triphon qui aspirait lui-même au trône. Cet ambitieux rebelle attira dans une conférence Jonathas, et l’assassina. Ayant fait ensuite empoisonner Antiochus, il s’efforça de persuader que ce prince était mort de la pierre, et prit audacieusement le titre de roi de Syrie.

Triphon, dans l’espoir de se faire reconnaître par les Romains, leur envoya une ambassade et une statue d’or de la victoire, du poids de dix mille pièces. Le sénat accepta la statue ; mais il ordonna d’inscrire sûr son piédestal le nom d’Antiochus.

Tous ces troubles n’avaient pu jusque là réveiller Démétrius qui restait à Séleucie et à Laodice, plongé dans les voluptés. Il sortit enfin de sa léthargie, opposa les Juifs à Triphon, et marcha contre les Parthes croyant qu’après avoir vaincu l’Orient il combattrait Triphon avec plus d’avantage : ses premiers efforts furent heureux ; il battit plusieurs fois les Parthes. Mais enfin Mithridate, leur roi, l’ayant attiré dans une embuscade, le fit prisonnier, et tailla son armée en pièces. Cette victoire accrut la gloire et la puissance des Parthes. Mithridate conquit la Médie, la Perse, la Bactriane, la Babylonie, la Mésopotamie, et poussa sues conquêtes jusqu’au Gange.

Pendant ce temps la reine Cléopâtre, qui avait épousé successivement Alexandre Bala et Démétrius, s’était enfermée dans Séleucie. Elle attira bientôt dans son parti le plus grand nombre des soldats de Triphon. Cléopâtre ne pouvait conduire elle-même la guerre, et ses enfants se trouvaient trop jeunes pour soutenir le poids d’une couronne.

Dans ces circonstances elle apprit que son mari Démétrius venait d’épouser une princesse parthe, nommée Rodogune : n’écoutant que son ressentiment, elle proposa sa main et son trône à Antiochus Sidètes, son beau-frère. Ce prince accepta ses offres, leva des troupes étrangères, fit une descente en Syrie, épousa Cléopâtre, et marcha contre Triphon. Ce rebelle se vit abandonné par tous ses soldats qui se déclarèrent pour Antiochus, et se sauva à Apamée, sa patrie, où il fut pris et tué.

ANTIOCHUS SIDÈTES

clip_image015Le nouveau roi de Syrie, bravant le pouvoir des Romains, envoya une armée contre les Juifs, dont le sénat protégeait l’indépendance. Cette armée, commandée par Cendebée, fut d’abord vaincue ; mais Jean, fils de Simon, ayant été tué par trahison, le roi de Syrie voulut profiter de ce mouvement pour réunir la Judée à ses états.

Après un long siège il força Jérusalem à capituler et à lui payer un tribut. Antiochus, rappelé dans la Haute Asie par les projets de Phraate, roi des Parthes, tourna toutes ses forces contre lui ; il gagna trois grandes batailles, et reconquit toutes les provinces d’Orient. Mais ces triomphes lui inspirèrent trop de sécurité ; il dispersa ses troupes dans des quartiers d’hiver trop éloignés : ces soldats, accoutumés à la licence de la guerre, maltraitèrent les habitants qui se révoltèrent et égorgèrent le même jour toutes ses troupes. Antiochus périt dans ce massacre.

Les peuples de Syrie regrettèrent sa douceur, son courage et son activité. Le roi des Parthes venait de mettre en liberté Démétrius, pour l’opposer à son frère ; dès qu’il apprit la mort d’Antiochus il envoya un corps de cavalerie pour reprendre son prisonnier : mais Démétrius avait déjà franchi l’Euphrate ; il arriva en Syrie, et remonta sur son trône.

DÉMÉTRIUS II NICATOR

clip_image016Le roi des Parthes faisait de grands préparatifs pour attaquer la Syrie ; une diversion des Scythes l’empêcha d’exécuter son projet : il fut battu et tué par eus. Peu de jours après Artaban, son successeur, éprouva le même sort ; et Mithridate, roi de Pont, monta sur le trône des Parthes.

Dans ce même temps la reine d’Égypte implora le secours de Démétrius, son gendre, contre Physcon, son frère, son époux et son tyran. Démétrius accueillit sa demande et vint assiéger Péluse ; mais la nouvelle d’une révolte en Syrie l’obligea d’y retourner : il emmena avec lui sa belle-mère.

Physcon ne tarda pas à se venger de l’appui que Démétrius prêtait, à la reine d’Égypte. Un aventurier nomma Alexandre Zébina, fils d’un fripier d’Alexandrie, se disait fils d’Alexandre Bala, et prétendait à la couronne de Syrie : Physcon reconnut ses droits, et lui donna une armée. Une foule de Syriens mécontents se joignirent à lui. Les deux rivaux se livrèrent bataille en Cœlésyrie. Démétrius, vaincu par Zébina, s’enfuit à Ptolémaïde. Cléopâtre sa femme n’oubliait point qu’elle avait été abandonnée pour Rodogune ; elle l’avait elle-même trahi pour Antiochus son frère, et craignait son ressentiment : elle lui ferma sans pitié les portes de la ville. Démétrius, obligé de se retirer à Tyr, y fût massacré.

Le royaume se trouva partagé entre Cléopâtre et Zébina.

ZÉBINA, CLÉOPÂTRE, SÉLEUCUS

Cléopâtre avait deux enfants de Démétrius Nicator. Séleucus, l’aîné, monta sur le trône ; mais la reine, craignant qu’il ne vengeât son père et ne s’emparât de l’autorité ; le laissa vivre à peine un an, et lui enfonça elle-même un poignard dans le sein. Cette femme barbare savait que les Syriens voulaient un roi ; et non une reine. Elle fit venir d’Athènes son second fils, appelé Antiochus Grypus, gouverna l’empire sous son nom et ne lui laissa aucune autorité. Son oncle Physcon, roi d’Égypte, était digne de s’allier avec cette femme impie. Il lui envoya une armée et donna en mariage sa fille Triphène à Grypus.

clip_image017Ce prince, fortifié par ce secours, battit Zébina, et le força de se retirer à Antioche. L’imposteur, manquant d’argent pour payer ses troupes, pilla le temple de Jupiter. Les habitants le tuèrent, et Grypus resta seul roi de Syrie. Revenu vainqueur dans sa capitale, il ne dissimula pas le désir de secouer le joug de sa mère. Cléopâtre, accoutumée aux crimes, résolut de se défaire de lui, et de donner le trône à un autre fils qu’elle avait eu d’Antiochus Sidètes : elle lui présenta une coupe empoisonnée ; mais il la refusa en lui témoignant ses soupçons. Cléopâtre furieuse avala le poison qui délivra la Syrie de ce monstre.

ANTIOCHUS GRYPUS

(An du monde 3907. — Avant Jésus-Christ 97.)

clip_image018Antiochus régna vingt-sept ans. On doit croire que son règne fut heureux et pacifique puisque l’histoire en parle peu ; on sait seulement qu’un des grands de son royaume, nommé Héracléon, l’assassina. Antiochus laissa cinq fils : Séleucus qui sa mort, lui succéda ; Antiochus et Philippe, jumeaux ; Démétrius Euchère, et Antiochus Denys.

Après la mort de Grypus, Antiochus de Cyzique, son frère, s’empara de la ville d’Antioche, et voulut enlever le reste du royaume à son neveu : mais Séleucus se maintint contre lui, lui livra bataille, le fit prisonnier et lui ôta la vie. Il entra ensuite dans Antioche, et se fit couronner roi de Syrie.

SÉLEUCUS

Sa tranquillité fut bientôt troublée par un autre agresseur ; Antiochus Eusèbe, fils du Cyzicénien, voulut venger son père et s’emparer du trône. La Phénicie se déclara pour lui : il y prit le titre de roi, marcha contre Séleucus, et le défit. Séleucus, obligé de se renfermer dans Mosnestie, leva sur les habitants de trop lourds impôts : ils se soulevèrent, investirent sa maison, y mirent le feu, et l’y brûlèrent avec toute sa cour.

ANTIOCHUS, PHILIPPE, EUSÈBE, SÉLÈNE, ANTIOCHUS DENYS ET DÉMÉTRIUS EUCHÈRE

Les princes jumeaux, Antiochus et Philippe, apprenant la mort funeste de leur frère, assiégèrent la ville de Mosnestie, la prirent, la rasèrent, et en massacrèrent tous les habitants. Ils tournèrent après leurs armes contre Eusèbe qui remporta une victoire complète sur les bords de l’Oronte. Antiochus se noya dans ce fleuve. Philippe fit habilement sa retraite, et disputa l’empire à Eusèbe. La reine Sélène, veuve d’Antiochus Grypus, avait rassemblé des troupes, et gouvernait quelques provinces du royaume. Elle épousa Eusèbe, et donna beaucoup de force à son parti. Cette complication d’intérêts fut encore augmentée par Ptolémée Lathyre, roi d’Égypte. Ce prince, irrité du mariage de Sélène, fit venir de Gnide Démétrius Euchère, le quatrième fils de Grypus, le conduisit à Damas, et le proclama roi de Syrie. Quelque temps après Philippe livra à Eusèbe, une grande bataille, le défit et le força de se réfugier chez les Parthes que gouvernait Mithridate le Grand. Ainsi l’empire demeura partagé entre Philippe et Démétrius Euchère. Mais deux ans après, Eusèbe, secouru par les Parthes, marcha de nouveau contre Philippe qui se vit aussi attaqué par son propre frère Antiochus Denys, le cinquième des fils de Grypus.

Eusèbe possédait les provinces d’Orient ; Philippe une partie de la Syrie ; Démétrius Euchère régnait à Damas et en Phénicie ; et Antiochus Denys s’établit en Cœlésyrie, où il se maintint vingt-trois ans.

Les Égyptiens avaient chassé de leur pays Ptolémée Lathyre. Son successeur, Alexandre, voulut faire mourir sa mère Cléopâtre ; elle le prévint, l’assassina, et rappela Lathyre.

L’empire était déchiré par la guerre continuelle des princes de la famille de Grypus. Leurs débauches, leurs exactions et leurs crimes excitèrent enfin l’indignation générale ; de tous côtés les peuples se révoltèrent, chassèrent les Séleucides, et donnèrent le trône à Tigrane, roi d’Arménie.

TIGRANE

clip_image019Le nouveau roi gouverna dix-huit ans la Syrie, dont il confia l’administration à un vice-roi nommé Mégadate. Eusèbe passa le reste de ses jours dans l’obscurité ; Philippe périt ; Sélène conserva comme apanage Ptolémaïde et une partie de la Phénicie. L’histoire ne parle plus de Démétrius Enchère, ni d’Antiochus Denys.

Ce fut à cette époque que Nicomède, roi de Bithynie, mourut et légua ses états au peuple romain.

La faiblesse des princes de l’Orient, et le malheur de leurs sujets, expliquent l’empressement des peuples à se soumettre au joug des Romains, qui seuls alors dans l’univers, maintenaient la civilisation, l’ordre public et le règne des lois.

La reine Sélène, mère de deux fils, Antiochus nommé depuis l’Asiatique, et Séleucus Cybiorat, les avait envoyés à Rome pour engager le sénat à les protéger et à soutenir leurs prétentions aux couronnes d’Égypte et de Syrie. Leurs démarches furent inutiles, et ils se décidèrent à retourner dans leur patrie.

Antiochus étant descendu en Sicile, Verrès, qui en était préteur, le reçut d’abord honorablement. Le roi l’ayant invité à un festin dans lequel il étala à ses yeux une riche vaisselle d’or ; un grand vase fait d’une seule pierre précieuse, et un lustre magnifique destiné au Capitole, Verrès enleva toutes ces richesses, s’en empara malgré les protestations du prince, l’accabla d’outrages l’effraya par ses menaces et le chassa de Sicile. Antiochus arriva dans la petite partie de l’Asie qu’occupait sa mère. Peu de temps après il lui succéda, et régna quatre ans.

ANTIOCHUS L’ASIATIQUE

Bientôt le grand Pompée, étendant la gloire et les limites de la république romaine, triompha empire des de Mithridate, vainquit Tigrane, et s’empara de toute la Syrie. En vain Antiochus voulut défendre son sceptre héréditaire ; Pompée soutint que Rome héritait des droits de Tigrane. La victoire et la force avaient jugé ce procès, et la Syrie fut réduite en province romaine.

Telle fut la fin de ce vaste empire fondé par Cyrus perdu par Darius conquis et relevé par Alexandre et dont les débris restèrent partagés entre les Romains et les Parthes.



ALEXANDRE EN PERSE

ALEXANDRE

ALEXANDRE EN PERSE dans histoire clip_image001Alexandre, en poursuivant Bessus, soumit avec rapidité l’Hyrcanie et plusieurs petits peuples qui habitaient les montagnes. Pendant qu’il faisait ces conquêtes, il apprit que les Lacédémoniens s’étaient armés contre la Macédoine, et que leur roi Agis avait été vaincu et tué par Antipater.

Talestris, reine des Amazones, vint, dit-on, rendre hommage au vainqueur de l’Asie. Elle éprouvait pour ce héros un tel enthousiasme que le vrai but de son voyage était le désir de s’unir avec lui et d’en avoir des enfants. Mais on peut douter de ce récit ; car presque tous les auteurs graves regardent l’histoire des Amazones comme fabuleuse. Ce qui paraît probable pourtant, c’est que les Scythes aient vu dans leurs contrées plus de femmes guerrières que les autres peuples, qui tous en ont compté quelques-unes. La rudesse de leurs mœurs, leur vie errante devaient les y disposer, et lorsque des femmes ont monté sur l’un des trônes de Scythie, ces femmes militaires ont pu se trouver en plus grand nombre et se réunir en troupes et non en peuple.

Contraste Le roi, n’ayant pu atteindre Bessus, retourna dans le pays des Parthes, et s’abandonna aux plaisirs, oubliant que les voluptés avait amolli les Perses, corrompu les rois d’Orient, et préparé la ruine de leur empire. Il donna sa confiance à un eunuque nommé Bagoas, se fit un sérail de trois cents concubines, et ordonna à ses courtisan de suivre l’usage des Perses et de se prosterner devant lui. Souvent on le vit paraître avec la tiare et la longue robe des rois de Babylone ; comme eux il passait la plus grande partie de ses jours enjeux et en festins. Cependant, par un contraste étonnant, il sortait tout à coup de cette mollesse, reprenait les armes, bravait l’ardeur du soleil, supportait la faim, la soif, la fatigue, et encourageait par son exemple les soldats à résister aux plus rudes travaux. Un jour toute l’armée était épuisée par le manque d’eau : on lui en apporta une coupe pleine ; il la refusa, et dit qu’il ne voulait pas, en se satisfaisant lui-même, augmenter la souffrance de ses compagnons d’armes. Il découvrit parmi ses esclaves une jeune personne dont la pudeur égalait la beauté : soupçonnant sa noble origine que semblaient révéler son langage et son maintien, il la pressa de lui apprendre le secret de sa naissance. Elle lui avoua qu’elle sortait de la famille royale, ainsi que son époux, nommé Hydaspe, qui se dérobait dans une retraite obscure aux regards et à la vengeance du vainqueur. Alexandre la rendit à son mari et les combla de biens.

Sa générosité s’étendait sur toutes les classes du peuple. Un muletier qui le suivait avec un mulet chargé d’or, voyant cet animal succomber à la fatigue et expirer, avait pris sa charge sur ses épaules. Accablé par ce poids, il était près de tomber ; le roi lui dit, en riant, pour lui rendre les forces et le courage : Porte cet or comme tu voudras et le plus loin que tu pourras, car je te le donne.

Le caractère d’Alexandre offre un mélange étonnant et continuel de vices et de vertus : ce prince, qui s’était montré si souvent le père de ses peuples, l’ami de ses officiers, le camarade de ses soldats, et dont l’Orient admirait la simplicité autant que le génie, humiliait les vainqueurs de l’Asie en les forçant de fléchir le genou devant lui. Ivre d’orgueil, il se faisait adorer comme fils de Jupiter. Enfin on vit ce monarque, autrefois si clément, qui avait forcé la famille de Darius à le respecter et même à l’aimer, assassiner, dans un mouvement de colère, son ami Clitus ; et, sur un simple soupçon, faire mourir Parménion, son premier maître dans l’art de la guerre et le plus ancien rie ses généraux.

Les Macédoniens mécontents se montraient disposés à la révolte ; ils demandaient à grands cris leur repos, leur liberté, leurs mœurs, leurs familles et leur patrie. Le roi, par ses promesses et par ses discours, parvint à les calmer. L’oisiveté faisait fermenter leur humeur ; pour les distraire de ses pensées chagrines, il les conduisit à de nouveaux périls. Malgré les difficultés du pays, il pénétra en Bactriane. Les montagnes arrêtaient sa marche ; pour les franchir avec plus de facilité il obligea ses guerriers à brûler leurs bagages, et en donna lui-même l’exemple. Ce fut pendant cette expédition que, trompé par des délateurs, il crut que Parménion et Philotas, son fils, tramaient un complot contre lui. Il fit lapider Philotas : et, quoiqu’il n’eut que des soupçons contre Parménion, il résolut sa mort. Mais ce général jouissait d’une grande considération ; il commandait une armée en Médie, et tenait sous sa garde le trésor dû roi, qui montait à plus de cinq cents millions. Alexandre, s’abaissant à la feinte, lui envoya Polydamas avec une lettre remplie d’assurances d’amitié. Pendant que Parménion la lisait, et qu’il, exprimait hautement ses vœux pour la gloire et pour le bonheur du roi Cléandre son lieutenant, exécutant un ordre cruel, lui plongea un poignard dans-le flanc et dans la gorge. Ainsi mourut, à soixante-dix ans, victime de la calomnie, ce grand homme qui avait partagé les périls, les travaux et la gloire de son maître : il n’est pas de lauriers assez granas pour couvrir de semblables taches.

Alexandre après avoir conquis la Bactriane, poursuivait Bessus abandonné par la plupart de ses troupes. Le traître, voulant se mettre à l’abri de sa vengeance, avait passé l’Oxus et brûlé tous les bateaux dont il s’était servi. Retiré dans la Sogdiane, il s’occupait à y lever une nouvelle armée, et prenait insolemment le titre de roi et le nom d’Artaxerxés. Alexandre ne lui laissa pas le temps d’achever ses préparatifs, et, quoiqu’il n’eût, ni bateaux ni radeaux, il trouva le moyen de franchir le fleuve qui l’arrêtait en faisant coucher ses soldats sur des outres remplies de paille, qu’il leur distribua. Spitamènes, confident de Bessus, le trahit, le chargea de chaînes, lui arracha la couronne, déchira la robe de Darius dont il s’était couvert, et le livra à Alexandre, qui lui dit. Monstre de perfidie, quelle rage de tigre a pu te porter à enchaîner et à égorger ton roi et ton bienfaiteur ? Ne souille plus ma vue par ta présence et la terre par ta vie. Il l’envoya ensuite à Ecbatane. On lui coupa le nez, les oreilles, et, après avoir courbé violemment quatre arbres l’un vers l’autre, on attacha un des membres de ce malheureux à chacun de ces arbres qui, en se redressant avec force, le déchirèrent, l’écartelèrent et ne laissèrent qu’un tronc informe.

Alexandre s’étant avancé jusqu’aux frontières de Scythie, bâtit sur les bords de la rivière Jaxarte, une ville à laquelle il donna son nom. Ce fut alors qu’il reçut des ambassadeurs scythes, qui lui adressèrent ce discours fameux que l’histoire nous a conservé, et que nous rapportons.

Si les dieux, lui dirent ces fiers guerriers, t’avaient donné un corps égal à ton âme, l’univers ne pourrait te contenir : d’une main tu toucherais l’orient et de l’autre l’occident ; tu voudrais même porter tes pas aux lieux où le soleil cache ses rayons. Tu désires ce que tu ne peux embrasser : de l’Europe tu viens en Asie, de l’Asie tu passes en Europe. Après avoir vaincu les hommes, tu voudras vaincre les bêtes féroces et les éléments. L’arbre est un siècle à croître ; un instant le déracine avant de chercher ses fruits mesure sa hauteur ; crains de tomber avec les branches sur lesquelles tu t’élèveras ! Il n’existe rien de si fort qui n’ait à redouter le plus faible ennemi ; la rouille consume le fer ; le lion finit par servir de pâture aux oiseaux et aux insectes. Qu’avons-nous à démêler avec toi ? Ton pays ne nous vit jamais : laissé-nous dans nos vastes forêts ignorer qui tu es et d’où tu viens. Nous ne désirons pas la domination ; mais nous ne supportons pas l’esclavage. Pour juger la nation scythe, connais ses richesses chacun de nous a une paire de bœufs, une charrue, des flèches et une coupe ; nous nous servons de ces dons du ciel pour nos amis et contre nos ennemis ; nous partageons avec les premiers les fruits du labourage, et nous faisons ensemble des libations aux dieux ; de loin nous frappons nos ennemis avec la flèche, de près avec la lance. C’est ainsi que nous avons vaincu les rois de Syrie, de Perse, de Médie et d’Égypte. Tu prétends poursuivre et punir les brigands, toi le premier de tous ! Tu as envahi et pillé la Lydie, la Syrie, la Perse et la Bactriane ; tu menaces les Indiens, et ta cupidité convoite jusqu’à nos troupeaux ! Les richesses des nations, loin de te satisfaire, ne font que t’affamer : la satiété excite ton appétit ; la possession enflamme ton désir. Réfléchis au péril qui te menace ! Bactres t’a longtemps arrêté ; tandis que tu la soumets, les Sogdiens se soulèvent. Chacune de tes victoires produit une nouvelle guerre ! Quand tu serais le plus brave et le plus puissant des hommes, apprends qu’aucun peuple ne s’accoutume à une domination étrangère ! Passe le Tanaïs, et contemple, l’immense étendue de nos plaines ; jamais tu ne pourras nous y atteindre ; notre pauvreté sera plus agile que ton armée chargée des dépouilles du monde ; tu nous croiras loin, nous serons dans ton camp : nous savons fuir et poursuivre avec une égale vitesse. Les solitudes des Scythes sont un objet de raillerie pour les Grecs ; mais nous préférons nos déserts aux campagnes les plus fertiles, aux villes les plus opulentes. Emploie ta force à bien serrer ta fortune entre tes mains ; elle glisse, elle échappe souvent aux efforts qu’on fait pour la retenir. L’avenir prouvera la sagesse de ce conseil. Si tu veux bien gouverner ta prospérité, mets-lui un frein. On dit parmi nous que la fortune est sans pieds, et qu’elle n’a que des mains et des plumes : elle t’a présenté ses mains ; si tu veux la fixer, saisis en même temps ses ailes. Es-tu un dieu, comme tu le prétends ? Tu dois alors enrichir les hommes, non les dépouiller. Si, au contraire, tu es un mortel, mesure la faiblesse humaine. Il est insensé de s’occuper de l’univers et de s’oublier soi-même ! Tu ne pourras trouver d’amis que parmi ceux que tu n’attaqueras point. L’amitié veut l’égalité ; et les hommes qui n’ont pas fait entre eux l’essai de leurs forces peuvent seuls se croire égaux. Ne compte jamais sur l’affection des vaincus ; il ne peut exister d’amitié entre le maître et l’esclave ; au sein de la paix ils conservent les souvenirs et les droits de la guerre. N’exige pas de serments des Scythes ; leur serment c’est leur parole. Nous laissons aux Grecs ces précautions honteuses qui rendent les dieux témoins et garants des traités. La bonne foi, voilà notre religion. Qui ne respecte pas les hommes, trompe les dieux ; et tu ne dois pas désirer d’amis dont tu soupçonnerais la sincérité. Nous t’offrons d’être pour toi les gardiens de l’Asie et de l’Europe. Le Tanaïs nous sépare de la Bactriane ; au-delà de ce fleuve nous occupons toutes les contrées qui s’étendent jusqu’à la Thrace dont ses frontières touchent, dit-on, à la Macédoine. Voisins de tes deux empires, examine si tu veux nous avoir pour amis ou pour ennemis.

Le roi leur répondit, en peu de mots, qu’il userait de sa fortune et de leurs conseils de sa fortune, en continuant d’y prendre confiance ; dé leurs conseils, en n’entreprenant rien témérairement.

Alexandre était décidé, non à conquérir la Scythie, mais à punir les Scythes, qui avaient récemment promis des secours à Bessus. Il voulait de plus ajouter à sa gloire l’éclat d’un triomphe sur une nation jusque là invincible. Quelques jours après, malgré la défense courageuse de ce peuple vaillant, il passa le fleuve et remporta une grande victoire ; mais, après la bataille, il renvoya les prisonniers et accorda la paix aux Scythes, pour leur prouver qu’il n’ambitionnait que l’honneur de les vaincre.

Le roi fit plusieurs autres expéditions ; il subjugua les Massagètes. Étant entré dans la province de Bazarie, il en donna le gouvernement à Clitus qui lui avait sauvé la vie à la bataille du Granique. Mais au milieu d’un festin, ce vieux guerrier, échauffé par le vin, éleva ses propres exploits et ceux de Philippe au-dessus des actions d’Alexandre ; il osa même reprocher au roi la mort de Parménion. Le prince, irrité, l’accusa d’ingratitude et de lâcheté. Clitus lui rappela qu’il lui devait la vie, et ajouta que, puisqu’il se faisait adorer comme un dieu par des barbares, il n’était plus digne de vivre avec des hommes libres, ni d’entendre la vérité. Alexandre, transporté de fureur, le perça de sa javeline, en lui disant : Va retrouver Philippe et Parménion ! Sa colère, éteinte dans le sang de son ami, fit bientôt place aux plus violents remords. Il passa la nuit et les jours suivants dans les larmes ; il restait étendu par terre dans sa tente ; son silence n’était interrompu que par ses soupirs et par ses gémissements. Ses amis commencèrent à craindre qu’il ne succombât à sa douleur. Aristandre, le soulagea en lui persuadant que Clitus, lui étant apparu, lui avait dit que sa mort était l’effet d’un inévitable arrêt du destin. Callisthène et Anaxarque employèrent pour le consoler tous les moyens que pouvait leur inspirer la philosophie. Anaxarque se servit tour à tour du langage des reproches et de celui de la flatterie. Il blâma le roi de se laisser vaincre par l’affliction, comme un esclave par le châtiment. Il lui soutint que sa volonté était la loi suprême de ses sujets, et qu’il n’avait point vaincu tant de peuples pour se soumettre au sien. Alexandre, plus juste et plus sévère, voulait mourir et refusait toute nourriture. Les Macédoniens déclarèrent, par un décret, que la mort de Clitus avait été un acte de justice. Ainsi les hommes, dans leur bassesse, forgent leurs chaînes, et se plaignent ensuite de leur esclavage.

La guerre seule pouvait distraire Alexandre de ses peines : bientôt le bruit des armes dissipa sa mélancolie ; il entra dans le pays des Saces et le ravagea. Reçu chez un des grands de cette contrée, qu’on appelait Oxiarte, le roi devint amoureux de sa fille nommée Roxane, dont l’esprit égalait la beauté, et il l’épousa. Ce mariage fit naître dans le cœur des Macédoniens de profonds ressentiments : ils ne pouvaient supporter qu’un barbare fût le beau-père de leur roi ; mais, comme le meurtre de Clitus inspirait la crainte, la colère se cacha sous les formes de la flatterie.

L’ambition d’Alexandre n’avait de bornes que celle de la terre ; il résolut de porter la guerre dans les Indes. Ayant augmenté son armée de trente mille Perses, il voulut qu’elle égalât en magnificence celle des Indiens : les cuirasses furent ciselées d’or et d’argent ; on fit garnir des mêmes métaux les boucliers des soldats ; les chevaux mêmes portaient des brides dorées. Rival de Bacchus, il voulait entrer dans l’Inde, non comme un guerrier, mais comme un dieu. Déjà les Perses se prosternaient devant lui ; il prétendit engager les Grecs à suivre cet exemple.

A la fin d’une fête pompeuse, pendant un festin que lui donnaient les grands de l’empire, il se retira dans sa tente et laissa Cléon, son confident, chargé d’insinuer ses intentions et de sonder les volontés. Ce courtisan docile cita l’exemple des Perses, et proposa aux convives d’adorer Alexandre lorsqu’il rentrerait. Le philosophe Callisthène, parent d’Aristote, dit à Cléon que, si le roi était présent, il repousserait probablement cette basse flatterie ; qu’Alexandre digne de tous les hommages dus à un mortel aussi grand que lui ne pouvait prétendre à ceux qui sont le partage des dieux ; qu’on avait attendu la mort de Castor, de Pollux et d’Hercule pour reconnaître leur divinité ; que l’exemple des Perses ne servait pas de règle à des hommes libres, et qu’on ne devait point oublier qu’Alexandre avait passé l’Hellespont pour assujettir l’Asie à la Grèce, et non la Grèce à l’Asie. Cette réponse fut suivie d’un profond silence qui marquait assez l’approbation des assistants. Alexandre, caché, entendait tout. Il rentra dans la salle du festin et tourna l’entretien sur d’autres objets. Lorsqu’il sortit les Perses seuls l’adorèrent.

Peu de temps après le roi accusa Callisthène de conspiration, et le fit périr. La mort de ce philosophe déshonora la mémoire du monarque, et fit dire dans la suite à Sénèque. Si pour me faire admirer Alexandre on me dit qu’il a vaincu des milliers de Perses, détrôné le plus puissant des rois, subjugué des peuples sans nombre, pénétré jusqu’à l’Océan et porté les bornes de son empire depuis le fond de la Thrace jusqu’aux extrémités de l’Orient, je répondrai : oui ; mais il a tué Callisthène, et ce crime efface sa gloire.

Le roi, pour faire diversion aux murmures de ses sujets et accroître l’éclat de sa renommée, hâta ses préparatifs, et entra dans les Indes, à la tête de cent mille hommes. Tons les petits rois des frontières vinrent se ranger sous son obéissance et l’adorèrent comme frère de Bacchus. Les premiers Indiens qui lui résistèrent furent promptement battus. Il s’empara de plusieurs villes, entre autres de Nice, d’Acadère et de Bazica. Au siège de Mazague il reçut à la jambe un coup de flèche ; comme cette blessure le faisait beaucoup souffrir, il s’écria, dit-on, dans un accès de douleur : On m’assure en vain que je suis fils de Jupiter ; cette plaie me fait trop sentir que je ne suis qu’un homme. En avançant dans le pays il trouva un roi nommé Omphis, dont le père venait de mourir. Ce prince ne voulut pas monter sur le trône sans la permission du vainqueur de l’Asie. Il vint au-devant d’Alexandre, et lui dit qu’ayant appris qu’il ne combattait que pour la gloire, et qu’on pouvait compter sur sa loyauté ; il venait lui soumettre, son armée, son royaume et sa personne. Il lui fit de grands présents et lui donna cinquante-six éléphants. Le succès a décidé les historiens à donner des éloges à cet acte de faiblesse. Ils l’auraient appelé bassesse si Alexandre eût été vaincu par Porus. Alexandre, disent-ils, ne se laissa pas vaincre en générosité, et rendit le diadème à Omphis qui prit le nom de Taxile. Il sut par lui que Porus était le plus puissant et le plus redoutable des rois de l’Inde. Arrivé sur les bords de l’Indus, il reçut une ambassade d’un autre prince nommé Abisare qui lui soumit aussi ses états. Toutes ces démarches, dictées par la crainte, faisaient croire au vainqueur du inonde que Porus suivrait l’exemple des autres-rois ; il lui ordonna de payer un tribut, et de venir au-devant de lui. Pores répondit qu’il le recevrait sur la frontière ; mais que ce serait les armes à la main. En effet il s’avança jusqu’au bord de l’Hydaspe avec trente-six mille hommes, quatre-vingt-cinq éléphants et trois cents chariots.

Les premiers efforts des Macédoniens pour passer le fleuve furent inutiles. Ce succès augmenta l’espérance et la fierté de Porus : mais Alexandre, après l’avoir attiré, par une fausse attaque, sur un point du fleuve, le passa la nuit dans un autre endroit. Ce fut en traversant l’Hydaspe en présence de tant d’ennemis, et malgré la fureur d’un affreux orage, qu’il s’écria : Ô Athéniens ! Croiriez-vous que c’est pour mériter vos éloges que je m’expose à de si grands dangers ? Le roi, ayant battu un détachement ennemi, et tué le fils de Porus qui s’y trouvait, attaqua son armée entière, sa cavalerie par des manœuvres habiles tourna et prit en flanc les Indiens. La phalange macédonienne, s’avançant alors, effraya et chassa les éléphants qui lui étaient opposés ; ensuite elle chargea avec vigueur le centre des ennemis, les enfonça et les mit en pleine déroute. Les Indiens perdirent dans cette bataille vingt mille hommes de pied et trois mille cavaliers ; les deux fils de Porus y périrent. On brisa tous les chariots, et les éléphants furent pris ou tués. Porus, plus courageux que le roi de Perse, tint ferme sur le champ de bataille tant qu’il y vit quelques hommes armés ; enfin, se trouvant seul et blessé, il se retira monté sur son éléphant. Alexandre le contemplait de loin ; il admirait également sa haute taille et son intrépidité. Résolu de le sauver, il lui envoya Taxile pour l’engager à se rendre : mais Porus, l’ayant reconnu, lui reprocha sa trahison, et allait lé percer de son dard s’il ne se fût promptement dérobé à ses coups.

Le roi lui envoya Méroé et d’autres officiers : ils eurent beaucoup de peine à lui persuader qu’il devait céder au destin. Enfin, voyant que toute résistance devenait inutile, il se rendit et s’approcha des Macédoniens, sans paraître abattu par sa disgrâce. Sa contenance fière et noble était celle d’un guerrier vaillant, qui connaît tous ses droits à l’estime du vainqueur. Alexandre lui dit : Porus, comment voulez-vous que je vous traite ?En roi, lui répondit le monarque indien. Mais, reprit Alexandre, ne demandez-vous rien de plus ?Non, répliqua Porus, tout est compris dans ce seul mot.

Le roi de Macédoine, frappé de cette grandeur d’aine, ne se borna pas à lui laisser son royaume ; il y ajouta de nouvelles provinces, et le combla de, marques d’honneur et d’amitié. Porus lui demeura fidèle jusqu’à la mort.

Alexandre bâtit une ville dans le lieu où il avait passé le fleuve, et la nomma Nicée. Il en fit construire une autre sur le champ de bataille, qu’il appela Bucephala, pour perpétuer la mémoire du fameux coursier de ce nom, qu’il montait et qui périt dans ce combat.

Ce prince croyait que la gloire diminue quand elle ne s’accroît pas : cette idée le rendit insatiable de conquêtes ; il continua sa marche dans les Indes, traversa plusieurs fleuves, prit un grand nombre de villes, défit, en bataille rangée, les Cathéens, et rasa leur capitale. Un jour, marchant à la tête de son armée, il rencontra des brahmanes qui étaient les sages du pays et en formaient la première caste. Leur puissance près des rois égalait celle des finages de Perse et des prêtres de l’Égypte.

A l’aspect du roi ils frappèrent la terre de leurs pieds ; et, comme il leur en demandait la raison, ils répondirent que personne ne possédait de cet élément que ce qu’il en pouvait occuper ; qu’il n’était différent du reste des hommes que par son ambition ; mais qu’après avoir parcouru et ravagé tout le globe, il ne garderait après sa mort que l’espace de terre nécessaire à sa sépulture. Il ne leur sut pas mauvais gré de cette hardiesse : son esprit approuvait les conseils de la philosophie ; mais, ses passions l’empêchaient d’en profiter.

Il eut plusieurs entretiens avec Calanus, l’un des chefs des brames : il admira leur science : eux-mêmes voyaient avec surprise ce mélange de passions et de sagesse, qui caractérisait Alexandre. Le langage des paraboles était commun en Orient ; Calanus prit une fois un cuir très sec, et, appuyant le -pied sur un des bouts, il fit remarquer au roi que tous les autres se relevaient d’eux-mêmes avec force. Vous voyez, disait-il, qu’en quittant le centre de vos états, lorsque vous pesez sur, l’une des extrémités du monde, vous obligerez toutes les autres à se soulever.

Le projet d’Alexandre était de s’avancer jusqu’au Gange, que défendait le roi des Gangariens, a la tête de deux cent mille hommes. Mais les Macédoniens, fatigués de tant de courses et de périls après avoir montré une grande consternation sur le bruit de cette nouvelle entreprise, éclatèrent bientôt en murmures universels. Alexandre, instruit de ce tumulte, harangua ses soldats, et s’efforça vainement de leur rappeler avec quelle facilité ils avaient triomphé de tant d’obstacles que l’on disait insurmontables ; il leur reprocha d’oublier le nombre de leurs trophées, de compter celui. de leurs ennemis. Il leur dit qu’une retraite intempestive paraîtrait une fuite, en aurait tout le danger ; enfin, quittant le ton de l’autorité, et descendant à la prière, il les conjura de ne point abandonner, non leur roi, mais leur nourrisson et leur compagnon d’armes, et de ne pas briser dans ses mains la panne d’Hercule et de Bacchus.

L’armée resta dans un silence plus redoutable que ses murmures. Le roi, irrité, dit à ses soldats de fuir s’ils le voulaient, de déserter, de retourner en Grèce ; mais que pour lui, à la tête des Scythes et des Bactriens, il continuerait à chercher la victoire ou la mort.

Ces paroles touchantes n’excitèrent aucun mouvement. Tous ces vieux guerriers contemplaient tristement leurs blessures, et persistaient à garder un silence morne, opiniâtre et glacé. Aucun n’osait prendre la parole, craignant le sort de Clitus et de Callisthène. Enfin, un murmure léger, croissant peu à peu, finit par éclater en gémissements et en pleurs si universels, que le roi lui-même, désarmé, ne put s’empêcher de verser aussi des larmes. Un de ses vieux généraux, Cœnus, ôtant son casque, ainsi que l’exigeait la coutume, lorsqu’on voulait parler au roi, lui dit : Nos cœurs ne sont point changés ; nous vous suivrons au péril de nos vies ; mais écoutez les plaintes qu’une dure extrémité arrache au respect. Nous avons fait tout ce que des hommes pouvaient faire ; nous avons conquis un monde ; vous en cherchez un autre. Vous voulez conquérir de nouvelles Indes, inconnues même à la plupart des Indiens. Cette pensée, digne de votre courage, surpasse le nôtre. Voyez nos corps couverts de plaies ; vos exploits ont vaincu non seulement vos ennemis, mais vos propres soldats. Comptez ce qui est parti avec vous ; voyez ce qui vous reste. Ce peu d’hommes, échappés à tant de périls, soupirent après leur famille et leur patrie. Pardonnez-leur ce désir, très naturel, de jouir quelques instants de vos victoires. Mettez des bornes à votre fortune, que votre modération seule peut arrêter. Il vous sera aussi glorieux de vous être laissé vaincre par nos prières que d’avoir vaincu tous vos ennemis.

Les soldats, appelant Alexandre leur père, joignirent leurs cris aux supplications de Cœnus. Le roi, peu accoutumé à fléchir, ne céda pas encore, et s’enferma pendant deux jours dans sa tente, espérant peut-être quelque changement soudain dans les esprits ; mais enfin, vaincu par la résistance générale, il ordonna la retraite. Jamais aucun triomphe n’excita autant de transports : l’amour et l’admiration de ses sujets le payèrent du sacrifice de son ambition.

Il n’avait employé que quatre mois à la conquête de l’Inde. Avant d’en sortir il fit dresser douze autels pour rendre grâce aux dieux de ses victoires, donna toutes ses conquêtes à Porus, et le réconcilia avec Taxi-le. Lampé sur les bords de l’Acésine ; il y perdit Cœnus, que ses vertus et sa fermeté firent autant regretter que ses talents et son courage. L’homme qui sait dire la vérité aux rois est pendant sa vie, dans les camps comme dans les cours, un phénomène rare ; sa mort une perte irréparable.

Le roi fit embarquer son armée sur huit cents vaisseaux, et descendit en cinq jours l’Acésine, jusqu’au confluent de l’Hydaspe. Là il eut à combattre les plus vaillants peuples de l’Inde, les Oxidraques, les Malliens, et les défit en plusieurs rencontres. Mais, au siège de la ville des Oxidraques, son ardeur bouillante l’exposa à une mort presque certaine : trouvant qu’on tardait trop à donner l’assaut, il arrache une échelle de la main d’un soldat, et, couvert de son bouclier, il arrive sur le haut du mur, suivi seulement de Peuceste et de Limnée. Tous ses guerriers se précipitent sur les échelles pour le seconder ; mais elles se brisent sous leur poids, et le roi reste seul et sans secours. Il était en butte à tous les traits qu’on lançait des tours et du rempart : alors, par une témérité inconcevable, il saute dans la ville, risquant d’être pris avant de se relever. Mais, toujours favorisé par la fortune, il se trouva sur ses pieds, écarta avec son épée ceux qui se précipitaient pour l’entourer, et tua le chef des ennemis au moment où il voulait le percer avec sa lance. Ayant vu près de là un gros arbre, il s’appuya contre son tronc, recevant sur son bouclier tous les dards qu’on ne lui lançait que de loin, car son audace intimidait les assaillants, et les empêchait d’approcher. Enfin un Indien-lui décocha une flèche longue de trois pieds, qui, perçant sa cuirasse, entra fort avant dans son corps. Le sang sortit à gros bouillons : ses armes tombèrent ; et ce conquérant du monde, étendu sans connaissance sur la terre, dans une rue étroite d’une ville obscure, paraissait près d’y perdre à la fois sa couronne, sa gloire et sa vie.

Celui qui l’avait blessé accourut pour le dépouiller : Alexandre, réveillé par ses efforts, et ranimé par la vengeance, lui plongea un poignard clans le flanc. Au même instant quelques-uns des principaux officiers du roi, Peuceste, Léonat, Limnée, arrivèrent près de leur prince, et lui firent un rempart de leur corps. Il se livra un grand combat autour de sa personne : enfin les Macédoniens, ayant enfoncé les portes de la ville, s’en emparèrent, et passèrent les habitants au fil de l’épée, sans distinction d’âge ni de sexe. Alexandre, transporté dans sa tente, soutint avec courage des opérations douloureuses. Au bout de sept jours, il se fit voir à son armée,’que le bruit de sa mort remplissait de consternation. Les peuples qu’il combattait, plus vaincus par sa renommée que par ses armes et lui envoyèrent des ambassadeurs et se soumirent.

Tous les généraux macédoniens vinrent, au nom de l’armée, reprocher au roi sa témérité, et le conjurer de ne plus exposer, sans nécessité, une vie, si précieuse. Il leur exprima sa reconnaissance, et ajouta qu’il mesurait la durée de son nom sur la  grandeur de ses actions, non sur la longueur de ses jours ; qu’il ne souhaitait de conserver la vie que pour jouir plus long temps de leur amitié ; que leurs efforts, pour borner sa carrière de gloire, l’affligeaient d’autant plus, que le pays où il se trouvait lui rappelait qu’une femme (Sémiramis) avait fait plus de conquêtes que lui.

Dès qu’il fut rétabli il s’embarqua pour descendre l’Hydaspe. Son armée de terre côtoyait le fleuve. Quelques peuples, effrayés par le bruit de son nom, reconnurent son autorité ; d’autres résistèrent inutilement.

Après neuf mois de marche il arriva à Patale où le fleuve se partage en deux larges bras, et forme une île semblable au Delta. Il y fit construire une citadelle, un port, et descendit jusqu’aux bords de l’Océan. La vue du flux et du reflux de la mer parut aux Grecs un phénomène aussi nouveau qu’effrayant.

Alexandre fit un sacrifice à Neptune, revint à Patale, et chargea Néarque de conduire sa flotte sur la mer, et de reconnaître toutes les côtes, depuis l’Indus jusqu’au fond du golfe Persique. Les détails de cette hasardeuse navigation nous ont été conservés par Arrien.

Le roi avec son armée, forte de cent trente-cinq mille hommes, reprit par terre la route de Babylone, et traversa des pays stériles, où la disette devint telle qu’on fut obligé de manger les chevaux et les bêtes de somme.

La fatigue et une nourriture malsaine répandirent dans l’armée la peste qui fit mourir un grand nombre de soldats. Après soixante jours de marche, on retrouva l’abondance dans la province de Gédrosie. Arrivé ensuite dans la Carmanie, Alexandre y donna un spectacle, non du triomphe d’un conquérant, mais de la marche de Bacchus. Il était traîné sur un chariot magnifique : on y avait dressé un théâtre où il passait les nuits et les jours en festins et en débauches. Les chars qui le suivaient présentaient la forme, les uns de tentes ornées de pourpre, les autres de berceaux couverts de fleurs. Sur les bords des chemins, aux portes de toutes les maisons, on avait placé des tonnes où les soldats puisaient du vin à volonté. L’air retentissait du son des instruments et des chants des courtisanes. Cette marche dissolue dura huit jours. L’ivresse du vainqueur, quoique digne de mépris, paraîtra peut-être encore moins étonnante que l’abattement des vaincus qui auraient pu si facilement l’attaquer dans ce désordre, et briser leurs chaînes. Néarque, arrivé dans l’île d’Hormusia, aujourd’hui Ormus, vint trouver Alexandre, et lui apprit l’heureux retour de sa flotte qu’on croyait perdue.

Le roi reçut de toutes parts de vives plaintes contre les rapines des officiers qui commandaient en Perse pendant son absence. Pour venger les opprimés, il fit mourir les coupables ; et cet acte de justice et de sévérité affermit sa domination.

Comme il se trouvait à Pasargades, Orsine, gouverneur de la province fit de magnifiques présents à toutes les personnes de la cour, excepté sine. à Bagoas, disant qu’il honorait les amis dd roi, mais non pas ses eunuques. Ce vil favori s’en vengea bientôt cruellement. Le tombeau de Cyrus était dans cette ville : Alexandre voulut rendre les honneurs funèbres au fondateur de l’empire des Perses. On ouvrit le tombeau dans la persuasion qu’il contenait des trésors : on n’y vit d’autres richesses qu’un bouclier, deux arcs et un cimeterre. Le roi plaça sur l’urne sa couronne d’or et son manteau : mais il s’étonna de ne point trouver dans la tombe les trésors qu’on y disait renfermés. Bagoas répondit que les sépulcres des rois étaient vides, quand les maisons des satrapes regorgeaient de l’or qu’ils en avaient tiré. Il savait, disait-il, de Darius lui-même, que le tombeau contenait d’immenses richesses ; ainsi l’opulence d’Orsine provenait évidemment des dépouilles de Cyrus. Alexandre crut son favori ; Orsine subit la mort.

Ce fut dans cette ville que le brame Calanus, âgé de quatre-vingt-trois ans, voulant terminer sa carrière, fit dresser un bûcher, et s’y brûla après avoir embrassé ses amis, auxquels il dit de continuer leurs festins avec Alexandre ; mais que, pour lui, il reverrait dans peu ce prince à Babylone. Ses dernières paroles furent regardées depuis comme une prophétie.

Le roi, pour remplir les intentions du brame donna un grand repas dans lequel il proposa pour prix une couronne d’or à celui qui boirait le plus. Promachus l’emporta : il but jusqu’à vingt pintes, et ne survécut à sa victoire que trois jours. Quarante et un des convives moururent des suites de cette débauche. Alexandre se rendit à Persépolis, dont les ruines excitèrent ses remords. De là il vint à Suze, et rencontra sur la rivière de Pasytigris sa flotte que Néarque avait ramenée.

Les filles de Darius étaient à Suze. Alexandre épousa l’aînée, appelée Statira, et donna la plus jeune à Éphestion. Par ses ordres tous les officiers macédoniens épousèrent des filles tenant aux plus nobles familles de Perse.

Le roi donna un festin à neuf mille personnes pour célébrer toutes ces noces qu’exigeait la politique, afin de cimenter l’union entre les vainqueurs et lès vaincus. Chaque convive reçut une coupe d’or pour faire des libations. Alexandre descendit le fleuve Eulée, et longea la côté du golfe Persique jusqu’à l’embouchure du Tigre. Il désirait voir encore une fois la mer. On prétend même qu’excité parle succès de Néarque, il avait conçu le projet de s’embarquer l’année suivante, et de faire le tour de l’Afrique.

Décidé enfin à récompenser les plus vieux de ses guerriers, il déclara que tous ceux qui se trouvaient par leur âge et leurs blessures hors d’état de servir, pouvaient retourner en Grèce. Cette grâce, si vivement demandée au milieux des Indes, excita dans ce moment le mécontentement des troupes, et les porta à la révolte tant est grande la mobilité dès hommes, et particulièrement celle des soldats. Ils entrèrent en fureur, s’écriant qu’on voulait donner à de nouvelles levées les fruits de leurs sueurs et de leur sang. Le roi, assiégé par leurs clameurs, loin de céder à leurs menaces, s’élança de son tribunal, fit saisir et conduire au supplice treize des principaux factieux, cassa son ancienne garde, et la remplaça par des troupes persanes ; sa sévérité étouffa la sédition. Toute l’armée, jetant ses armes, entoura sa tente, et déclara qu’elle ne quitterait point ce lieu sans avoir obtenu sa grâce. Le roi leur pardonna, et combla de biens ceux qui voulurent retourner dans leur pays.

Il se rendit ensuite à Edbatane, où il perdit Éphestion, le plus cher de ses amis ; car il avait coutume de dire que d’autres aimaient le roi, mais qu’Éphestion aimait Alexandre. Pour faire diversion à sa douleur, il conduisit son armée dans les montagnes de la Médie, contre les Cosséens, que jamais aucun roi de Perse ne put dompter. Il les subjugua en moins de quarante jours passa le Tigre et prit la route de Babylone. Lorsqu’il fut près de cette capitale, les Chaldéens, qui passaient pour de grands astrologues, le prièrent de ne point entrer dans la ville, parce qu’il devait y trouver la mort. Les philosophes grecs qui suivaient. le roi lui démontrèrent, suivant les principes d’Anaxagore, la fausseté de ceux de l’astrologie. Alexandre les crut ; d’ailleurs, il savait que les ambassadeurs des rois et des républiques de l’Orient et de toute l’Europe s’étaient rendus à Babylone pour lui présenter leurs hommages. Ne voulant pas perdre un pareil triomphe, il fit dans Babylone une magnifique entrée, donna audience aux ambassadeurs, reçut leurs dons, et les combla de présents. Il accepta même le titre de citoyen que Corinthe lui accordait, parce qu’il apprit qu’Hercule avait été jusque là le seul étranger qui eût reçu cet honneur.

Il écrivit une lettre qui devait être lue aux jeux olympiques, pour ordonner à toutes les villes de la Grèce de rappeler leurs exilés, chargeant en même temps Antipater d’employer la force des -armes contre les peuples qui refuseraient d’obéir.

Il s’occupa ensuite des funérailles d’Éphestion, qu’il voulait rendre aussi célèbres que celles de Patrocle. Cette pompe funèbre et la construction du tombeau coûtèrent trente-six millions.

Le roi passa près d’une année à Babylone s’occupant à l’embellir et roulant dans son esprit de vastes projets que le sort ne lui permit pas d’exécuter.

A la fin d’une nuit passée dans la débauche il but à la santé de chacun des convives : se faisant alors apporter la coupe d’Hercule qui tenait six pintes, il la vida tout entière ; l’ayant encore remplie et épuisée de nouveau, il tomba sans connaissance ; une violente fièvre le saisit. Dans les intervalles de ses accès, il continua à donner des ordres pour une expédition militaire qu’il avait projetée ; mais enfin, sentant sa faiblesse, n’ayant plus d’esprit, perdant presque la voix, il donna son anneau à Perdiccas, en lui recommandant de faire porter son corps au temple d’Ammon. Tous les soldats, entourant le palais, demandaient à grands cris de voir encore leur roi. Par son ordre les portes furent ouvertes. Ses vieux guerriers, les yeux baignés de larmes, passèrent tous devant lui, et se prosternèrent à ses pieds pour baiser sa main mourante. Les grands de sa cour, lui demandèrent à qui il laissait l’empire. Il répondit : Au plus digne. Ce prix, ajouta-t-il, sera bien disputé, et me prépare d’étranges jeux funèbres.

Perdiccas voulant savoir quand il désirait qu’on lui rendît les honneurs divins, il lui dit : Lorsque vous serez heureux. Après ces paroles il expira.

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Les conquêtes d’Alexandre le Grand

Il avait vécu trente-deux ans et huit mois, et en avait régné douze. Sa mort arriva au milieu du printemps de la première année de la 114e olympiade, l’an du monde 3683, avant Jésus-Christ 321 ans.

Plutarque et Arrien assurent que la débauche seule causa sa mort ; et que son corps, exposé publiquement demeura quelques jours sans se corrompre, malgré la chaleur du climat dé Babylone. Quinte-Curce et Justin prétendent, au contraire, qu’il fut empoisonné par Cassandre dont le père Antipater craignait d’être puni de ses concussions par le roi qui l’avait mandé près de lui.

[i][1] C’était une torture horrible : le condamné était enfermé entre deux troncs d’arbre creusés ; il n’en sortait que sa tête, ses pieds et ses mains qu’on enduisait de miel ; ensuite on l’exposait à l’ardeur du soleil. Là, on le forçait à prendre de la nourriture ; et, avant de mourir, il languissait plusieurs jours dans des tourments affreux, dévoré par les vers et par les insectes.

 

 


 

 

HISTOIRE DES ACHEMENIDES

CYRUS

Astyage, roi des Mèdes, avait deux enfants. Mandane et Cyaxare. Mandane épousa Cambyse, roi de Perse, père de Cyrus. Ce jeune prince, qui devait jouer un si grand rôle dans l’Orient, et soumettre à la Perse la Médie, la Syrie, la Palestine et l’Égypte, naquit un an après Cyaxare, son oncle, frère de sa mère Mandane. Le ciel avait répandu tous ses dons sur Cyrus. Son esprit était vaste et étendu, sa taille majestueuse, sa beauté remarquable, son caractère noble et doux : son ardeur pour l’étude le rendait insensible à la fatigue ; aucun obstacle ne pouvait refroidir sa passion pour la gloire. Il reçut l’éducation qu’on donnait aux autres enfants des Perses, éducation dure qui les accoutumait à la sobriété et les exerçait aux plus rudes travaux. Lorsqu’il eut atteint l’âge de douze ans, sa mère Mandane le conduisit en Médie chez son grand-père Astyage. Ses yeux furent frappés, dans cette cour, par le spectacle, nouveau pour lui, du luxe et de la mollesse. On voyait briller sur les habits d’Astyage l’or et la pourpre ; sa tête était ornée de faux cheveux ; il portait des colliers, des diamants, des bracelets enrichis de pierres précieuses ; ses yeux étaient peints, son visage fardé comme celui des femmes. La plus grande dissolution régnait dans ce pays, et tous les grands du royaume imitaient le faste et les vices de leur maître.

HISTOIRE DES ACHEMENIDES   dans histoire clip_image001Le jeune Cyrus, modeste et réservé, vit les coutumes des Mèdes et leur magnificence, sans les admirer ni les critiquer. Au milieu d’un festin somptueux Astyage parut surpris de le trouver, à son âge, si indifférent pour le grand nombre et la délicatesse des mets qui couvraient sa table : il lui répondit : Les Perses ne prennent pas tant de peines et de moyens pour apaiser leur faim ; il ne leur faut que de l’eau, un peu de pain et de cresson. Il donna les plats d’or et les mets qu’on lui présentait à trois officiers de la cour. Le premier lui apprenait à monter à cheval ; l’autre avait rendu d’importants services à son grand-père ; le troisième servait Mandane avec affection.

Sacas, grand échanson et favori du roi, n’eut aucune part à ses dons, parce qu’étant chargé de régler les audiences du monarque, il refusait souvent de laisser entrer Cyrus. Astyage lui reprocha son injustice pour un homme qui remplissait si bien sa charge : le jeune prince dit en riant qu’il le servirait mieux que Sacas, et il prit au même moment ses fonctions : mais il refusa de goûter le vin qu’il présentait au roi, disant qu’il croyait que c’était du poison ; qu’il avait remarqué que la tête tournait à tous ceux qui en avaient bu ; qu’ils ne pouvaient se tenir sur leurs jambes ; qu’on les entendait parler, chanter et crier sans raison et que cette liqueur faisait perdre au roi sa dignité et à ses sujets le respect qu’ils lui devaient. Cette boisson, répondit Astyage, ne produit-elle pas le même effet sur votre père ?Jamais, répliqua le prince, quand il a bu, il cesse d’avoir soif et voilà tout. Xénophon nous a transfinis ces détails, où l’on reconnaît la philosophie d’un disciple de Socrate.

Peu de temps après Mandane retourna en Perse ; Cyrus resta, en Médie pour se perfectionner dans l’exercice de l’équitation ; car alors, dans la petite province montagneuse de Perse, on trouvait peu de chevaux, et la cavalerie d’Astyage était renommée dans l’Orient. Cyrus ne se servit de son crédit sur son grand-père que pour protéger le malheur et secourir la pauvreté. Il se fit généralement adorer des Mèdes par sa douceur et son humanité. Il avait seize ans lorsque le fils de Nabuchodonosor, roi de Babylone, tenta une irruption en Médie. Cyrus suivit Astyage à la guerre. Ses premières actions furent brillantes, et il contribua par son courage à la victoire signalée que les Mèdes remportèrent sur leurs ennemis.

L’année d’après Cambyse rappela son fils au près de lui. Tous les grands, tous les officiers le reconduisirent volontairement jusqu’aux frontières et le peuple pleura son absence. Il resta, encore un an en Perse dans la classe des enfants. On voyait avec étonnement que les mœurs des Mèdes n’avaient point amolli les siennes.

Lorsqu’il fut entré dans la classe de la jeunesse il surpassa tous ses compagnons en ardeur pour l’étude, en adresse dans les exercices, en patience pour supporter les privations, et en obéissance aux ordres de ses chefs. A l’âge de vingt-cinq ans, on l’admit parmi les hommes ; et pendant treize ans il s’occupa sans relâche à étudier la religion, les lois, l’administration et, à se perfectionner dans l’art militaire.

Astyage avait terminé sa vie : Cyaxare, son fils occupait le trône. Nériglissar, roi de Babylone redoutant les progrès de la puissance réunie des Mèdes et des Perses, rechercha l’amitié du roi des Indes, fit alliance avec Crésus, roi de Lydie ; et, ayant attiré dans son parti plusieurs autres princes, il porta ses armes contre Cyaxare. Celui-ci demanda des secours à Cambyse qui chargea son fils de lever, d’organiser et de commander un corps de trente mille hommes d’infanterie pour soutenir le roi des Mèdes dans cette guerre. Cyrus ordonna à deux cents Perses, distingués par leurs talents, leur bravoure et leur expérience, de choisir chacun quatre officiers ; et ces mille guerriers d’élite, qui contribuèrent tant par la suite aux succès et à la gloire de Cyrus, choisirent chacun, parmi les soldats les plus braves et les plus adroits, dix lanciers armés à la légère, dix frondeurs et dix archers.

Cambyse accompagna son fils jusqu’à la frontière et lui donna de sages instructions. Comme il trouva que l’étude et les exercices militaires lui avaient inspiré trop de confiance en ses talents, il lui demanda s’il connaissait les meilleurs moyens à prendre pour rassembler des vivres, pour prévenir des maladies dans l’armée, pour exciter l’émulation des officiers, et pour obtenir à la fois l’amour et l’obéissance du soldat. Cyrus lui répondit que dans son éducation on n’avait pas porté ses idées sur de pareils objets ; qu’il savait seulement que pour se faire obéir il suffisait de louer, de blâmer, de récompenser et de punir à propos. Mon fils, répliqua Cambyse, c’est le moyen de forcer à l’obéissance : l’important est d’en obtenir, une volontaire ; pour y parvenir vous devez convaincre les hommes que vous connaissez mieux qu’eux-mêmes leurs propres intérêts : il faut leur prouver que vous êtes plus habile que les autres, et imiter le médecin et le pilote qui excitent la ; confiance des malades et des voyageurs en leur persuadant qu’ils savent mieux que personne ce qui leur est nécessaire. Vous n’avez appris toute votre vie que le métier de soldat ; étudiez maintenant celui de général. Vous savez commander aux corps ; étudiez l’art de gouverner les esprits. Ces avis prudents garantirent Cyrus de la présomption si naturelle à la jeunesse et de l’orgueil que lui inspiraient ses premiers succès.

L’armée babylonienne était de deux cent mille hommes de pied et de soixante mille chevaux. Les Mèdes et les Perses réunis pouvaient à peine lui opposer cent mille fantassins et vingt mille cavaliers. Cyrus, pour balancer la supériorité du nombre par celle des armes, distribua à ses troupes, à la place des traits qu’on lançait de loin, un grand nombre d’épées et de boucliers pour combattre de près, espérant que cet usage, nouveau dans l’Orient, favoriserait le courage des siens et étonnerait les ennemis. Le roides Indes n’embrassa aucun parti dans cette guerre, et offrit sa médiation pour la paix. Le roi d’Arménie, croyant l’occasion favorable pour recouvrer son indépendance, refusa de payer le tribut annuel qu’il devait à Cyaxare. Cyrus, ayant répandu le bruit qu’il voulait faire une grande partie de chasse dans les montagnes, y rassembla secrètement ses plus braves guerriers : il y laissa une forte embuscade, et par une marche rapide, descendant tout à coup dans la plaine, surprit les Arméniens qui n’étaient point préparés à cette attaque, et défit sans peine leurs troupes dispersées. La reine d’Arménie et les enfants du roi voulurent se sauver dans les montagnes et tombèrent dans l’embuscade que Cyrus y avait placée.

Lejeune prince, maître de ces otages, reprocha au roi la violation de sa foi et l’infraction des traités. Tigrane, prince d’Arménie, lié d’amitié avec Cyrus, prit la défense de son père, et promit, pour réparer son erreur, de fournir au roi des Mèdes quarante mille hommes de pied et huit mille chevaux. Cyrus n’en accepta que la moitié : demandant ensuite au roi et à Tigrane quelle rançon ils proposaient pour la liberté de leur famille, ils promirent de souscrire à tout ce qu’il exigerait. Cyrus, les ayant invités à un grand festin, leur rendit sans rançon la reine et ses enfants. Il ne leva aucun impôt et partit d’Arménie après y avoir conquis l’admiration générale par son audace, et la reconnaissance des peuples par sa générosité.

Les Chaldéens, alors en guerre avec les Arméniens, leur livrèrent bataille. D’après les dispositions du roi d’Arménie, Cyrus avait prévu sa défaite et s’était tenu à portée de le secourir. Il défit les Chaldéens, dicta la paix et bâtit sur les montagnes une forteresse où il plaça des troupes avec l’ordre de combattre le premier des deux peuples qui romprait le traité. Le roi d’Arménie lui donna un corps de quatre mille hommes : ainsi, il revint en Médie avec un grand accroissement en forces et en renommée. Lorsqu’il eut réuni les armées de Perse, de Médie et d’Arménie, il marcha contre le roi de Babylone. En présence des ennemis il donna pour mot d’ordre Jupiter secourable et conducteur, fit entonner l’hymne de Castor et Pollux, et, chargeant à la tête de ses braves, il enfonça les Assyriens, que la cavalerie mède poursuivit jusqu’aux portes de leur camp. Effrayé par ce premier revers, Crésus, leur allié, prit la fuite avec ses Lydiens. Nériglissar, roi de Babylone, périt dans le combat.

Cyrus voulait poursuivre les ennemis et compléter sa victoire : Cyaxare craignait de réveiller leur courage en les réduisant au désespoir. Le prince de Perse n’obtint de lui que la permission d’emmener du camp les volontaires qui consentiraient à le suivre.

Le roi des Mèdes, dans l’ivresse d’un succès auquel il avait peu contribué, ne songea qu’à se livrer aux excès de la table et de la débauche. Tandis qu’il passait la nuit en festins, les Mèdes coururent en foule se joindre aux Perses, et suivirent avec ardeur Cyrus qui s’empara du camp des Assyriens, dans lequel il trouva d’immenses richesses. Les Hyrcaniens se soumirent à lui : il permit à tous les prisonniers de retourner dans leur pays, sans autre condition que la promesse de ne plus combattre contre la Perse et contre la Médie. Il réserva pour Cyaxare tout ce qu’on avait trouvé de plus précieux dans le camp ennemi. Dans un grand repas donné aux officiers les Mèdes et les Hyrcaniens eurent des vivres en abondance ; les Perses, comme Cyrus, se contentèrent de pain et d’eau. Les mages reçurent la première part des dépouilles de l’ennemi : il partagea le reste entre les Mèdes et ne donna aux Perses que des armes et des chevaux.

Cependant Cyaxare, sortant de son ivresse, apprit avec colère que tous les Mèdes l’avaient abandonné. Resté seul dans son camp avec ses convives, il rappela sur-le-champ ses troupes près de lui ; mais Cyrus, aussi modeste que brave, fléchit son courroux et cabra son orgueil par une lettre respectueuse et soumise.

Parmi les prisonniers on avait réservé pour Cyrus une femme remarquable par sa beauté, elle se nommait Panthée et elle était femme d’Abradate, roi de Susiane. Cyrus, redoutant le pouvoir de ses charmes, refusa de la voir. Araspe, l’un de ses officiers, fut plus présomptueux ; il se croyait à l’abri des passions, et se chargea de la garde de la reine. L’amour s’empara bientôt de sa raison ; et, ne pouvant toucher le cœur de Panthée, il voulut user de violence. Cyrus irrité ordonna à Artabaze de lui faire de justes reproches. Araspe se croyait perdu ; mais le prince, après l’avoir réprimandé, le traita avec bonté, lui pardonna, et excita tellement sa reconnaissance, qu’il résolut d’exposer sa vie pour lui rendre un important service. Ayant fait courir le bruit qu’il était disgracié et mécontent, il feignit de chercher un asile à la cour d’Assyrie, dans l’intention d’examiner tout avec soin, de prendre une connaissance exacte des projets et des forces de l’ennemi, et de contribuer ensuite efficacement aux succès de Cyrus : étrange aveuglement des hommes qui croient qu’un dévoue ment légitime, peut rendre la trahison honorable.

Panthée, sauvée, par la vertu de Cyrus, des périls qu’avait courus son honneur, en informa son époux Abradate. Il vint, à la tête de deux mille hommes, offrir son épée, ses services et sa vie au prince de Perse.

Cyrus vit aussi arriver dans son camp deux hommes, puissants en Assyrie, qui implorèrent sa protection, l’un se nommait Gobryas. Le dernier roi d’Assyrie, aimant et respectant ce vieillard, voulait que son fils épousât sa fille. Le jeune prince de Babylone, fougueux dans ses passions, s’était emporté à la chasse contre le fils de Gobryas et l’avait tué. Peu de temps après, monté sur le trône, il voulut, en abusant de son autorité, prendre pour femme la sœur de sa malheureuse victime. Gobryas, ne pouvant supporter cette tyrannie, demanda à Cyrus appui et vengeance. Le même roi avait aussi maltraité Gadatas, gouverneur d’une grande province ; il offrit également ses services à Cyrus.

La mort du roi de Babylone et l’avènement an trône de son frère Nabonit ou Balthasar, n’apaisèrent point le ressentiment de ces deux mécontents qui jouissaient en Assyrie de l’estime générale et d’un grand pouvoir. Le prince de Perse, fort de leur appui, entra avec confiance en Assyrie : il y pénétra par la province soumise à Gobryas qui lui ouvrit les portes d’une forteresse importante et mit à ses pieds tous ses trésors : Cyrus lui dit : Je les accepte, et je les donne en dot à votre fille : elle trouvera, parmi mes guerriers, un époux digne d’elle. Il tourna ensuite la ville de Babylone et entra dans les contrées où commandait Gadatas. Ce satrape le rendit maître du pays des Sacques et des Cadusiens. La réunion de ces provinces augmenta soie armée de trente six mille hommes.

Le roi d’Assyrie marcha contre Gadatas pour le punir de sa défection ; mais il fut vaincu par Cyrus et forcé de retourner à Babylone. La vaillance et la générosité du prince des Perses lui attiraient l’affection de tous les peuples qui briguaient son alliance. Avare de leur sang, il voulut terminer la guerre par un combat singulier, et défia le roi Assyrie : ce prince n’osa pas répondre à ce défi. On conclut une trêve d’un an, et Cyrus retourna en Médie. Cyaxare, craignait de recevoir dans ses états les Perses victorieux. Tout annonçait une désunion funeste aux deux peuples ; mais Cyrus, que la victoire n’avait pas enorgueilli, désarma son oncle par ses prières, et le toucha tellement par sa douceur, qu’il lui donna sa fille en mariage. Le prince, après avoir fait un voyage en Perse pour obtenir le consentement de Cambyse son père, revint à Ecbatane célébrer ses noces et hâter les préparatifs qu’exigeait la guerre.

Le roi des Indes lui envoya des secours en argent. Pendant ce temps le roi d’Assyrie, qui s’était rendu en Lydie, réunissait des forces immenses, avec lesquelles il se flattait d’écraser les Perses et les Mèdes. Les rois de Thrace, d’Égypte, de Chypre, de Cilicie, les Phrygiens, les Cappadociens, les Arabes, les Phéniciens et les Ioniens embrassèrent le parti de Crésus et de Balthasar. Leur nombreuse armée, rassemblée au bord du Pactole, se proposait de marcher sur Thymbrée. La force de cette ligue et la nouvelle de sa marche répandirent l’inquiétude dans l’armée des Mèdes et des Perses. Cyrus rendit le courage et la confiance à ses guerriers en leur rappelant la rapidité de leurs premiers exploits, la facilité de leurs premiers triomphes ; il leur prouva que la discipline et le courage pesaient plus dans la balance du destin que le nombre des soldats, et que des troupes aguerries, unies, exercées aux travaux et à la fatigue, vaincraient sans peine une multitude de peuples qui ne s’entendaient pas, qui n’avaient ni les mêmes intérêts, ni les mêmes lois, ni le même langage, et dont le roi Crésus, nommé généralissime, n’était encore connu que par une fuite honteuse.

Cyrus se voyait à la tête d’une année de cent quatre-vingt-seize mille hommes : la cavalerie perse était nombreuse et bien exercée ; il avait inventé les chariots armés de faux qui devaient porter le désordre dans les rangs ennemis. Par son ordre on construisit des tours de bois montées sur des roues, qui suivaient ses bataillons, Et du haut desquelles on lançait des pierres et des dards.

Comptant sur les succès de cette nouvelle tactique et encore plus sur l’ardeur et le dévouement de ses guerriers, Cyrus se porta vers la ville de Thymbrée. L’armée de Crésus montait à quatre cent vingt mille combattants placés sur une seule ligne : l’infanterie occupait le centre, la cavalerie les ailes. Les Égyptiens seuls, toujours inviolablement attachés à leurs usages, n’avaient pas voulu s’étendre et s’étaient formés en bataillons carrés : Araspe, parfaitement instruit des forces, des plans et des dispositions de Crésus et de Balthazar, vint les découvrir à Cyrus qui disposa son infanterie en plusieurs colonnes sur douze hommes de front. Il plaça en avant les archers, les lanciers, les frondeurs, et les chariots armés de faux. Derrière l’infanterie on rangea les tours roulantes. A quelque distance était un corps de réserve nombreux destiné à se porter sur les points qui auraient besoin d’appui. Cyrus, après avoir adressé ses prières à Jupiter, ordonna à Arsamas et à Chrysante, qui commandaient les ailes, de mesurer et de régler leur marche sur celle du centre, où brillait l’étendard royal. C’était un aigle d’or placé au bout d’une pique.

L’armée ennemie par ses premiers mouvements déborda et entoura celle de Cyrus, qui fit face de tous côtés. Abradate, à la tête des chariots armés de faux, jeta le désordre dans les rangs des Lydiens ; ils se dispersèrent aussitôt. Un escadron de chameaux, effrayant les chevaux assyriens par son aspect, son odeur et ses cris, mit en fuite toute la cavalerie de Balthasar. Abradate, voulant ensuite attaquer l’infanterie égyptienne, ne put pénétrer ses masses, fut renversé de son char et périt. Ces braves Égyptiens rompirent et traversèrent les quatre lignes de l’armée des Perses jusqu’aux tours. Cyrus, qui s’était porté à la tête de sa cavalerie victorieuse, revint sur la masse égyptienne et l’enfonça : il tomba de cheval dans la mêlée au milieu des ennemis ; mais comme il était adoré par ses troupes, elles se précipitèrent à son secours et le dégagèrent.

Cyrus, frappé de la valeur des Égyptiens qui tenaient ferme et ne voulaient pas rendre leurs armes, fit une capitulation avec eux et leur donna les villes de Laisse et de Silène, où longtemps après leurs descendants habitaient encore.

La bataille avait duré depuis le matin jusqu’à la nuit. Crésus se retira près de Sardes, et chacun des alliés retourna dans son pays. Le lendemain l’armée des Perses marcha sur Sardes et battit les troupes de Crésus : après avoir attiré l’attention de l’ennemi sur un point par une fausse attaque, elle marcha d’un autre côté, pénétra dans la ville et s’empara du palais. Crésus fut pris avec tous ses trésors. Cyrus, irrité contre lui, l’envoya au supplice : il allait mourir ; mais, ayant prononcé trois fois le nom de Solon, le vainqueur arrêta le fer levé sur sa tête et lui demanda la cause de son exclamation. Crésus lui répondit que dans le temps de ses prospérités, lorsque, enivré par la fortune, la gloire et la volupté, il se croyait le plus puissant des rois et le plus heureux des mortels, ce sage législateur l’avait averti de la vanité et de l’inconstance de la fortune ; enfin il répéta toutes les vérités sorties de la bouche de ce philosophe pour le prémunir contre l’orgueil et pour le ramener à la vertu. Près d’expirer, il s’était rappelé ses conseils du regrettant de n’en avoir pas mieux profité.

Cyrus, touché du malheur de ce prince lui accorda la vie et lui laissa le titre de roi avec des revenus assez considérables. Cyrus parcourut ensuite l’Ionie, qu’il rangea sous son autorité en bravant les menaces de Lacédémone. Ses armes lui soumirent l’Asie, depuis la mer Égée jusqu’à l’Euphrate. Il conquit la Syrie, l’Arabie, et vint enfin assiéger Babylone. Les habitants de cette ville immense, défendue par un fleuve profond, par de hautes murailles et par une nombreuse armée, se croyaient invincibles. Cyrus employa beaucoup de temps à creuser un canal pour détourner le cours du fleuve. Lorsque cet ouvrage prodigieux fut achevé, étant instruit que les Babyloniens célébraient la fête de Vénus et passaient la nuit dans la débauche, il fit ouvrir par des tranchées les bords du fleuve au-dessus et au-dessous de la ville : les eaux se jetèrent alors dans le profond canal qu’on venait de creuser, par ce moyen l’Euphrate se trouva à sec. Alors deux corps de troupes, commandés par Gobryas et Gadatas, entrèrent, chacun de son côté, par le lit du fleuve dans la ville, se rencontrèrent au palais du roi, surprirent la garde et tuèrent Balthazar.

Cette nuit même ce prince impie, livré à la débauche, dans une sécurité profonde, avait voulu se servir des vases sacrés du temple de Jérusalem, Tout à coup une main divine traça sur la muraille des mots inconnus, que Daniel expliqua en annonçant au monarque sa mort prochaine et la destruction du royaume. A peine Daniel cessait de parler, que Cyrus parait et renverse l’empire des Babyloniens, comme l’avaient annoncé Isaïe et Jérémie. Les vainqueurs pillèrent Babylone et en ruinèrent une partie. Dans la suite les rois de Perse préférèrent à cette capitale Suze, Ecbatane et Persépolis. Alexandre voulut rendre quelque éclat à Babylone ; mais après sa mort les rois macédoniens l’abandonnèrent, et construisirent dans son voisinage Séleucie qui lui enleva un grand nombre d’habitants. La dynastie des Perses, succédant à celle des Grecs, acheva de ruiner cette antique capitale en bâtissant Ctésiphon. Du temps de Pausanias il ne restait plus de Babylone que ses murailles. Les rois de Perse en firent un parc pour les bêtes sauvages : ses murs, qu’on ne réparait plus, se détruisirent. L’Euphrate changea de cours, et la place qu’occupait cette ville célèbre n’offrit plus aux yeux du voyageur qu’un marais infect et qu’un vaste désert. Tout disparut, jusqu’à ses ruines, et les géographes modernes ne peuvent même fixer avec précision le lieu où elle existait.

Cyrus, maître de l’Orient, organisa sagement son vaste empire : il le partagea en gouvernements, en districts, et nomma des satrapes pour les gouverner. Afin d’affermir son autorité et de tempérer celle des gouverneurs de provinces, il avait placé partout des officiers fidèles qui les surveillaient, et qui correspondaient directement avec lui. Il choisit pour tous les emplois les hommes les plus vertueux, les plus habiles, et les traita avec une grande générosité. Crésus lui reprochait cet excès de libéralité, et voulait lui prouver qu’avec plus d’économie il aurait pu se faire un trésor immense, qu’il porta par ses calculs à une somme énorme. Cyrus écrivit aux grands de l’empire qu’il avait un besoin, pressant d’argent : sur-le-champ on lui en envoya de toutes parts une quantité qui surpassait de beaucoup la somme évaluée par Crésus. Voilà, dit-il, mon trésor : il est inépuisable ; je le trouve dans le cœur et dans l’affection de mes sujets.

Cyrus protégea le culte des mages, et lui donna beaucoup d’éclat. Toutes les vertus militaires et civiles prospérèrent par son exemple : mais les plus nobles caractères sont rarement à l’abri du double poison de la puissance et de la flatterie ; il oublia la simplicité des mœurs des Perses ; trois cents eunuques firent le service de son palais. On vit briller à sa cour le luxe des Mèdes ; il porta leurs longs habits et se para de leur fard. Peut-être, ayant renoncé aux conquêtes, croyait-il nécessaire d’amollir une nation guerrière dont l’activité, sans occupation pendant la paix, pourrait lui faire craindre des troubles et des révoltes. Il tolérait et respectait tous les cultes, et quoique celui des mages fût le sien, il protégeait le sabéisme. On le vit traverser la ville sur un char, entouré d’une cour magnifique, et suivi par une garde de quarante mille hommes. Il offrit un sacrifice solennel au soleil, à Jupiter et à la terre, et donna ensuite au peuple des jeux et des courses de chevaux.

La mort de Cambyse son père et de Cyaxare son oncle, qu’il avait comblé de présents, réunit à ses états la Perse et la Médie. C’est ainsi que fut fondé ce vaste empire de Perse qui dura, depuis Cyrus jusqu’à Darius Codoman, l’espace de deux cent cinq ans.

Cette monarchie était divisée en cent vingt provinces. Tous les officiers qui avaient secondé Cyrus dans sa conquête possédèrent les premiers emplois et acquirent d’immenses richesses. Les ordres du roi parvenaient avec célérité d’une extrémité à l’autre du royaume, au moyen des postes et des courriers qu’il établit partout. Trois principaux ministres étaient chargés de l’administration de l’empire. Le prophète Daniel fut un de ses ministres ; sa vertu lui avait mérité la confiance de Cyrus. Il obtint la réédification de Jérusalem, et la liberté des Juifs, depuis soixante-dix ans captifs en Babylonie. Cyrus, par un célèbre édit, renvoya les Hébreux en Judée, et leur permit de rebâtir le temple de Salomon. Il remit à Zorobabel les vases sacrés pris dans le temple, mais les Samaritains, par leurs intrigues, retardèrent l’exécution de ce décret.

Cyrus jouissait en paix de ses travaux. Son empire était borné à l’orient par l’Inde ; au nord par la mer Caspienne et par le Pont-Euxin ; au couchant par la mer Égée ; au midi par l’Éthiopie et par la mer d’Arabie. Il passait sept mois de l’année à Babylone, trois à Suze et deux à Ecbatane. Tous les ans il allait une fois à Persépolis. Il fit son dernier voyage à l’âge de soixante-dix ans ; il avait conservé jusque là sa vigueur et sa santé. Lorsqu’il vit sa fin s’approcher, il remercia les dieux de toutes leurs faveurs, rassembla les grands, déclara Cambyse, son fils, roi de Perse, et donna à un autre fils, nommé Tanatas, plusieurs gouvernements en apanage. Il parla à ses enfants de l’immortalité de l’âme, leur représenta que toutes leurs actions se passeraient sur un grand théâtre à la vue de tout l’univers ; enfin il leur recommanda de craindre le jugement des dieux et celui de la postérité. Au lieu de brûler son corps il voulut qu’on l’enterrât, afin qu’après sa mort, en fécondant la terre, il fût encore utile aux hommes comme il l’avait été pendant sa vie. Il mourut après avoir commandé les armées vingt-trois ans et régné pendant sept.

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Le tombeau de Cyrus

Hérodote raconte autrement l’histoire de Cyrus : selon cet écrivain Astyage, averti en songe que son petit-fils le détrônerait, ordonna sa mort. Cyrus, sauvé de ce péril par l’humanité d’un Mède, parvint à fléchir le courroux d’Astyage qui le reconnut ; mais la prédiction n’en fut pas moins accomplie, et le roi des Mèdes périt de la main du prince qui s’était révolté contre lui. Hérodote n’est pas plus d’accord avec Xénophon sur la mort de Cyrus : il dit que ce monarque, portant la guerre contre les Scythes, les trompa par une fuite simulée, et laissa beaucoup de vin et de viande dans son camp. Les ennemis s’étant livrés à la débauche, Cyrus les surprit, les battit et fit prisonnier le prince de Scythie, qui se tua de désespoir. La reine Thomiris sa mère, animée par la passion de la vengeance, attira les Perses dans une embuscade, en tua deux cent mille avec Cyrus leur roi ; puis, ayant fait couper la tête de ce prince, elle la jeta dans une outre pleine de sang, en lui disant : Cruel ! Rassasie-toi maintenant de ce sang humain dont tu as été insatiable pendant ta vie. Le même historien rapporte que Cyrus, pour se venger de d’Euphrate, dans lequel les chevaux consacrés au soleil s’étaient noyés, fit couper par son armée ce fleuve en trois cent soixante canaux. Au reste, Hérodote avertit lui-même qu’il existait différentes versions sur l’histoire de Cyrus : il a préféré sans doute, suivant le goût des Grecs, la plus fabuleuse, et peut-être les contes que répandait en Asie le roi de Babylone lorsque Cyrus lui faisait la guerre.

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CAMBYSE

(An du monde 3475. — Avant Jésus-Christ 529.)

clip_image004Après la mort de Cyrus, Cambyse, son fils aîné, étant monté sur le trône, résolut de porter la guerre en Égypte. Amasis, roi de ce pays, s’était soumis à Cyrus qui lui avait imposé un tribut ; mais il ne voulut point le payer à son successeur. Cambyse regarda ce refus comme une marque de mépris et comme une injure, et fit d’immenses préparatifs et sur terre et sur mer pour en tirer vengeance. Les Cypriotes lui fournirent des vaisseaux ; il reçut un grand nombre de soldats d’Ionie et d’Éolie. Phanès d’Halicarnasse, chef d’un corps de Grecs au service d’Amasis, s’étant brouillé avec ce prince, donna des renseignements très utiles à Cambyse sur les forces de l’Égypte. Ce fut par son avis qu’il engagea un roi arabe à lui envoyer des chameaux chargés d’eau pour traverser le désert. Ces préparatifs occupèrent les trois premières années de son règne ; lorsqu’ils furent achevés, il se mit en marche, et apprit en Palestine la mort d’Amasis.

Psammenits, son successeur, réunissait toutes ses forces pour se défendre contre, les Perses. Cambyse ne pouvait pénétré en Égypte, qu’après avoir pris Péluse, place très forte alors ; pour s’en emparer, il usa d’un stratagème dont la superstition du peuple assura le succès : il savait que la garnison était composée d’Egyptiens ; et, en donnant l’assaut à la ville, il fit porter devant les colonnes des chats, des chiens, des brebis et d’autres animaux regardés comme sacrés. Les Égyptiens n’osèrent point tirer sur eux. Cambyse entra sans résistance dans la place et pénétra ensuite dans l’intérieur du pays.

Psammenits vint à sa rencontre et ternit son courage par un acte, de cruauté. Le Grec Phanès, en quittant le parti d’Amasis, avait été forcé de laisser ses enfants en Égypte. Psammenits les fit égorger à la vue des deux camps, et les Égyptiens burent leur sang. Un crime si lâche présageait une honteuse défaite : le combat fut sanglant et terrible ; l’armée égyptienne prit la fuite ; la plus grande partie périt ; le reste se sauva à Memphis. Cambyse les poursuivit : un vaisseau de Mytilène remonta le Nil par ses ordres, portant des hérauts d’armes qui invitèrent les habitants à se soumettre. Le peuple furieux les hacha en Massacre pièces, ainsi que tous ceux qui les accompagnaient. Le roi de Perse attaqua Memphis de vive force, s’en empara, et fit exécuter publiquement dix fois autant d’Égyptiens des familles les plus distinguées qu’il y avait eu de personnes massacrées dans le vaisseau. Le fils aîné de Psammenits se trouva au nombre de ces victimes.

 Cambyse traita le roi avec douceur, lui conserva la vie et lui assigna un entretien honorable. Mais ce prince, inconsolable de la perte de son trôné et de celle de son fils, voulut exciter des troubles dans l’espoir de recouvrer son royaume : on termina sa vie en lui faisant boire du sang de taureau. Son règne n’avait duré que six mois. Toute l’Égypte se soumit au vainqueur.

Cambyse alla à Saïs, et, prolongeant sa vengeance au-delà du tombeau, il fit déterrer et brûler le corps d’Amasis. Insatiable de conquêtes, il conçut le projet d’envoyer des troupes à Carthage et de s’emparer de toute la côte d’Afrique ; mais les menaces des Phéniciens lui firent abandonner cette résolution. Il chargea des ambassadeurs de se rendre auprès du roi d’Éthiopie pour l’inviter à reconnaître son autorité, et lui envoya en même temps de riches présents. Les Éthiopiens méprisèrent ses dons et n’acceptèrent que le vin qui en faisait partie. Le roi d’Éthiopie fit porter à Cambyse un arc d’une grandeur et d’une force remarquables, et lui écrivit qu’il ferait bien, avant d’attaquer l’Éthiopie d’attendre qu’un de ses guerriers eût pu tendre cet arc. Cambyse irrité marcha contre lui, et laissa des troupes grecques pour contenir l’Égypte. Il chargea en même temps un corps de cinquante mille hommes de se rendre dans l’Oasis, où se trouvait le temple de Jupiter Ammon, et de détruire ce célèbre édifice. L’entreprise eut un funeste résultat : les cinquante mille hommes destinés à l’exécuter furent enveloppés par des tourbillons de sable et périrent.

L’armée de Cambyse, brûlée dans les déserts, par les feux du soleil et exténuée par les privations, se trouva bientôt réduite à la plus affreuse extrémité. Après s’être nourri de la chair des chevaux et des chameaux, on en vint au point de s’entretuer pour assouvir la faim : les soldats, partagés par dizaines, tiraient au sort ; et celui sur lequel il tombait servait de pâture à ses malheureux compagnons.

Cambyse, renonçant à vaincre un peuple défendu par un désert immense et par un soleil brûlant, retourna sur ses pas et ne ramena que de faibles débris de son armée à Thèbes, dont il pilla et brûla les temples. Arrivé à Memphis, il trouva le peuple occupé à célébrer les fêtes d’Apis : il crut que ces réjouissances étaient une insulte à son malheur ; dans sa colère il donna l’ordre de tuer tous les magistrats et de fustiger tous les prêtres. Lui-même enfin perça le bœuf Apis d’un coup de poignard dans la cuisse. Depuis ses revers en Éthiopie il devint frénétique, et sa vie ne fut plus qu’une suite de folies et de cruautés. Il avait un frère que Xénophon nomme Anaxare, Justin, Mergis, et Hérodote, Smerdis. Ce prince, d’une force remarquable, était parvenu à tendre l’arc envoyé par le roi d’Éthiopie. Le roi, jaloux des grandes qualités de son frère et de l’affection qu’on lui portait, le renvoya à Babylone ; mais quelque temps après ayant rêvé qu’il projetait de le renverser du trône, il chargea un Perse nommé Prexape de le tuer. Criminel dans ses penchants comme dans sa haine, il s’enflamma pour sa sœur Méroé, et consulta lés juges pour savoir s’il pouvait la prendre pour femme, ainsi que le permettait le culte des mages. Ces vils flatteurs, lui répondirent qu’aucune loi du royaume ne le permettait, mais qu’il en existait une qui donnait aux rois de Perse le droit de faire tous ce qu’ils voulaient. Il épousa donc Méroé, et donna son nom à une île qui se trouve dans le Nil, près des frontières de l’Éthiopie.

Un jour Cambyse assistant à un combat d’un lion contre un chien ; le frère de ce chien vint à son secours et le rendit vainqueur de son terrible adversaire. A ce spectacle Méroé versa des larmes et avoua que la vaillance de ce chien lui avait rappelé la mémoire de son frère Smerdis. Cambyse, se trouvant insulté par un souvenir qui lui retraçait un crime, la frappa si violemment qu’elle en mourut peu de jours après.

Son favori Prexape, attribuant sa violence à son ivresse, lui dit hardiment que les Perses blâmaient et méprisaient son funeste penchant pour le vin. Vous allez, juger vous-même, répliqua le roi, si le vin me fait perdre la raison. Alors il vida plusieurs coupes, et ayant ordonné au fils de Prexape de se tenir debout à l’extrémité de la salle, il saisit son arc, déclara qu’il visait au cœur de ce jeune homme, et le perça en effet d’un coup de flèche ; puis, se tournant vers le malheureux père, il lui dit : Trouvez-vous que l’ivresse m’empêche d’avoir la main ferme et le coup d’œil sûr ? Si quelque chose surpasse la noirceur d’un tel crime, ce fût la bassesse de Prexape, qui répondit. : Seigneur, Apollon lui-même ne tirerait pas plus juste. Crésus, témoin de ce forfait, laissa éclater son indignation. Cambyse ordonna sa mort ; et comme on avait retardé l’exécution de cet ordre cruel, il le révoqua, mais il fit périr ceux qui n’avaient pas obéi.

Ce fut à peu près dans ce temps que Polycrate, tyran de Samos, mourut. Il était allié et ami d’Amasis. Le destin l’avait toujours favorisé à tel point qu’Amasis lui conseilla de se procurer volontairement quelque forte contrariété pour apaiser la fortune qui semblait le menacer, par cet excès de bonheur, de grands et de prochains revers. Polycrate, docile à cet avis, jeta dans la mer une superbe émeraude à laquelle il attachait beaucoup de prix. Quelques jours après un pêcheur lui apporta un gros poisson dans lequel il retrouva cette émeraude. Amasis, en étant instruit, lui manda qu’il renonçait à son amitié, ne voulant pas partager le sort d’un homme menacé d’un grand désastre.

Quelque temps après la mort d’Amasis, Orotès, satrape de Sardes, voulut se mettre à l’abri du ressentiment du roi de Perse qui lui reprochait d’avoir fait de vains efforts pour conquérir l’île de Samos. Feignant d’être mécontent de Cambyse, il écrivit à Polycrate qu’il voulait embrasser son parti et porter chez lui des trésors dont il lui abandonnerait la moitié. Le prince de Samos, s’étant assuré par des espions qu’on se préparait à embarquer des coffres remplis d’or, vint sans défiance à Sardes. A peine débarqué, Orotès donna ordre de l’enchaîner ; il le fit pendre et s’empara de son île.

Cambyse après avoir soumis l’Égypte, retourna en Perse. Lorsqu’il fut arrivé en Syrie, un courrier de Suze lui apprit qu’on venait d’y proclamer roi son frère Smerdis qu’il croyait mort. Il l’était en effet ; mais un imposteur avait pris son nom. Cet aventurier était le fils de Patisithe, l’un des chefs des mages ; sa figure ressemblait beaucoup à celle du fils de Cyrus, dont Cambyse avait ordonné la mort.

Le peuple, trompé par cette ressemblance, et le croyant échappé aux poignards des assassins, le plaça sur le trône d’un tyran extravagant, cruel et universellement détesté. Cambyse voulait hâter sa marche ; mais en montant à cheval il tomba, et son épée, sortie du fourreau, lui fit une blessure à la cuisse. Un oracle avait prédit qu’il mourrait à Ecbatane : pour éviter son accomplissement, il ne voulut jamais aller en Médie. Dès qu’il apprit que le village de Syrie où on le porta se nommait Ecbatane, il désespéra de sa vie et mourut en effet peu de jours après.

Les Égyptiens regardèrent sa blessure et sa mort comme une vengeance du meurtre d’Apis. Plusieurs historiens croient que Cambyse était l’Asssuérus de l’Écriture. Aucun prince ne porta plus loin l’ambition, l’orgueil et la cruauté. Son extravagance qui fit périr tant de milliers d’hommes dans les sables de Libye et d’Éthiopie, mina les fondements du trône élevé par les vertus de Cyrus. Il fit haïr non seulement le roi, mais la royauté, à tel point que les Perses furent tentés de prendre une autre forme de gouvernement.

En lisant l’histoire de l’Orient, on n’est pas étonné de la passion des Phéniciens, des Carthaginois, des Grecs et des Romains pour la république et la liberté ; car la barbarie et le despotisme sanguinaire des rois d’Asie et d’Égypte devaient inspirer la haine de la monarchie et l’horreur de l’esclavage.

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SMERDIS

L’imposteur, le fils du mage, le faux Smerdis prit insolemment le nom d’Artaxerxés, et succéda sans obstacle à Cambyse, comme si le sceptre lui eût appartenu légitimement. Cédant aux intrigues des Samaritains, il révoqua les ordres de Cyrus relatifs au temple de Jérusalem, dont la reconstruction fait ainsi suspendue jusqu’au règne de Darius.

Smerdis croyait gagner l’affection de ses sujets par des édits populaires : il diminua tous les impôts ; il exempta les Perses de tout service militaire pendant trois ans. Mais cette exagération de douceur, et le soin qu’il prenait de se renfermer dans son palais, firent généralement soupçonner son imposture.

Il avait épousé les femmes de son prédécesseur, parmi lesquelles se trouvaient Atosse, fille de Cyrus, et Phédime, fille du satrape Otanès. Le père de Phédime chargea sa fille de découvrir, par le moyen d’Atosse, si Smerdis était le vrai fils de Cyrus ; mais elle ne put remplir ses intentions, parce que l’imposteur interdisait à ses femmes toute communication entre elles.

Sur ces entrefaites le satrape Otanès, ayant su que le fils du mage avait autrefois été mutilé pour un crime, manda à Phédime d’examiner adroitement la nuit si Smerdis ne portait aucune cicatrice aux oreilles. Elle obéit et découvrit complètement l’imposture de l’usurpateur. Otanès alors, n’ayant plus de doute, fit une conjuration avec cinq autres satrapes et Darius, dont le père, nommé Hystaspe, était gouverneur de Perse.

Les mages, alarmés de leur réunion, soupçonnèrent l’objet de leurs assemblées, et, pour déjouer ce complot, ils proposèrent à Prexape de déclarer devant le peuple que le prince qui régnait était véritablement le même fils de Cyrus, le même Smerdis, que Cambyse lui avait ordonné de poignarder, mais dont il n’avait pu se résoudre à terminer les jours. Prexape parut se rendre à leurs prières, à leurs menaces, à leurs promesses ; mais, tout le peuple étant rassemblé, il monta sur une tour, et déclara avec sincérité qu’il n’avait que trop bien exécuté les ordres barbares de Cambyse ; qu’il avait tué de sa propre main Smerdis, et que celui qui occupait le trône était un imposteur. Cet événement excita dans la ville et dans le palais un grand tumulte. Les conjurés en apprirent bientôt la cause et en profitèrent. Ils marchèrent contre l’usurpateur, dont le peuplé forçait et remplissait les appartements. Smerdis, suivi d’un de ses frères et de quelques gardes, se défendit et blessa deux des conjurés. Mais enfin, ayant vu tomber son frère, il cherchait son salut dans la fuite lorsque Gobryas le saisit entre ses bras et l’arrêta. Cette scène se passait la nuit.

Darius craignait, en voulant tuer l’imposteur, de percer Gobryas : mais celui-ci lui dit de ne point se laisser arrêter par cette crainte. Darius dirigea si adroitement son glaive, qu’il ne blessa que le faux Smerdis.

Après l’avoir tué on exposa sa tête aux yeux du peuple qui, dans sa fureur, extermina tous les mages du parti de l’imposteur. Ce jour de carnage devint une fête annuelle qu’on appela le Massacre des Mages.

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DARIUS Ier

Cette grande révolution achevée, les sept conjurés se rassemblèrent pour délibérer sur la forme lion pour du gouvernement qu’on pouvait proposer aux Perses. Otanès, frappé de tous les maux de la tyrannie, parla vivement pour le gouvernement populaire, et s’efforça de prouver que ce gouvernement seul était juste, naturel et légitime ; qu’il assurait à chacun ses droits et sa liberté, et que la démocratie seule pouvait mettre le peuple à l’abri de l’inégalité des richesses, de la corruption des mœurs, de l’oppression des grands et des caprices d’un maître. Mégabyse soutint au contraire que de toutes les tyrannies celle de la multitude était la plus redoutable ; qu’elle n’avait ni frein, ni bornes, ni responsabilité, et que là où le peuple gouvernait on ne voyait qu’ignorance, confusion, passions et désordres. Selon son avis le gouvernement qu’on devait choisir était l’aristocratie, la raison voulant en effet qu’on prît pour diriger les affaires les hommes les plus habiles, les plus éclairés et les plus intéressés par leur fortune à la conservation de l’ordre public. Une nation ainsi gouvernée ne pouvait, disait-il, craindre ni l’avidité et la cruauté d’un maître, ni la furie sanguinaire d’un peuple ignorant et tumultueux. Darius ne partagea aucune de ces opinions et les combattit l’une par l’autre. Il montra, comme les partisans du parti populaire, le danger de laisser le pouvoir à quelques riches qui opprimeraient le peuple à leur gré sans être contenus par aucun pouvoir supérieur, et qui rendraient continuellement la nation victime de leurs rivalités, de leur ambition et de leurs sanglants débats. Il représenta plus fortement encore que Mégabyse toutes les calamités qu’entraîne l’anarchie inséparable du gouvernement populaire. Il conclut en opinant pour la monarchie, qu’il regardait comme la seule barrière assez forte pour arrêter l’ambition des grands, pour comprimer les passions des peuples et pour opposer aux armes et aux intrigues de l’étranger une résistance régulière. Il n’ignorait point l’abus qu’un roi pouvait faire de son pouvoir ; les exemples n’en étaient que trop communs, et le règne de Cambyse en offrait la preuve récente. Mais un seul tyran était encore préférable à la réunion de plusieurs, comme dans l’oligarchie, et à une tyrannie universelle comme on la trouvait dans la démocratie. D’ailleurs rien n’empêchait de se mettre à l’abri du despotisme par l’autorité de la religion, par celle des lois et par un conseil composé des grands du royaume. L’assemblée, adopta l’avis de Darius ; elle se détermina à. établir la monarchie et à choisir un roi parmi les sept membres de la conjuration.

clip_image005Suivant les idées religieuses de ce temps, on résolut de s’en rapporter pour ce choix au jugement du soleil. Les sept prétendants convinrent de se trouver le lendemain à cheval à la porte de la ville au moment où l’astre du jour paraîtrait sur l’horizon, et promirent formellement de reconnaître pour roi celui d’entre eux dont le cheval hennirait le premier. L’écuyer de Darius, informé de cette résolution, usa d’artifice pour donner la couronne à son maître : il attacha pendant la nuit une jument dans le lieu indiqué pour la réunion, et y amena le cheval de Darius. Le lendemain, dès que les sept concurrents parurent, le cheval reconnaissant l’endroit où il avait vu la cavale, se mit à hennir ; et Darius, fils d’Hystaspe, fut proclamé roi. Il accorda de hautes dignités à ses concurrents, et leur donna de grands privilèges. Le roi seul pouvait porter une tiare droite ; tous les Perses devaient pencher la pointe de la leur en arrière. Les conjurés eurent le privilège de porter la pointe de leur tiare en avant. Darius leur concéda un droit plus réel ; il les fit membres d’un conseil de sept grands, sans l’avis desquels le monarque ne pouvait prendre aucune décision importante. Ce prince s’appelait précédemment Ochus ; il était de la famille royale d’Achémènes. Lors de son élévation au trône il prit le nom de Darius, ce qui signifiait en langue persane vengeur, titre qu’il méritait pour avoir puni l’insolence du mage.

Le nouveau roi, pour rendre son autorité plus respectable, voulut ajouter aux droits de l’élection ceux que lui offrait une union avec la famille de Cyrus. Il épousa Atosse et Aristone, sœurs de Cambyse. Il s’était marié précédemment à une fille de Gobryas, dont il avait eu un enfant, nommé Artabazane, qui prétendit dans la suite au trône. Le roi tait aussi au nombre de ses femmes Parmys, fille du véritable Smerdis, et Phédime, dont l’adresse avait découvert le secret de l’imposteur. Il voulut encore prouver sa reconnaissance à son écuyer, et fit ériger une statue équestre avec cette inscription : Darius, fils d’Hystaspe, est parvenu au trôné de Perse par le hennissement de son cheval et par l’adresse d’Abarès son écuyer.

Cyrus et Cambyse n’avaient point de revenus réguliers : ils recevaient les dons gratuits que leur offraient les différentes provinces, et exigeaient d’elles le nombre de troupes que les circonstances rendaient nécessaire.

Darius pensa que le maintien de la sûreté intérieure et extérieure d’un empire, composé de tant de peuples, exigeait un revenu fixe pour entretenir sur pied des troupes réglées. Il consulta ses sujets sur la quotité et la répartition des impôts : ils lui offrirent plus, qu’il n’accepta. Malgré cette modération les Perses, gênés par un tribut permanent, donnèrent à Darius le surnom de marchand, tandis qu’ils avaient nommé Cyrus leur père, et Cambyse leur maître.

Les satrapes, anciens collègues de Darius et membres de son conseil, jouissaient du droit d’entrer à toute heure chez lui. L’un d’eux, nommé Intapherne, irrité contre un officier du roi qui lui refusait la porte, le maltraita et le frappa. Darius, jaloux de son autorité, regardant cette violence dans son palais comme un crime, condamna à mort Intapherne et toute sa famille. Couché par les pleurs de sa femme, il lui accorda à son choix la grâce d’un des condamnés : elle demanda la vie de son frère, disant qu’elle ne pouvait le remplacer, tandis qu’elle trouverait un autre époux.

Orétès, satrape de Sardes, se révolta et tua un courrier du roi, qui lui portait des ordres. Darius le fit mourir, confisqua son bien, et retint malgré lui auprès de sa personne Démocède, son ami, fameux par sa science en médecine. Ce Grec, voulant recouvrer sa liberté, soutint d’abord qu’il n’était pas médecin, mais on le mit à la torture pour lui faire avouer la vérité. Après cet aveu, il guérit le roi, alors tombé malade, et qui voulut lui donner pour récompense deux chaînes d’or. Démocède les refusa, en disant : Seigneur, j’ai guéri votre mal, et vous doublez le mien.

Quelque temps après la reine Atosse étant attaquée d’un cancer au sein, Démocède lui promit de la sauver si elle voulait lui obtenir la permission de faire un voyage dans sa patrie. La reine guérit, et usa d’adresse pour remplir son engagement. Elle représenta à Darius qu’afin de justifier son élévation, et pour contenter l’humeur des Perses, il devait chercher la gloire en formant quelque entreprise éclatante. Le roi lui répondit qu’il avait le projet d’attaquer les Scythes. Atosse le détourna de ce dessein, et l’engagea à tourner plutôt ses armes contre la Grèce, dont la conquête promettait plus de gloire et de richesses. Elle lui montra un désir passionné d’avoir des esclaves d’Athènes, de Lacédémone, d’Argos et de Corinthe, les femmes de ce pays étant très célèbres par leur adresse et par leur beauté. Elle ajouta que. Démocède pouvait lui rendre de grands services au moyen des renseignements qu’il lui fournirait sur ces contrées, où il parviendrait sans doute à lui faire des partisans. Le roi trouva cet avis fort sage : il envoya le médecin reconnaître les côtes de la Grèce, en le faisant cependant garder. à vue par quinze officiers persans. Démocède, plus rusé qu’eux, s’échappa et s’enfuit à Crotone. Combien de grands bouleversements dans le monde ont été l’effet du plus léger incident ! L’intrigue d’Atosse et de son médecin devint la cause des guerres sanglantes de la Perse contre la Grèce, de la haine des deux peuples, et de la vengeance d’Alexandre, qui changea la face de l’Orient.

Darius, résistant aux intrigues des Samaritains fit exécuter les décrets que Cyrus avait rendus en faveur des Juifs. Plusieurs savants ont prétendu prouver que Darius, appelé Assur dans les livres saints, était Assuérus, et que la reine Atosse, était la même que Vasthi. Le roi avait accordé, la ville de Suze des faveurs et des privilèges qui mécontentèrent les Babyloniens ; ils se révoltèrent. Darius marcha contre eux, assiégea Babylone, et fit pendant dix-huit mois de vains efforts pour s’en emparer. Un des grands de sa cour, nommé Zopire, se présenta un jour devant lui, offrant à ses regards un spectacle affreux : il avait la tête couverte de blessures, le nez et les oreilles coupés. Il déclara qu’il s’était mis lui-même dans cet état pour rendre un grand service à son maître. En effet, se donnant pour une victime des fureurs du roi, il se sauva dans le camp ennemi, et s’attira, par ses malheurs apparents, la confiance des Babyloniens. Ayant obtenu un commandement, il fit plusieurs sorties, dans lesquelles il battit les Perses, et en tua un assez grand nombre. Ses avantages enthousiasmèrent tellement les Babyloniens, qu’ils le nommèrent généralissime. Maître de la garde qui défendait les murailles, il ouvrit les portes à Darius, qui s’empara de la ville, et punit à son gré les rebelles. Zopire, pour prix de ce service, jouit pendant sa vie des revenus de cette capitale qu’il avait livrée ; et le roi, touché de son zèle, disait qu’il aurait mieux aimé perdre cent Babylones que devoir un tel sujet si affreusement mutilé pour son service.

Les historiens ont loué cette action de Zopire, oubliant sans doute qu’on ne peut faire une vertu de la trahison, qui est toujours une lâcheté, même quand elle sert avec succès la cause la plus légitime.

Comme les Babyloniens, pendant leur révolte avaient massacré les Perses qui se trouvaient au milieu d’eux, Darius bannit une partie des habitants, enleva les portes de la ville, détruisit ses fortifications. Apres avoir achevé cette expédition il revint à son premier projet, et marcha contre, les Scythes pour les punir de leur irruption en Asie. Son frère Artabaze s’opposa vainement à cette guerre en lui représentant qu’elle était aussi dangereuse qu’injuste ; que les Scythes fuiraient devant lui et détruiraient son armée dans leurs déserts.

Le roi partit avec six cent mille hommes et six cents vaisseaux ; il passa le Bosphore, et conquit, toute la Thrace. Il y érigea des colonnes sur lesquelles on lisait une inscription qui le déclarait le meilleur et le plus beau des hommes. Avant son départ un Perse, nommé Abasus, qui avait trois fils à l’armée, le pria de lui en laisser un pour appui. Le roi répondit : Je vous les laisserai tous ; et il les fit périr tous les trois. Ces traits de barbarie, si communs dans l’Orient, ne justifiaient que trop la haine des républiques contre ces monarques cruels, ainsi que les révoltes fréquentes de leurs sujets.

La prédiction d’Artabaze ne tarda pas à se vérifier. A l’approche des Perses les Scythes se retirèrent vers le nord, emmenant leurs troupeaux, détruisant tous les vivres, et comblant tous les puits. Darius, qui les poursuivait, fatigué d’une marche aussi longue qu’inutile, écrivit au roi Indatyrse d’accepter le combat, ou de le reconnaître pour maître. Le Scythe répondit avec fierté : Nous menons la même vie en temps de paix comme en temps de guerre ; nous errons à notre gré dans nos vastes plaines ; nous n’avons pas de villes ni de champs à défendre : si tu veux nous forcer à combattre, viens attaquer les tombeaux de nos pères ; tu verras qui nous sommes mais apprends que jamais nous ne reconnaîtrons d’autres maîtres que Jupiter et Vesta.

L’armée des Perses fut bientôt réduite à la dernière extrémité. Un héraut scythe vint alors présenter à Darius un oiseau, une souris, une grenouille et cinq flèches. Gobryas expliqua cette énigme, et dit au roi : Les Scythes nous avertissent par ce présent mystérieux que vous ne pourrez échapper à leurs flèches, si vous ne savez voler comme un oiseau, vous cacher comme une souris, ou nager ainsi que la grenouille.

La faim, la fatigue et la soif détruisirent la plus grande partie de l’armée. Darius ne dut sa propre conservation qu’à la vigueur d’un chameau, chargé d’eau, qui ne l’avait pas quitté ; et, après son retour en Perse, il assigna par reconnaissance à cet animal, pour sa nourriture, un canton qu’on nomma Gangamelle, maison du chameau.

Le roi forcé à la retraite, et voulant dérobée sa marche aux ennemis, avait laissé ses feux allumés, et son camp rempli de malades et d’une grande quantité d’animaux, dont les cris empêchaient de s’apercevoir de l’absence de l’armée. Il gagna en hâte le Danube ; mais quelques corps scythes y arrivèrent avant lui, et engagèrent les Ioniens qui gardaient le pont à le couper. L’Athénien Miltiade, voulant assurer la liberté de la Grèce, était de cet avis ; et l’armée des Perses, privée de retraite, se voyait à la veille d’une entière destruction, mais Hystiée, tyran de Milet, soutint qu’on devait sauver Darius, qui protégeait les princes d’Ionie. Il lui paraissait évident que, si on laissait écraser le roide Perse, les Grecs chasseraient ces princes, et rendraient la liberté aux îles ioniennes. Les chefs pensèrent comme lui, et trompèrent les Scythes, en leur promettant de couper le pont. Ceux-ci, trop confiants, s’éloignèrent pour aller chercher et combattre Darius ; mais le roi avait pris une autre route. Il arriva sur le Danube, passa ce fleuve avec les débris de son armée, laissa Mégabyse dans la Thrace, et  revint à Sardes.

Il entreprit une guerre plus heureuse ; son armée entra dans les Indes, et en conquit une partie. Il fit construire une flotte à Caspatyre, sur l’Indus. Le Grec Scylax, qui la commandait, descendit le fleuve, entra dans l’Océan, et, après un voyage de trente mois, aborda en Égypte, par la mer Rouge, dans le port de Suez. Une autre expédition de Darius contre l’île de Naxos échoua complètement. Artapherne, satrape de Sardes, craignant le ressentiment du roi pour le mauvais succès de cette expédition, se ligua avec plusieurs autres grands, leva l’étendard de la révolte, et rendit la liberté à toutes les villes de l’Ionie.

Il sollicita vainement l’alliance de Cléomène, roi de Lacédémone, qui ne voulait pas exposer la Grèce à la haine et à la vengeance des Perses. Les Athéniens, plus passionnés et moins prudents, envoyèrent trente mille hommes au secours de là ligue ionienne. Comme Artapherne avait quitté son parti pour se raccommoder avec le roi, les Athéniens marchèrent contre la ville de Sardes, la prirent et la brûlèrent. Les Perses accoururent  en grand nombre, battirent les Grecs et les forcèrent à se rembarquer. Darius éprouva un si vif ressentiment de la ruine de Sardes, qu’il ordonna à l’un de ses officiers de lui rappeler chaque jour cette injure des Athéniens, et son serment d’en tirer une éclatante vengeance. Le fameux temple de Cybèle, à Sardes, avait été réduit en cendres. Ce fut ce qui porta les Perses à détruire tant de temples lorsqu’ils envahirent la Grèce. La ligue ionienne ne s’était pas laissée décourager par la retraite des Athéniens. Ses troupes s’emparèrent de Byzance, de toutes les villes de la côte, et forcèrent les Cariens et les Cypriotes d’embrasser leur parti.

Cependant Darius, ayant trouvé le moyen de semer la division entre les confédérés, remporta sur eux une victoire navale, soumit toute l’Ionie et ruina une grande partie de ses villes ; dont les familles lés plus distinguées furent emmenées en esclavage. Telle fut au bout de six ans la fin d’une révolte excitée par l’ambition de quelques grands, et qui fit naître entre les Grecs et les Perses cette haine implacable que la conquête de l’Asie et la destruction de l’empire fondé par Cyrus purent seules éteindre.

La guerre d’Ionie décida Darius à suivre ses anciens projets contre la Grèce ; il y envoya une nombreuse armée : mais malgré les conseils de son frère il confia imprudemment le commandement de ses troupes à un jeune Perse nommé Mardonius, fils de Gobryas, époux d’une de ses filles. Ce général avait beaucoup d’ardeur et de présomption, mais peu de talents, et aucune expérience ; cependant la rapidité de sa marche et le nombre de ses soldats répandirent d’abord la terreur : il traversa la Thrace sans obstacle et soumit toute la Macédoine. Mais sa flotte, en doublant le mont Athos, perdit par une tempête trois cents vaisseaux et vingt mille hommes. Il n’avait point en la précaution de laisser derrière lui des forces suffisantes pour contenir les pays soumis ; les Thraces profitèrent de cette négligence, s’armèrent, attaquèrent les Perses et en firent un grand carnage.

Mardonius vaincu et blessé, revint en Asie couvert de honte. Le roi donna son commandement au Mède Datis et à Artapherne, fils du gouverneur de Sardes. Athènes à cette époque venait de reprendre sa liberté en secouant le joug de Pisistrate. Hippias, fils de ce tyran, trahit sa patrie et servit de guide aux ennemis qui venaient la déchirer. Plusieurs hommes, célèbres par leur courage, par leur éloquence et par leur amour pour la patrie, étaient l’ornement et la gloire de la république d’Athènes. On y voyait principalement briller Miltiade, fils de Cimon, dont le frère avait été tyran de la Chersonèse, et deux illustres rivaux de gloire, Aristide et Thémistocle, souvent divisés par l’ambition, toujours réunis par l’amour de la patrie.

Darius envoya des hérauts dans la Grèce pour demander la terre et l’eau : telle était la formule usitée pour exiger la soumission. Les habitants d’Égine reconnurent l’autorité du roi de Perse. Cléomène, roi de Sparte, les en punit et chassa son collègue Démarate qui embrassa le parti de Darius. Le héraut envoyé à Athènes fut jeté dans un puits pour y prendre à son gré, disait-on, l’eau et la terre. Datis et Artapherne mirent à la voile avec une flotte de six cents vaisseaux. Leur armée, forte de six cent mille hommes, avait ordre de brûler Érétrie et Athènes. On s’était muni d’un grand nombre de chaînes destinées aux habitants de ces villes. Les chefs des Perses se rendirent maîtres des îles de la mer Égée, prirent par trahison, au bout de sept jours de siège, Érétrie, la brûlèrent et envoyèrent en Perse ses habitants. Darius les traita humainement et leur donna pour résidence, près de Suze, un canton où Apollonius de Tyane trouva encore six cents ans après quelques-uns de leurs descendants.

Les généraux perses, guidés par le traître Hippias, entrèrent dans l’Attique et arrivèrent à Marathon sur les bords de la mer. De là ils écrivirent à Athènes et la menacèrent, en cas de résistance, du sort d’Érétrie.

Sparte avait promis de secourir les Athéniens ; mais une superstition grecque, qui ne permettait aux Spartiates de se mettre en marche qu’après la pleine lune, retarda l’arrivée de ce renfort. Platée seule envoya mille hommes. Les Athéniens furent obligés, contre leurs lois et leurs usages, de donner des armes aux esclaves. L’armée perse en Attique, commandée par Datis, montait à cent mille fantassins et dix mille cavaliers. Les Athéniens ne leur opposaient que dix mille hommes, qui marchaient sous les ordres de dix généraux : Miltiade était le plus ancien. La plupart voulaient se tenir sur la défensive ; Miltiade dit qu’il fallait effrayer l’ennemi en l’attaquant. Aristide appuya cette opinion ; Polémarque, Callimaque s’y rangèrent, et la bataille fut résolue.

Il avait été convenu que les dix chefs commanderaient alternativement : le jour d’Aristide étant venu, il céda le commandement à Miltiade, comme au plus habile ; tous ses collègues suivirent ce noble exemple.

Les Athéniens se précipitèrent sur leurs ennemis : malgré leurs efforts Datis força leur centre à se replier ; mais les ailes, s’étant avancées avec succès, prirent les Perses en flanc, les mirent en déroute, leur tuèrent six mille hommes, les poursuivirent jusqu’à la mer, mirent le feu à la flotte, et s’emparèrent de plusieurs vaisseaux. Hippias, qui avait amené les étrangers dans son pays avec l’espoir de recouvrer son autorité, fut puni de sa honteuse trahison, et reçut la mort dans le combat.

Les Perses avaient apporté beaucoup de marbre à Marathon pour y élever un trophée. Phidias, par l’ordre des Grecs, s’en servit pour faire une statue à Némésis. Les débris de la flotte persane doublèrent le cap Sunium pour surprendre Athènes ; mais les Athéniens firent quinze lieues en un jour, et arrivèrent à temps pour mettre la ville à l’abri de toute attaque. Les Lacédémoniens parcoururent aussi en trois jours soixante-dix lieues ; mais, malgré cette diligence, ils n’arrivèrent à Marathon qu’après la bataille.

Darius, furieux de la défaite de ses troupes dans la Grèce, résolut de marcher en personne et donna ordre à tous ses sujets de s’armer ; mais, ayant appris dans le même temps que les Égyptiens s’étaient révoltés, il fut obligé de suspendre l’exécution de ce grand projet. Diodore prétend que Darius alla en Égypte et la soumit ; qu’il montra beaucoup de respect pour le culte antique de ce pays, et que les prêtres de Memphis, s’emparant de sa confiance, le déterminèrent à mieux gouverner ses sujets et à prendre les rois d’Égypte pour modèles.

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Le tombeau de Darius Ier à Naqsh-e-Rostam

Hérodote dit, au contraire, que Darius envoya une partie de son armée en Égypte, et qu’il continua en Asie à s’occuper des préparatifs de la guerre contre les Grecs. Un ancien usage des Perses voulait qu’en s’éloignant de ses états le roi désignât son successeur. Darius avant de monter sur le trône avait eu trois fils de la fille de Gobryas ; depuis son couronnement, il en avait eu quatre autres de la fille de Cyrus : Artabazane était l’aîné des premiers, et Xerxès celui des seconds. Artabazane invoquait le droit d’aînesse, et Xerxès le droit de sa naissance. Le roi fugitif de Lacédémone, Démarate, appuya les droits de Xerxès par l’exemple des Lacédémoniens, qui préféraient en pareille circonstance les enfants nés depuis l’élévation de leur père au trône. Darius adopta cet avis, donna le sceptre à Xerxès, et mourut peu de temps après. Il avait régné trente-six ans. Sa vie, mêlée de revers et de succès, de vices et de vertus, ne fut pas sans éclat. Vaincu en Scythie et en Grèce, il conquit les Indes, la Thrace, la Macédoine, et laissa en mourant l’empire de Cyrus affermi et agrandi. Son épitaphe prouve que les Perses plaçaient étrangement leur amour-propre, car on lisait sur le tombeau de Darius une inscription dans laquelle on le vantait d’avoir su boire beaucoup, et de bien supporter le vin. On verra dans la suite que le jeune Cyrus s’attribuait le même mérite pour plaire aux Perses, et pour paraître à leurs yeux plus digne du trône que son frère aîné.

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XERXÈS

Malgré la décision de Darius, Xerxès et Artabazane soumirent de nouveau leurs prétentions à l’arbitrage d’Artabaze, leur oncle : il prononça en faveur de Xerxès, et son frère, résigné, lui posa lui-même la couronne sur la tête.

Le nouveau roi confirma les privilèges accordés aux Juifs par ses prédécesseurs ; il marcha contre les Égyptiens, soumit les rebelles, confia le commandement de l’Égypte à son frère Achémènes, et revint à Suze. Ce fut dans ce temps que naquit en Carie, dans la ville d’Halicarnasse, le célèbre Hérodote

clip_image007Xerxès, héritant de la haine de son père contre les Athéniens, rassembla un grand conseil pour coutre la délibérer sur le projet qu’il avait conçu de porter ses armes au sein de la Grèce, et de faire construire un pont sur le Bosphore, afin d’y faire passer l’immense armée qu’il voulait commander lui-même.

Mardonius, dont les revers n’avaient point abattu l’orgueil, partagea l’opinion du roi, flatta sa vanité, et encouragea ses espérances, en disant que tous les Grecs réunis ne pouvaient opposer de résistance à de telles forces, commandées par un si grand monarque.

Artabaze, oncle de Xerxès, combattit cet avis de courtisan. Rappelez-vous, dit-il à son neveu, les malheurs de la guerre de Scythie ; je l’avais déconseillée ; l’événement n’a que trop justifié ma prévoyance. Vous formez une entreprise encore plus dangereuse ; vous attaquez des peuples braves, instruits, disciplinés, forts par leur position, et plus redoutables encore par leur amour pour la liberté. Déjà les Athéniens seuls ont défait l’armée de Darius. Que ne devez-vous pas craindre de tous les Grecs réunis ! Vous voulez construire un pont sur la mer ; quelle témérité ! Si les orages renversent ce pont, si les Grecs viennent le brûler tandis que vous serez dans leur pays, toute votre armée périra. Je pense que vous devez renoncer à cette guerre ; mais au moins, si vous persistez à la faire, restez au milieu de nous, et chargez Mardonius seul de commander cette expédition qui lui inspire tant de confiance. Je suis si persuadé des malheurs qu’elle entraînera, que j’ose vous faire une demande formelle : ordonnez que Mardonius et moi nous laissions nos enfants ici ; qu’on tue les miens si la guerre est heureuse, et que les siens soient immolés si elle est suivie du funeste résultat que je prédis.

Xerxès, irrité de cette opposition, dit à Artabaze : Si vous n’étiez pas mon oncle, je vous donnerais sur-le-champ la mort : mais vous recevrez un autre châtiment ; et, tandis que » j’irai me couvrir de gloire dans la Grèce, je vous laisserai ici parmi les femmes, à qui vous ressemblez par votre lâcheté.

Le lendemain, honteux de son emportement, Xerxès revit son oncle, et répara ses offenses par des excuses. Il rendit justice à la sagesse de ses conseils ; mais il prétendit que son opiniâtreté pour la guerre venait de l’apparition d’un fantôme qu’il avait vu la nuit, et qui lui conseillait de persister dans cette entreprise. Artabaze employa tous les raisonnements de la philosophie pour lui prouver qu’on ne devait ajouter aucune foi aux songes : mais le roi, convaincu de la vérité de sa vision, exigea de son oncle qu’il prît ses vêtements royaux, et qu’il passât la nuit dans son palais, à sa place et dans son lit. Artabaze, dit Hérodote, ayant obéi au roi, vit le même fantôme qui lui reprocha de s’opposer à cette expédition. Il cessa ses remontrances, et la guerre fut décidée.

C’est ainsi que le père de l’histoire adoptait et racontait des fables accréditées chez les Grecs, et qui entretenaient partout l’erreur et la superstition.

Xerxès fit alliance avec les Carthaginois : ils promirent d’attaquer, avec leurs alliés, les Grecs en Sicile et en Italie ; jamais un peuple moins nombreux ne fut exposé aux coups d’un plus terrible orage. Le roi de Perse, à la tête de toutes les nations de l’Orient, et les Carthaginois, suivis de celles de l’Occident, se précipitèrent à la fois sur la Grèce, et la menaçaient d’une entière destruction. La flotte de Darius avait péri en doublant le mont Athos. Le roi, voulant éviter un pareil désastre, ordonna qu’on perçât cette montagne, et lui écrivit en même temps en ces termes : Superbe Athos, qui portes ta tête jusqu’au ciel, ne sois pas assez hardi pour opposer à mes travailleurs des rochers qui résistent à leurs efforts. Si tu avais cette témérité je te couperais en entier, et le précipiterais dans la mer.

Tant d’orgueil et tant de folie ne pouvaient présager que de honteux revers.

Xerxès, arrivé en Phrygie, fut étonné de la richesse du pays : il en eut la preuve par la magnificence d’un Lydien nommé Pythius, que le commerce et les mines de ses  domaines avaient rendu si opulent qu’il lui offrit quarante-six millions pour défrayer son armée. Le roi ne voulant pas se laisser surpasser en générosité, refusa ses dons, et lui fit de riches présents ; mais, par une inconséquence qu’on remarque dans tous les caractères des hommes de ces temps barbares, après avoir prouvé sa reconnaissance à Pythius, il fit égorger son fils, parce que le malheureux’ père cherchait à l’exempter du service militaire.

Lorsque l’armée fut rassemblée le long de la côte de l’Hellespont, Xerxès fit placer son trône sur le haut d’une montagne pour jouir avec orgueil du spectacle de ses vaisseaux qui couvraient la mer et de ses troupes innombrables dont la terre était surchargée. Puis tout à coup il versa un torrent de larmes en pensant que de tant de milliers d’hommes il n’en resterait pas un dans cent ans. Artabaze lui dit alors : Puisque la vie des hommes est si courte, les rois devraient la rendre heureuse, au lieu de l’abréger par tant de guerres injustes et inutiles. — Eh quoi ! répliqua Xerxès en voyant tant de forces, doutez-vous encore du succès de cette entreprise ?Oui, à répondit Artabaze, deux craintes surtout m’occupent sans cesse ; l’une vient de ce nombre immense de soldats qu’aucun pays ne pourra nourrir ; l’autre est causée par cette quantité innombrable de vaisseaux qui ne rencontreront nulle part de ports assez vastes pour les recevoir et les abriter. Il donna ensuite beaucoup de sages conseils au roi, entre autres celui de ne point employer les Ioniens dans cette guerre, parce que leur origine grecque devait inspirer une juste défiance.

Xerxès ne suivit pas ses avis ; mais il le combla de marques d’honneur, et lui laissa en partant le gouvernement de l’empire.

On fit construire un pont de bateaux sur l’Hellespont, qu’on nomme aussi le détroit de Gallipoli : ce pont avait un quart de lieue de long ; il fut brisé par une violente tempête. Xerxès furieux commanda qu’on donnât trois cents coups de fouet à la mer et qu’on y jeta des chaînes de fer. Il lui disait dans ses imprécations : Perfide élément, ton maître te punit pour l’avoir outragé ; mais, malgré ta résistance, il saura bientôt traverser tes flots.

Après avoir fait couper la tête aux entrepreneurs du pont, il en fit construire deux autres, l’un pour l’armée, l’autre pour les bagages. Lorsqu’ils furent achevés, on les couvrit de fleurs et de branches de myrte. Xerxès, ayant fait des libations et des prières au soleil, jeta dans la mer un cimeterre, des vases et des coupes d’or. Il traversa enfin l’Hellespont, et son passage dura sept jours. Son armée pénétra dans la Thrace ; sa flotte suivait la côte. Arrivé près de Dorisque, à l’embouchure de l’Hèbre, il fit la revue de ses troupes qui se montaient à dix-huit cent mille hommes.

Les nations situées au-delà de l’Hellespont lui donnèrent un renfort de trois cent mille soldats. Sa flotte se composait de douze cents vaisseaux de combat ; chaque bâtiment portait deux cent trente hommes ; ils étaient suivis de trois mille petits vaisseaux, montés chacun par quatre-vingts hommes. Ainsi, lorsque Xerxès arriva aux Thermopyles, ses troupes présentaient un nombre de deux millions six cent quarante et un mille six cent dix hommes, sans compter les esclaves, les eunuques, les vivandiers et les femmes ; de sorte que, suivant le calcul d’Hérodote, de Plutarque et d’Isocrate, le nombre des personnes qui suivirent Xerxès était de cinq millions deux cent quatre-vingt-trois mille deux cent vingt. Diodore et Pline diminuent considérablement ce calcul. L’inscription placée, par l’ordre des amphictyons, sur le tombeau des Grecs tués aux Thermopyles, marque qu’ils avaient combattu contre trois millions d’hommes.

Après avoir fait l’énumération de ces troupes, Justin remarque, avec raison, qu’il ne manquait rien à cette armée innombrable qu’un chef.

Xerxès avait à sa suite Démarate, banni de Sparte ; il s’étonnait qu’on eût osé exiler un roi. N’en soyez, point surpris, lui dit Démarate, à Sparte la loi est plus forte que le prince. Xerxès lui demanda s’il croyait que la Grèce, étant pauvre, osât résister à un monarque aussi riche et aussi puissant que lui. La Grèce, répliqua le Lacédémonien, est pauvre, mais vertueuse ; elle osera tout pour éviter la servitude. Quand les Spartiates seraient abandonnés de tous les Grecs, seuls ils viendraient vous combattre. La loi leur défend de fuir, et ils redoutent plus la loi que vos sujets ne vous craignent.

Au bruit de la marche des Perses, Lacédémone et Athènes demandèrent partout des secours. Tous les peuples de la Grèce en promirent ; mais la jalousie du commandement refroidit les uns ; d’autres furent retardés par des oracles ; plusieurs, glacés de crainte, prirent le honteux parti de la soumission. Les troupes de Platée, toujours braves et fidèles, furent encore les seules qui arrivèrent. Les Athéniens rappelèrent les bannis, et, entre autres Aristide. Ils prirent pour chef Thémistocle ; le Lacédémonien Eurybiade fut nominé généralissime. Il fallait disputer l’entrée de la Grèce ; la Thessalie devait être la première attaquée. Un corps de troupes grecques occupa le défilé des Thermopyles, passage étroit entre le mont Œta et la Phocide ; il n’avait que vingt-cinq pieds de largeur. Le roi de Sparte Léonidas commandait les Lacédémoniens ; toutes les forces réunies de la Grèce ne s’élevaient pas, dit Pausanias, à plus de onze mille deux cents hommes, dont quatre mille étaient placés aux Thermopyles. Xerxès, après avoir vainement essayé de gagner Léonidas par des promesses et des présents, lui ordonna de lui livrer ses armes. Le roi de Sparte répondit fièrement : Viens les prendre.

Les Mèdes attaquèrent les Grecs, et furent battus. Les dix mille gardes du roi de Perse, qu’on nommait les Immortels, tentèrent une nouvelle attaque qui n’eut pas plus de succès. Malheureusement un perfide Thessalien indiqua aux Perses un sentier par lequel ils franchirent et tournèrent la montagne. Léonidas, informé de ce mouvement, renvoya les alliés, et resta dans le défilé, avec trois cents Spartiates : il était décidé à mourir, parce qu’un oracle avait dit qu’il fallait, dans cette guerre, que Lacédémone ou son roi pérît. Après un long et sanglant combat, ils furent tous tués excepté un seul qui se sauva à Sparte, où ses concitoyens le traitèrent comme un lâche.

Xerxès, pour forcer ce passage défendu par si peu d’hommes, perdit vingt mille soldats et deux de ses frères.

Les Grecs, peu de temps après, remportèrent une victoire navale ; mais, malgré cet avantage y leur armée de mer, qui devait défendre l’Attique, se retira à Salamine. Xerxès s’avança et ravagea toute la Phocide. Il apprit avec étonnement qu’au milieu des dangers et des malheurs qui accablaient toute cette contrée, les Grecs, plus occupés de la gloire que de la fortune, célébraient tranquillement leurs jeux à Olympie.

Il voulut piller le temple de Delphes ; un orage effrayant, qu’il prit pour une menace des dieux, le fit renoncer à ce dessein. Il marcha sur Athènes ; les Athéniens, rassurés par un oracle de Delphes qui leur avait prédit : qu’ils ne trouveraient leur salut que dans des murailles de bois, abandonnèrent tous la ville en la laissant sous la sauvegarde de Minerve, et se retirèrent sur leurs vaisseaux. Xerxès entra ainsi sans obstacle dans Athènes : il brûla la citadelle, et envoya à Suze une immense quantité de tableaux, de statues et d’effets précieux. Les Lacédémoniens, voulant éloigner les ennemis, proposaient d’envoyer leur flotte à Corinthe ; les Athéniens prétendaient que Salamine offrait une situation plus avantageuse pour le combat. On suivit leur avis, et on y resta : Xerxès vint bientôt les y attaquer, malgré les conseils de la reine Artémise, son alliée, qui craignait l’habileté maritime des Grecs, et voulait qu’on ne, les attaquât que sur la terre. Le roi de Perse vit la bataille du haut d’une montagne où on avait placé son trône. Thémistocle commandait la flotte grecque, composée de trois cent quatre-vingts bâtiments. Le vent était contraire aux Perses, et l’espace trop étroit pour le grand nombre de leurs vaisseaux. Ce combat fut d’abord très vif ; mais Thémistocle s’étant approché des Ioniens, et leur ayant rappelé leur origine grecque et l’amour qu’ils devaient à leur ancienne patrie, ils abandonnèrent l’armée de Xerxès et s’éloignèrent.

Cette défection porta le désordre dans l’armée des Perses ; tous leurs vaisseaux prirent la fuite. La reine Artémise, seule, se battit longtemps ; ce qui fit dire à Xerxès que, dans cette affaire, les hommes s’étaient conduits en femmes, et les femmes en hommes.

Les Athéniens irrités voulaient prendre le vaisseau d’Artémise ; mais cette reine, se voyant poursuivie de trop près, arbora le pavillon grec, attaqua un vaisseau perse, et le coula à fond ; les Grecs, la croyant alors de leur parti, lui laissèrent le champ libre pour sa retraite. On prit un grand nombre de vaisseaux perses, et plusieurs furent détruits. Les alliés du roi se retirèrent chacun dans son pays.

Thémistocle annonça adroitement le projet de partir avec la flotte grecque pour rompre le pont du Bosphore. Xerxès, trompé et alarmé par ce faux bruit, prit sur-le-champ la résolution de retourner en Asie, en laissant trois cent mille hommes à Mardonius, qu’il chargeait du soin de soumettre la Grèce. La marche du roi dura quarante-cinq jours, son armée, dépourvue de vivres, se nourrissait de racines sauvages et d’écorces d’arbres. Ces mauvais aliments et la fatigue répandirent la peste dans les troupes, et en détruisirent la plus grande partie.

Les débris de sa flotte étaient revenus à Cumes en Éolie. Lorsqu’on arriva au Bosphore, on trouva le pont brisé par une tempête : ce superbe Xerxès, qui avait naguère étonné l’Asie par sa magnificence, enchaîné le Bosphore par ses vaisseaux, effrayé l’Europe par des millions de soldats ~ se vit obligé, à son retour, de traverser la mer seul s dans une petite barque de pêcheur.

Mardonius, après son départ, prit ses quartiers d’hiver en Thessalie. Le printemps suivant il entra en Béotie. Par ses ordres, Alexandre, roi rie Macédoine, et plusieurs satrapes de Perse, se rendirent à Athènes pour offrir la paix à cette république. Ils étaient chargés de lui présenter les plus grands avantages, si elle voulait se séparer de la ligue des Grecs. Sparte, effrayée, envoya de son côté des ambassadeurs aux Athéniens, pour les engager à ne pas rompre leur alliance. Aristide, premier archonte de la république, représenta aux Lacédémoniens que leur défiance était une injure non méritée ; il repoussa avec indignation les offres de Mardonius, lui dit que les Athéniens seraient ennemis des Perses tant que le soleil éclairerait la terre, et reprocha au roi de Macédoine de se déshonorer par de tels messages. Mardonius furieux entra en Attique avec trois cent mille hommes.

Les Athéniens abandonnèrent encore une foie leur ville. L’ardeur pour la guerre était si grande, que les femmes athéniennes lapidèrent Lycidas, qui osait parler de paix.

Mardonius entra dans Athènes, et détruisit tout ce qui avait échappé aux flammes l’année précédente. Après cette expédition il se retira des montagnes de l’Attique, croyant que les plaines de la Béotie lui offriraient des champs de bataille plus avantageux pour sa nombreuse cavalerie. E campa sur la rivière d’Asope.

L’armée des Grecs était composée de soixante-six mille hommes, parmi lesquels on comptait cinq mille Spartiates et huit mille Athéniens. Pausanias commandait les premiers, Aristide les seconds. Les Grecs remportèrent un premier avantage dans un combat de cavalerie. Masystyas, qui dirigeait celle des Perses, y fut tué. Le prince Artabaze, toujours sage et jamais écouté, voulait qu’on se retirât sous les huas de Thèbes pour y rassembler des vivres, et pour laisser refroidir l’ardeur des troupes qui étaient venues au secours des Athéniens. Mardonius, trop ardent pour suivre ce prudent avis, voulut qu’on livrât bataille le lendemain. Le roi de Macédoine le trahit, et avertit la nuit les Grecs de ce projet. Ils décampèrent, et marchèrent du côté de Platée. Mardonius, prenant ce mouvement pour une fuite, les poursuivit, et chargea les Lacédémoniens, pendant qu’un autre corps de son armée attaquait les Athéniens pour les empêcher de se joindre à leurs alliés. La bataille fut sanglante et longtemps disputée ; mais Mardonius ayant été tué dans ce combat, les Perses découragés prirent la fuite, et les Grecs en firent un grand carnage. Artabaze se retira avec quarante mille hommes, arriva à Byzance, et passa de là en Asie. Tout le reste des trois cent mille hommes que commandait Mardonius fut tué ou pris, à l’exception de quatre mille hommes qui trouvèrent le moyen d’échapper à la fureur de leurs ennemis.

Depuis ce temps aucune armée persane ne passa l’Hellespont. Le jour même de la bataille de Platée, la flotte grecque attaqua celle des Perses, qui retirèrent leurs vaisseaux sur la terre près de la ville de Mycale, et les environnèrent de retranchements. Les Grecs débarquèrent sur la côte : secondés par les Ioniens, ils forcèrent les retranchements et brûlèrent tous les vaisseaux. Léotychide, roi de Sparte, Xantippe l’Athénien, commandaient les Grecs. Après leur victoire, toutes les villes d’Ionie se révoltèrent contre les Perses, et entrèrent en confédération avec la Grèce. Xerxès était à. Sardes lorsqu’il apprit ces deux défaites : il s’éloigna de la côte, et se retira à Suze. Pendant son séjour en Lydie, il avait conçu une passion violente pour la femme de Maryste, son frère. Ne pouvant vaincre la vertu de cette femme par ses prières, il voulut la gagner par des bienfaits. Elle avait une fille nommée Arsainte ; il la donna en mariage à son fils Darius. Mais l’épouse de Maryste, persistant dans ses refus, découragea son amour. Il s’enflamma alors pour sa nouvelle belle-fille qui ne fut pas si rigoureuse que sa mère. Xerxès avait reçu une magnifique robe de la reine Amestris sa femme, Arsainte la lui demanda. Il eut la faiblesse de la lui donner ; et cette femme, vaine autant que corrompue, la porta publiquement. Amestris devint furieuse : elle résolut de se venger, non de la fille coupable, mais de la mère qu’elle regardait comme la première cause de tous ses chagrins. L’usage de la cour de Perse exigeait que, le jour de la naissance du roi, il accordât à sa femme tout ce qu’elle demandait. Ce jour étant arrivé, Amestris demanda que la femme de Maryste lui fût livrée. Xerxès résista quelque temps, mais finit par céder. La barbare Amestris, maîtresse du sort de la princesse, lui fit couper les mamelles, la langue, le nez, les oreilles, les lèvres, les fit jeter aux chiens en sa présence, et la renvoya ainsi mutilée dans la maison de son mari. Maryste, au désespoir, partit pour la Bactriane, résolu d’y lever une armée, et de venger son épouse. Xerxès, informé de son départ, le fit poursuivre par quelques cavaliers, qui le tuèrent avec ses enfants. Après la mort de ce prince, le roi donna le gouvernement de la Bactriane à son second fils Hystaspe, dont l’éloignement ouvrit à son frère Artaxerxés le chemin du trône.

Amestris, aussi superstitieuse que cruelle, voulant apaiser les dieux infernaux et s’attirer leur faveur, leur offrit en sacrifice quatorze enfants des familles les plus distinguées de Perse, qu’elle fit immoler sur un bûcher. Les crimes de cette reine, la faiblesse du roi, ses débauches, ses honteuses défaites, l’innombrable quantité de victimes sacrifiées en Grèce à sou fol orgueil, excitèrent la haine et le mépris de ses sujets. Un Hyrcanien nommé Artabane, capitaine des gardes, et favori du roi, avait reçu de lui l’ordre de tuer Darius, un de ses fils. Espérant que Xerxès révoquerait cet ordre, il en suspendit l’exécution. Mais voyant que le roi se plaignait de n’avoir pas encore été obéi, et craignant son ressentiment, il entra la nuit dans son appartement avec Mithridate un de ses grands officiers, et le poignarda.

Les deux meurtriers allèrent sur-le-champ trouver Artaxerxés, troisième fils de Xerxès, ils lui dirent que Darius, son frère, venait d’assassiner le roi, et voulait aussi se défaire de lui. Le jeune Artaxerxés, bouillant de colère, courut à l’appartement de son frère, et le tua. Le trône devait appartenir à Hystaspe, second fils du roi ; mais il était en Bactriane, Artabane, profitant de son éloignement, donna, de concert avec ses amis, le sceptre à Artaxerxés ; espérant bien le renverser et lui succéder. Il avait un grand parti dans le royaume, et sept fils distingués par leur bravoure, qui possédaient les premières dignités de l’empire. Tandis qu’il tramait cette dernière conspiration, Artaxerxés découvrit tous ses crimes, le fit mourir, et s’affermit sur le trône par cet acte de justice et de vigueur.

ARTAXERXÈS LONGUE-MAIN.

Les fils d’Artabane, à la tête d’un grand parti, prirent les armes pour venger leur père, et livrèrent bataille à Artaxerxés ; mais ils furent vaincus et envoyés à la mort avec leurs complices. Mithridate, eunuque et grand officier, périt par le supplice des auges[i][1].

Artaxerxés marcha ensuite contre son frère Hydaspe ; et, après un premier combat indécis, le défit entièrement, et ruina son parti. Tandis que les rois d’Orient épouvantaient le monde par tant d’actes de cruauté, les républiques lui donnaient constamment la preuve de leur ingratitude. Thémistocle avait sauvé Athènes : il fut banni par ses compatriotes. Le roi de Perse mit sa tête à pria, et promit deux cent mille écus à celui qui. le livrerait. Ce grand homme, réfugié chez tin ami, sortit de sa retraite, se fit conduire à Suze dans un de ces chariots couverts destinés en Orient à porter les femmes, sur lesquels la jalousie nationale défendait de jeter dies regards indiscrets. Arrivé dans la capitale de l’empire, il se rendit au palais, s’adressa au capitaine des gardes, lui apprit qu’il était Grec, et qu’il voulait révéler au roi un secret important. Admis à l’audience de ce monarque, il lui dit avec fierté : Je suis Thémistocle l’Athénien : exilé par mes compatriotes, je viens vous demander asile. J’ai fait souvent beaucoup de mal aux Perses ; quelquefois aussi je leur ai donné de salutaires conseils. Aujourd’hui je suis en état de leur rendre de grands services. Mon sort est entre vos mains : vous pouvez signaler votre clémence ou votre colère. Par l’une, vous sauverez un guerrier suppliant ; par l’autre, vous perdrez un homme qui est devenu le plus grand ennemi de la Grèce. Le roi ne lui fit aucune réponse ; mais, après l’avoir congédié, il pria son dieu Arimane d’inspirer toujours à ses ennemis l’idée funeste de se défaire ainsi de leurs plus braves généraux ; et la nuit, dans les transports de sa joie, il s’écria plusieurs fois : Enfin, je tiens en ma puissance Thémistocle l’Athénien !

Celui-ci était loin d’être tranquille sur son sort : la garde l’avait insulté, les courtisans l’évitaient, et le sombre silence du roi lui présageait une triste destinée. Mais le lendemain Artaxerxés le fit appeler ; et, en présence de tous les grands de sa cour, lui dit : J’ai promis deux cent mille écus à celui qui vous livrerait à moi : vous les avez gagnés vous-même. Je vous les donne, et vous les toucherez chaque année.

Thémistocle, s’étant ainsi concilié les faveurs du roi, s’établit à Suze, s’y maria, et jouit longtemps d’un très grand crédit. On l’entendit souvent s’écrier au milieu de sa nouvelle famille : Ô mes enfants ! Sans notre infortune, combien nous aurions été malheureux !

Depuis l’exil de Thémistocle, Cimon avait été placé à la tête du gouvernement d’Athènes. Sous ses ordres les Athéniens poursuivirent le cours de leurs triomphes et multiplièrent leurs succès. Cimon attaqua les Perses, et leur reprit toutes les îles dont ils s’étaient emparés. Il les chassa de toutes les côtes de la Grèce et de l’Asie, enleva plus de deux cents vaisseaux à Artaxerxés, et détruisit toute sa flotte à l’embouchure du fleuve Eurymédon. Il prit dans le même temps quatre-vingts bâtiments phéniciens qui venaient au secours des Perses, et chassa les barbares de la Chersonèse de Thrace. Cependant, à son retour, on le mit en jugement pour avoir négligé de conquérir la Macédoine.

Le roi de Perse, inquiet des progrès des Grecs, donna ordre à Thémistocle de marcher avec une armée contre Athènes. Ce grand homme, ne voulant ni manquer de reconnaissance envers le roi, ni trahir sa patrie, fit un sacrifice solennel aux dieux, embrassa sa famille, ses amis, et s’empoisonna.

Sa mort augmenta sa gloire ; et Artaxerxés, jugeant du courage de tous les Grecs par celui d’un seul homme, n’espéra plus triompher de tant de vertu, et renonça à ses projets d’invasion.

Quelque temps après les Égyptiens secouèrent le joug des Perses, et prirent pour roi Inarus. Les Athéniens leur envoyèrent deux cents vaisseaux et des troupes qui battirent les Perses, et leur tuèrent cinquante mille hommes. Artaxerxés, l’année suivante, fit marcher en Égypte une armée de trois cent mille hommes sous le commandement de son frère Achéménide. Charitimes, général des Athéniens, avait remonté le Nil et s’était joint à Inarus. Ils livrèrent bataille à Achéménide, qui perdit la victoire et la vie. Cent mille Perses furent pris ou tués. Les débris de l’armée se retirèrent à Memphis, où ils soutinrent un siége de trois ans.

Artaxerxés fit encore marcher une nouvelle armée contre les Égyptiens. Artabaze et Mégabyse, qui la commandaient, remportèrent une grande victoire sur Inarus et sur les Athéniens. Inarus se réfugia dans Byblos, où il fut pris après une longue défense. Toute l’Égypte se soumit : un prince nommé Amyrtée se maintint seul indépendant avec un faible parti dans une contrée marécageuse et inaccessible. La flotte des Perses détruisit dans le Nil celle des Athéniens.

Lorsque Mégabyse prit le roi Inarus, il lui promit la vie ; mais la reine mère Amestris, inconsolable de la mort de son fils Achéménide, exigea d’Artaxerxés qu’il lui livrât son prisonnier. Le roi y consentit au mépris du droit des gens et de ses serments. La cruelle Amestris fit crucifier Inarus, et trancher la tête aux autres prisonniers.

Mégabyse se crut insulté par la violation d’une capitulation qu’il avait signée. Il se retira dans son gouvernement de Syrie, y rassembla des troupes, et marcha contre le roi Artaxerxés, dont il avait épousé la sœur. Osiris commandait les troupes d’Artaxerxés : il fut vaincu et pris par Mégabyse, qui le renvoya généreusement au roi. Une nouvelle armée fut encore battue. Après cette victoire, Amytis, sœur d’Artaxerxés, réconcilia le roi avec son mari Mégabyse. Depuis cette réconciliation Mégabyse, se trouvant à la chasse, vit un lion prêt à dévorer le roi ; il plongea son javelot dans le corps de cet animal ; et le tua. Artaxerxés, trouvant qu’il lui avait manqué de respect en le prévenant, et en frappant avant lui le lion qu’il combattait, ordonna qu’on lui tranchât la tête. Amestris et Amytis obtinrent, avec beaucoup de peine, la révocation de cette sentence. Il fut exilé pour la vie à Cyrta, sur la mer Rouge : mais au bout de cinq ans le roi le rappela, et lui rendit sa faveur.

Le roi, disposé comme ses prédécesseurs en faveur des Juifs, envoya Esdras et Néhémie à Jérusalem pour y établir les lois et le culte du vrai Dieu ; Esdras retrouva les livres de Moïse, et les mit en ordre. Tandis qu’il complotait ainsi l’histoire sacrée, Hérodote commençait à publier en Grèce son histoire profane.

L’inconstance des, Athéniens n’épargnait pas Cimon : malgré ses éclatants services, il fut quelque temps exilé. Mais la division de Sparte et d’Athènes le rendit nécessaire : on le rappela. Il réconcilia ces deux républiques ; et, pour détourner ses concitoyens du désir funeste d’attaquer leurs voisins, il dirigea leur ardeur contre l’ancien ennemi de la Grèce, envoya cinquante vaisseaux à Amyrtée, et se porta lui-même sur les côtes de Chypre, où il rencontra la flotte des Perses, commandée par- Artabaze. Il la battit, lui prit cent vaisseaux, et la poursuivit jusqu’auprès de Tyr. A son retour, il fit une descente en Cilicie, défit Mégabyse, et lui tua un grand nombre d’hommes.

Ces victoires de Cimon, et la mort de Thémistocle, faisaient craindre au roi de Perse de nouvelles défaites et de plus grands malheurs. D’un autre côté la Grèce, ignorant la destinée de Thémistocle, croyait qu’il allait marcher contre elle à la tête des Perses, et redoutait une nouvelle invasion. Cette terreur réciproque, et la fatigue d’une si longue guerre disposèrent les esprits à la paix. On conclut un traité par lequel on stipula que toutes les villes grecques d’Asie seraient libres ; qu’aucun vaisseau de guerre du roi ne naviguerait sur les mers qui sont entre le Pont-Euxin et la Pamphylie, et que les troupes persanes se tiendraient éloignées de trois jours de marche de ses côtes. En revanche les Athéniens promirent de n’attaquer aucune possession du roi. Ainsi finit cette guerre, qui avait duré cinquante ans.

Le traité n’était pas signé lorsque Cimon mourut ; et comme il craignait que sa perte ne changeât les dispositions pacifiques du roi de Perse, il ordonna aux officiers de cacher sa mort, de continuer à donner les ordres en son nom, et de ramener ainsi promptement la flotte à Athènes.

La peste désolait l’Attique, et se répandait en Perse, où elle causa de grands ravages. Artaxerxés voulut faire venir près de lui le célèbre Hippocrate. Ce grand homme refusa les présents et les dignités qu’on lui offrait, pour consacrer exclusivement ses talents et ses services à son pays. Le roi, irrité de ce refus, menaça les habitants de Cos, patrie d’Hippocrate, de détruire entièrement leur cité, s’ils ne lui livraient leur compatriote. Ils répondirent qu’ils n’étaient pas plus effrayés des menaces du roi qu’ils ne l’avaient été de celles de Darius et de Xerxès, et qu’en cas d’attaque ils comptaient sur la même protection des dieux.

Bientôt la guerre du Péloponnèse divisa les Grecs, et prépara leur ruine. Tout peuple désuni devient la proie de ses ennemis.

Les Lacédémoniens briguèrent l’alliance du roi de Perse, et lui demandèrent des secours. Le roi, leur envoya un ambassadeur, qui fut pris et conduit à Athènes. Les Athéniens le traitèrent avec beaucoup d’égards, parce qu’ils désiraient aussi se concilier la bienveillance du roi. Ils renvoyèrent même en Asie cet ambassadeur, accompagné de quelques-uns de leurs concitoyens, chargés de négocier avec la cour de Perse. Mais, en débarquant à Éphèse, ils apprirent la mort du roi, et retournèrent à Athènes.

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La tombe d’Artaxerxés Longue-main

Artaxerxés avait régné quarante-neuf ans ses sujets vantaient sa bonté, sa générosité, parce qu’il s’était montré moins cruel et moins extravagant que Xerxès. Le seul fils qu’il eut de la reine lui succéda. Il s’appelait Xerxès. Le roi laissait dix-sept autres enfants de ses concubines, entre autres Sogdien, Ochus et Arsite.

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XERXÈS II

Xerxès ne régna que quarante-cinq jours, qu’il passa dans la débauche. S’étant endormi en sortant d’un festin, Sogdien entra dans son appartement avec l’eunuque Pharnacias, l’assassina et s’empara du trône.

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SOGDIEN

Le nouveau roi fit mourir le plus fidèle des eunuques d’Artaxerxés, le jour même où il avait conduit au tombeau le corps de ce monarque et celui de sa femme. Sogdien savait qu’il était haï par les grands et par l’armée, et croyait ne pouvoir conserver son autorité qu’en inspirant la crainte. Mais tout ce qui effraie tremble, c’est l’effet inévitable de la tyrannie. Le roi, poursuivi par ses remords et par ses terreurs, croyait voir partout des conjurations. Sors frère Ochus ne fut pas à l’abri de ses soupçons, et, dans l’intention de s’en défaire, il lui ordonna de venir à Suze. Mais celui-ci, pénétrant son dessein, publia hautement qu’il voulait venger la mort de Xerxès. La plupart des grands se déclarèrent pour lui, ainsi que l’armée. On plaça la tiare sur sa tête et on le proclama roi. Le lâche Sogdien osait assassiner, mais ne savait point combattre. Il se rendit à son frère qui le fit mourir par le supplice des cendres, fort usité alors en Perse. On remplissait de cendres une tour jusqu’à moitié de sa hauteur ; du sommet de cette tour on précipitait le criminel, et ensuite avec une roue on agitait autour de lui, la cendre jusqu’à ce qu’elle l’étouffât.

Sogdien n’avait régné que six mois. Ochus, maître de l’empire, prit le nom de Darius : le peuple y joignit celui de Nothus, c’est-à-dire bâtard.

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DARIUS NOTHUS

Le roi ne jouit pas paisiblement du trône où la mort de Sogdien le faisait monter. Son frère Arsite se révolta contre lui, soutenu par les Syriens que commandait Artyphius, fils de Mégabyse. La fortune, dans le commencement, fut favorable au rebelle. Il remporta deux victoires sur l’armée royale ; mais dans un troisième combat ses troupes l’abandonnèrent, prirent la fuite, et laissèrent Artyphius, leur général, dans les chaînes des Perses. Darius voulait le faire mourir : Parysatis, sœur et femme du roi, lui Conseilla de traiter son prisonnier avec clémence, pour tromper Arsite par cette feinte douceur. En effet cet infortuné prince, informé de la générosité du roi capitula et se rendit. Darius était porté à lui sauver la vie : mais la cruelle Parysatis le détermina à le faire périr dans les cendres, ainsi qu’Artyphius.

Une autre révolte, excitée en Lydie par le gouverneur de cette province, fut promptement apaisée. Darius était entouré par trois eunuques qui le gouvernaient. La plupart des princes sont les esclaves des courtisans qui les environnent : ils ne voient que par leurs yeux ; ils punissent et récompensent selon leurs caprices. Ces esclaves deviennent les maîtres de leurs maîtres, leur font perdre l’estime et l’amour de leur peuple, et finissent souvent par conspirer contre eux.

L’un de ces trois eunuques, nommé Artoxare, conçut le projet de tuer Darius et de monter sur le trône : Parysatis découvrit sa trame, et l’envoya au supplice.

Les Mèdes, croyant la circonstance favorable pour secouer le joug des Perses, se révoltèrent ; mais ils furent battus et plus assujettis que jamais ; car une rébellion sans succès affermit le pouvoir qu’elle attaque, et rend plus pesantes les chaînes qu’on a voulu rompre.

Une révolte plus dangereuse éclata en Égypte. Amyrtée sortit de ses marais, se fit déclarer roi, et chassa les Perses de ses états.

Le règne de Darius, toujours troublé par des séditions, fut ensanglanté parles crimes de Parysatis, dont les intrigues entretenaient dans la famille royale une funeste division. Elle favorisait un de ses fils nommé Cyrus, et obtint pour lui le gouvernement des frontières de la Grèce.

Ce jeune prince, rempli d’orgueil et d’ambition, avait fait mourir deux de ses parents, parce qu’ils s’étaient présentés devant lui sans couvrir leurs mains avec les manches de leurs robes, comme l’étiquette l’exigeait. Cyrus, entouré de mécontents, cherchait à grossir son parti, disposait les esprits à la révolte, et aspirait ouvertement au trône. Parysatis appuyait ses prétentions ; mais, Darius soutint les droits d’Arsace son fils aîné, lui donna le nom d’Artaxerxés, le désigna pour son successeur, le couronna et contraignit Cyrus à sortir de sa province et à revenir près de lui.

Artaxerxés avait épousé Statira, fille d’un satrape. Teriteuchème, troisième fils de Darius, était marié avec une fille de Parysatis appelée Amestris, mais, étant devenu amoureux de Roxane, sœur de Statira, il tua sa femme pour être libre et pour épouser Roxane.

Le roi voulait punir ce prince coupable : il se révolta, et fut assassiné par un de ses favoris. Parysatis, dont rien n’apaisait la colère, fit scier en deux Roxane et massacrer toute sa famille, à l’exception de Statira.

Darius termina sa vie au milieu de toutes ces scènes tragiques lui souillaient son palais et flétrissaient son règne. Il avait occupé le trône dix-neuf ans.

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ARTAXERXÉS MNÉMON

(An du monde 3600. — Avant Jésus-Christ 404.)

Ce fut vers la fin de la guerre du Péloponnèse qu’Arsace, sous le nom d’Artaxerxés, succéda à son père Darius. On donna au nouveau roi le surnom de Mnémon à cause de sa prodigieuse mémoire. Peu de jours après son avènement au trône, il se rendit dans la ville de Pasargades, bâtie par le grand Cyrus : il s’y fit sacrer par les mages, suivant la coutume des Perses. Cette cérémonie se faisait dans un temple consacré à la déesse de la guerre ; le roi quittait sa robe dans le temple, et se couvrait de celle que Cyrus avait portée avant de monter sur le trône. On lui donnait ensuite à manger une figue sèche, des feuilles de térébinthe, et on lui présentait un breuvage composé de vinaigre et de lait i sans doute pour lui rappeler à la fois et l’ancienne sobriété des Perses et le mélange de biens et de maux qui compose la vie humaine.

Le jeune Cyrus, toujours enflammé d’une ambition que son père avait en vain voulu réprimer, conçut l’affreux projet d’égorger son frère dans le temple, au moment où il quitterait sa robe, pour se revêtir de celle de leur aïeul Cyrus. Il avait confié son dessein à un mage qui le révéla au roi. Le prince fut arrêté et condamné à mort. Sa mère Parysatis accourut pour le sauver, le prit entre ses bras, le lia avec les tresses de ses cheveux, unit étroitement son cou au sien, et répandit tant de larmes, qu’Artaxerxés lui fit grâce, et le renvoya dans les provinces maritimes dont il était gouverneur. Là il se livra plus que jamais au désir de s’emparer du trône et de se venger : quand les bienfaits n’excitent pas la reconnaissance dans un cœur ambitieux, ils le remplissent de haine et de fureur. Cyrus ne pouvait supporter le poids de la grâce qu’il avait reçue ; il ne s’occupait nuit et jour qu’à chercher les moyens de se former un parti assez puissant pour détrôner son frète :il gagna le cœur dés peuples qu’il gouvernait ; en se familiarisant avec eux. Ses taleras étaient proportionnés à son ambition : il se mêlait avec lès simples soldats sans compromettre sa dignité, assistait à leurs jeux, présidait à leurs exercices, et les dressait lui-même au métier de la guerre. Sous différents prétextes il leva des groupes grecques qui lui inspiraient plus de confiance que les Asiatiques.

Cléarque, capitaine habile, banni de Lacédémone, se retira près de Cyrus, et le servit très utilement. Plusieurs villes de Lydie, s’étant soustraites à l’obéissance qu’elles devaient à leur satrape Tissapherne, se donnèrent à Cyrus. Ce prince, sous prétexte de se défendre, contre Tissapherne, porta des plaintes au roi contre ce gouverneur, et rassembla ses troupes. Artaxerxés, trompé par ce stratagème, lui laissa le temps d’augmenter ses forcés. Cyrus captivait peu à peu l’affection générale par son affabilité ; il punissait avec modération, et récompensait magnifiquement ; l’obligeance de ses paroles relevait le prix de ses dons : il ne semblait heureux que lorsqu’il trouvait l’occasion de faire du bien. Ses émissaires répandus partout préparaient les esprits à la révolution qu’il méditait : ils disaient que les circonstances demandaient un roi tel que Cyrus, libéral, magnifique, juste appréciateur du mérite, et capable de rendre à l’empire l’éclat qu’il avait perdu.

Le jeune prince entrait alors dans sa vingt-troisième année ; il marchait à l’exécution de ses desseins avec l’ardeur de son âge. Pendant la vie de Darius il avait rendu quelques services aux Lacédémoniens s et contribué aux succès qui leur assurèrent l’empire de la Grèce ; comptant sur leur reconnaissance, il s’ouvrit à eux entièrement : dans la lettre qu’il leur écrivit, il vantait orgueilleusement sa supériorité sur son frère, prétendant qu’il avait le cœur plus grand, plus royal que lui ; qu’il était plus instruit dans la philosophie, et plus versé dans la magie ; enfin, selon la mode des barbares, il se vantait d’être en état de boire beaucoup plus et de supporter le vin mieux qu’Artaxerxés.

Les Spartiates, dans l’intention de semer des troubles en Asie, ordonnèrent à leur flotte de se joindre à celle du prince, et d’obéir en tout à Tamus son amiral ; mais ils ne firent aucune déclaration contre Artaxerxés, et gardèrent le silence sur l’entreprise qui le menaçait.

L’armée de Cyrus, lorsqu’il en fit la revue, se trouva composée de cent mille Asiatiques et de treize mille Grecs. Cléarque commandait les troupes du Péloponnèse, Proxène les Béotiens, et Ménon les Thessaliens. Aricé était à la tête des Perses. La flotte comptait, trente-cinq vaisseaux de Lacédémone sous les ordres de Pytagre, et vingt-cinq commandés par Tamus, égyptien, qui dirigeait toute l’armée navale. Elle suivait l’armée de terre en côtoyant les bords de la mer.

Cyrus, craignant d’effrayer les Grecs en leur apprenant qu’il les conduisait au centre de l’Asie, ne confia qu’à Cléarque le vrai but d’une marche si longue et si téméraire ; plus il s’avançait, plus il s’efforçait d’empêcher les Grecs de se décourager, en leur fournissant avec abondance tout ce qui pouvait leur être nécessaire. Il partit de Sardes, et se dirigea vers les provinces de la Haute Asie. Les troupes croyaient qu’il n’était question que de marcher contre les Psidiens, dont les courses infestaient la province ; mais Tissapherne, jugeant tous ces préparatifs trop grands pour une si médiocre entreprise, partit en poste de Milet, et vint à Suze informer le roi de la marche et des projets de Cyrus.

Cette nouvelle répandit un grand trouble dans la cour. Parysatis, mère d’Artaxerxés et de Cyrus, fut regardée généralement comme la principale cause de cette guerre civile ; toutes les personnes attachées à son service étaient soupçonnées d’entretenir des intelligences avec Cyrus. Statira ne cessait d’accabler sa belle-mère de reproches, et de jour en jour la haine qui existait entre ces deux reines devint plus violente.

Cyrus s’avançait à grandes journées. Le pas de Cilicie l’inquiétait ; c’était un défilé très étroit entre deux montagnes très escarpées, qui ne laissait de passage qu’à un seul chariot. Syennesis, prince du pays, se disposait à le défendre ; mais l’amiral Tamus menaçant la côte, Syennesis, pour le combattre, abandonna ce poste important, où peu de soldats pouvaient arrêter la plus nombreuse armée.

Lorsqu’on fut arrivé à Tarse les Grecs refusèrent d’aller plus avant, disant qu’ils voyaient bien qu’on les menait contre le roi, et qu’ils ne s’étaient point engagés, pour une semblable guerre. Cléarque eut besoin de, toute son habileté pour étouffer cette sédition dans sa naissance. Les moyens d’autorité ne lui ayant pas réussi, il parut entrer dans les vues de ses soldats, promit d’appuyer leurs réclamations, et déclara qu’il ne se séparerait point d’eux : il proposa d’envoyer une députation au prince pour s’informer de ses intentions, afin de le suivre volontairement si le parti leur plaisait. Ce moyen adroit calma les esprits : on le chargea lui-même, avec quelques officiers, de cette mission. Cyrus, qu’il avait averti secrètement, répondit que son dessein était d’aller combattre Abrocamas, son ennemi personnel, campé à douze journées de l’Euphrate. Quoique cette réponse laissât deviner aux Grecs le but réel de l’entreprise, ils résolurent de marcher, et demandèrent seulement une augmentation de solde, qu’on leur accorda.

Quelques jours près Cyrus déclara franchement qu’il allait attaquer Artaxerxés. Sa déclaration excita des murmures ; mais bientôt les magnifiques promesses du prince changèrent la tristesse en joie, et le mécontentement en espérance.

On approcha de Cunaxa. Cyrus, à la tête de cent treize mille hommes et de vingt chariots, marchait en désordre, trompé par de faux avis, il croyait que le roi, n’étant point prêt à combattre, attendait les levées qu’on faisait au fond de la Perse. Cette opinion paraissait d’autant plus probable, qu’on venait de passer sans obstacle tous les défilés des montagnes ; mais, au moment où l’on se reposait dans la plus profonde sécurité, un cavalier accourut, annonçant l’approche de l’ennemi, et bientôt après on vit l’horizon couvert de troupes ; c’était Artaxerxés qui commandait lui-même son armée, composée de douze cent mille hommes et de cent cinquante chariots. Cyrus eut à, peine le temps de ranger ses troupes en bataille. Cléarque lui conseillait de ne point se compromettre dans la mêlée, et de se tenir derrière les bataillons grecs. Comment voulez-vous, répondit le prince, que dans le moment où je veux me faire roi je me montre indigne de l’être ? Les Grecs, après avoir chanté l’hymne du combat, marchèrent lentement et en silence. Quand ils furent près de l’ennemi, ils jetèrent de grands cris, et coururent de toute leur force contre les Perses, qu’ils mirent en fuite.

Cyrus, voyant qu’Artaxerxés faisait un mouvement pour le prendre en flanc, renversa tout ce qui s’opposait à son passage, se précipita vers lui et le joignit. Les deux frères se battirent avec fureur l’un contre l’autre : Cyrus tua d’abord le cheval de son frère et le renversa. Le roi, s’étant relevé, revint sur Cyrus qui le blessa. Artaxerxés furieux le tua en le perçant de sa javeline. D’autres lui disputèrent ce funeste honneur : de toute part on avait lancé des traits contre ce prince et un jeune Perse, nommé Mithridate, se vantait de lui avoir donné le coup mortel.

Tandis qu’Artaxerxés remportait cette victoire, et mettait en déroute l’aile droite de ses ennemis, les Grecs battaient celle qui leur était opposée, et dont le roi avait confié le commandement à Tissapherne. Ce général vaincu se rapprocha d’Artaxerxés, et les Grecs coururent à la défense de leur camp. Jusque là chacun, ignorant la mort de Cyrus, s’attribuait des deux côtés la victoire. Les Grecs croyaient le prince engagé à la poursuite de l’ennemi ; ils renouvelèrent le combat, et forcèrent à la retraite les Perses qui attaquaient leur camp. La nuit sépara les deux armées : le lendemain, le roi envoya un héraut aux Grecs pour les instruire du sort de Cyrus, et pour les sommer de rendre les armes. Ils répondirent que, s’il les voulait pour alliés, ils le serviraient fidèlement ; mais qu’ils perdraient plutôt la vie que la liberté. Artaxerxés, admirant, leur fier courage, négocia et conclut un traité qui garantissait la sûreté de leur retour dans leur patrie. Ils partirent sous la conduite de Tissapherne qui devait leur fournir partout des vivres. Plusieurs indices prouvèrent à Cléarque que ce général méditait une trahison, et sa méfiance ne fut que trop justifiée.

Tissapherne invita les chefs, de l’armée grecque, à venir, chez lui : ceux qui s’y rendirent furent massacrés. On conduisit Cléarque chez le roi qui lui fit trancher la tête.

Les Grecs qui avaient survécu à la bataille étaient encore au nombre de dix mille ; ils élurent promptement d’autres officiers ; et, bravant tous les périls, ils commencèrent cette fameuse retraite donc Xénophon, leur commandant, a écrit l’histoire. Cet éloquent et habile général releva le courage de ses concitoyens en leur rappelant les journées de Salamine et de Platée. Leur conduite fut aussi savante que courageuse : ils marchaient sur deux colonnes plaçant dans l’intervalle le peu de bagages qu’ils avaient conservés. Six cents hommes d’élite formaient leur arrière-garde, et combattaient les troupes de Tissapherne pendant qu’on passait les défilés.

Attaqués de tous côtés par des peuples perfides qui se trouvaient sur leur route, arrêtés par de larges rivières dont on avait coupé les ponts, manquant souvent de vivres, obligés de marcher quelquefois dans des plaines couvertes de neige à la hauteur de cinq ou six pieds, leur constance surmonta tous les obstacles. Arrivés enfin sur les bords de l’Araxe, ils trouvèrent plusieurs peuples armés qui gardaient les montagnes, et leur en disputaient le passage.

Xénophon, par l’habileté de ses manœuvres, battit les barbares, les tourna, et parvint à gagner la Colchide. Les Grecs arrivèrent enfin à Trébisonde qui était une colonie de leur pays.

Après avoir remercié les dieux qui les avaient sauvés de tant de périls, ils côtoyèrent le Pont-Euxin, passèrent le détroit vis-à-vis de Byzance et se joignirent, près de Pergame, aux Lacédémoniens qui marchaient contre les Perses. Cette célèbre retraite avait duré quatre-vingt-treize jours.

Parysatis, désespérée de la mort de son fils et altérée de vengeance, eut assez d’ascendant sur Artaxerxés pour l’obliger à lui livrer Mithridate, qui s’était vanté de l’avoir tué. Elle le fit périr par le supplice des auges. Quelles mœurs que celles de ce siècle ! Parysatis jouait aux dés avec le roi ; un eunuque devait être le prix de la partie : la reine la gagna, et demanda qu’on remît entre ses mains le malheureux Mézabare qui avait coupé la tête et les mains de Cyrus. Cet eunuque subit la mort. Artaxerxés pleurait son favori ; Parysatis lui dit : Vous vous fâchez comme un enfant de la perte d’un eunuque, tandis que moi j’ai perdu mille dariques sans me plaindre. Pour compléter sa vengeance elle feignit de se réconcilier avec la reine Statira, sa belle-fille. L’ayant invitée à un festin, elle prit sur la table un oiseau fort rare, le partagea par le milieu, en donna la moitié à Statira, et mangea l’autre. L’instant d’après Statira sentit de vives douleurs, et mourut dans des convulsions affreuses en accusant Parysatis. Le roi fit mettre à la question tous les esclaves de la reine mère. Gigis, une de ses femmes, avoua tout : elle déclara avoir frotté de poison un des côtés du couteau dont s’était servie Parysatis. On la condamna au supplice des empoisonneurs, qui consistait à leur écraser la tête entre deux pierres.

Parysatis fut exilée à Babylone, et le roi déclara qu’il n’entrerait jamais dans cette ville tant que sa mère y serait.

D’après le commandement du roi, Tissapherne envoya au roi de Sparte, Agésilas, l’ordre de faire sortir ses troupes de l’Asie. Le Lacédémonien répondit à cette insolence en marchant contre les Perses ; il les battit et les mit en déroute près de Sardes. Cette défaite fit croire à Artaxerxés que Tissapherne le trahissait : il ordonna à Arrié, gouverneur de Larisse, de l’inviter à une conférence, dans laquelle on lui coupa la tête qui fut envoyée en Perse. Agésilas après sa victoire se trouvait maître des côtes d’Asie ; mais les émissaires et l’argent d’Artaxerxés excitèrent des troubles en Grèce et déterminèrent les éphores à rappeler leurs troupes. Agésilas dit à ce sujet, en faisant allusion à une monnaie de Perse nommée archer, que trente mille archers du roi le forçaient de revenir à Sparte. Dans le même temps Artaxerxés donna le commandement de sa flotte à l’Athénien Conon, qui gagna une bataille contre les Lacédémoniens, et leur prit cinquante galères. Depuis ce moment le pouvoir de Lacédémone déclina en Asie. Conon revint à Athènes, et rétablit les murailles de cette ville, détruites précédemment par les Lacédémoniens. Les Grecs réunis avaient triomphé des Perses ; dès qu’ils se divisèrent, ils perdirent l’Asie.

Par le traité glorieux, résultat des victoires de Cimon, Artaxerxés Longue-Main s’était vu forcé à rendre la liberté aux villes d’Ionie, et, sous Artaxerxés Mnémon, le Spartiate Antalcide fut obligé de signer une, paix honteuse qui porta son nom, et par laquelle les Perses regagnèrent tout ce. qu’ils avaient perdu, et redevinrent maîtres de toutes les villes grecques sur la côte d’Asie.

Artaxerxés, délivré de la crainte des Lacédémoniens, conquit l’île de Chypre, avec laquelle il était en guerre depuis six ans. Le grand roi porta ensuite ses armes contre les Cadusiens, peuple pauvre, qui habitait les montagnes entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne. Il y montra beaucoup de courage et de constance ; mais la vaillance des habitants et les difficultés du pays lui firent perdre la plus grande partie de son armée. Il fut trop heureux de pouvoir sauver les débris à la faveur d’un traité. Il fît après de grands préparatifs pour soumettre l’Égypte que gouvernait alors Achoris qui avait secouru Évagore, roi de Chypre. Ses préparatifs durèrent deux ans, pendant lesquels Achoris mourut. Pasméatis lui succéda, un an après il fut remplacé par Néphérit, et celui-ci quatre mois après par Nectanébus. Les Athéniens abandonnèrent l’Égypte et s’allièrent au roi de Perse. Son armée était de deux cent mille hommes commandés par Pharnabaze. Iphicrate lui avait amené vingt mille Grecs. On commença par s’emparer d’un fort appelé aujourd’hui Rosette. Les Athéniens voulaient remonter le Nil et marcher sur Memphis ; mais Pharnabaze différa ce mouvement, parce qu’il attendait des renforts. Les Égyptiens se rassurèrent et s’armèrent ; le Nil se déborda, et l’armée se vit obligée de retourner en Phénicie.

L’année suivante les Spartiates envoyèrent Agésilas au secours des Égyptiens. Tachos, leur nouveau roi, ne voulut pas suivre les conseils d’Agésilas, et fut bientôt détrôné par Nectanébus II. Tachos, banni, vint se réfugier à la cour de Perse, et le roi lui donna le commandement des troupes qui devaient attaquer l’Égypte.

Artaxerxés, dans sa vieillesse, s’abandonna aux voluptés : entouré d’eunuques, livré à la débauche, occupé des intrigues de son palais, il négligea tellement le gouvernement de l’empire, que les satrapes, abusant de son nom, accablèrent les peuples d’impôts. Presque toutes les provinces se soulevèrent ; l’Asie-Mineure, la Syrie, la Phénicie prirent les armes, et se confédérèrent sous les ordres d’Oroate, gouverneur de Mysie.

Le trône était en grand péril, mais la division, se mit parmi les confédérés ; un de leurs chefs les trahit, les arrêta et les livra au pouvoir du roi.

Pendant ce temps la cour se remplissait d’intrigues et de cabales. Le roi avait cent cinquante fils de trois cent soixante concubines, et trois enfants légitimes de la reine Atossa ; Darius, Ariaspe et Ochus.

Le roi désign- Darius pour son successeur, et mort lui donna le titre de roi. Ce jeune prince, impatient de jouir de l’autorité, fit, avec cinquante de ses frères, une conspiration pour abréger les jours de son père. Le roi, instruit de cette odieuse trame, les fit tous mourir. De nouvelles, conjurations se formèrent en faveur d’Ariaspe, d’Ochus et d’Arsame. Ochus fit assassiner Arsame, et effraya tellement Ariaspe qu’il s’empoisonna.

Ces horribles événements firent une si vive impression sur l’esprit affaibli du vieux roi, qu’il mourut accablé de chagrins après un règne de quarante-trois ans.

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OCHUS

Ochus ne devait le trône qu’à ses crimes et la mort de ses frères : il succédait à un roi respecté, et craignait la haine du peuple ; il gagna les eunuques, cacha le trépas d’Artaxerxés, publia toujours ses décrets au nom de ce prince, en supposa un qui l’autorisait à porter le titre de roi, et au bout de dix mois, se croyant affermi, déclara la mort de son père, et prit ouvertement les rênes de l’état. Il se donna le nom d’Artaxerxés ; mais l’histoire ne lui a laissé que celui d’Ochus.

Le despotisme et l’invisibilité des rois d’Orient peuvent seuls faire comprendre qu’on puisse cacher ainsi, pendant dix mois, à tout un peuple, la mort du monarque qui le gouverne. A quel danger la tyrannie s’expose par les précautions qu’elle prend pour son salut ! et que ne doit pas craindre un prince dont le palais est fermé à sa nation !

Ochus signala le commencement de son règne par d’horribles cruautés : voulant empêcher que les provinces ne portassent au trône quelques personnes de sa famille, il enferma dans une cour son oncle, avec cent de ses fils et de ses petits-fils, qui étaient fort populaires et fort aimés dans l’empire ; par son ordre on les tua tous à coups de flèche. Sa propre sœur Ocha, dont il avait épousé la fille, blâma ses fureurs ; on l’enterra toute vive.

Les grands de l’empire, assez malheureux pour attirer ses soupçons, subirent la mort.

Sisygambis, mère de Darius Codoman, était sœur des princes immolés : elle fut assez prudente ou assez heureuse pour sauver de ce massacre son fils, qui depuis monta sur le trône. La cruauté fait paître les orages qu’elle redoute. Artabaze, satrape d’une province frontière, se révolta, s’allia avec les Athéniens, et défit l’armée royale. Ochus, par ses plaintes et par ses menaces, décida les Athéniens à rappeler leurs troupes et Charès qui les commandait. Les Thébains les remplacèrent. Avec leurs secours Artabaze battit deux fois les troupes du roi : mais Ochus effraya encore ces nouveaux alliés ; et Artabaze, abandonné par eux, succomba et se réfugia chez Philippe, roi de Macédoine.

Ochus, délivré de cet adversaire, tourna ses armes contre Nectanébus, roi d’Égypte, qui venait d’exciter les Phéniciens à se soulever. Les satrapes de Syrie et de Cilicie avaient été battus par eux. Les peuples de Chypre s’étaient aussi alliés avec l’Égypte. Le roi de Perse prit lui-même le commandement de son armée ; mais avant de partir il employa l’adresse, l’argent et les menaces pour pacifier la Grèce : il croyait l’amollir par le repos, tandis que ses prédécesseurs, pour leur sûreté, entretenaient avec soin la division dans ce pays. Ochus entra en Phénicie avec trois cent mille hommes. Mentor le Rhodien était à Sidon avec des troupes grecques : le roi le gagna secrètement et l’entraîna dans son parti. Tennez lui-même, roi de Sidon, trahit ses sujets, et livra la ville à Ochus. Les Sidoniens avaient brûlé leurs vaisseaux pour ôter aux lâches tout espoir de salut dans la fuite ; quand ils se virent livrés ils mirent le feu à leurs maisons, et quarante mille personnes périrent dans l’incendie. Le roi Tennez, pour prix de sa trahison, reçut la mort par l’ordre d’Ochus. La Phénicie épouvantée se soumit. La Judée, qui s’était jointe aux Phéniciens, éprouva d’affreux ravages.

Ochus envoya une foule de Juifs captifs en Hyrcanie et en Égypte : ces rigueurs déterminèrent les neuf rois qui se partageaient alors l’île de Chypre à se soumettre. Évagore redemanda en vain le royaume de Salamine ; on ne lui donna, qu’un gouvernement. Comme il persistait encore dans ses prétentions on le fit mourir. Les Grecs de Thèbes, d’Argos et d’Asie envoyèrent dix mille hommes au roi après la prise de Sidon ; car de tout temps on s’est empressé à secourir le vainqueur.

Ochus arriva en Égypte : il partagea son armée en trois corps ; les principaux chefs étaient Nicostrate d’Argos, Mentor et l’eunuque Bagoas. Nicostrate remonta le Nil avec cinquante vaisseaux, et débarqua ses troupes dans le centre de l’Égypte. Les Égyptiens marchèrent contre lui et livrèrent bataille : Clinias de Cos, leur général, y périt avec cinq mille hommes ; le reste prit la fuite. Nectanébus accourut en diligence pour défendre Memphis. Sa retraite livra Péluse au roi de Perse ; les Grecs, qui la défendaient, obtinrent de retourner dans leur patrie. Ochus, ayant déclaré qu’il traiterait avec douceur ceux qui rendraient les armes, mais qu’il exterminerait tout ce qui se défendrait, soumit parla terreur toute l’Égypte. Nectanébus, sans espoir, se sauva avec ses trésors en Éthiopie et ne reparut plus.

Mentor reçut de grandes récompenses pour cette conquête, et réconcilia avec le roi son frère Memnon et son beau-frère Artabaze.

Ochus, maître de l’Égypte, n’écouta que la fougue de son caractère, et crut qu’il détruirait à jamais dans cette contrée toute semence de révolte, s’il en changeait la religion, les lois et les mœurs. Il démantela les villes, pilla les temples, massacra les prêtres, enleva les archives, et tua le dieu Apis, qu’il fit manger à ses officiers dans un festin. Chargé des dépouilles et de la haine de l’Égypte, il revint à Babylone. L’eunuque Bagoas, son favori et son général, était égyptien ; il n’avait pu voir sans horreur les malheurs de sa patrie et l’outrage fait à sa religion : il empoisonna le roi, et, par un raffinement de vengeance digne de ces temps barbares, il fit enterrer un autre mort à la place d’Ochus, et coupa en morceaux le corps de son maître, qu’il donna à manger aux chiens et aux chats ; enfin, de ses os il fit faire des manches de couteau et d’épée, pour rappeler à la fois l’humeur sanguinaire du tyran et sa punition.

Après ce meurtre Bagoas, profitant de son autorité absolue dans le palais, massacra tous les fils du roi, et mit sur le trône Arsès, le plus jeune, sous le nom duquel il espérait gouverner, mais comme il s’aperçut bientôt que ce prince voulait secouer son joug, il le prévint, l’assassina, et détruisit avec lui le reste de sa famille. Arsès ne régna que deux ans.

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DARIUS CODOMAN

(An du monde 3668. — Avant Jésus-Christ 336.)

Bagoas donna le sceptre à Darius Codoman. Ce prince, fils de Sisygambis, s’était dérobé, comme on l’a vu, au massacre de ses parents. Cherchant son salut dans une sorte d’obscurité, il n’avait eu pendant longtemps d’autre fonction dans l’état que celle de porter des dépêches aux gouverneurs de provinces ; mais, dans la guerre des Perses contre les Cadusiens, il se distingua par une action d’éclat, qui le rendit dès lors l’objet de l’affection générale. Un Cadusien d’une stature gigantesque défia les Perses de lui opposer un combattant digne de sa force et de son courage : personne n’osait se présenter ; Codoman s’avança et le tua. Sa récompense fut le gouvernement d’Arménie. La douceur de son administration fit croire à Bagoas qu’il pourrait le gouverner ; mais ce perfide ministre, ne le trouvant pas aussi faible qu’il l’espérait, résolut de l’empoisonner. Le roi, prévenu de son dessein, dissimula son courroux, et le força de boire le poison qu’il lui avait présenté.

clip_image009Différent de tous ses prédécesseurs, Darius sut mériter à la fois le respect des grands et l’amour des peuples. Sisygambis, sa mère, Statira, sa sœur et sa femme, firent régner dans sa cour les mœurs et la vertu ; et pendant quinze ans Darius rendit la Perse heureuse.

On était loin de prévoir que cette époque fortunée précéderait de si peu la destruction de l’empire ; et cependant, depuis longtemps, les observateurs éclairés auraient pu prédire la chute d’un colosse qui n’avait plus de base solide. La mollesse des Mèdes remplaçait l’austérité des mœurs des anciens Perses ; les lois et la discipline de Cyrus étaient oubliées. Les monarques invisibles, qui faisaient trembler leurs sujets, devenaient eux-mêmes esclaves, et souvent victimes des femmes et des eunuques de leur palais : les satrapes, trop éloignés du centre de la monarchie, se croyaient presque indépendants. Les armées, éclatantes d’or et de pourpre, ne brillaient plus par le fer et par la force ; les voluptés avaient amolli les courages ; les âmes étaient avilies par la tyrannie. Les provinces conquises, opprimées et mécontentes, grossissaient le trésor sans donner de force réelle à l’état ; il n’existait ni amour de la patrie ni esprit public : tous les membres de l’empire de Perse formaient un corps immense sans vigueur et sans union ; et Darius, vaillant et généreux, n’avait pas assez de génie et de fermeté pour forcer les grands à imiter ses vertus, et pour régénérer une nation si corrompue.

Dans ce moment, marqué par les destins pour la chute de ce vaste empire, un grand homme parut dans le monde ; un héros monta sur le trône de Macédoine ; Alexandre régna, et, après avoir soumis à son autorité les peuples grecs, affaiblis par leurs divisions, il conçut la grande idée de se faire pardonner ses attaques contre la liberté de la Grèce en la couvrant de gloire et en la vengeant avec éclat des Perses, ses éternels ennemis.

Ce grand homme, incapable de se laisser effrayer par les obstacles que présentait une si audacieuse entreprise, était peut-être éclairé par le succès des dix mille Grecs qui, bravant toutes les forces d’Artaxerxés, avaient traversé, sans être entamés, son immense empire. Alexandre osa donc croire cette conquéte possible, et l’entreprit ; il débarqua en Asie avec trente mille soldats et cinq mille cavaliers.

Darius, maître de l’Orient, et qu’on appelait le grand roi, le roi des rois, pouvait lui opposer trois millions de guerriers ; mais il méprisa les efforts d’un si faible adversaire ; il crut que les satrapes des frontières, qui commandaient un corps de cent dix mille hommes, suffiraient pour arrêter ce jeune téméraire sur les bords du Granique, et pour punir sa folle audace. Un ordre seul d’Ochus, lorsqu’il partit pour l’Égypte, avait suffi pour désarmer toute la Grèce : comment son successeur aurait-il pu prévoir qu’un prince de Macédoine allait braver, renverser sa puissance, détruire Persépolis, régner à Suze, à Memphis, à Tyr, et triompher dans Babylone ?

Alexandre, nommé généralissime par les Grecs, rassembla une armée composée des soldats les plus braves, et dont les officiers, habiles et expérimentés, ressemblaient plus par leur âge et par leur gravité à un sénat qu’à une troupe de guerriers, il passa le Strymon, l’Ebre, et arriva à Sestos en vingt jours de marche. Il avait cent soixante-sept galères et plusieurs vaisseaux. Il dirigea lui-même ses galères en traversant l’Hellespont, et descendit le premier de tous en Asie. Son trésor ne contenait que soixante-dix talents ; son armée ne portait de vivres que pour un mois. En partant de Macédoine il avait distribué à ses officiers tout son patrimoine, ne gardant, disait-il, pour lui que l’espérance.

Après avoir offert un sacrifice à Jupiter, à Minerve et à Hercule, il fit célébrer des jeux à Ilion sur le tombeau d’Achille, et arriva en Phrygie, sur les bords du Granique. Les satrapes l’attendaient de l’autre côté de la rivière pour lui en disputer le passage. Memnon de Rhodes, qui commandait pour Darius sur toute la côte d’Asie, conseillait aux généraux perses de ne point risquer de combats, de ruiner le pays, de se retirer, et d’affamer l’armée d’Alexandre, afin de le forcer à retourner sur ses pas.

Ariste, satrape de Phrygie, déclara qu’il ne souffrirait pas la ruine de son gouvernement. L’es Perses, méprisant le petit nombre des Macédoniens, soupçonnèrent Memnon de vouloir se rendre nécessaire en prolongeant la guerre. Ainsi on rejeta l’avis du plus habile des généraux de Darius, et la bataille fut décidée.

Du côté des Macédoniens les opinions étaient aussi partagées : Parménion conseillait de laisser reposer les troupes ; Alexandre voulait frapper les esprits par la promptitude d’un premier succès : il trouvait honteux de s’arrêter devant un ruisseau après avoir passé l’Hellespont.

Le roi ordonna de marcher. La cavalerie perse bordait le rivage ; derrière elle on voyait, sur la pente d’un coteau, une nombreuse infanterie, dont l’élite était composée de Grecs à la solde de Darius. Les premiers corps de Macédoniens qui entrèrent dans la rivière furent chargés, par la cavalerie perse, accablés de traits, et forcés de se replier. Alexandre les ramena lui-même à la charge, traversa le premier la rivière et renversa ce qui s’opposait à son passage. Toute l’armée le suivit, passa le fleuve et attaqua l’ennemi sur tous les points. La mêlée devint générale et furieuse. Spithrobate, satrape d’Ionie, gendre de Darius, répandait partout l’épouvante. Alexandre se précipita sur lui : ils se blessèrent d’abord légèrement l’un et l’autre de leurs javelots ; mais le roi termina le combat en perçant d’un coup de lance la tête du satrape. Rosacès son frère, impatient de venger sa mort, fendit d’un coup de hache le casque d’Alexandre : il allait d’un second coup frapper sa tête découverte, lorsque Clitus, avec son sabre, lui coupa la main, et sauva la vie à son maître.

Le danger du roi redoubla l’ardeur de ses troupes : elles enfoncèrent les ennemis et les mirent en déroute ; tout prit la fuite, excepté l’infanterie grecque retirée sur une colline. Elle voulait capituler. Alexandre, n’écoutant que sa colère, la changea. Il eut un cheval tué sous lui, et perdit beaucoup de monde, mais il finit par tailler en pièces ces Grecs, dont deux mille seulement furent épargnés. Arsite se tua de désespoir d’avoir été vaincu. Les Perses perdirent dans cette bataille vingt mille hommes d’infanterie et trois mille chevaux.

Alexandre, profitant rapidement de sa victoire, s’empara de Sardes et de toute l’Asie-Mineure. Il ramena à Éphèse les citoyens qui en avaient été bannis, et y rétablit le gouvernement populaire. Milet lui résista. Memnon y commandait ; mais, après avoir soutenu plusieurs assauts les Perses capitulèrent. Le roi, pour ôter à son armée tout désir et tout espoir de retraite, brûla ses vaisseaux. Il marcha ensuite en Carie, et assiégea Halicarnasse, que Memnon n’abandonna qu’après une longue et vigoureuse défense.

L’année suivante Alexandre traversa la Lycie, et franchit un défilé qui se trouvait le long de la mer, entre cette province et la Pamphylie : ce fut là qu’il découvrit un complot tramé contre ses jours par l’ordre de Darius qui avait promis mille talents d’or et le royaume de Macédoine à son assassin.

Alexandre vint enfin dans la capitale de Phrygie nommée Gordium. Un oracle avait déclaré que celui qui dénouerait le nœud attaché au timon d’un chariot consacré aux dieux, serait le vainqueur et le maître de l’Asie. Il fit d’abord des efforts inutiles pour démêler ses tours et ses détours nombreux et inextricables : mais, n’y pouvant parvenir, il coupa avec son épée ce nœud fameux, qu’on appelait le nœud gordien, et il éluda ou accomplit ainsi l’oracle.

Memnon avait conseillé à Darius de porter la guerre en Macédoine. Ce parti était sûr : les Lacédémoniens ne s’étant point déclarés pour Alexandre se seraient alors alliés aux Perses, ainsi que plusieurs peuples de la Grèce mécontents de la domination des Macédoniens ; Alexandre, arrêté dans sa conquête, aurait été forcé d’abandonner l’Asie pour défendre ses propres états. Darius voulut suivre ce conseil. Memnon commanda sa flotte et s’empara de Lesbos. Il se préparait à passer en Grèce ; mais obligé d’assiéger avant Mytilène, il mourut devant cette place. Sa perte entraîna celle de l’empire de Perse ; la grande entreprise qu’il avait conçue fut abandonnée.

Darius, connaissant l’incapacité de ses autres généraux, voulut commander ses troupes lui-même. Il rassembla à Babylone son armée qui se trouva, dit-on, forte de six cent mille hommes.

Alexandre soumettait la Paphlagonie et la Cappadoce, lorsqu’il apprit la mort de Memnon. Cette nouvelle le décida à marcher rapidement au cœur de la Haute Asie : il s’avança vers la Cilicie, et trouva un défilé fort étroit qu’il fallait passer pour arriver à Tarse. Les Perses, qui gardaient ce passage, prirent la fuite ; et Alexandre, après avoir franchi ce défilé, où quatre hommes armés marchaient avec peine de front, rendit grâce à la fortune qui aveuglait ses ennemis au point de lui livrer un passage, où son armée aurait pu être détruite si facilement.

Le roi, s’étant baigné à Tarse dans le Cydnus, fut saisi d’une fièvre violente ; on crut, qu’il allait mourir. On l’avertit que Philippe, son médecin, gagné par Darius voulait, l’empoisonner. Le roi ne crut point à cette calomnie ; il prit sans hésiter le remède que lui présentait le médecin, et lui donna en même temps à lire la lettre qui l’avait dénoncé. Sa noble confiance fût justifiée par à une prompte guérison.

Cependant Darius, ayant achevé ses préparatifs, marchait au devant d’Alexandre à la tête de sa nombreuse et brillante armée, il recevait par tout les hommages des satrapes qui l’enivraient de flatteries, et le félicitaient d’avance sur un triomphe certain.

Un Athénien seul, Charidème, dit au roi la vérité, et lui fit connaître la force réelle de cette phalange macédonienne, toute hérissée d’armes, que l’expérience et la discipline rendaient invincible : elle devait, disait-il, triompher sans peine d’une multitude de soldats indisciplinés, amollis par le luxe, et surchargés du poids de l’or dont ils étaient couverts. Il conseillait à Darius d’employer ses trésors à payer de bonnes troupes grecques, et à ne point hasarder sans elles une bataille contre les Macédoniens aguerris. Darius, irrité de sa franchise, l’envoya au supplice. Charidème, avant de mourir, lui dit : Alexandre me vengera, et vous serez pour la prospérité un exemple de l’aveuglement dont la fortune frappé les rois qu’elle veut perdre.

Darius reconnut trop tard la sagesse des conseils de Charidème, et la vérité de ses prédictions ; cependant, rempli de confiance en ses forces, il continua sa route. L’ordre de son armée ressemblait plutôt à la pompe d’une cérémonie qu’à une marche de guerre devant lui on portait des autels d’argent sur lesquels on entretenait le feu sacré ; les mages chantaient des hymnes autour de ces autels. Ils étaient accompagnés de trois cent soixante-cinq jeunes garçons, Vêtus de robes de pourpre, qui précédaient un char consacré à Jupiter. Ce char, traîné par des chevaux blancs, était suivi d’un superbe coursier, qu’on appelait le cheval du soleil ; il était conduit par des écuyers en robes blanches, et portant une baguette d’or à la main. Derrière eux on voyait dix chariots ornés de bas-reliefs ciselés en or et en argent, et escortés par on corps de cavalerie tiré de douze nations différentes. La troupe d’élite des dix mille Immortels venait ensuite : ils avaient des colliers d’or, des habits de drap d’or frisé, avec des casaques à manches ornées de pierreries. Quinze mille grands, qui portaient le titre de parents du roi, les suivaient et se faisaient plus remarquer par le luxe de leurs habits que par leurs armes. Les gardes, nommés doryphores, portant des demi-piques, précédaient le char du roi. Ce monarque y paraissait assis sur un trône élevé ; le char était enrichi de bas-reliefs d’or qui représentaient les dieux ; et du milieu du joug garni de pierreries s’élevaient les deux statues de Ninus et de Bélus. Le roi, vêtu d’une casaque de pourpre, rayée d’argent, portait par-dessus une longue robe d’une riche étoffe parsemée de diamants. Il avait sur la poitrine deux éperviers brodés en or : à sa ceinture pendait un cimeterre dont le fourreau était couvert de pierres précieuses. On voyait sa tête couverte d’une tiare ceinte d’un bandeau de couleur bleue mêlée de blanc. Deux cents de ses plus proches parents marchaient à ses côtés. Il s’avançait suivi par dix mille soldats armés de piques d’argent, dont les pointes étaient d’or. Trente mille hommes choisis marchaient ensuite, et précédaient quatre dents chevaux de main des écuries du roi. Derrière eux paraissait le char de Sisygambis, mère du roi, et celui de Statira, sa femme. Toutes leurs dames les accompagnaient à cheval. Les enfants du roi étaient placés sur quinze grands chariots entourés d’une foule d’eunuques. On voyait ensuite sur des chars trois cent soixante concubines royales, toutes aussi magnifiques que les reines, et suivies de six cents mulets et trois cents chameaux chargés de l’argent du roi. Une nombreuse garde les escortait. Une immense quantité de chariots portaient les femmes des grands, les esclaves et tous les bagages de la cour. La cavalerie légère fermait la marche de ce cortège royal placé au centre d’une armée innombrable qui marchait sans ordre et sans discipline.

Cette description suffit pour expliquer la facilité des succès d’Alexandre, et la rapidité d’une conquête qui anéantit en si peu de temps l’antique et vaste empire des Perses.

Après avoir passé le défilé de Cilicie, Alexandre en franchit un autre pour entrer en Syrie, et vint à Anchyale, où il vit le tombeau de Sardanapale. Il existait encore un défilé près du mont Gemanus pour entrer en Assyrie ; Parménion s’en saisit et s’empara de la ville d’Issus. Darius, qui aurait pu facilement arrêter son ennemi dans les trois défilés, avait perdu un temps précieux. Son armée était campée dans une plaine d’Assyrie. Les Grecs qui le servaient, lui conseillaient de diviser ses forces, afin de ne pas les compromettre toutes dans une action, et de se ménager des réservés. L’ignorance des courtisans crut voir de la trahison dans ce conseil ; ils proposèrent même de faire massacrer tous ces Grecs. Le roi rejeta cette proposition, sauva leurs jours, et ne suivit pas leurs avis.

Il  continua sa marche, et entra en Cilicie par les montagnes. Trompé par de faux rapports, il croyait que les Macédoniens le fuyaient, et ne se doutait pas qu’Alexandre, avançant rapidement, était déjà derrière lui. Dans, cette erreur il s’approcha d’Issus, et s’engagea au milieu des gorges étroites des montagnes, où la fortune semblait l’avoir amené pour rendre le grand nombre de ses troupes inutiles, et pour les livrer à Alexandre.

Lorsque Darius apprit que les Macédoniens, qu’il croyait en fuite, l’avaient tourné et marchaient sur lui, cette nouvelle le troubla et jeta une grande consternation dans ses troupes qui prirent les armes  en désordre. La bataille se donna dans une petite plaine, fermée d’un côté par des montagnes, et de l’autre par la mer. Alexandre harangua ses soldats et leur dit que, si les journées de Marathon, de Salamine et de Platée avaient acquis aux Grecs une gloire immortelle, une seule victoire allait leur donner l’empire de l’Orient et toutes les richesses de l’Asie.

L’action fut rude et la résistance opiniâtre ; on combattait partout de près et corps à corps. Darius. La vue de Darius sur son char enflammait l’ardeur d’Alexandre, qui voulait le renverser de sa main. La mêlée devint terrible autour du trône. Oxathrès, frère de Darius, et tous les grands de Perse, défendaient leur roi avec intrépidité : ruais enfin files chevaux qui traînaient le char du Darius, étant percés de coups, se cabrèrent et rompirent leurs traits. Le roi, craignant d’être pris, sauta sur un autre char et se retira. Alors dont ce qui l’entourait jeta les armes et prit la fuite. Alexandre avait été légèrement blessé dans là mêlée. Pendant que son aile était victorieuse le reste de son armée éprouvait lilas de résistance de la part des Grecs qui se trouvaient à la solde de Darius ; mais le roi de Macédoine, revenant avec ses troupes triomphantes, les enfonça. La défaite de la cavalerie persane acheva la déroute de l’armée. Darius, qui s’était retiré le premier, monta à cheval y et quitta son manteau royal et son bouclier. Tous les barbares suivirent, différents chemins pour regagner leur pays ; huit mille Grecs se sauvèrent par les montagnes vers Tripoli et s’embarquèrent ; un petit nombre de Perses regagna le camp où restaient sans défense Sisygambis, Statira et leurs dames, avec deux filles et un fils du roi ; qui tombèrent tous dans les mains de Parménion.

Alexandre, las de poursuivre Darius sans l’atteindre, revint au camp des Perses due pillaient les Macédoniens. Le bruit de la mort de Darius s’y étant répandu, consternait les reines et les princes, qui firent  demander au roi la permission de rendre les derniers honneurs à Darius. Alexandre leur envoya dire qu’on les avait trompées ; que Darius vivait, et que, pour ce qui les concernait, il les assurait qu’elles seraient traitées en, reines, avec tous les égards et tous les respects dus à leurs malheurs ; à leur rang et à leurs vertus. Il vint ensuite les visiter avec Éphestion son favori. Éphestion était plus grand que lui : les princesses le prirent pour le roi, et lui présentèrent leurs hommages. Averties de leur erreur, elles se jetèrent aux pieds du monarque pour s’excuser de cette méprise. Le roi, les relevant, dit à Sisygambis : Ma mère, vous ne vous êtes pas trompée ; c’est un autre Alexandre. Sisygambis, touchée de sa bonté et du nom de mère qu’il lui donnait, le remercia, et lui prédit qu’il devrait la plus grande partie de sa gloire à sa clémence.

Statira était remarquable par ses charmes ; Alexandre, craignant l’ardeur de ses passions, ne voulut plus paraître devant elle, et dit : Il faut que l’univers sache que je n’ai pas voulu revoir la femme de Darius, ni souffrir qu’on me parlât de sa beauté.

Parménion, rapide comme la pensée de son maître, s’empara de Damas, où se trouvaient les trésors de Darius et toutes les femmes des grands de la Perse. Le gouverneur de cette ville importante trahit son roi, et livra ses richesses à Parménion.

Darius, qui peu de jours auparavant couvrait la terre de ses armées, arriva seul et fugitif à Soque, où il ne put réunir que quatre mille hommes ; de là il regagna promptement Thapsaque pour mettre l’Euphrate entre les Macédoniens et lui. Toutes les villes de Syrie se soumirent à Alexandre avec l’empressement qui suit les grandes défaites. Lorsqu’il fut à Marathe il y reçut une lettre du roi de Perse. Darius avait perdu sa puissance ; mais il conservait son orgueil : dans sa lettre il prenait le titre de roi des rois, sans en donner aucun à Alexandre ; il le sommait de recevoir une rançon pour sa famille ; lui proposait, s’il voulait combattre, de vider leurs différends dans une, seconde bataille générale ; il lui conseillait en même temps de prendre un parti plus sage, de conclure la paix, et de se contenter de ses états, sans envahir ceux d’autrui.

Le roi de Macédoine répondit en ces termes : Le roi Alexandre à Darius. Cet ancien Darius dont vous avez pris le nom ravagea autrefois les côtes de l’Hellespont et de l’Ionie ; depuis il porta la guerre au fond de la Macédoine et de la Grèce. Après lui Xerxès fit une nouvelle invasion avec une multitude effroyable de barbares : vaincu dans un combat naval, il laissa Mardonius en Grèce pour saccager nos villes et désoler nos campagnes. Personne n’ignore que Philippe, mon père, est mort victime d’assassins subornés par vos agents ; vous-même, à la tête d’une grande armée, vous avez promis mille talents à celui qui me tuerait : je ne fais donc que me défendre, et je ne suis pas l’agresseur. Les dieux ont favorisé la justice de ma cause ; mes armes ont conquis une grande partie de l’Asie, et je vous ai vaincu en bataille rangée. J’ai le droit de refuser toutes vos demandes, parce que vous ne m’avez pas fait une loyale guerre ; cependant, si vous venez à moi comme suppliant, je vous promets de vous rendre sans rançon votre femme, votre mère et vos enfants : je veux vous montrer que je sais également vaincre et épargner les vaincus. Qu’aucune crainte ne vous arrête donc ; je vous donne ma foi que vous pouvez venir en assurance : mais souvenez-vous à l’avenir, quand vous m’écrirez, que vous écrivez non seulement à un roi, mais à votre roi.

Alexandre, avant de poursuivre Darius, résolût d’enlever aux Perses la domination de la mer ; il ne voulait pas laisser derrière lui d’alliés ou de tributaires assez puissants pour les secourir avec succès. Cette précaution était d’autant plus sage, que déjà dans la Grèce, les Lacédémoniens se déclaraient contre lui, et il savait que les Athéniens ne restaient soumis que par force à son autorité.

Certain que la lenteur de Darius pour rassembler une nouvelle armée lui laisserait le temps nécessaire, il donna le commandement de la Syrie à Andromaque, et entra en Phénicie.

Depuis la destruction de Sidon par Ochus on détestait les Perses dans ce pays ; aussi les Sidoriens, malgré les efforts de Straton leur roi, s’empressèrent de se soumettre aux Macédoniens. Alexandre, après avoir ôté la couronne à Straton voulant rendre les Sidoniens heureux, choisit pour les gouverner un homme d’une branche éloignée de la famille royale, dont on vantait les vertus mais qui était si pauvre, qu’il ne vivait que du travail de ses mains et des fruits d’un petit jardin qu’il cultivait. Abdolonyme justifia le choix du roi, et ne demanda aux dieux que de lui faire soutenir la prospérité comme il avait supporté le malheur. Loin d’être enivré de sa grandeur nouvelle, il regrettait son ancienne obscurité, et disait : Rien ne m’a manqué tant que je n’ai rien possédé.

Alexandre était maître de la Syrie et de la Phénicie ; Tyr seule lui résistait. Cette cité superbe, regardée comme le magasin de tous les peuples et le centre de leur commerce, refusait de reconnaître l’autorité du conquérant de l’Asie : il voulait y faire un sacrifice à Hercule ; mais on lui interdit l’entrée de la ville. Pour se venger de cet affront il en forma le siége : jamais dans aucune de ses expéditions il ne montra plus de génie, plus de vaillance et plus d’opiniâtreté. Les Tyriens protégés par leur position insulaire, se défendirent longtemps et avec vigueur. Après de vains efforts le roi envoya des hérauts pour négocier : les Tyriens les tuèrent. Alexandre, se servant des ruines de la vieille Tyr, entreprit de construire une jetée pour joindre l’île au continent. La mer, les vents et la valeur des assiégés opposaient des obstacles multipliés et presque insurmontables à l’exécution de ce projet ; les Tyriens détruisaient à chaque instant les travaux commencés, insultaient le roi, et lui demandaient s’il prenait ses soldats pour des bêtes de somme destinées à porter des fardeaux, et s’il se flattait de vaincre Neptune. La jetée, étant achevée, fut renversée après un grand combat. Les infatigables Macédoniens construisirent une autre digue ; mais ils manquaient de navires pour résister à ceux des assiégés. La fortune, constante pour Alexandre, vint à son aide ; les rois de Chypre, les habitants de Rhodes et les Lyciens lui envoyèrent des vaisseaux : avec ces forces il triompha des flottes tyriennes et s’approcha des murs de la ville. Carthage, attaquée par les Syracusains, ne put envoyer à Tyr les secours qu’elle lui avait promis. Après plusieurs sanglants combats le roi donna un assaut général où l’on fit de part et d’autre des prodiges de valeur. Les remparts de Tyr furent forcés ; les vainqueurs entrèrent dans la ville pêle-mêle avec les vaincus, et le roi ordonna de passer tous les habitants au fil de l’épée. Les Sidoniens en sauvèrent quinze mille ; trente mille furent vendus. Il en restait deux mille armés qui se rendirent. Alexandre furieux de la longue résistance qu’ils lui avaient opposée, et qui devait leur mériter son estime, les fit crucifier sur le rivage.

Pendant que le siège de Tyr arrêtait Alexandre, Darius lui écrivit encore : il lui proposait mille talents pour la rançon de sa famille, lui offrait sa fille Statira en mariage, en lui donnant pour dot tout le pays conquis par les Macédoniens jusqu’à l’Euphrate ; et, pour l’engager à accepter ses offres, il présentait avec fierté le tableau des forces immenses qui lui restaient. Ces forces, disait-il, ne permettaient aux Macédoniens aucun espoir de franchir l’Euphrate, le Tigre, l’Araxe et l’Hydaspe, qui défendaient l’entrée de la Perse et de la Médie. Parménion voulait qu’on acceptât ces propositions. Je le ferais, dit-il, si j’étais Alexandre. — Et moi aussi, répliqua le roi, si j’étais Parménion. Il répondit à Darius qu’il n’avait pas besoin de son argent ; que le roi de Perse ne pouvait plus donner ce qu’il avait perdu ; qu’une dernière bataille prouverait bientôt quel était le vrai maître de l’empire ; que celui qui avait passé tant de mers ne craignait pas les fleuves ; et que, dans quelque retraite que Darius se cachât, il saurait bien l’y atteindre.

Après la destruction de Tyr, Alexandre marcha à Jérusalem, dont il voulait se venger, parce que les Juifs lui avaient refusé des troupes : mais en arrivant près de cette ville il changea de dessein ; au lieu de rencontrer des ennemis, il ne trouva que des suppliants : il s’attendait à voir des remparts hérissés d’armes ; il vit les chemins et les rues jonchés de fleurs. Le grand-prêtre Jaddus, en habits sacerdotaux, entouré de prêtres et de lévites, vint à sa rencontre. La majesté de cette pompe religieuse le frappa ; son cœur parut touché des hommages de ce peuple protégé par le ciel, et qui n’adorait qu’un seul Dieu. Le roi de la terre s’inclina devant le maître de l’univers : il accueillit les pontifes avec bienveillance, entra, dans la ville en ami, respecta le temple, et offrit un sacrifice au dieu d’Israël.

S’étant emparé de Gaza qui voulut en vain résister, Alexandre tourna ses efforts contre l’Égypte, et arriva en sept jours auprès de Péluse. Un Grec, nommé Amyntas, déserteur macédonien, était entré au service de Darius. A la suite de la bataille d’Issus, où il commandait un corps de troupes de sa nation, il se sauva avec huit mille hommes à Tripoli, s’embarqua et arriva à Péluse, qu’il surprit en supposant une commission du roi de Perse pour gouverner cette contrée. Une fois maître de la place, il leva le masque, et prétendit ouvertement à la couronne d’Égypte. Les Égyptiens, qui haïssaient les Perses, se déclarèrent pour lui : avec leurs secours if battit d’abord les troupes de Darius, et les poursuivit jusqu’à Memphis ; mais, ses soldats s’étant dispersés pour piller, Mazée, général des Perses, le surprit, tailla ses troupes en pièces, et le tua. Alexandre, profitant de ces divisions et de la haine des Égyptiens pour leurs oppresseurs, pénétra sans obstacles, dans le centre du pays. Mazée lui-même, n’espérant plus de secours, se retira, livrant Memphis et les trésors de son maître au vainqueur. Ainsi Alexandre, sans avoir combattu, se vit maître de toute l’Égypte. Ce conquérant connaissait la superstition de son siècle ; il voulut ajouter à sa puissance sur la terre celle du ciel, et donner plus d’éclat à sa gloire, et plus de force à son autorité, en, s’attribuant une origine divine.

Dans les déserts de l’Afrique, à quatre-vingts lieues de Memphis, Jupiter Ammon avait un temple fameux ; le roi envoya des émissaires chargés d’or pour séduire les prêtres. Quand il se fut assuré d’eux il alla lui-même les trouver, sans craindre de périr avec ses troupes : il brava les dangers auxquels avait succombé l’armée de Cambyse, que le sable engloutit. Les tourbillons de ce sable brûlant, le vent impétueux du midi, l’ardeur du soleil, et la privation absolue de vivres et d’eau réduisirent bientôt ses soldats aux dernières extrémités. L’armée allait périr, lorsque ? tout à coup, un orage, phénomène rare dans ces climats, couvrit le ciel de nuages, et répandit une pluie abondante qui sauva les Macédoniens. Le roi, arrivé dans l’oasis d’Ammon, jouit du spectacle singulier qu’offrait aux yeux cette île de verdure coupée de ruisseaux et couverte d’ombrages frais, au milieu d’un désert immense et d’un océan de sables. Il entra dans le temple, offrit un sacrifice ; et les prêtres, parlant au nom de leur dieu, déclarèrent qu’il devait sa naissance à Jupiter. Depuis ce temps il prit toujours, dans ses actes et dans ses lettres, le titre d’Alexandre, roi, fils de Jupiter Ammon, malgré les représentations de sa mère Olympias, qui le priait ironiquement de ne pas l’exposer au courroux et à la jalousie de Junon.

Avant de mettre à fin son entreprise, Alexandre ayant descendu le Nil, dépassé Canope et côtoyé la mer, avait remarqué, vis-à-vis de l’île de Pharos, un lieu convenable pour y bâtir une ville et pour y construire un port. Il en dressa le plan, et chargea de l’exécution l’architecte Dinocrate, qui venait de rebâtir à Éphèse le temple de Diane. Telle fut l’origine de la ville d’Alexandrie. Elle devint dans la suite la capitale de l’Égypte et le centre du commerce des trois anciennes parties du monde.

Alexandre, après avoir rétabli l’ordre en Égypte, dont il assura la tranquillité par l’organisation d’un ferme et sage gouvernement, reprit le chemin de l’Asie, traversa la Palestine ; et pour punir la ville de Samarie, qui s’était révoltée contre lui, il en chassa les habitants, et y plaça une colonie de Macédoniens.

Arrivé à Tyr, il y trouva la famille de Darius en larmes ; la reine Statira venait de mourir. Il lui fit des funérailles magnifiques, et donna aux jeunes princesses toutes les consolations qui étaient en son pouvoir.

Darius, apprenant, par un eunuque échappé de Tyr, la mort de sa femme, l’attribua à la violence du vainqueur, et s’écria qu’il regrettait moins pour Statira la perte de sa vie que celle de son honneur. Mais l’eunuque, se jetant à ses pieds, lui dit que ses soupçons faisaient une égale injure à Statira et au roi de Macédoine ; qu’Alexandre avait montré autant de sagesse que de magnanimité, et qu’il avait prouvé sa continence aux femmes des Perses, comme sa bravoure à leurs époux. Alors Darius, invoquant les dieux, les conjura, s’ils ne lui permettaient pas de transmettre sa couronne à ses descendants, de ne donner qu’à Alexandre seul le trône de Cyrus.

Il rassembla prés de Babylone une armée plus nombreuse de moitié que celle qui avait été battue à Issus ; il la conduisit du côté de Ninive : ses troupes couvraient toutes les plaines de la Mésopotamie. Mazée, gouverneur de la province, fut chargé, avec six mille chevaux, de disputer le passage du Tigre aux Macédoniens, commission facile à remplir : ce fleuve qu’on appelait Tigre (c’est-à-dire flèche) à cause de sa rapidité, n’était guéable qu’en peu d’endroits mais Mazée marcha trop lentement ; Alexandre par sa célérité prévint l’ennemi, et, malgré la difficulté du passage, traversa la rivière, et ne perdit qu’une partie de son bagage. Ainsi les fautes des Perses, qui auraient pu arrêter et détruire l’armée macédonienne sur les bords du Granique, dans les défilés de Cilicie et de Syrie, et sur les rives du Tigre, contribuèrent autant que la fortune, à la gloire d’Alexandre et à la chute de l’empire.

Le roi de Macédoine continua sa marche, ayant le Tigre à sa droite et les montagnes Gordiennes à sa gauche. Il apprit bientôt que les Perses étaient à huit lieues de lui. Darius lui envoya dix princes de sa famille pour le remercier des soins généreux qu’il avait rendus à la reine ; il lui demandait encore la paix, et lui cédait tout le pays déjà conquis. Alexandre répondit qu’il ne pouvait croire à sa sincérité, puisqu’il avait récemment chargé de nouveaux émissaires de l’assassiner ; que d’ailleurs le monde ne pouvait souffrir ni deux soleils ni cieux maîtres que Darius pouvait choisir ou de se rendre prisonnier dans le jour même, ou de combattre le lendemain.

Le roi de Perse, n’ayant plus d’espoir de négocier, se prépara au combat. Il campa avec toute son armée dans une vaste plaine, près du village de Gangamelle et de la rivière de Boumelle, à une assez grande distance de la ville d’Arbelles. Alexandre repoussa l’avis que donnait Parménion de combattre la nuit, voulant, disait-il, enlever et non dérober la victoire. Il n’avait cependant que quarante-huit mille hommes pour attaquer six cent mille soldats, et quarante mille cavaliers ; mais il comptait les courages et non les hommes.

Darius envoya deux cents chariots armés de faux, et quinze éléphants pour rompre la ligne de l’ennemi. Alexandre rendit les chariots inutiles en ordonnant d’ouvrir des intervalles pour les laisser passer. Les Macédoniens, jetant de grands cris, frappant les boucliers de leurs piques, et lançant une grande quantité de traits, épouvantèrent les éléphants.

Ces animaux effrayés prirent la fuite, et jetèrent le désordre dans les rangs des barbares. La cavalerie de Darius voulut tourner l’armée d’Alexandre, et la prendre en flanc ; mais elle fut repoussée. Tous les Perses s’ébranlèrent à la fois pour fondre sur les Grecs. Alexandre crut voir que cette attaque générale répandait quelque hésitation dans ses troupes ; il appela à son secours la superstition pour raffermir les esprits : par son ordre le devin Aristandre, vêtu d’une robe blanche, et portant un laurier à la main, s’avança au milieu des rangs, et s’écria qu’il voyait planer au plus haut des airs, sur la tête du roi, un aigle, présage certain de la victoire. Les troupes, ranimées par ces paroles, retournèrent à la charge avec confiance. Alexandre, ayant enfoncé la gauche des ennemis, retomba sur leur centre, où se trouvait Darius. La présence des deux rois inspira une nouvelle ardeur aux combattants ; la mêlée fut longue, opiniâtre et sanglante ; enfin Alexandre perça d’un coup de lance l’écuyer de Darius, qui étant à côté de lui sur son char. Les Macédoniens et les Perses crurent que ce monarque avait été tuée et firent retentir les airs, les uns de leurs cris de joie, les autres de leurs gémissements.

Darius, s’apercevant, au milieu de cette confusion, que ses gardes tenaient encore ferme, ne voulut pas d’abord les abandonner, et resta, quelque temps entouré d’eux, le cimeterre à la main ; mais, voyant peu à peu les rangs s’éclaircir, et que ce n’était plus un combat, mais un carnage il se laissa entraîner par la terreur commune et prit la fuite. Pendant ce temps les Indiens et lei Parthes enfoncèrent l’aile gauche des Grecs, que commandait Parménion, et parvinrent jusqu’au camp des Macédoniens. Parménion envoya demander au roi ce qu’il devait faire. Alexandre lui fit dire : Restez sur le champ de bataille ; ne vous occupez ni du camp ni du bagage. Si la victoire est à nous, elle nous dédommagera amplement de ce qu’on nous aura pris.

Le roi poursuivait vainement Darius : il espérait terminer la guerre en le faisant prisonnier ; mais, ayant appris que Parménion était enveloppé, il revint à son secours. En chemin il rencontra toute la, cavalerie perse qui se retirait en bon ordre ; il l’attaqua : le combat fut encore rude. Les barbares, serrés en masse, opposaient une résistance opiniâtre ; on les tuait saris les rompre. Enfin la victoire se déclara complètement pour le roi ; et, quoiqu’une partie de sa garde eût succombé, et qu’Éphestion, Cénus et Ménidas eussent été blessés, il détruisit toute cette troupe ennemie, dont un petit nombre se sauva en se faisant jour à travers les escadrons macédoniens.

Mazée, qui commandait les Parthes et les Indiens, apprenant la défaite de cette cavalerie, ralentit son attaque, et se disposa à la retraite. Parménion s’en aperçut ; il ranima ses troupes qui se précipitèrent sur les ennemis, et les mirent en pleine déroute. Alexandre voyant l’ordre rétabli, le camp délivré, et les Perses totalement vaincus, courut jusqu’à Arbelles, où il espérait atteindre Darius ; mais il n’y trouva que sa caisse militaire, son arc et son bouclier.

Cette fameuse bataille décida du sort de l’empire : les Perses y perdirent près de trois cent mille hommes ; la perte, du côté des Macédoniens, ne monta pas à plus de douze cents. Darius se sauva en Médie, suivi des grands, du royaume, d’un petit nombre de gardes, et de deux mille Grecs.

Alexandre craignait d’être obligé de faire le siège de Babylone ; mais Mazée la lui rendit sans combattre. Les mages vinrent lui présenter l’encens. Il entra dans la ville en triomphe, au milieu de ses gardes, et s’établit dans le palais de Cyrus. Voulant plaire aux Babyloniens, il fit rebâtir les temples démolis par Xerxès ; et entre autres celui de Bélus. Il témoigna son estime aux Chaldéens, et envoya en Grèce, au philosophe Aristote, son instituteur, le recueil de leurs observations astronomiques, qui renfermait l’espace de mille neuf cent trois ans et remontait jusqu’au temps de Nembrod.

Le séjour d’Alexandre, à Babylone amollit son caractère, affaiblit ses vertus, augmenta ses passions, et détruisit la discipliné de ses troupes ; le vainqueur du monde fut lui-même vaincu par la double ivresse de l’orgueil et de la volupté. Cependant la conquête de l’empire n’était pas achevée, on apprit que Darius rassemblait une armée. Ces nouvelles forcèrent le roi à reprendre les armes, et, en sortant de Babylone, il retrouva sa force ; son activité et son ardent amour pour la gloire. Après vingt jours de marche il arriva devant Suze qui lui ouvrit ses portes : il y trouva des richesses immenses, produit de l’avarice des rois, de l’oppression des peuples et des dépouilles de la Grèce.

Il laissa la famille de Darius à Suze, continuant toujours de combler d’honneurs Sisygambis et ses enfants ; il leur prodiguait les soins les plus généreux : ayant reçu des étoffes qu’on lui envoyait de Macédoine, il proposa aux jeunes princesses de leur donner des maîtres pour leur apprendre à en faire de semblables. Alexandre croyait  que, comme les femmes grecques, elles se plaisaient à coudre et à broder ; mais il vit leurs yeux se remplir de larmes, et apprit, par leur douleur et par la honte qui se peignait sur leur visage, qu’en Perse le travail méprisé était le partage des seule esclaves.

Alexandre, sorti de Suze, battit les Uxiens ; mais, s’étant engagé dans un défilé, il s’y vit enveloppé de toutes parts, et faillit y périr avec tout ce qui l’accompagnait. Ne pouvant ni se retirer ni avancer, il désespérait de son salut, lorsqu’un Grec vint lui découvrir un sentier inconnu, par lequel il gravit, traversa les montagnes, et tailla en pièces les ennemis, surpris et tournés. Le roi se hâta d’arriver à Persépolis, parce qu’on l’avertit que les habitants de cette ville voulaient piller les trésors qui y étaient enfermés. Lorsqu’il en approcha, il vit venir au-devant de lui huit cents Grecs, que les barbares avaient horriblement mutilés. Ce spectacle affreux décida Alexandre à les venger ; il dit à ses troupes qu’il n’existait pas de ville plus fatale aux Grecs que Persépolis que de cette source funeste étaient partis, ces torrents d’armées qui avaient inondé et ravagé la Grèce, et qu’il livrait à leur juste fureur cette ancienne capitale des Perses. Il abandonna ainsi Persépolis au pillage ; mais il empêcha, les massacres, et défendit qu’on attentât à la pudeur des femmes. Le trésor qu’Alexandre trouva dans cette ville surpassait les richesses de ses autres conquêtes. Pendant son séjour dans cette cité, ayant bu avec excès, à l’issus d’un festin la courtisane Thaïs lui dit que pour finir noblement cette fête, il devait lui permettre de réduire en cendres le magnifique palais de cet orgueilleux Xerxès qui avait brûlé Athènes, afin qu’on sût par toute la terre que les maîtresses d’Alexandre vengeaient mieux la Grèce que ses guerriers. Tous les convives applaudirent à cette impudente saillie. Le roi se leva de table avec une couronne de fleurs, et, portant un flambeau à la main, il suivit Thaïs. Tous imitèrent cette bacchante en délire ; la flamme se répandit de tous côtés dans le palais ; et, quoi que le roi, honteux de sa faiblesse, eût donné promptement l’ordre d’arrêter l’incendie, l’antique et royale demeure de Cyrus fut entièrement détruite.

Après cette action qui ternissait sa gloire, Alexandre résolut de poursuivre vivement Darius, qui avait réuni à Ecbatane, capitale de la Médie, trente mille hommes d’infanterie, quatre mille frondeurs, et trois mille cavaliers, que commandait Bessus, satrape de la Bactriane. Le roi de Perse voulait, à la tête de ses troupes, marcher au-devant de son vainqueur, et périr avec gloire en le combattant. Mais Bessus, et un autre satrape nommé Nabarzane, conspirèrent contre lui, et gagnèrent les soldats en leur disant que le seul moyen de salut pour eux était de désarmer la colère d’Alexandre, s’il les atteignait, en lui livrant Darius vivant ; que s’ils pouvaient, au contraire, échapper à sa poursuite, ils devaient tuer leur faible monarque, s’emparer du royaume, et recommencer la guerre avec vigueur. Patron, qui commandait un corps de troupes grecques, eut, quelque soupçon de ce complot ; il en avertit Darius et lui conseilla de ne confier qu’aux Grecs la garde de sa personne. Le roi répondit que ce serait insulter les Perses, qu’il aimait mieux s’exposer à tout que de chercher sa sûreté dans les rangs de troupes étrangères ; et qu’il ne voulait point conserver sa vie, si ses propres soldats le jugeaient indigne de vivre. Cette résolution trop généreuse laissa les traîtres libres de suivre leur projet : ils se saisirent du roi, le lièrent avec des chaînes d’or, l’enfermèrent dans un chariot couvert, et lui firent prendre la route de la Bactriane.

Alexandre, en arrivant à Ecbatane, apprit que le roi en était parti. Il commanda à Parménion de marcher en Hyrcanie ; à Clitus de le rejoindre dans le pays des Parthes ; poursuivant lui-même Darius, il passa les portés Caspiennes, et entra dans la Parthie. Là il sut que Darius était prisonnier de ses sujets rebelles, et que Bessus, pour être plus sûr de sa personne, l’avait envoyé en avant, afin de l’éloigner de l’armée.

Bessus cependant se voyait le maître de cette armée, à l’exception des Grecs et d’Artabaze, qui, s’étant séparés de lui, avaient regagné les montagnes. Les Macédoniens, accélérant leur marche, atteignirent bientôt les rebelles, les attaquèrent et les battirent. Bessus et ses complices coururent alors vers Darius, et l’invitèrent à monter à cheval pour se sauver avec eux. Le roi, indigné, refusa d’y consentir, et dit que les dieux amenaient Alexandre, non comme un ennemi, mais comme un vengeur : Les traîtres, furieux, lui lancèrent leurs dards, s’éloignèrent, le laissèrent percé de coups, se séparèrent, et prirent diverses routes pour obliger ceux qui le poursuivaient à diviser leurs forces.

Darius, couché sur son char, touchait à sa fin. Un Macédonien, nommé Polystrate, arriva près de lui. Le roi lui demanda à boire, et, après avoir repris quelque force, lui dit : C’est au moins une consolation pour moi de pouvoir faire connaître avant d’expirer mes dernières volontés. Assurez Alexandre que je meurs plein de reconnaissance pour l’humanité qu’il a témoignée à ma famille. Sa générosité lui a conservé l’honneur, la vie et même son rang. Je ne lui demande pas de me venger de mes assassins ; en les punissant, il servira la cause commune des rois. Je prie les dieux de rendre ses armes victorieuses, et de le faire monarque de l’univers. Touchez sa main, comme je touche-la vôtre, et portez-lui ainsi le seul gage que je puisse lui donner des sentiments que ses vertus m’ont inspirés. En achevant ces mots il mourut.

Peu de moments après Alexandre arriva, et, en voyant le corps de Darius, il versa des larmes sur le sort de ce prince, digne d’une meilleure destinée. Il couvrit ce malheureux roi de sa cotte d’armes, le fit embaumer, et envoya son cercueil à Sisygambis qui lui rendit les honneurs funèbres et le plaça dans le tombeau de ses ancêtres. Darius était âgé de cinquante ans, et mourut l’an du monde 3674, et avant Jésus-Christ 330.



 

 

HISTOIRE DES Mèdes


MÈDES

La Médie, qui fait actuellement partie de la Perse, était autrefois composée des pays qui se trouvaient entre ce royaume, la mer Caspienne, la Syrie, la Parthie et l’Arménie. C’est une contrée montagneuse et fertile. Quelques-unes de ses montagnes, qu’on appelait Portes Caspiennes, furent un sujet de discussion entre les géographes. Ptolémée les place entre la Médie et l’Arménie. La capitale de cette contrée se nommait Ecbatane : on n’en reconnaît plus la place ; on croit qu’elle n’était pas loin du lieu où l’on trouve à présent la ville de Tauris.

Plusieurs auteurs supposent que les Mèdes tiraient leur origine de Madaï, troisième fils de Japhet. Ils avaient la réputation d’être très belliqueux ; mais ils prirent ensuite la mollesse et les mœurs des Perses.

Il est difficile de concilier ce qu’on dit de leurs lois sur le mariage ; qui permettaient aux hommes d’avoir plusieurs femmes et aux femmes d’avoir plusieurs maris, avec la jalousie qu’on leur attribuait et qui les porta, dit-on, à inventer la mutilation des hommes pour en faire des eunuques. Ce qui est tout aussi contradictoire, c’est le despotisme de leurs rois, l’adoration qu’on avait pour eux, leur coutume de s’appeler rois des rois, alliés des étoiles, fières du soleil et de la lune ; et d’un autre côté, le frein imposé aux princes par l’autorité des lois qui étaient si respectées que l’Écriture sainte les nomme irrévocables.

L’histoire ne nous a rien conservé des premiers temps de cette nation, qui fut conquise par les rois d’Assyrie et resta quelques siècles sous leur domination. Lorsque la révolte d’une partie de leurs peuples affaiblit l’empire des Assyriens, les Mèdes furent les premiers qui secouèrent leur joug. La haine du despotisme, qui les avait portés à s’affranchir, les empêcha de se donner un maître nouveau, et ils conservèrent quelque temps aveu sagesse la liberté qu’ils devaient à leur valeur. Mais cette liberté finit par se changer-en licence ; et les désordres de l’anarchie leur paraissant alors pires que la servitude, ils se déterminèrent à former un gouvernement monarchique, qui rendit bientôt l’état plus florissant qu’il n’avait jamais été.

Un Mède, nommé Déjocès, fils de Phraorte, conçut le projet de cette révolution et l’exécuta. La nation des Mèdes était alors divisée en six tribus. Elle n’avait point de villes ; tous ses peuples habitaient dans des villages qui se battaient entre eux et qui ne connaissaient plus de limites pour les propriétés, ni de frein pour les passions. On y vivait dans le trouble, sans lois et sans police.

Déjocès conçut l’idée de profiter de ces désordres, pour parvenir à la royauté. Homme brave, prudent et réglé dans ses mœurs, la confiance qu’inspiraient sa justice et ses vertus décida les habitants de son village à le prendre pour juge de leurs différends et à soumettre leur conduite à ses conseils. Il s’acquitta de cette fonction avec tant d’habileté et de sagesse que bientôt ce petit pays et ses environs jouirent des avantages de l’ordre et des douceurs du repos.

Leur bonheur fut envié par les villages voisins, qui s’adressèrent à Déjocès et le rendirent l’arbitre de leurs différends. Le nombre de ses partisans augmenta de jour en jour comme sa renommée ; mais, loin de se hâter d’exécuter son plan, il sut cacher avec prudence ses vues pour en assurer le succès.

Tout à coup il se plaignit d’être accablé par la foule des personnes qui venaient le trouver, et par la multitude des affaires qu’on lui confiait : il ne voulut plus s’en charger et parut déterminé à vivre dans la retraite.

Dès qu’il eut abandonné la direction des affaires, la licence reprit son cours et l’anarchie s’accrut à tel point, que les Mèdes se virent obligés de se rassembler à l’effet de délibérer sur les moyens à prendre pour remédier à tant de désordres. Les émissaires de Déjocès, répandus dans l’assemblée, représentèrent au peuple que, si l’on continuait à vivre en république, le pays serait inhabitable et que le seul moyen de détruire l’anarchie était d’élire un roi qui aurait l’autorité de faire des lois et de réprimer la violence. Après plusieurs débats cet avis fut unanimement approuvé ; et tout le inonde ayant reconnu que personne dans la Médie ne méritait mieux le trône que Déjocès, il fut élu roi l’an du monde 3294, 710 ans avant Jésus-Christ.

Déjocès développa la plus grande activité ; il rétablit l’ordre et prouva à ses sujets qu’ils ne s’étaient pas trompés dans leur choix. Sa bonté naturelle ne l’empêcha pas de faire des règlements sévères pour entourer le trône de respect et inspirer une crainte salutaire. Il pourvut à sa sûreté en se formant une garde composée des hommes qui lui étaient le plus attachés.

Les Mèdes vivaient dispersés dans les villages, sans lois et sans police ; il les réunit pour les civiliser et leur commanda de bâtir une ville : il la plaça sur le penchant d’une montagne qu’il entoura de sept enceintes. Celle du centre était occupée par le palais du roi ; on y renferma ses trésors. On destina la sixième à ses officiers ; les autres furent distribuées au peuple qu’il força de s’y établir. Persuadé que l’éloignement attire le respect, il se rendit presque inaccessible et invisible à ses sujets qui ne pouvaient lui faire parvenir leurs demandes que par des placets et par l’entremise de ses ministres. Cette coutume, suivie dans tout l’Orient, paraît favorable à l’autorité et surtout à la médiocrité. Elle inspire la crainte, mais elle prive de l’amour, et l’histoire prouve assez qu’elle ne rend pas les trônes plus solides ni les révoltes plus rares. Il en résulte même que, ne connaissant pas le souverain, une, révolution qui s’opère dans le sanctuaire du palais est indifférente à la nation. Au reste, si Déjocès, qui établit un des premiers cette, forme despotique, se faisait peu voir à ses sujets, il se fit connaître de tous par la justice de ses décisions et par la sagesse de ses lois. Il rendit son peuple heureux, se fit respecter de ses voisins, et son règne glorieux et pacifique dura cinquante-trois ans.

PHRAORTE

Phaorte succéda à son père Déjocés. Son ambition ne se contenta pas du royaume dont il avait hérité ; il porta la guerre en Perse et soumit ce pays à son empire. Ses forces s’étant accrues par cette conquête, il attaqua successivement d’autres nations et devint maître de toute la Haute Asie qui comprenait les pays situés au nord du mont Taurus jusqu’au fleuve Halys.

Enflé par ses succès, il osa attaquer l’empire d’Assyrie. Nabuchodonosor demanda des secours à ses alliés qui les lui refusèrent. Borné à ses propres moyens, il rassembla ses troupes et livra bataille aux Mèdes dans la plaine de Ragan. Phraorte y fut vaincu ; sa cavalerie prit la fuite, ses chariots fuient renversés. Nabuchodonosor, profitant de sa victoire, entra dans la Médie, prit Ecbatane d’assaut et la livra au pillage.

Phraorte, qui s’était réfugié dans les montagnes, tomba, dans les mains du roi d’Assyrie : ce prince cruel le fit mourir à coups de javelot. Il avait régné vingt-deux ans.

CYAXARE

(An du monde 3369. — Avant Jésus-Christ 635.)

Ce prince plus heureux que son père, échappa au fer de ses ennemis. !l apprit bientôt que Nabuchodonosor, après s’être vengé, par de grands ravages, des peuples qui avaient refusé de le secourir, venait d’essuyer un échec en Judée ; et qu’Holopherne, son général, battu et tué près de Béthulie, y avait perdu presque toute son armée.

Le jeune roi des Mèdes profita de cette circonstance favorable pour se rétablir dans son royaume ; il rassembla une forte armée et se rendit de nouveau maître de la Haute Asie : mais il ne se borna pas à ce succès : la ruine de Ninive lui paraissait nécessaire pour venger la mort de son père.

Les Assyriens vinrent à sa rencontre avec les débris de l’armée d’Holopherne : ils furent vaincus et poursuivis jusqu’à Ninive, dont Cyaxare forma le siège. Il était pris de s’en emparer lorsqu’il apprit que Madiès, roi des Scythes, sortant des Palus-Méotides, avait chassé d’Europe les Cimmériens et les avait poursuivis jusque dans là Médie. Sur cette nouvelle il leva le siège de Ninive dans le dessein d’arrêter ce torrent qui menaçait d’inonder toute l’Asie. Mais la fortune lui fut contraire ; les barbares vainquirent les Mèdes, et r, ne trouvant plus d’obstacles à leur marche, ils parcoururent la Perse, la Syrie, la Judée, et portèrent leurs armes, jusqu’en Égypte, que le roi Psammétique rie parvint à délivrer de leur dévastation qu’à force de préseus. ils retournèrent alors sur leurs pas et occupèrent vingt-huit ans les deux Arménies, la Cappadoce, le Pont, la Colchide et l’Ibérie. Quelques-uns d’entre eux restèrent en Palestine ; et, après avoir pillé le temple de Vénus à Ascalon, s’établirent, en deçà du Jourdain, dans une ville qu’on nomma depuis Scythopolis.

Cyaxare avait été forcé de faire une paix honteuse avec les Scythes et de se rendre leur tribu, taire. Convaincu qu’il ne pouvait se défaire d’eux par la force, il résolut de s’en délivrer par trahison.

Suivant la coutume des Mèdes, à une époque de l’année, chaque famille se réunissait pour un festin. Le roi invita au sien les principaux chefs des Scythes. Chacun de ses sujets en fit autant dans sa maison, et, à la fin du repas, on égorgea tous ces étrangers. Un très petit nombre échappé, an poignard l’ut réduit en servitude, et ceux qui par fortune ne s’étaient point trouvés au festin, s’enfuirent eu Lydie près du roi Alyatte qui les reçut avec, humanité. L’implacable Cyaxare exigeait que ce prince lui livrât ces infortunés sur son refus il porta la guerre en Lydie. Après plusieurs combats où l’avantage fut alternatif, et dans la sixième année de cette guerre, les deux rois se livrèrent une grande bataille ; mais, taudis qu’on se battait, il survint une éclipse de soleil que Thalès de Milet avait prédite. Les Mèdes et les Lydiens, effrayés de cet événement qu’ils regardaient comme un signe de la colère des dieux, se retirèrent chacun de leur côté, et firent ensuite la paix, sous la médiation de Syannésis, roi de Cilicie, et de Nabuchodonosor, roi de Babylone.

Pour cimenter ce traité Argénis, fille d’Alyatte, épousa Astyage, fils de Cyaxare. Les historiens anciens, en parlant de ce fait, nous font connaître une étrange cérémonie qui était d’usage alors entre ceux qui contractaient une alliance. Les deux parties se faisaient des incisions aux bras et buvaient mutuellement leur sang.

Après avoir quelque temps joui du repos, Cyaxare, ayant appris que Nabopolassar avait excité une révolte dans Babylone, se joignit à lui pour exécuter ses anciens projets contre les Assyriens. Ils assiégèrent et prirent Ninive, tuèrent Saracus qui en était roi, et ruinèrent de fond en comble cette grande ville. Les deux armées s’enrichirent de ses dépouilles ; et Cyaxare, poursuivant ses victoires, s’empara de toutes les autres villes de la Syrie, excepté de Babylone et de la Chaldée qui appartenait à Nabopolassar.

Après cette expédition Cyaxare mourut il avait régné quarante ans. Son fils Astyage hérita de son trône.

ASTYAGE

Quelques auteurs ont pensé qu’Astyage était le même qu’Assuérus, dont parle l’Écriture. Son règne, qui dura trente-cinq ans, ne fut signalé par aucun événement remarquable ; l’histoire n’en a pas conservé de traces. Il eut deux enfants, Cyaxare et Mandane. Mandane épousa Cambyse, fils d’Achémènes, roi de Perse ; de ce mariage naquit le fameux Cyrus.

CYAXARE II

Cyaxare II fut le dernier roi des Mèdes. Son neveu Cyrus réunit la Médie à la Perse.

 

 

 

Les perse

 

Les Perses, que l’Écriture appelle les Élamites, occupaient en Asie une contrée qui ne comptait que cent vingt mille habitants partagés en douze tribus. Ils furent subjugués par les Assyriens, et restèrent 525 ans sous leur domination. Après avoir recouvré leur indépendance, Nabuchodonosor les soumit de nouveau, et depuis, la fortune ayant favorisé les armes des Mèdes, les Perses devinrent tributaires de la Médie, jusqu’au moment où Cyrus conquit l’Asie, hérita des trônes de Persépolis et d’Ecbatane, régna dans Babylone et fonda l’empire des Perses qui domina l’Orient, subjugua l’Égypte et ravagea la Grèce.

Cet empire s’étendait depuis l’Indus jusqu’à la mer Ionienne, et de la mer Caspienne à l’Océan.

Avant Cyrus, les auteurs de l’antiquité ne nous apprennent rien de positif sur les anciens Perses, dont la puissance devait avoir été cependant assez étendue, puisqu’au temps d’Abraham on voit que le roi de Sodome et quatre autres rois du pays de Chanaan étaient tributaires des Élamites qui devaient leur origine à Élam, petit-fils de Sem.

La célèbre législation des Perses dut son éclat à Cyrus. La religion des mages ne reçut sa puissance et sa célébrité que de Zoroastre, qui naquit du temps de Cyrus et publia ses lois sous le règne de Darius, fils d’Hystaspe. Cependant on doit croire que Cyrus et Zoroastre n’avaient fait que reformer et perfectionner les lois civiles et religieuses des anciens Perses. Hérodote n’entre dans aucun détail relativement aux rois de Perse qui avaient précédé le fondateur de l’empire ; mais tout ce qu’il rapporte de l’éducation de Cyrus et des usages auxquels il fut obligé de se conformer avant de parvenir au commandement des armées et au gouvernement du pays, prouve que la plupart des sages lois de l’empire existaient dans l’ancien royaume des Perses, et que le culte des mages y fut professé de tout temps, ainsi que dans la Médie, qu’on regardait comme son berceau. Quelques auteurs ont prétendu qu’il avait existé plusieurs Zoroastre. Nous ne cherchons point à. pénétrer dans ces ténèbres, puisque nous ne trouvons aucune lumière sûre pour nous y conduire. Ainsi, ce que, nous dirons des lois, des mœurs et de la religion des Perses, se rapporte également et aux temps anciens où ces institutions prirent naissance et à l’époque où Cyrus et Zoroastre les perfectionnèrent. Cette législation, simple dans son enfance, forte dans sa maturité, se soutint pendant les premiers règnes des successeurs de Cyrus, et se corrompit ensuite promptement pur l’excès du luxe et de la puissance, qui amène toujours la perte des mœurs et la chute des empires.

Les mœurs des Perses étaient pures et leurs lois très sévères. L’éducation formait la partie principale de la législation. L’état se chargeait des jeunes gens : on les élevait en commun ; nourriture, études, châtiments, la loi réglait tout. Ils vivaient de pain, de cresson et d’eau. Dans les écoles on s’occupait plus de leur cœur que de leur esprit ; et :’comme on voulait former des hommes et non des savants, ils apprenaient plus la morale que les lettres. La justice était regardée comme la première vertu, l’ingratitude comme le plus grand des vices. On exerçait leur corps à toutes les fatigues, et leur âme à toutes les vertus. Ils sortaient de la classe des enfants, à dix-sept ans.

La jeunesse apprenait à tirer dé l’arc, à lancer le javelot. Les jeunes gens consacraient leurs journées à ces exercices ou à la chasse, et veillaient une partie des nuits dans les corps de garde. A vingt-cinq ans ils entraient dans la classe des hommes : là, ils apprenaient à remplir les devoirs d’officiers et de commandants. A cinquante on les exemptait de service militaire, et ils pouvaient prétendre aux places de judicature et d’administration. Chacun, suivant son mérite et sans distinction de naissance, parvenait aux emplois, mais devait passer successivement par tous les grades.

Leur gouvernement était monarchique : le roi désignait parmi ses enfants celui qui devait lui succéder. Les princes étaient élevés dans leur enfance par des eunuques ; on leur donnait ensuite pour gouverneurs des officiers expérimentés. On confiait leur instruction à quatre maîtres : l’un leur enseignait la magie ou le culte des dieux, et les principes du gouvernement ; le second leur apprenait les règles de la vérité et de la justice ; le troisième était chargé de les garantir de l’atteinte des voluptés ; le quatrième les exerçait à braver les périls et à s’affranchir de toute espèce de crainte,

L’autorité du roi devait être limitée par un conseil de sept magistrats puissants et respectés, que l’état nommait, et sans lequel le monarque ne pouvait rien décider. On gardait dans des archives les registres et les annales : on inscrivait sur les premiers tous les arrêts rendus, toutes les grâces accordées ; les annales, dépôt des lois, contenaient le récit des événements les plus remarquables.

On voit dans l’Écriture qu’Assuérus se faisait lire ses registres et ses annales, qui lui rappelèrent le service que Mardochée lui avait rendu. On exigeait des juges une austère intégrité.

Le droit de juger les hommes ne s’accordait qu’à la vieillesse : les rois surveillaient la conduite des tribunaux et punissaient sévèrement les magistrats qui s’écartaient de leurs devoirs. Ils rendaient quelquefois la justice eux-mêmes ; Cambyse condamna à mort un juge convaincu d’iniquité : on l’écorcha, et le fils, qui remplaçait son malheureux père fut obligé de s’asseoir sur la peau du juge prévaricateur.

Les lois n’appliquaient la peine de mort qu’à la récidive. On admettait, dans le jugement les services rendus à l’état et les bonnes actions, en compensation des crimes commis. La délation était punie quand elle se trouvait calomnieuse. On avait divisé l’empire en 127 gouvernements confiés à des satrapes, qui administraient sous les ordres de trois ministres. Un officier de la couronne était chargé de réveiller tous les matins le monarque et de lui dire : Levez-vous, et songez à bien remplir les fonctions et les devoirs qu’Oromaze vous a imposés en vous plaçant sur le trône.

Comme le prince ne pouvait surveiller lui-même toutes les parties d’un si vaste gouvernement, il envoyait dans les provinces des commissaires qu’on nommait les yeux et les oreilles du roi. L’agriculture recevait des encouragements ; on avait fait de sages règlements pour diriger ses travaux : il existait une loi qui promettait des récompenses à l’activité, et qui punissait la paresse. Cyrus, pour honorer l’agriculture, laboura lui-même des champs, et planta beaucoup d’arbres de sa main.

Voulant ouvrir une prompte communication entre toutes les branches de l’administration, il établit des postes et des courriers qui portaient avec rapidité les dépêches aux extrémités de l’empire ; on verra que le dernier Darius avait eu dans sa jeunesse la surintendance des postes. Les rois levaient des impôts en argent et en nature : la satrapie d’Arménie fournissait vingt mille chevaux. Hérodote estimait les revenus de l’état à cent quarante millions, dont le tiers provenait du seul gouvernement de Babylone. On avait affecté des cantons aux dépenses de l’habillement de la reine : l’un s’appelait canton de la ceinture ; l’autre, canton du voile de la reine.

Quand Thémistocle se réfugia en Perse, le roi lui assigna quatre villes pour sa subsistance : l’une fournissait son vin ; l’autre son pain ; la troisième ses viandes ; la quatrième ses habits et ses meubles.

La garde du roi se composait de dix mille hommes d’élite qu’on appelait les immortels. Les Perses avaient pour armes le sabre, le poignard, le javelot, l’arc et les flèches. Ils couvraient leur tête d’un bonnet qu’on nommait tiare. Hérodote, en rapportant l’expédition de Cambyse, dit qu’on examina les morts sur un champ de bataille, et qu’on trouva les crânes des Perses beaucoup moins durs que ceux des Égyptiens. On attribua cette différence à l’habitude qu’avaient les Perses de couvrir leur tête, tandis que celle des Égyptiens était ordinairement nue. Les Perses portaient pour armes défensives des cuirasses, des brassards et des boucliers d’airain. Leurs chevaux étaient bardés de fer. On voyait dans leur armée une grande quantité de chariots armés de faux et attelés de quatre chevaux. Soumis à une sévère discipline, on exigeait : d’eux un travail continuel. Lorsqu’ils campaient, fût-ce pour un jour, ils fortifiaient leur camp par des fossés et des palissades. Cyrus, comme on le verra dans la suite, perfectionna beaucoup leur tactique. Ils avaient fait de grands progrès dans les arts, dans les sciences, et surtout dans l’astronomie, qu’ils avaient apprise des Chaldéens. Ils croyaient à l’astrologie, et jugeaient de la destinée des hommes par l’aspect des planètes au moment de leur naissance. On croit vulgairement, d’après les fables de quelques auteurs grecs, que les Perses adoraient le soleil, les astres, le feu et les éléments ; mais leur culte était beaucoup plus épuré. Les Élamites, dignes, enfants de Sem ; avaient conservé et transmis la croyance : d’un Dieu unique ; ils honoraient le soleil comme son trône, le feu comme son image, les astres comme ses ministres, les éléments comme ses agents animés. Dieu avait créé la lumière et les ténèbres sous le nom d’Oromaze, principe du bien, et d’Arimane, principe du mal. Ils appelaient le soleil Mythas. Il est vrai que, dans la décadence de l’empire sous la domination des Grecs et des Parthes, la religion des mages s’altéra ; on en vit même quelques-uns sacrifier aux divinités des fleuves, des bois, et adorer Vénus sous le nom de Mithra. Mais lorsque Artaxare, dit aussi Ardshir, affranchissant sa patrie, releva l’empire des Perses, 226 ans après Jésus-Christ, le culte des mages se dégagea des liens du sabéisme et de l’idolâtrie, que les Grecs et les Parthes avaient fait régner cinq cents ans dans leur pays, et reprit tout à coup son ancienne puissance et son premier éclat. Sapor rassembla un concile de mages qui rétablit la doctrine. Le zèle pour les lois de Zoroastre redoubla de ferveur : on vit des fanatiques s’exposer à l’épreuve du feu pour prouver la vérité de leur religion ; cet ancien culte, qui résista depuis aux armes des Mahométans et à la rigueur de leurs lois, n’a jamais pu être entièrement détruit ; il compte encore aujourd’hui dans l’Orient un assez grand nombre de sectateurs qu’on nomme guèbres, et qui sont l’objet du mépris et de la calomnie des disciples de Mahomet.

Le plus connu, et le seul peut-être qui ait existé des quatre Zoroastre dont parlent les auteurs de l’antiquité, naquit dans la Médie, à peu près à la même époque que Cyrus : son père s’appelait Parschap, et sa mère Doglidu. Il vécut dans le temps où la science d’Esdras et la sainteté de Daniel étaient en honneur dans l’Orient. Envoyé très jeune en Judée, les prophètes qu’il servait soignèrent son éducation ; il étudia la sagesse dans les livres de Moïse et de Salomon. Revenu en Médie, dans la province d’Aderbijan, sa patrie, il commença à prophétiser, et, pour se livrer sans distraction à l’étude, se retira dans une caverne, où il resta longtemps. Il en orna les murs d’hiéroglyphes et de caractères symboliques. Candémir, partageant les préventions des Musulmans contre les mages, prétend que Zoroastre invoquait dans cette caverne le démon qui lui apparaissait au milieu des flammes et lui imprimait sur le corps des marques lumineuses. Ce qui paraît certain c’est que ce fut dans cette solitude qu’il composa et qu’il écrivit sur des peaux l’ouvrage qui contenait sa doctrine, et qu’on appelait Zend ou Zenda-Vesta. A l’âge de trente ans il vint en Bactriane, s’arrêta à Balch, et y jouit d’un si grand crédit que quelques auteurs l’ont crû roi de cette contrée. Il fit un assez long voyage dans les Indes, et revint communiquer aux mages tout ce qu’il avait appris de la religion des brames.

Il présenta son livre à Darius, fils d’Hystaspe, qui adopta son culte, et l’établit à Balch, comme archimage, lui laissant exercer dans l’empire une autorité spirituelle égale à l’autorité temporelle des rois.

Sa religion, comme toutes les autres, devint persécutrice dès qu’elle fut dominante ; elle proscrivit le sabéisme, c’est-à-dire, le culte des faux dieux et des idoles.

Zoroastre voulait établir ses lois en Scythie et y faire une révolution religieuse : Darius seconda ses projets ; mais Argaspe, roi des Scythes, zélé sabéen, entra en Bactriane, battit les Perses, s’empara de Balch, égorgea quatre vingt mages, et tua Zoroastre sur les débris de son temple.

Les auteurs arabes racontent différemment ce fait.

Le roi de Touran, disent-ils, apprenant que tous les hommes de guerre étaient sortis de Balch pour se rendre à l’armée du roi Guztaspe, attaqua cette ville sans défense avec quatre mille hommes, et fit mourir quatre-vingts mages, dont le sang éteignit le feu sacré. D’autres disent seulement que Zoroastre mourut de mort violente.

Le Zenda-Vesta, composé par cet homme célèbre, renferme les principes d’une haute sagesse et de la plus pure morale. On y reconnaît l’existence d’un seul Dieu créateur de l’univers : il annonce un jugement dernier, qui distribuera aux bons et aux méchants des récompenses et des châtiments. Dieu pèsera dans ses balances les actions des hommes : si le bien l’emporte, ils iront dans le ciel, et ils tomberont dans l’enfer si le poids du mal est plus considérable. La foi délivre l’homme de la puissance de Satan ou Arimane.

Voici les principaux préceptes du Zend :

Honore tes parents ; marie-toi jeune pour que ton fils te suive, et ne laisse pas interrompre la chaîne des êtres ; fais le bien, évite le mal ; dans le doute abstiens-toi. Que les hommes vertueux soient les seuls objets de tes libéralités ; mais donne le nécessaire à tout le monde, même aux chiens. Songe qu’il faut être pur pour prêcher. Évite tout mensonge, toute injustice, toute débauche. Ne commets point d’adultère ni de vol. Ta main, ta langue, ton cœur doivent être purs. Montre à Dieu ta résignation dans le malheur, et ta reconnaissance dans la prospérité. Fais du bien jour et nuit, car la vie est courte.

Les mages conservaient le feu sacré que Zoroastre avait apporté à Kis en Médie, et qu’il disait avoir reçu du ciel. Pour entretenir ce feu on se servait d’un bois sans tache. Les mages n’en approchaient qu’avec un linge sur la bouche, dans la crainte de le souiller par leur haleine. La pureté du code moral et religieux de Zoroastre était ternie par sa tolérance pour l’inceste : la religion des mages approuvait le mariage des frères et des sœurs ; on prétend même qu’ils avaient porté leur coupable erreur jusqu’à préférer, pour les hautes dignités sacerdotales, l’homme né de l’inceste du fils et de la mère ; mais rien ne prouve la vérité de cette accusation. Ce qui paraît probable, c’est que Zoroastre, en promulguant sa loi, ne se crut pas assez fort pour détruire la coutume établie de tout temps en Perse, en Médie, comme en Égypte, qui avait consacré le mariage entre frères et sœurs ; et qu’il craignait, s’il l’entreprenait, de voir tous ses prosélytes abandonner son culte pour embrasser une religion plus conforme à leurs habitudes.

La capitale de la Perse dans les anciens temps, était la ville de Persépolis, située dans une vaste plaine arrosée par l’Araxe. Tous les voyageurs ont vanté la beauté de ce pays, fertile en riz, en froment, en fruits, en vins excellents. On y trouve des mines d’or, d’argent et de fer. Le golfe Persique fournit les plus belles perles de l’Orient. La terre est jonchée de tulipes, d’anémones, de jasmins, de tubéreuses, qui croissent sans culture. On y mange les dattes les plus sucrées, les pêches les plus savoureuses ; on y recueille le meilleur opium. Les chevaux persans ne le cèdent en vitesse qu’aux chevaux arabes.

Les Grecs, indifférents sur les événements qui s’étaient passés en Asie avant les conquêtes de Cyrus, nous ont laissés dans l’ignorance sur les règnes et même sur l’existence de ses prédécesseurs, Mais, avant de faire connaître le peu de lumières qu’ils nous ont transmises sur la famille de ce grand monarque, nous croyons devoir rapporter ce que les Perses ont écrit sur les premiers temps de l’histoire de leur pays.

Suivant les fastes héroïques des Arabes, Cajumaroth, dont le nom signifie, en persan, juge équitable, fut le premier roi des Perses. Il disait qu’un roi doit toujours sacrifier son bonheur au bonheur de son peuple ; et comme il se conforma constamment à cette maxime, pendant un règne long et glorieux, sa mémoire fut toujours révérée en Orient. Son fils vécut dans la retraite, et s’adonna aux sciences.

Cajumaroth avait abdiqué pour laisser le trône à son petit-fils ; mais ce jeune prince ayant été tué dans une bataille, Cajumaroth reprit la couronne, civilisa les Perses, leur apprit à bâtir, à filer ; et on le regarde comme le fondateur de la religion des mages.

Un de ses petits-fils, nommé Husang, qui lui succéda, inventa la charrue, creusa des canaux apprit à ses sujets l’art d’exploiter des mines et celui de fondre et de forger des métaux.

Les Perses citent parmi ses successeurs Thamasrab (ou celui qui humilie le diable). Il conquit plusieurs provinces et se fit chérir par ses vertus. Gjemschid (c’est-à-dire soleil) est regardé par les écrivains arabes comme le plus célèbre des anciens rois de Perse. Savant et législateur, on l’appelait le Salomon persan. Il réforma le calendrier, partagea son peuple en trois classes ; celle des guerriers, celle des laboureurs et, celle des artisans. Il établit des greniers d’abondance qui préservèrent ses sujets du fléau de la famine. Avant lui le vin n’était qu’un remède ; sous son règne il devint une boisson générale. Au renouvellement de l’année ce prince célébrait des fêtes qui duraient sept jours. Il accordait pendant ces solennités un grand nombre de grâces à tous ceux qui s’en étaient rendus dignes. Semblable en tout à Salomon, il se laissa vaincre par la volupté, et se fit mépriser dans sa vieillesse. Ses sujets se révoltèrent sous la conduite de Déhoc. Le roi voulut en vain défendre son trône. Il fut vaincu et pris dans une bataille. Déhoc le fit scier en deux. Le nom de l’usurpateur présageait un règne tyrannique, car il signifiait la réunion des dix vices. Ce prince cruel gouverna la Perse avec un sceptre de fer. On prétendait qu’il était magicien, et qu’il avait fait un pacte avec Arimane (le génie du mal), qui lui appliqua les lèvres sur l’épaule et fit naître un ulcère dont on ne pouvait apaiser la douleur qu’en le lavant avec du sang et le couvrant de cervelle humaine.

Les peuples, las de sa férocité, se soulevèrent. Un forgeron, dont le fils avait été sacrifié au tyran, se mit à la tête des révoltés, prit pour étendard son tablier de cuir, qu’il portait dans toute la Perse, en criant : guerre au barbare, et vengeance ! Ce généreux artisan battit l’usurpateur, le tua, et plaça sur le trône Phrydun, l’un des fils de Grjemschid, qu’il fit dérobé au poignard de Déhoc. Le règne de ce prince fut glorieux et signalé par d’importantes conquêtes. Phrydun, entraîné par sa passion pour une fille du meurtrier de son père, l’avait épousée. Il en eut un fils, nommé Turc, qui se révolta et lui fit la guerre. Ce fils ingrat et rebelle, vaincu,, banni, et forcé de s’établir dans une province voisine, y fonda un royaume : qui prit son nom. Les Arabes, ont cru trouver dans cette histoire l’origine de la haine des Perses contre les Turcs.

Phrydun laissa son trône au second de ses fils, nommé Manujarh, dont, le caractère pacifique rendit ses peuples heureux. Nudar, son successeur, fut presque toujours en guerre avec les Turcs. Un des vizirs de ce roi, nommé Séhan, habitait le Sygistan, sur la frontière des Turcs. Le fils de Séhan, qu’on appelait Zalzer à cause de la couleur dorée de ses cheveux, rencontra à la chasse une fille turque, nommée Roudaba. Il en devint amoureux et l’épousa secrètement, malgré les périls auxquels devaient l’exposer le ressentiment de son père, et celui du roi. De ce mariage naquit Rustan, le héros des temps fabuleux de la Perse.

Zalzer fut obligé de cacher longtemps dans les forêts son existence et celle de son fils ; mais, apprenant que le roi Nudar était vivement pressé par les Turcs, il sortit de sa retraite, et fit des prodiges de valeur pour défendre son prince et sa patrie. Malgré ses efforts le roi perdit la bataille et la vie. Zalzer le vengea par ses victoires, et couronna Zab, l’héritier du trône. Ce monarque dont les Perses vantaient la sagesse et l’économie, eut l’ingratitude de vouloir perdre son défenseur. Zalzer irrité le combattit, le détrôna, et fit régner à sa place Kejkobad. Ainsi finit, par la mort de Zab, la première race des rois persans, à peu près dans le même temps que Josùé gouvernait les Hébreux. Le règne de Kejkobad fut avantageux pour la Perse ; ce prince protégea l’agriculture, encouragea le commerce, et rendit les communications plus faciles en perçant le pays de grandes routes. Zalzer le secondait dans son administration. Le fameux Rustan, qui commandait ses troupes, remporta plusieurs victoires contre les Turcs, et répandit au loin la gloire de ses armes.

Le roi éprouva le sort de Thésée. Sa femme aussi coupable que Phèdre, devint amoureuse de Siavek son beau-fils, qui repoussa ses vœux criminels. Elle l’accusa. Le roi furieux avait juré la mort de son fils ; mais il découvrit la fourberie da la reine, et voulut la faire périr. Siavek fléchit son père et sauva la vie à cette femme impudique et cruelle.

Kejchosran, héritier de Kejkobad, combattit toute sa vie contre les Turcs. Ce fut, dit-on, sous son règne que vécut le célèbre Lockman, l’Ésope des Orientaux, et dont les fables font encore les délices des Turcs et des Perses modernes. On demandait un jour à ce sage comment il était parvenu à se rendre heureux. Il répondit : En disant, toujours la vérité, en tenant constamment ma parole et en ne me mêlant jamais de ce qui ne me regardait pas. Lhoraspe régna peu de temps après. Son fils Guztaspe se révolta contre lui. Le jeune prince, vaincu et banni, vécut longtemps ignoré dans une profonde retraite.

Suivant un usage antique, lorsque le roi de Perse voulait marier une de ses filles, il la conduisait dans une galerie où se trouvaient réunis tous les princes et tous les grands qui prétendaient à sa main, et celui d’entre eux auquel elle offrait une pomme d’or devenait son époux. Lhoraspe voulait marier sa fille. Le jeune prince Guztaspe quitta sa solitude, vint secrètement dans la ville, et, au moment de la cérémonie, se mêla parmi les prétendants. La princesse l’aperçut, et lui donna la pomme. Le roi fit d’abord éclater son courroux : les larmes de ses enfants l’apaisèrent. Il était vieux, dégoûté du trône : il le quitta et y plaça son fils.

Il paraît que le roi Guztaspe est le premier Darius des auteurs grecs. Les Persans prétendent que Zoroastre parut sous le règne de ce prince et perfectionna le culte des mages. Les Arabes lui attribuent beaucoup de miracles. Il transporta, dit-on, le roi Guztaspe dans le Paradis, et lui en fit admirer toutes les merveilles. Le règne de Guztaspe fut belliqueux et glorieux. Cependant, à la fin de ses jours, le roi de Touran le battit, s’empara de Balch, égorgea quatre-vingts mages, et fit, à ce qu’on croit périr Zoroastre.

Bahaman monta sur le trône. Il employa toute sa vie à guérir les blessures que les guerres étrangères et les troubles civils avaient faites à son royaume. Tolérant pour toutes les religions, il protégeait également les sabéens et les mages quoiqu’il penchât personnellement pour le culte de Zoroastre. Il gagna la confiance du peuple, en le consultant sur l’administration. Cette déférence apparente affermit son autorité. Son fils aîné dédaigna de régner, et se retira dans une solitude. Dégoûté lui-même du trône, il le céda à sa femme Omaï qui était enceinte ; Bahaman acquit la réputation du plus populaire des rois. On cite de lui cette maxime, que la porte du prince ne doit jamais être fermée.

Lorsque Omaï accoucha, les devins consultés prédirent que son enfant serait le fléau de sa patrie. Sa mort fut décidée ; mais la reine, ne pouvant se résoudre au sacrifice de son fils, ordonna qu’on exposât sur la rivière le berceau qui le renfermait. On avait eu soin d’y placer des bijoux précieux. Un teinturier qui lavait sa laine aperçoit le berceau et le porte à sa femme. L’enfant, élevé par eux, grandit, embrassa le métier des armes, acquit une grande renommée par ses exploits, et se fit reconnaître par sa mère qui lui céda le trône sûr lequel il monta sous le nom de Darah Ier.

Omaï ne fit pas de conquêtes comme Sémiramis ; mais elle fit construire, comme elle, des palais magnifiques et des monuments superbes. Guztaspe avait commencé à bâtir Persépolis ; Omaï l’agrandit et l’embellit. La prédiction des devins faisait redouter le règne de Darah : l’événement prouve la fausseté de leur science, car le règne de ce prince fut heureux et pacifique.

Darah II était le fils de Darius Codoman, dont les écrivains grecs ont écrit la vie ; mais les Perses, loin de représenter ce roi comme bon et juste, disent qu’il fut cruel et persécuteur, et que le mécontentement des peuples appela en Asie Alexandre le Grand, dont ils racontent les exploits en les dénaturant et en les mêlant de fables. Au reste, selon leur récit, comme dans l’histoire grecque, Darah périt victime de la trahison d’un de ses sujets. Quoique les historiens persans prétendent avoir tiré leurs récits des anciennes annales de la Perse, ils ne peuvent inspirer la moindre cons fiance. Cette histoire ne paraît qu’un tissu de fables fondées sur une fausse tradition populaire.

Nous avons déjà vu que les Grecs ne nous offrent rien de plus certain sur les temps anciens de cette monarchie. Eschyle, dans la tragédie des Perses, cite les noms de deux rois qui avaient régné avant Cyrus. Hérodote, en parlant de Cambyse, père de ce monarque, ne lui accorde pas le titre de roi, mais le compte au nombre des hommes les plus riches et les plus puissants de cette contrée. Selon cet historien, lorsque Cyrus, s’étant échappé d’Ecbatane, fut arrivé en Perse, Harpage, qui l’avait sauvé de la mort dans son enfance, lui écrivit pour l’engager à soulever les Perses. Cyrus, profitant de ses conseils et de ses secours rassembla les tribus de ce royaume et leur, persuada de s’armer pour secouer le joug du roi des Mèdes qu’il combattit et défit complètement.

Xerxès se faisait honneur de descendre d’Achémènes, père de Cambyse et aïeul de Cyrus.

D’autres historiens assurent que plusieurs rois gouvernèrent les Perses, dans les temps mêmes où ils étaient soumis aux Assyriens et aux Mèdes : ils citent les noms de Persès, le premier de ces rois ; d’Achémènes, qu’on disait avoir été nourri par un aigle ; de Darius, son fils, père de Cyrus Ier ; de Cambyse qui lui succéda et donna naissance au grand Cyrus.

Nous ne chercherons pas plus longtemps à percer ces obscurités, et nous allons commencer l’histoire de l’empire des Perses par le règne de Cyrus, en suivant le récit de Xénophon, dont les lumières et la philosophie nous font regarder l’opinion comme préférable à celle d’Hérodote.

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Antiquité Iranienne 2

L’Iran au IIème Millénaire avant JC

Sommaire :

    Introduction
I- Suse V :
2100-1500 avant JC
A- Epoque Néo-sumérienne: 2093-2004 avant JC
B- Dynastie des Simashki : 2000-1940 avant JC
C- Dynastie des Sukkalmah :1940-1500 avant JC

II- Suse VI : 1500-1100 avant JC
A- Dynastie d’Anshan et de Suse : 1500-1410 avant JC
B- Dynastie des Higihalkides : 1405-1215 avant JC
C- Dynastie des Shutrukides : 1215-1100 avant JC 

III- Le Reste de l’Iran
A- Le Luristan
B- Tepe Sialk 
C- Marlik 
D- Le Royaume de Mannaï et Hassanlu

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Voir la Carte de l’Iran

Introduction

    L’Iran est un pays de plateaux et de plaines. Sa situation unique entre l’Asie et la Mésopotamie en a fait un pays riche où les civilisations se sont succédés. En lien commerciaux avec la Mésopotamie, mais aussi l’Inde et les pays du Golfe Arabique, l’Iran s’est inspirer de ses voisins et les a également influencé. Les objets de l’Iran antique seront retrouvés dans tout le Proche-Orient. Cet article fait suite à celui consernant l’Iran des origines au IIIème millénaire avant JC (lire cet article).

I- Suse V :  2100-1500 avant JC

    Située dans la plaine de Susiane, entre la Mésopotamie et les plateaux iraniens, Suse est sans cesse sous influence tour à tour de la Mésopotamie et de l’Iran. A l’époque précédente, Suse avait acquérit une certaine autonomie. Durant Suse V, qui voit se succédait plusieurs dynasties, Suse acquière progressivement une indépendance vis-à-vis de la Mésopotamie, et affirme son appartenance au monde iranien.

    A-Epoque Néo-Sumérienne : 2093-2004 avant JC

    Après le règne de Puzur-Inshushinak, durant lequel elle était relativement indépendante, la Susiane retombe sous l’hégémonie mésopotamienne. Cette époque courte est appelée néo-sumérienne, nom de la période mésopotamienne correspondante. Ce sont alors les rois de la Troisième Dynastie d’Ur qui gouvernent Suse.

   L’architecture de l’époque néo-sumérienne est connue par deux temples construit sous le règne de Shulgi (2093-2046). Il s’agit des temples dédiés à Inshushinak, dieu tutélaire de Suse, et à Ninhursag susienne, équivalent iranien de la Ninhursag mésopotamienne. Il s’agit de temples de type mésopotamien, les salles de cultes, magasins et annexes étant organisés autour d’une cour carrée.

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Clou de Fondation
d’Ur-Nammu

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Marteau de Shulgi

    Les dépots de fondation de ses temples sont typiquement mésopotamiens. Des clous de fondation au nom de Shulgi ont été retrouvés et sont semblables à ceux fabriqués en Mésopotamie sous le règne de son père Ur-Nammu. Ils représentent un homme chauve et torse nu, dont les jambes enfermés dans une jupe se terminant en pointe, qui tient avec ses deux mains un couffin à briques sur la tête. Ces clous représentent le roi en attitude de bâtisseur de temples, image véhiculée depuis le début de l’époque néo-sumérienne en Mésopotamie (vers 2150 avant JC) par les rois néo-sumériens. Les tablettes de fondations associées à ces clous sont également typiquement mésopotamienne, les inscriptions étant rédigées en sumérien.

    D’autres objets de cette époque sont plus de type iranien. Il s’agit notamment d’un marteau votif dédié par Shulgi est qui reprend les formes de haches du Luristan. Cette hache en bronze, conservée au Musée du Louvre, représente deux têtes d’oiseaux regardant vers l’arrière et d’un panache composé de trois plumes se terminant  par un enroulement gravé. Enfin, on a retrouvé des perles en cornalines, montrant l’existence de liens commerciaux avec l’est de l’Iran.

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    B-Dynastie des Simashki : 2000-1940 avant JC

   La Dynastie des Simashki nous est connu par une tablette qui porte les noms des douze rois de cette période. A la fin de l’époque néo-sumérienne, la Susiane se détache de la sphère d’influence mésopotamienne et rejoint celle de l’Elam, régions qui ne forment plus alors qu’un royaume unique ayant des relations avec l’Inde.

    La céramique de l’époque des Simashki est une céramique en argile grise aux décors incisés, incrustés de pâte blanche et parfois peint à l’aide d’un engobe rouge-brun. Les motifs qui ornent ces céramiques sont essentiellement géométriques, mais il représentent parfois des animaux disposés en métope. On trouve également des statuettes de terre cuite représentant des femmes nues se tenant la poitrine assez proche des statuettes de la civilisation de l’Indus.  D’autres représentent des mouflons ou des femmes allaitantes. Elles sont réalisées principalement par modelage,et certaines par moulage.

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Sceau de Kuk Simut

    La glyptique des Simashki est illustrée par le sceau du chancelier du roi Idaddu II, Kuk Simut. Celui-ci représente un homme conduit par une femme à longue robe et aux mains dressées devant elle, devant un personnage assis tendant une hache. Cette iconographie reprend le thème mésopotamien de la glyptique de l’époque néo-sumérienne qui représente une scène d’intercession envers un dieu, comme sur le sceau du scribe de Gudea. L’homme debout est le possesseur du sceau et la femme, une déesse lama. Mais ici, le personnage assis diverge des sceaux mésopotamiens, il s’agit du roi tendant une hache et non du dieu tenant ses attributs. La hache est complexe : sa lame est crachée par un monstre, à l’image des haches du Luristan. Cette scène représente une scène de remise d’insignes et de dignité, symbolisés par la hache à lame crachée, par le roi à l’un de ses ministres.

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Coupe tripode en mastic

   Les oeuvres en mastic de bitume se développe alors à Suse. Le mastic ne sert plus à copier les vases en chlorite du Kerman, mais à réaliser des coupes ornée de protomes animaliers. Ces protomes réalisés en ronde-bosse servent alors de pieds de coupe ou encore d’anse. Les animaux les plus représentés sont les bouquetins avec de grandes cornes recourbées, mais les boeufs et les lions sont également représentés. On a également retrouvé des fragments de statuettes en bitume. Le calcaire noire était également utilisé, sans doute pour copier l’aspect sombre du bitume. Les réalisations en mastic de bitume possèdent des incrustations de coquille, notamment pour les yeux des animaux et les plaquettes clouées ou collées sur la lèvre des coupes.

    L’architecture des Simashki n’est quasiment par connue. Cependant les tombes de cette période le sont particulièrement bien. Les aristocrates de l’époque se font alors enterrés avec leur matériel funéraire sous un sarcophage de terre cuite en forme de baignoire retournée au décor annelée.

    Enfin, les parures, essentiellement retrouvées dans les tombes sont constituées majoritairement de perles d’or, d’agate ou de cornaline. On retrouve également des bandeaux fontaux, des couvres seins, des bracelets et des boucles d’oreilles destinés à recevoir un sertissage de pierres précieuses. Ces oeuvres en métal (argent, électrum et or) sont réalisées au repoussé et possède parfois de la granulation.

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    C- Dynasite des Sukkalmah : 1940-1500 avant JC

    Alors que les roi Simashiki régnait seuls, la dynastie suivante semble imposer une hiérarchie de plusieurs souverains. Le premier et le plus important est le Sukkalamah d’Anshan et de Suse, mot sumérien signifiant gouverneur, mais qui pour les élamites est un titre royal. Ensuite vient l’Adda royal d’Anshan et de Suse, souvent le fils du précédant, et puis le sukkal et ibbir de Suse, l’héritier suivant. Il s’agit ici d’une nouvelle hiérarchie royale donne aux héritiers des pouvoirs régionaux. Mais si elle existait auparavent, elle n’avait jamais été nommée et ainsi mise en avant.

    L’architecture nous est connue essentiellement par Suse. A cette époque la ville s’aggrandit et l’on voit apparaître des maisons modestes qui deviennent avec le temps de plus en plus vaste, jusqu’à devenir de véritables petits palais. Ceux -ci s’organisent autour d’une cour centrale. L’un des pièces de ces maisons est longue et divisée par des pilastres, à l’image de ce que seront plus tard les salles des palais achéménides. Des cheminées sont dissimulées dans l’épaisseur des murs ce qui est exceptionnel. Les sanctuaires quant à eux étaient sans doute gardé par des paire de lions en terre cuite, à la manière des temples mésopotamiens. Ces lions avaient pour rôle de chasser les mauvais esprits et les empêcher de pénétrer dans les temples.

    Les sceaux des Sukkalmah se caractérisent par deux types : les sceaux royaux et les sceaux populaires, aussi appelés anshanites. Les sceaux royaux montrent des scènes d’intercession de tradition néo-sumérienne, sur lesquelles le roi , conduit par une déesse lama s’avance vers un dieu assis. Les sceaux anshanites sont de facture plus grossière. Il représente souvent des femmes portant de large robe à mèches identiques à celle portées par les Princesses de Bactriane. Sur l’un de ces sceaux, ces femmes se suivent en tenant des poignard. Sur un autre, il s’agit d’une scène de banquet, ou un serviteur sert un homme assis devant une table garnie et tenant un gobelet, derrière lui se trouve une femme portant une crinoline de type kaunakès assise sous un feuillage. Ce dernier sceau représente certainement un couple royal banquettant sans doute lors d’une cérémonie religieuse, comme semble l’indiquait l’astre qui surmonte la scène.

    La statuaire des Sukkalmah se caractérise par des statuettes en terre cuite représentant des déesses lama, portant une tiare à cornes, une robe de type kaunakès et les deux mains levées. On connait également une statuette de dieu en cuivre, autrefois entièrement recouverte d’or. Ce dieu est représenté debout, les pieds joints. Son poing droit sur la poitrine, l’autre fermé et tendu devant lui est encore recouvert d’or. Il porte une tiare à corne, une longue barbe striée verticalement et un vêtement de type kaunakès lui découvrant l’épaule droite. A côté des ses statuaires votives et sans doute dédiée par des puissants, l’on trouve de nombreuses statuettes en terre cuite de facture grossière et bon marché. Il s’agit de femmes nues au hanches fines et dont les mains sont croisées sur le ventre en attitude de prière.Elles portent des bijoux (collier, bracelets, ceinture) et leurs cheveux sont relevés en couronne sur leur front. Des musiciens portant des tiares à cornes et jouant de la lyre sont également représentés. Ces statuettes sont essentiellement réalisé à l’aide de moules et sont ensuite, parfois, incisées.

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II- Suse VI :  1500-1100 avant JC

    A-Dynastie d’Anshan et de Suse :  1500-1310 avant JC

    La transition entre les Sukkalmah et les rois d’Anshan et de Suse reste flouent. Les nouveaux souverains reprennent l’attribut « d’Anshan et de Suse » qui montre leur volonté d’unifier le pays de la plaine à celui du plateau. Cette dynastie est peu connue. A cette époque, les deux villes que sont Suse et Anshan perdent progressivement de leur importance. Une gigantesque ville se développe alors, il s’agit de Half Tepe, l’ancienne Kabnak, où l’on a retrouvé une immense nécropole.

    Les tombes de cette nécropole sont collectives. Les corps sont entassés par dizaines dans des caveaux voûtés de pierre. Dans ces tombes l’on a découvert des têtes en tere crue peinte ainsi que des tablettes inscrites. Les têtes représentent hommes et femmes : les hommes portent barbe et cheveux courts et les femmes les cheveux relevés en couronnes autour de leur front. Les cheveux bouclés sont représentés de manière très stylisée par des cercles en bas-relief. Les visage sont assez semblables entre eux : ils ont une forme triangulaire, le menton est complètement engoncé dans el cou, les oreilles sont collés, le nez droit et long, les yeux sont grands et les sourcils sont en arrête de poissons très sinueuse. Les tablettes étaient également disposées dans la tombe. Les inscriptions montrent que le défunt s’adresse directement à un dieu qui l’aidera à passer dans l’au-delà.

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    B- Dynastie des Higihalkides : 1410-1215 avant JC

    La dynastie des Higihalkides est essentiellement connue par le roi Untash-Napirisha (1340-1300 avant JC). Ce dernier fonde une nouvelle capitale, Al-Untash, actuelle Tchoga Zanbil entre Suse et Anshan. Les tombes royales, retrouvées sous le palais d’Al-Untash, montrent que les coprs étaient brûlés au moment de l’ensevelissement.

    La statuaire monumentale est illustrée par des statues royales. La statue acéphale de Napirasu, femme d’Untash-Napirisha, est une oeuvre  particulièrement élaborée. Fondue en deux temps, la coque puis le noyau,elle montre l’habilité des métallurgistes de l’époque. La reine est représentée en position d’orante, les mains croisées sur le ventre. Elle porte un vêtement complexe composé d’une jupe à décors géométrique et franges et un châle à frange retenue aux épaules par des noeuds. Une inscription en élamite la met sous la protection de Napirisha, dieu d’Anshan, de Kirisha, sa femme et d’Inshushinak, dieu de Suse. La statue d’ Untash-Napirisha est en calcaire. Le roi porte une longue jupe lisse ornée d’un galon et enroulée autour des hanches.Ces deux statues royales montrent combien les souverains étaient soucieux de montrer leur piété.

    Ce souci se traduit aussi par l’architecture de l’époque. En effet, la nouvelle capitale, Al-Untash, devient un grand centre culturel. On y construit des enceintes religieuses avec des temples et une ziggourat. La ziggourat, construite en deux temps, possède une architecture originale. Dans un premier temps, on construit un temple carré avec une immense cour centrale, des escaliers permettaient d’accéder au toit en terrasse. Puis dans un deuxième temps, la cour est comblée et plusieurs étages sont construits, sans doute dans un but de copie des ziggourats mésopotamiennes. Ces architectures, ziggourat, temples et palais, sont décorées alors de plaque à pommeaux  en terre cuite vernissée et de tiges de verres bicolores utilisées à la manière de mosaïques.

    Les reliefs de pierres  sont essentiellement des reliefs religieux. Le plus célèbre est la stèle fragmentaire d’Untash-Napirisha. On y voit sur quatre registres : le roi face au dieu Inshushinak assis sur un trône orné de serpents, puis le roi entouré de deux femmes sans doute sa mère  ou une prêtresse et sa femme, Napirasu, en dessus, un temple entouré de 2 déesses poissons face à face et enfin, deux génies-moufflons entourant un arbre. La stèle cintrée est encadrée par deux serpents dont les têtes se rejoignent au sommet. Cette stèle très fragmentaire est sans doute une stèle de culte où le dieu Inshushinak est représenté avec comme attribut le serpent et comme un dieu de la végétation  (attribut et fonction ordinaires de Napirisha), ce qui semble indiquer que ces dieux étaient sans doute très proches.

    La métallurgie des Higihalkides se caractérise par des objets votifs. La hache qu’Untash-Napirisha a dédié dans le temple de Kiririsha est très complexe. Elle est constituée d’une lame triangulaire en argent crachée par une tête de lion fixée sur l’emmanchement. Sur le dos de la hache se trouve un sanglier en électrum. Cette hache est proche des haches fabriquées au Luristan par sa lame crachée, mais la présence du sanglier est nouvelle et originale.  On retrouve ces reproductions d’animaux en métal, mais également en fritte, sous la forme de figurines, sans doute d’usage profane : hérissons, sangliers, poissons, oiseaux, singes… Certaines portent des trous ce qui supposent qu’elles devaient être portées en pendentif ou cousus sur des vêtements.

    Parmi les autres objets profanes, les sceaux représentent des scènes animalières avec des oiseaux et des cervidés, ainsi que des arbres stylisés. De petits flacons font leur apparition. Ils sont en forme de visage, parfois double, en fritte. Il servait à contenir des parfums ou des huiles parfumées. 

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    C- Dynastie des Shutrukides : 1205-1100 avant JC

    Les Shutrukides, qui succèdent aux Higihalkides, sont des rois guerriers. L’Elam est alors à l’apogée. Shutruk-Nahhunte, fondateur de la dynastie, et ses fils firent des razzias sur la Mésopotamie et en rapportèrent de nombreuses oeuvres.

    L’orfèvrerie des Shutrukides se caractérisent par un nombre impression d’objets votifs ou destinés à des temples. Ainsi, dans plusieurs cachettes l’on a retrouvé des feuilles de palmiers et des rameaux en bronze. On trouve également une maquette funéraire, appelée Sit Shamshi. Il s’agit d’une représentation de cérémonie, où le défunt, aidé d’un proche, fait ses ablutions rituelles au moment du levée du soleil. Les deux personnages sont représentés accroupis aux côtés d’une jarre et de deux pyramides à degrés interprétées tour à tour comme des autels ou des ziggourats.Ce relief, retrouvé dans une tombe, faisait peut-être partie du mobilier d’un temple.

    L’architecture des Shutrukides est essentiellement une architecture de temples. Ils font dresser une chapelle dynastique et un temple dédié à Inshushinak à Suse. Ces temples sont ornés de panneaux en briques à glaçure moulés représentant alternativement des déesses lama, ou déesses-montagnes, et de génies-moufflons devant des palmiers stylisés.

    Les statuettes retrouvées montrent de petits orants en métal : il s’agit d’hommes portant de longue robe et une barbe, la main gauche sur la poitrine, la droite dressée en avant. On trouve également des figures d’animaux en lapis lazuli, notamment un oiseau et une tête de boeuf. D’autres statuettes d’animaux semblent appartenir à une autre catégorie, celle des jouets. Il s’agit d’animaux en calcaire montés sur roulettes en bitume. On a également retrouvé des plaques trouées, sans doute des plateaux de jeu, comme ceux retrouvé à la même époque dans la nécropole de Tepe Sialk. Enfin, on trouve des séries de statuettes de terre cuite moulées représentant des femmes plates aux très larges fessiers, se tenant la poitrine ou allaitant, et des joueurs de luth.

    Enfin, les objets rapportés de Mésopotamie sont essentiellement des reliefs de pierre. Des kudurrus, actes de donation déposée dans les temples, des codes de loi, comme le code Hammurabi, et des stèles de victoires sont rapportés en trophée à Suse. Nombreux sont retouchés pour donner les traits des rois élamites aux souverains mésopotamiens représentés. Des inscriptions en élamite sont également ajoutés pour laisser une trace de ces rapts.

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III- Le Reste de l’Iran

    A- Le Luristan

    La culture de l’age du fer au Luristan est essentiellement une culture métallurgiste. En effet, les nombreux objets retrouvés sont essentiellement des bijoux comme les épingles à tête en disque ornée de scènes de maitrise d’animaux, d’accouchement et de visage humain très stylisé, des têtes quadrangulaires ajourées avec un héros maitrisant des lions. On trouve également des harnachements de chevaux, comme les plaques de mors, ornés de taureaux androcéphales ailés, de chevaux et de cavaliers. Enfin, les armes représentent l’essentiel des œuvres métallurgistes du Luristan. Les épées et les poignards sont droits et possèdent des pommeaux ornés de disques et de formes lunaires. Les haches sont très variées. Elles sont souvent digitées sur le dos du manche, et les lames sont souvent crachées par des monstres, leur langue étant représentée en bas relief sur le côté de la lame. Les pointes de flèches sont en forme de feuilles de laurier et les carquois, réalisés au repoussé, sont ornés de scènes mythologiques en registres. Les monstres rerpésentés sont des monstres à long cou entrelacés, comme sur les sceaux sumérien de l’époque d’Uruk (3700-3100 avant JC) ou sur la palette du Pharaon Narmer. Les héros combattants et des scènes d’offrandes sont également représentés.  D’autres œuvres sont appelés étendards. Ce sont des sortes de petits mats sur lesquels s’affrontent symétriquement des animaux (félins, moufflons…). Enfin, la céramique de cette période est faite de vases en terre blanche, au décor peint en rouge représentant des quadrillages, des roix, mais aussi des capridés très stylisés. Leurs formes  sont complexes : bec en gouttière, et multiples anses tressées ou lisses.

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    B-Tepe Sialk

    Le site de Tepe Sialk, habité depuis le Vème Millénaire, présente deux nécropoles à l’Age du Fer. La nécropole B est la plus riche en matériel et notamment en céramique. La céramique de Tepe Sialk entre 1400 et 800 avant JC est une céramique grise recouverte partiellement ou totalement d’un engobe rouge. Les motifs peints sont essentiellement constitués de formes géométriques, comme les quadrillages et les cercles, mais aussi des animaux stylisés, comme les bouquetins. Les formes sont celles de cruches à bec en gouttière avec des anses parfois ornées de partie animalière stylisés comme des oreilles, de têtes.  La glyptique de Tepe Sialk est composée de scènes animalières : les animaux stylisés sont représenté à profusion dans un décors géométrique et touffu. Enfin, les tombes révèlent également des objets plus originaux et certainement plus personnels. Il s’agit de jeux : de plateaux troués, appelés Jeu des cinquante-huit trous existant à Suse à la même époque, ou encore des osselets.

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    C- Marlik

    La civilisation de Marlik, au sud de la Mer Caspienne, est essentiellement connue au travers de ces riches tombes de chef remplie d’une orfèrerie de grande qualité. Cette orfèvrerie est composé de gobelets en argent et en électrum réalisés au repoussé. Leurs décors sont essentiellement des scènes mythologiques : monstres, griffons, taureaux, lions et héros combattant, s’affrontant… Le fond des gobelets est souvent ornée de rosaces réalisées à l’aide d’un compas. La céramique de la région de Marlik faite en terre grise, avec des motifs géométrique peints en rouge. Elle est proche de celle retrouvée à Tepe Sialk. Cette céramique est associée aux populations nomades qui commence alors à arriver en Iran par le Caucase. Les formes s’inspirent de celles des vases en métal. D’autres vases, plus caractéristiques de la région de Marlik, sont des vases en forme de taureaux  Les formes de ces animaux semblent décomposées : le museau conique, les yeux, les cornes sont détachés puis recollés dans un ensemble peu cohérent. Ces vases sont recouvert d’un engobe rouge. On trouve aussi des statuettes animalières en métal représentant des cervidés à longs bois, aux formes décomposées puis recomposées à l’image des vases zoomorphes. Enfin, les statuettes féminines, aux hanches exagérément large, les bras repliés sur la poitrine présente ce même processus de décomposition des formes. La tête se réduit à l’essentiel : le nez et les oreilles percés pour recevoir une parrure; le cou est long et épais; les bras sont de simples bâtons coudés. Enfin, les jambes se rattachent au reste du corps avec une certaine incohérence.

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    D-Royaume de Mannaï et Hassanlu

    A l’extrême nord-ouest de l’Iran actuelle se trouve le site d’Hassanlu, capitale du royaume de Mannaï. Ce site est l’un des seuls qui comporte un habitat fixe à l’âge du fer, en dehors de l’Elam.  Il s’agit certainement d’une civilisation sédentaire. L’on a retrouvé un complexe palatiale possédant de grandes salles à colonnes typiquement iraniennes, réutilisé plus tard dans les palais achéménides. La céramique d’Hassanlu est identique à celle retrouvé à Tepe Sialk et à Marlik. Il s’agit de la céramique grise aux décors géométriques peints en rouge des populations nomades de la région. Les formes sont des vases à bec en gouttière, mais les pieds sont terminés par des formes rappelant des chaussure à bout recourbé. Il s’agit le plus souvent de vases à boire. Enfin, l’orfèvrerie se constitue d’épingles en bronze ornée de lions couchés et de gobelets au repoussé au motif de panthères passantes en registres.

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Antiquité Iranienne 1

  Introduction
I- L’Epoque Proto-Urbaine
A- Suse I : 4200-3700 avant JC
B- Suse II ou Epoque d’Uruk : 3700-3100 avant JC
C- Suse III ou Epoque Proto-Elamite : 3100-2700 avant JC

II- Suse au IIIème Millénaire
A- Suse IV A
B- Suse IV B

III- Le reste de l’Iran et la Bactriane
    A- Le Luristan
B- Le Kerman
C- La Bactriane

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Introduction

L’Iran est un pays de plateaux et de plaines. Sa situation unique entre l’Asie et la Mésopotamie en a fait un pays riche où les civilisations se sont succédés. En lien commerciaux avec la Mésopotamie, mais aussi l’Inde et les pays du Golfe Arabique, l’Iran s’est inspirer de ses voisins et les a également influencé. Les objets de l’Iran antique seront retrouvés dans tout le Proche-Orient. 

I- L’Epoque Proto-urbaine : 4200-2700 avant JC

L’époque proto-urbaine est la période qui voit l’apparition de la sédentarisation et les fondations des villes, telle Suse. Elle se déroule jusqu’à ce que l’écriture se diffuse dans tout le Moyen-Orient, aux alentours de 3000-2700 avant JC. Durant cette période, trois grandes civilisations vont se succéder sur le site de Suse, principale ville iranienne de l’Antiquité : Suse I de 4200 à 3700, Suse II de 3700 à 3100 et Suse III de 3100 à 2700 avant JC.

    A- Suse I :  4200-3700 avant JC

    La ville de Suse est fondée vers 4200. Elle présente une des plus anciennes civilisations sédentaires d’Iran. A cause de sa situation géographique particulière entre le pays de Sumer, dont la plaine de Susiane est un prolongement, et le haut-plateau élamite qui la surplombe, la civilisation de Suse ne cessera de balancer entre Mésopotamie et Iran. 

    La période de Suse I, première période d’occupation du site de Suse, présente une culture propre à la plaine de Susiane essentiellement caractérisée par sa céramique.

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Sceau dit « du Maître des Animaux »

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Boisseau à Bouquetins
Suse

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Bol avec serpents
Tepe Djowi

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Coupe aux léopards
Tepe Sialk

    L’architecture de Suse I est connue par un long bâtiment de 80m de long, dont la hauteur supposée est de 10m. Ce bâtiment est constitué d’une estrade sur laquelle devait s’élever un sanctuaire ou un temple. La base du monument est recouverte de clous d’argile cuite et colorés destinés à former un décor géométrique sur la façade.

   Le mobilier connu provient essentiellement de tombes à fosse. Celles-ci montrent deux types d’inhumations : des inhumations directes et d’autres après décharnements. Le mobilier des tombes est essentiellement constitué de haches et de miroirs en cuivre, ainsi que de nombreuses céramiques et des sceaux.

    Les haches et les miroirs en cuivre arsenié sont la preuve des échanges commerciaux de l’époque entre la plaine de Susiane et le haut-plateau iranien, d’où provient le métal. Peu retrouvés en dehors des tombes, les objets métalliques devaient être des symbole de richesse et déterminer les tombes des plus riches. 

    Les sceaux retrouvés dans les tombes sont essentiellement des sceaux plats et circulaires. Il existe cependant quelques sceaux-cylindres. Leur iconographie se réduit à des formes géométriques et cunéiformes. Cependant on observe également des décors figuratifs. Les sceaux du maître des animaux représentent toujours un homme à cornes ou tête animale debout entouré d’animaux qu’il semble dompter. Ces sceaux sont proches de ceux retrouvés au Louristan, ce qui laisse supposer si ce n’est une importation, du moins une influence. Enfin, un dernier type de sceau montre des décors cultuels : des hommes devant des autels, des bâtiments ornés de cornes et situés sur des estrades qui ressemble à des temples.

    La céramique, enfin, est fine, sonnante et d’excellente qualité artistique et technique. Elle est réalisée à la main, sans l’aide de tour, avec une argile blanche et fine. Les formes les plus courantes sont les boisseaux, les coupes et les bols. Le décor est peint à l’aide d’un engobe foncé (brun, noir) et représente essentiellement des formes géométriques ainsi que quelques figures stylisées. Ces figures représentent soit des animaux (oiseaux, animaux à long pelage aussi appelés animaux-peignes, sloughis couchés, bouquetins au grandes cornes enroulées). Les différents styles régionaux se caractérisent par des variantes stylistiques :
Style de Tepe Djowi : décors très simples, avec notamment un bol avec trois serpents à cornes enroulés
Style de Tepe Djaffarabad : coupes et boisseau au décors chargés : lignes brisées, animaux-peignes, hommes stylisés, quadrillages, rosaces… Proche des céramiques retrouvées à Suse.
Style de Tepe Sialk : même décors qu’à Djaffarabad ou Suse, mais les animaux sont différents : panthères ou bouquetins « freinant », comme s’ils stoppaient net leur course.

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    B- Suse II : 3700-3100 avant JC

    La plaine de Susiane, à l’époque de Suse II, montre un rattachement culturel au pays de Sumer et à l’époque d’Uruk en Mésopotamie. 

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Empreinte de Sceau Temple à cornes

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Pendentif de chien

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Orante agenouillée

    L’architecture de Suse II n’est quasiment pas connue. Les bâtiments sont plus petits qu’à l’époque précédente, mais ils ne nous sont connus que par des représentations de la glyptique. Il s’agit de petits temples sur une estrade ornée de pilastres et de redants. Au sommet des murs de ces temples sont plantés des cornes animales, sans doute pour assurer le caractère divin de l’édifice.

    La céramique se réduit en qualité : elle est essentiellement constituée d’écuelles grossières à bord biseauté, réalisées par moulage rapide et de vases à bec en gouttière simple sans le moindre décor. Les formes et les techniques sont alors les mêmes qu’au pays de Sumer, où se déroule l’époque d’Uruk.

    La comptabilité se développe avec la réalisation de bulles d’argile contenant des calculi. Ces bulles sont les assurances des marchands pour ne pas perdre ou se faire voler de la marchandise. Au départ, les calculi, petits jetons d’argile, dont la forme représente un nombre, sont placés dans des bulles d’argile fermée et séchées. Elles sont brisées à l’arrivée des marchandises pour s’assurer de la quantité de celles-ci. Au départ les bulles sont simplement ornée de l’empreinte de sceau-cylindre. Par la suite, la quantité des marchandises, indiquée par les calculi, est également inscrite sur la bulle. Cette bulle s’aplatit par la suite pour donner naissance à la tablette. Sur cette tablette seront alors inscrits les marchandises et leur quantité, ainsi que l’empreinte du sceau des marchands. Puis, il s’agira de véritables contrats avec les noms des protagonistes.

    Les sceaux-cylindres, déjà apparus à Suse II, se développent considérablement avec le développement de la comptabilité. Leur iconographie est faite de représentations d’animaux fantastiques et de scènes de la vie quotidienne : potiers, engrangement de récoltes, scènes de bétails et étables…

    La métallurgie se développe à Suse II. Les artisans possèdent alors de grandes facultés techniques : ils maitrisent la fonte à la cire perdue, la brasure et l’étirement à chaud, en plus du martelage. Toute ces techniques se retrouvent concentrées sur un petit pendeloque en or en forme de chien du Musée du Louvre. Les métallurgistes de Suse II travaillent aussi bien le cuivre que l’or, le plomb et l’argent.

    Enfin, la statuaire se développe. Elle est essentiellement constituée de statuettes d’albâtre retrouvées dans deux dépôts archaïques. Les statuettes représentent des hommes ou femmes assis en position de prière (agenouillé dans sa jupe, l’orant tient ses mains devant sa bouche) ou d’offrande (assis les jambes repliées contre la poitrine, il tient un vase sur ses genoux.) Les animaux sont également représentés : singe assis, ou encore vase en forme d’oiseau à l’oeil rond. Les figurations sont très stylisées, le jeu des formes est essentiel, mais les représentations même de toute beauté esthétique frôle souvent la caricature: oiseau au cou étiré, la tête rond avec deux yeux qui la couvrent ; femme en prière avec un menton très distendu, la tête démesurée et un nez proéminent…

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    C- Suse III : 3100-2700 avant JC

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Taureau porteur de vase 

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Lionne atlante

    Chronologiquement, l’histoire de Suse III se déroule en même temps que celle de Djemdet Nasr en Mésopotamie. Mais la Susiane est alors reliée à la culture du plateau iranien. Cette période est également appelée période proto-élamite. Une nouvelle écriture, le proto-élamite, fait son apparition, ainsi qu’une nouvelle capitale sur le plateau, la ville d’Anshan. 

    La glyptique de Suse III possède une iconographie proche de celle de Suse II, mais les animaux remplacent les humains dans leurs activités quotidiennes. En effet, à Suse III, les animaux, ovins, bovins, félins et sangliers, deviennent omniprésents dans la glyptique susienne. Les sceaux représentent essentiellement des défilés d’animaux dans des paysages évoqués par des végétaux, et des scènes où les animaux sont dans des attitudes humaines. Les tâches quotidiennes, tout comme les scènes mythologiques, sont réalisées par les animaux : scènes de poterie, lionne soutenant le plateau du monde…

    La statuaire suit exactement la même tendance. Les statuettes de Suse II représentant des orants et des porteurs d’offrandes sont repris mais avec des animaux. Une statuette en argent du Metropolitan Museum représente un taureau en attitude humaine : agenouillé dans sa jupe, il tient sur ses genoux à l’aide de ses pattes un vase à libation. De même une statuette du musée de Brooklyn représente une petite lionne en attitude d’atlante, comme pour l’iconographie de la glyptique de cette époque.

    Enfin, la céramique de Suse III est très grossière. Les écuelles sont toujours utilisées. Certaines pièces sont cependant ornées à nouveau d’un décor peint. Ce décor réalisé à l’aide d’un engobe rouge possède des motifs géométriques et animaliers.

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II- Suse au IIIème Millénaire

La fin du IVème millénaire à Suse est peu connu, mais il semble que la ville fut sûrement abandonnée pendant quelques années. Mais, ayant retrouvé ses habitants, elle se développe particulièrement bien au IIIème millénaire. Elle redevient une ville importante sous influence mésopotamienne. 

    A- Suse IV A : 2700-2340 avant JC

    Stratigraphiquement, il existe un hiatus entre les niveaux de Suse III et Suse IV. Cela semble indiquer que la ville a peut-être été abondonnée pendant un temps assez court. Suse IV A se rattache à la culture mésopotamienne des Dynasties Archaïques.

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Empreinte de Sceau avec scènes divines

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Vase à la Cachette

    La sculpture de Suse IV A reprend les statuettes d’orants de type mésopotamien. Il s’agit principalement d’homme debout portant le kaunakès. Les cheveux sont soit maintenus par un bandeau, soit ont un aspect crenelé signifiant sans doute une coiffure tressée très stylisée. Ces orants sont en attitude de prière sumérienne, mains jointes sur la poitrine, ou en porteur d’offrande, tenant un chevreau contre sa poitrine. 

    La glyptique possède une iconographie mélangeant des influences à la fois mésopotamienne et élamite. Ainsi, un sceau provenant de Suse en deux registres superposés, montre en haut  un défilé de divinités élamites. Le registre du bas représente des combats mythologiques de héros affrontant des taureaux et des lions, sujet typiquement mésopotamien. Les dieux élamites sont alors représentés assis sur des animaux passants. Ils ne possèdent également pas de cornes, à l’inverse des dieux mésopotamiens.

    Les objets de luxe sont caractérisés pas des matériaux rares et la finesse de réalisation. Il s’agit le plus souvent d’oeuvres d’importation, de la vaisselle de chlorite du Kerman pour le plus souvent. On ne trouve pas alors à Suse de bronzes du Luristan qui inondent pourtant toute la Mésopotamie et le reste de l’Iran. Sans doute Suse n’est-elle plus sur la route entre la Mésopotamie et le Luristan. Suse perd de son prestige et sans doute de sa prédominence économique.

    La vaisselle de bitume imite à moindre prix la vaisselle de chlorite du Kerman. Elle en reprend les formes de vases tronconiques ou cylindriques. L’iconographie qu’elle nous montre en est même très proche, elle est couvrante et présente des décors architeturaux (portes, fenêtres), mais également aussi des motifs géométriques.

    La céramique de Suse IV A est peinte. Les formes les plus utilisées sont des vases à grande panse carénée. Le décor peint est soit mono, soit polychrome. Il est fait de motifs abstraits et géométriques, ainsi que de représentations stylisées d’animaux. Ce style, appelé Second Style, est assez proche des céramiques écarlates de la Diyala ou  du Fars .

    La métallurgie de Suse IV A n’est pas riche en objets d’apparat. En effet, les seuls objets métalliques retrouvés dans la zone d’influence de Suse IV A sont des outils et des ustensiles contenus dans deux vases retrouvés dans une cache. Cet ensemble, appelé « Vase à la Cachette », était constitué de deux vases (dont l’un à disparu, et l’autre est peint dans le Second Style), d’objets en cuivre (hache, lingots…) mais aussi des quatre premiers objets en bronze (dont une passoire), de sceaux ayant permis la datation de l’ensemble, ainsi qu’une petite grenouille en lapis lazuli. Cet ensemble était sans doute la cachette d’un fondeur itinérant, comme il y en avait beaucoup à l’époque.

   Enfin, la sculpture est représentée par des plaquettes de type mésopotamien. Il s’agit de plaquettes rectangulaires percées en leur milieu d’un trou permettant de les clouer au mur. Ces plaquettes sont décorées sur deux registres de scènes de banquet, avec des banqueteurs et des musiciens, ainsi que de scène représentant des combats de héros contre des animaux féroces (félins, taureaux…). Ces plaques, en Mésopotamie, sont appelées « plaques du Nouvel An » car elles sont dédiées dans les temples au début du printemps, lors des fêtes du Nouvel An mésopotamien.

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    B- Suse IV B : 2340-2100 avant JC

    En 2340, la Susiane, comme la Mésopotamie, est envahie par les rois akkadien. Suse devient alors une capitale régionale de l’empire d’Akkad, dirigée par un gouverneur. La période de Suse IV B s’achève par le règne du roi d’Awan, Puzur-Inshushinak, entre 2150 et 2100 avant JC. Suse IV B mélange les les cultures mésopotamienne et iranienne.

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Galet de fondation

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Déesse Narundi

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Empreinte du Sceau d’Eshpum

    La statuaire de Suse IV B se caractérise par des éléments architecturaux et quelques statues. Il s’agit principalement de galets de fondation, de tables ou de lions couchés porte-étendards. Les motifs représentés sont un mélange de motifs iraniens et mésopotamiens : ainsi sur le galet de fondation de Puzur-Inshushinak un serpent iranien surmonte une scène de fondation typiquement mésopotamienne représentant un dieu à cornes enfonçant un clou sous les auspices d’une déesse lama aux mains dressées. Un lion leur fait face, sans doute représente-t-il les forces du mal incapables de rentrer dans le temple ou alors le gardien du sanctuaire, sans doute semblable aux portes-étendard de cette époque. Les statues sont des statues de souverains portant une longue jupe lisse d’où les pieds apparaissent par un décochement ou encore des statues de culte. La statue de la déesse Narundi la représente assise, vêtue du kaunakès méospotamie, tenant sur sa poitrine une palme et un gobelet. Le visage très abîmé et aux yeux vides laisse indiquer que la statue était sans doute plaquée de métal rendant inutiles des détails sur la pierre. Toutes les sculptures sont doublement inscrites en élamite linéaire et en akkadien.

    La glyptique est représentée pas deux sceaux : celui  du gouverneur Liburbelli et celui d’Eshpum. Ces sceaux représentent des scènes de type mésopotamien. Il s’agit de combats mythologiques : des héros combattant des animaux dressés comme des taureaux ou des lions. Le sceau de Liburbelli présente également des similitudes avec les sceaux d’Akkad : les protagonistes combattent deux par deux et sont disposés symétriquement autour d’un cartouche central.

    La vaisselle ne change pas beaucoup de celle de Suse IV A. Il s’agit principalement de céramique de second style et de vases en bitume imitant des vases de pierre fabriqués sur place. Des vases en chlorite sont également importé du Kerman, dont la civilisation se développe alors.

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III- Le Reste de l’Iran et la Bactriane : 2600-1700 avant JC

L’art de l’Iran antique ne se résume pas au site archéologique de Suse. Ainsi, l’Iran entière connaît plusieurs civilisations. Entre 2600 et 1700 avant JC, deux régions iraniennes, le désert du Luristan peuplé de nomades, ainsi que le désert de Kerman, développent des civilisations importantes et pourtant moins connues. De même, la Bactriane, région de l’actuelle Afghanistan, développe une culture sous influence iranienne.

   A- Luristan 

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Passe-guides avec scène d’allégence

   Le Luristan est un plateau situé au nord de la plaine de Susiane, à l’ouest de l’Iran. Il s’agit d’une région spécialisée dans la métallurgie de luxe. A l’époque, ses objets sont destinés essentiellement à l’exportation vers la Mésopotamie. Les haches d’apparat sont ornée de figures animales (chevaux, lions, oiseaux…) et d’inscriptions. Les plus célèbres sont les lames crachées pas des dragons. Elles ont essentiellement un but votif.
Les passe-guides sont également très importants : ils sont formés d’anneaux surmontés de scènes représentant des chars ou des cérémonies d’allégeance. Le Luristan réalise aussi des casses-tête tubulaires décorés de simples pointes ou de tête d’animaux comme des bouquetins.
Enfin, le Luristan réalise aussi des cônes de bitume incrustés de triangles de coquille et de cornaline dont l’usage n’est pas connu, mais dont la réalisation correspond à la forte demande d’objets de luxe en Mésopotamie.

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    B- Kerman : 

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Double Vase en Chlorite

   La région du Kerman, dont le site principal est Tepe Yahya, se situe au sud est de l’Iran. La civilisation kermanne de cette époque se divise en deux phases : la période ancienne entre 2600 et 2200 avant JC et la période récente entre 2300 et 1700 avant JC. Les principaux objets d’art retrouvés sont des figurines et des vases de chlorite, qui étaient exportés dans tout le Proche-Orient. Le site de Tepe Yahya présente des traces d’ateliers de travail de la chlorite. Des puits d’extraction de chlorite, de forme concave ont également été retrouvés à proximité du site.
Les vases de la période ancienne se caractérisent par une iconographie imitant la vannerie. En effet, les motifs sont souvent des motifs de tressages ou de nattages. On trouve également des représentations de palmiers dattiers ou encore des éléments d’architecture, comme les linteaux courbes. Les formes des vases sont simples : il s’agit de vases cylindriques parfois doubles, souvent tronconique, parfois concave. Ces formes sont induites par la technique de réalisation au foré à l’arc. Il existe quelques figurines d’hommes et d’animaux. Les animaux sont souvent des lions combattants ou des serpents enlacés, mais il y a aussi des représentations de scorpions et d’ours. L’usage de ces objets est souvent funéraire, notamment à cause de leur taille imposante.
Pour la période récente, les vases sont plus petits. Il possèdent une base quadrangulaire au socle ouvragé. Le décor change également. On y représente des toitures de maison, des bouquetins et des feuilles, mais surtout des cercles pointés. Les changements de forme et de taille des vases sont dûs à un changement de fonction de ceux-ci. En effet, à l’époque récente, il ne servent plus au défunt, mais au vivant et contenait du fard ou du parfum.

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   C- Bactriane :

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Princesse de Bactriane

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Statuette de Balafré

   La Bactriane fait partie de l’Iran extérieur, c’est à dire qu’à cette époque, cette région de l’Afghanistan était dans la sphère d’influence de la civilisation iranienne.La Bactriane est riche en matériaux : chlorite, lapis lazuli, abâtre, kaolin et calcaire pour les pierres; argent, or et cuivre arsénié pour les métaux. Le commerce du lapis lazuli enrichit la région et entre 2600 et 1700 avant JC, une civilisation raffinée se développe.
Le kaolin servait à la réalisation de perles et de pendentifs. De petits flacons de parfum et de fard, de base carrée ou en forme de cruche étaient réalisés en chlorite. Le chlorite permettait également de fabriquer des poids en forme de sac à main. Des pendeloques, mais aussi des vases et des calices à colonnettes à gorge étaient exécutés en albâtre. Enfin, on trouve des haches en métal à lames en éventail, ornées de chevaux de même type que celles retrouvées au Luristan.
Mais les oeuvres les plus connues de cette civilisation sont les statuettes composites. Celles-ci, en chlorite et en calcaire, représentaient le plus souvent des « Princesses à crinolines ». Ces femmes étaient vêtues de larges robes à mèches laineuses stylisées, sans doute inspirées du kaunakès sumérien. Elles sont représentées soit debout, soit assises, le siège en rotin étant parfois gravé sur la robe. Les éléments de peau, tels que le visage et les mains, étaient en calcaire blanc, tandis que la robe et la toque rayée qu’elles portent parfois étaient en chlorite. Elles furent surnommées « Princesses » car une princesse de la dynastie d’Anshan porte le même type de robe sur un sceau plus tardif. Ces statuettes étaient déposées dans les tombes des haut-dignitaires. Elles repésentaient peut-être des déesses-mères.
Le second type de statue composite est illustré par la statuette du Balafré conservée au Louvre. Cette figurine représente un homme avec cicatrice, barbu, possédant une peau de serpent en chlorite, son pagne et son unique oeil conservé étant réalisés en calcaire. Il représente sans doute un démon du panthéon bactrien, qui dérive certainement du panthéon iranien où le serpent joue un rôle bénéfique. La balafre de la statuette est due à une destruction rituelle.
Vers 1700 la civilisation bactrienne disparaît brutalement sans aucune raison connue.

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De Saba à Nima


(L’histoire de 150 ans de littérature persane) De : Yahya Arianepour

 

Volume 1 : Le retour * Le réveil

(Extraits)

 

Livre 1 : Le retour

 

Un clin d’œil à l’histoire

 

Une époque de crise en Iran – Après 240 ans, le règne de la dynastie Séfévide – qui avait pris le pouvoir en Iran  à travers des armes au 16ème siècle – s’est terminé.

 

Nader, le fils inconnu d’une des tribus turcophones Afchar, a nettoyé le pays, en moins de 15 ans,  des rebelles de l’intérieur et des ennemis de l’extérieur et a pris officiellement  le pouvoir au 17ème sicècle. C’était un  grand homme qui, avec ses brillantes victoires a donné un nouvel espoir au pays, mais qui a été assassiné, 12 ans après,  par un des seigneurs tribaux, parce qu’il était devenu arrogant, fou et impitoyable. Le pays est donc redevenu la scène de rebellions et d’anarchie.

 

Après plusieurs guerres et  massacres, Karim Khan, le chef de la tribu kurde Zand, a pris le pouvoir an tant que régent d’un enfant de 9 ans, le soi-disant neveu de Chah Soltan Hossein Sévéfide. Il a pu calmer le pays durant une courte période, mais pendant le règne de ses  descendants le pays a passé une de ses époques les plus instables, de telle façon que c’est difficile et douleureux de l’enregistrer dans l’histoire. 

 

Aga Mohamad Khan Qadjar, en très peu de temps et après plusieurs guerres sanglantes, a pris le pouvoir et a mis en place un Etat centralisé et dictatorial, après cette période d’instabilité.

 

Le fondateur de la dynastie Qadjar a été assassiné par un de ses proches et son neveu Baba Khan a pris le pouvoir sous le nom de Fath Ali Chah.

 

Les défaites de l’Iran face à la Russie – En raison des guerres et des massacres de son oncle, Fath Ali Chah a eu beaucoup d’ennemis intérieurs et extérieurs pendant les 37 ans de son règne.

 

Les Russes qui progressaient à l’extrême nord de l’Iran, ont pu séparé d’Iran la Géorgie avant de commencer à réfléchir à la Caucase. L’Iran a commencé à mettre en place les moyens d’une guerre avec la Russie, dans l’espoir que la Grande-Bretagne allait l’y aider. Donc, la première guerre entre la Russie et l’Iran a eu lieu, mais le roi iranien qui n’avait pas la force nécessaire dans cette guerre, a demandé de l’aide à Napoléon Bonaparte dont la puissance était connue mondialement. L’empereur français qui avait l’espoir de conquérir l’Inde à travers l’Iran, a envoyé une délégation en Iran et a, enfin de compte,  signé un accord avec le gouvernement iranien lui promettant de l’aider à éloigner la Russie de la Géorgie et de lui donner les moyens militaires nécessaires tout en formant les soldats iraniens aux techniques de guerre.

 

La délégation française, sous la direction du Général Gardan, a été envoyée en Iran, mais elle n’était encore pas arrivée que Napoléon a signé un accord de paix avec la Russie. Ceci a, dans la pratique annulé les accords entre l’Iran et la France.

 

Le gouvernement iranien n’avait pas encore perdu tout son espoir en la France et demandait encore une aide de Napoléon. Mais, la seule chose que ce dernier a fait était de demander à sa délégation d’encourager l’Iran dans une paix avec la Russie. La délégation française a formé les soldats iraniens, mais n’a pas pu arranger la paix entre les deux Etats.

 

A ce moment-là, une délégation britannique est arrivée en Iran, avec des cadeaux impressionnants, promettant de faire ce que les Français avaient refusé de faire. Mais l’intention britannique était en réalité d’éloigner les Français de l’Iran et de commencer une guerre avec la Russie. La Grande-Bretagne a signé un accord avec l’Iran qui avait comme but d’éloigner la Russie de l’Inde et d’y faire respecter les intérêts britanniques. Dans cet accord, les Britanniques promettaient à l’Iran de l’aider face à la Russie, mais les Britanniques qui avaient remplacé les Français dans ce contexte, n’ont donné aucune aide à l’Iran contre la Russie. Après neuf ans de vaine guerre, non seulement l’Iran a perdu la Géorgie, mais aussi huit autre départements ainsi que le droit de navigation dans les eaux territoriales de la mer Caspienne.

 

Quinze ans après, sous prétexte des divergences frontalières, une autre guerre s’est déclenchée entre l’Iran et la Russie, et comme les Britanniques ont évité d’intervenir entre les deux pays, l’Iran a perdu Erevan et Nakhdjavan dans le cadre d’une défaite qui lui a fait perdre aussi les régions de l’extrêmité de la montagne Arasse. C’était une consolidation de l’influence de la Russie et ce que l’on appelle dans l’histoire « La Capitulation ».

 

L’influence de la civilisation européenne

 

En 1789, la Révolution française a influencé toute l’Europe, mais l’Iran était loin et n’a pas eu vent de ces événements hitoriques importants.

 

Ce qui a, pour la première fois, influencé l’Iran, c’était les guerres avec la Russie, les aller-retour militaires et l’envie de certains rois de développer les techniques et les industries de la nouvelle Europe. Ceci a ouvert la voie à la civilisation occidentale.

 

La politique des pays occidentaux, basée sur leurs intérêts économiques, a influencé la situation sociale en Iran. L’arrivée des délégations politiques et militaires et leur travail pour réformer l’armée iranienne, a été une base pour la mise en place de nouvelles idéologies en Iran.

 

Le mouvement moderniste en Azerbaïdjane, région frontalière avec la Russie et l’Empire Ottoman, a commencé et la ville de  Tabriz est devenue le centre  militaro-politique de l’Iran. Petit à petit, des élèves ont été envoyés en Grande-Bretagne pour apprendre des sciences, et en Russie pour apprendre  l’industrie. Plusieurs usines d’armement et de textile ont été construites, ainsi que plusieurs imprimeries et éditions de livres et de journaux…

 

Mais ces réformes et progrès étaient très lents et toujours accompagnés de difficultés et de résistance. Presque tous ceux qui ont essayé de se battre pour ces réformes, ont perdu la vie dans cette voie.

 

Chapitre 1 : La littérature d’Iran à la première moitié du 19ème siècle

 

Première partie – les poètes

 

Introduction

 

Les poèmes de l’époque séfévide – La mort du puissant poète, Nouréddine Abdolrahman Djami, symbolise la fin de l’époque dorée de la poésie classique d’Iran, inaugurée  par Roudaki.

 

Aucun grand poète original et puissant n’a existé pendant le règne grandiose des Séfévide. Il faut chercher la raison de cette pauvreté culturelle dans la politique générale des rois Séfévide. Apparemment, pour des raisons de rivalités politiques avec l’Empire Ottoman et dans le contexte du développement du chiisme contre le sunnisme de l’adversaire, les Séfévide ont donné très peu d’importance à la poésie et à la littérature. Les seuls poèmes de cette époque étaient l’apologie des imams et des martyrs de Karbala. Cette politique concernait aussi les sciences ; la théologie était le seul sujet qui intéressait les Séfévide.

 

Le style indien – Le résultat de cette politique était que la poésie est sortie de la cour royale pour entrer dans la vie de la population. Les poètes connus et puissants se sont éloignés des Séfévide pour aller vers les sultans ottomans et les rois Gourkhans de l’Inde. Ces derniers ont encouragé les poètes dans la mise en place du style indien dans la poésie persance. Ceci est un style spécial qui sont des poèmes avec le moins possible de mots qui expriment le plus possible de sens.

 

Ce style qui avait pris naissance dans des pays non iraniens et qui s’était développé dans un milieu inadéquat, est devenu de plus en plus inintéressant. Un attention spéciale était portée à inventer des mots pour dire, en plus court, ce que le poète voulait exprimer. Les poètes se rivalisaient pour trouver ce genre de choses et cela baissait de plus en plus le niveau littéraire de la poésie.

 

Les poètes avant-garde du mouvement littéraire

 

Mais, vers la fin de l’époque Afchar, quelques temps avant que Fath Ali Chah regroupe des poètes autour de lui, la population s’est lassée du style indien et un mouvement assez important a commencé son existence dans la poésie persane.

 

La ville d’Ispahan – même si celle-ci avait souffert de la rebellion de Afghans et sa population s’était éparpillée – mais malgré tout, elle est devenue le centre d’un nouveau mouvement. Quelques personnes cultivées et poètes se sont arrêtées de s’intéresser au style indien et ont repris le style des poètes datant de cinq ou six siècles d’avant. Ils ont mis en place donc la base pour l’existence des poètes plus importants.

 

Parmi les plus connues de ces  personnes d’avant-garde, on peut parler de Seyyed Mohamad Choleh Esfahani, Mirza Mohamad Nassir Esfahani et Mir Seyyed Ali Mochtagh. Ce dernier a encouragé des jeunes qui l’ont entouré rapidement pour mettre en place un groupe qui a été à l’origine de la formation des plus grands poètes de l’époque de Fath Ali Chah.

 

L’institut Néchate – A l’époque d’Aga Mohamad Khan Qadhar,

le Commissaire d’Ispahan – Mirza Abdolvahhab Néchate – a mis en place un institut auquel plusieurs poètes ont pris part pour discuter des affaires littéraires et des différents styles. Mais, Néchate a été convoqué par Fath Ali Khan à Téhéran et l’institut s’est disloqué après son départ.

 

La poésie de la cour royale – Avec le pouvoir Qadjar, même si les rois de cette dynastie avaient la même méthode de guerre et de massacre, la population paraissait plus tranquille.

La centralisation du pouvoir avait pu arrêter dans une certaine mesure, les rebellions et donc, les vols et massacres de la population.

 

La mise en place d’une sécurité relative et la prise du pouvoir par un Etat centralisé ont fait revivre des traditions et des coutumes anciennes. C’est vrai qu’Aga Mohamad Khan Qadjar qui passait son temps dans les guerres, n’avait pas l’opportunité d’encourager des poètes, mais son neveu et son remplaçant, Fath Ali Chah, a remis en place une cour splendide à Téhéran et a voulu faire revivre la vie grandiose de l’époque de l’antiquité. C’était un homme tribal, sans aucune connaissance du monde qui adorait la vie et les femmes et voulait beaucoup d’enfants. Malgré tout, c’était un homme doué et au moins  lettré qui connassait l’histoire de l’Iran et qui avait des dons de poète. Il reste plusieurs de ces poèmes signés de son pseudonyme « Khaqan ».

 

En plus du roi qui encourageait les poètes en les payant, il y avait aussi Qaémmaqam Farahani, lui-même écrivain et adorateur de culture, qui encourageait aussi les poètes et les écrivains. Les princes Qadjar apprenaient la poésie et la littérature dès leur enfance et ils voyaient l’encouragement des poètes comme une marque de noblesse pour eux-mêmes. Ils rivalisaient dans l’encouragement des poètes en les payant et en leur donnant des prix.

 

Par conséquent, dans l’espoir de s’approcher du centre du pouvoir, de gagner de l’argent et de devenir le « meilleur poète », des centaines de poètes dont l’axe principal se tournait autour de Malek-o-Choarayé Saba,  se sont regroupés autour du roi poète et connaisseur de la poésie et ont mis en place « l’Institut Khaqan » et ont fait des poèmes d’apologie pour le prince héritier et d’autres autorités du pays. Parmi ces poètes, on peut parler de Saba, Néchate et Madjmar.

 

Le retour – Le but de ce groupe était de sauver la poésie persane de la misère et de la pauvreté de celle des Séfévide. Mais pour arriver à leur but, ils n’avaient pas d’autre choix que de « retourner » au style ancien et de suivre la voie des maîtres en la matière comme Ferdowsi, Onsori, Farrokhi, Manoutchehri, Hafez et Saedi.

 

Le retour au style des anciens était un retour complet et sans condition. Les poètes de cette époque essayaient de faire revivre les vers des anciens sans en changer quoi que ce soit. Ils ont créé des œuvres qui arrivent à rivaliser avec celles des anciens.

 

Mais c’est évident que si l’origine d’un travail artistique est une imitation, il n’y aura pas beaucoup de place pour créer et pour dire quelque chose de nouveau et d’original. Dans les poèmes de cette époque, très peu d’attention est portée à la situation de l’époque, les événements sociaux et nationaux. Il n’y a pas beaucoup de choses sur les guerres, les rebellions et la vie misérable de la population. Comme si la cour royale était complètement séparée du pays, endormie profondément comme dans un pays ensorcelé dans un conte de fées et qui ne se rend compte de rien de ce qui se passe dans la réalité. Comme écrivait Lermontov, poète russe : « Téhéran somnole dans la fumée du narguilé et une atmosphère brumeuse, en s’appuyant aux coussins du confort et face aux beaux jets d’eau ». Et dans cette atmosphère d’extase et d’ivresse, le poète de la cour royale, noyé dans le confort matériel, faisait des vers exagérés en apologie du roi et de la cour pour ce que ces derniers n’avaient pas accompli et des qualificatifs qui ne correspondaient à ces derniers. Des poèmes qui satisfaisaient et le roi et le poète.

 

Bref, « le mouvement de retour » était un court coup d’Etat contre le style indien qui ennyait tout le monde, à la différence près qu’il n’a créé aucune personnalité brillante. On peut même dire qu’il a créé plutôt des imitateurs de bas niveau des génies comme Saedi, Sanaï, Manoutchehri, etc…

 

Le contenu des poèmes de ces soi-disant poètes n’était que l’apologie du roi et de la cour royale.

 

Deuxième partie : les auteurs

 

Introduction

 

Un regard vers le passé – A l’époque sombre de l’histoire de l’Iran, pendant les 300 ans où les Mongols et les Timoride ont envahi le pays, la langue persane qui s’était déjà mélangée avec la langue arabe, a fusionné avec des mots et expressions turcs, mongols etc. Ce mélange s’est fait dans tous les domaines : militaire, droit, social, etc… La prose de cette époque est tellement complexe et lourde, mélangée avec des phrases en arabe, qu’il devient difficile d’en comprendre le contenu, même pour des auteurs et des experts. Ce style a non seulement dominé les œuvres littéraires, mais même les documents officiels et les ordres royaux étaient écrits sur cette base.

 

La prose de l’époque Qadjar—A cette époque encore la poésie est considérée supérieure à la prose, et comme on l’a vu, un mouvement en poésie est créé pour suivre les anciens. Mais ce mouvement de retour aux anciens ne porte pas son attention à la prose ancienne. Ce qui veut dire que le mouvement dans la prose est non seulement en retard mais aussi beaucoup plus lent. La prose de cette époque n’a pas une vraie valeur littéraire et imite la prose ancienne.

 

Chapitre 2 : La littérature iranienne dans la deuxième moitié du 19ème sicècle

 

Première partie – les poètes

 

Introduction

 

La poésie de la cour royale a continué son progrès et de nombreux poètes se sont mis en avant dans ce style. Parmi eux, on peut parler de : Chahab Esfahani, Foroughi Bastami, Qaani Chirazi, Yaghmayé Djandaghi, Sorouché Esfahani, Cheybaniyé Kachani et Mahmoud Khané Malek-o-Choara.

 

Mais ici, on doit parler de Ghoratoleyne, poétesse iranienne. Elle était la fille du Mollah Mohamad Saleh et est née à Ghazvine, une ville près de Téhéran. Elle a pris connaissance des sciences, avec sa sœur Marzieh, par son père. Puis, elle a appris la théologie, la technique de l’écriture et la littérature arabe. Elle a étudié des œuvres de Seyyed Rachti avec qui elle a eu une correspondance et a adhéré à l’idéologie de ce dernier – Le cheykhieh.

 

L’étude de cette idéologie l’a complétement transformée, à tel point qu’il a laissé ces deux enfants à son mari qui était aussi son cousin et est partie à Karbala pour visiter Seyyed Rachti. Mais en arrivant, elle s’est rendue compte que Seyyed est mort. Elle est donc restée dans la maison de ce dernier et a commencé à enseigner les sympathisants à travers un rideau. Puis, quand seyyed Bab [Le fondateur du Bahaïsme] a commencé son travail de propagande, elle a eu une correspondance avec celui-ci, en est devenue une partisane et a commencé à faire de la propagande à grand jour, pour cette idéologie.

 

Ghoratoleyne a continué courageusement son travail de propagande, y compris sans voile, en public. Ce qui a créé un grand scandale à cette époque. C’est à l’âge de 36 ans qu’elle sera assassinée par ordre royal.

 

C’était une femme cultivée, poétesse et une très bonne oratrice qui connaissait la théologie et les techniques du commentaire. Le préfet de Baghdad a écrit sur elle : « J’ai vu dans cette femme une culture que je n’avais pas vue dans beaucoup d’hommes. Elle avait beaucoup d’intelligence, de discrétion et de réserves. »

 

Elle était la première femme en Iran qui s’est présentée dévoilée devant des hommes et qui a polémiqué contre des mollahs et des politiciens. Ses œuvres ont été en grande partie détruites et éparpillées, mais il en reste quelques rares exemples. (A suivre)

 

 

Traduit du persan par l’Association Art En Exil

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