Archive pour avril, 2011

un message

Je vais quitter Téhéran pour une semaine avec 4 français et au retour je renouvellerai la page..
A bientôt

Ispahan et l’art des Séfévides


Jean-Paul Roux

Le fondateur de la dynastie des Séfévides, Chah Ismaïl (1501-1524), brute sanguinaire, était aussi un homme de culture et de goût. Il aimait les beaux objets, métaux, verres, céramiques, les beaux tissus et s’éprit de peinture. Sous son règne, naquit l’école de peinture séfévide qui exerça une influence dominante sur les autres arts, tels la céramique et le tapis. L’époque des Séfévides fut aussi marquée par l’essor de l’architecture, tout particulièrement à Ispahan, érigée en capitale par Chah Abbas le Grand. Jean-Paul Roux évoque pour nous l’essor artistique au temps des Séfévides et aussi ses limites.

Suprématie de la peinture sur la production artistique

Lorsque Chah Ismaïl arrive au pouvoir, Hérat fait indéniablement figure de capitale des arts, en particulier de la miniature ; son école, fleuron de la Renaissance timouride, avait produit avec des maîtres comme Behzad, les chefs-d’œuvre du génie iranien. Dès qu’il eut pris la ville, le chah invita artistes et artisans à venir travailler à Tabriz, sa capitale – Behzad y arriva en 1522 – qui devint le successeur de la grande cité afghane. Ainsi naquit l’école de peinture séfévide des XVIe et XVIIe siècles, illustrée par une vingtaine de grands maîtres dont Muzaffer Ali – neveu de Behzad – et Reza Abbassi – Aga Riza vers 1565-1635 – qui travailla par ailleurs quelque temps en Inde, et plus tard, Muhammad Qasim. Si, dans ses débuts, la peinture iranienne dépend largement de la tradition timouride, elle se détache peu à peu d’elle pour suivre sa propre voie, pour ensuite subir la double influence, au reste contradictoire, de la Chine et surtout de l’Occident. Des artistes comme Muhammad Zaman, mort en 1700, se rendent à Rome tandis que des Occidentaux viennent peindre en Iran et s’iranisent ; ainsi dans la seconde moitié du XVIIe siècle, cet Ali Quli Beg que l’on nommait faranghi, ce qui ne veut pas dire nécessairement français, mais européen.

Les manuscrits séfévides doivent leur beauté à la grâce, à la joliesse, à la richesse décorative des détails, à l’élégance, peut-être un peu trop maniérée, des jeunes gens habillés avec recherche qui prennent des poses nonchalantes, et à la magie des couleurs éclatantes. Elle manque en revanche de puissance, peut-être d’originalité, et respecte trop les maîtres. Ainsi, Riza Abbassi fixe pour tout le XVIIsiècle les traits, les vêtements, les coiffures des élégants de la cour.

Les peintres exercent une dictature presque absolue sur la production artistique. Fabricants de tapis et céramistes s’inspirent de leurs œuvres, tandis que les tisserands, comblés d’honneurs, travaillent en collaboration avec les miniaturistes qui dessinent pour eux des cartons, dont ils reproduisent les fleurs très réalistes, les jardins chinois, voire les personnages.

L’influence européenne stérilise peut-être quelque peu les artisans ; le fait est patent chez les verriers, dont l’art renaît après une certaine éclipse, mais qui pâtissent de leur trop grande servilité envers l’art italien. Les métaux paraissent de qualité médiocre, en comparaison de ce qu’ont produit les siècles antérieurs. Quant aux céramistes, ils semblent concentrer tout leur génie à l’exécution du décor architectural, dont les commandes sont surabondantes, et ils négligent un peu les objets manufacturés. C’est à peine si l’on peut inscrire à leur crédit la production de quelques belles pièces en semi-porcelaine, dues au goût des chinoiseries, à l’influence des collections de pièces importées de Chine.

Le seul art industriel qui s’épanouit complètement et atteint aux plus hauts sommets est celui du tapis. Les chah ont créé, dans la capitale et en province, des manufactures d’État où les artisans se contentent souvent de copier des peintures. Contrairement au tapis ottoman qui affectionne les motifs géométriques, celui des Séfévides privilégie les motifs floraux souvent disposés dans des réseaux d’arabesques autour d’un médaillon central. En nœuds serrés, qui peuvent être rehaussés de fils de soie, ils présentent, dans des compositions à la fois raffinées et vivantes aux coloris chatoyants, la plus grande variété de dessins. Souvent des animaux poursuivis par des cavaliers bondissent parmi les fleurs et les arbustes – tapis de chasse – ; souvent, des productions plus froides, représentent des parcs aux parterres rectangulaires séparés par des canaux – tapis jardins. L’Europe, qui ne connaissait guère auparavant que les tapis turcs, s’en engoue et le chah en fait volontiers cadeau aux souverains étrangers, surtout au XVIIe siècle. C’est par centaines que nos musées conservent des tapis dits polonais, depuis qu’un prince de Pologne en a présenté un à Paris à l’exposition de 1878.

Ce goût pour la couleur éclatante et vive, pour le raffinement du décor, s’exprime peut-être plus encore dans la céramique de revêtement mural. Elle recouvre tout l’intérieur et l’extérieur des monuments religieux – sinon des palais pour lesquels on préfère en général la peinture – de telle façon que ceux-ci, dont les mérites architecturaux ne sont pourtant pas minces, semblent uniquement conçus pour la recevoir. Toutes les techniques, toutes les formes, tous les décors imaginables sont mis en œuvre. On redécouvre même le lustre métallique tombé dans l’oubli. On préfère certes la mosaïque, mais l’immensité des besoins, la hâte qu’on a de les satisfaire, incitent souvent à employer des carreaux de faïences, plus économiques et moins longs à mettre en place. Aux grandes surfaces monochromes qui rutilent au soleil, s’opposent des panneaux entièrement décorés de flore, d’arabesques et d’épigraphie dans les édifices du culte, de scènes de genre et de cour ou encore de grandes images comme celles du Sagittaire qui orne sur la place royale d’Ispahan la porte d’entrée du bazar.

L’épanouissement de l’architecture

On dit souvent que l’architecture séfévide est née tardivement, quand Chah Abbas le Grand fixa sa capitale à Ispahan (1598), qu’elle n’a guère intéressé les provinces et l’on se montre volontiers sévère à son égard. Certes les Séfévides n’innovent guère, sont peu originaux, mais conduisent cependant au complet épanouissement des plans et des volumes inventés avant eux ; leurs monuments font tantôt montre d’une belle hardiesse, tantôt d’une grande délicatesse.

S’il est vrai qu’Ispahan possède un ensemble architectural unique qui suffirait à assurer sa gloire – mais que d’autres beautés n’a-t-elle pas encore ! – elle ne retint pas seule l’activité des architectes et ceux-ci n’attendirent par Chah Abbas pour construire. Dès 1513, on érige à Ispahan le mausolée de Harun Vilayet qui porte, selon certains, une des plus belles parures de céramique que l’on puisse voir en Iran. À Ardébil, berceau de la famille séfévide, ils mettent très tôt en chantier un complexe qui ne sera achevé qu’au XVIIe siècle, avec mausolée, mosquée et un petit édifice original de plan cruciforme sous coupole servant à exposer les objets rares et précieux, en particulier les porcelaines de Chine – un musée ! Dans maintes villes, des travaux importants sont réalisés pour refaire, consolider et surtout décorer des monuments anciens : à Ispahan dans la Grande mosquée seldjoukide, dans la ville sainte de Qom au tombeau de la sœur de l’imam Riza morte en 815, dans celle – non moins sainte – de Mechhed à la mosquée de Gawhar Chad – où le dôme est reconstruit en 1575 – et dans sa banlieue où est érigé en 1617-1622 le tombeau de Khwadja Rabbi que l’on prendrait volontiers pour un petit pavillon de plaisance, enfin à Chiraz où la madrasa du Khan (1615) a un ravissant décor d’arbres, de fleurs et d’oiseaux. Ils travaillent aussi dans les villégiatures royales de la mer Caspienne pour élever des palais qui ne nous sont pas parvenus. C’est la grande faiblesse de l’époque de construire vite et sans solidité : Ispahan en a beaucoup souffert.

Cela ne veut pas dire que les chefs-d’œuvre des Séfévides ne soient pas à chercher dans leur capitale. Ils la parent de manière incomparable et en font une grande ville d’art. Nulle part ailleurs en Asie ne se trouve sans doute une cité où, malgré les déprédations, l’on sent encore la conception d’un seul jet et l’évident souci d’urbanisme. Elle s’étend pour l’essentiel en demi-cercle au sud de l’antique fondation seldjoukide, à l’emplacement qu’occupaient jardins et terrains vagues. Une grande voie triomphale, le Tchahar Bag – les « Quatre Jardins » – orientée presque exactement dans la direction nord-sud en forme en quelque sorte l’axe. Large d’environ soixante-dix mètres, longue de plus de trois kilomètres, elle descend en pente douce vers la rivière, le Zayendeh Rud, la franchit par un puissant et gigantesque pont à trois niveaux de circulation et portant pavillons, le pont Allahverdi Khan ou de Djulfa, puis se poursuit jusqu’à l’ancien parc de Khazar Djerid couvrant deux cent cinquante hectares, aménagé vers 1650 sur douze terrasses successives. Au centre de l’avenue court un canal qu’interrompent de proche en proche des fontaines en onyx et que flanquent deux allées cavalières et des bordures de platanes. À droite et à gauche s’élevaient pavillons et palais – on en compta jusqu’à vingt-deux – aujourd’hui disparus, et ce très bel ensemble qui a enchanté tant de voyageurs des temps anciens, et qui heureusement subsiste, la madrasa Mader-i Chah – Mère du Chah – de 1704-1714, avec ses splendides céramiques, ses cent cinquante cellules pour étudiants réparties sur deux étages, et le caravansérail qui la jouxte, aujourd’hui transformé en hôtel. Hélas, le Tchahar Bag n’est plus que l’ombre de lui-même.

Il ne reste rien d’une autre avenue parallèle à la première qui devait partir des palais royaux et atteindre un second pont, un pont-barrage, le Pol-i Khadju, à vingt-quatre arches, très imposant par sa puissance architecturale et allégé par six pavillons semi-octogonaux.

La place royale, Meidan-i Chah – rebaptisée place de l’Imam – a aussi souffert, mais moins. Elle a perdu les canaux et les arbres qui l’entouraient ; les multiples cellules qui servaient de boutiques sont défigurées par de hideux rideaux de fer rouillés et elle sert de parking. Très vaste – cinq cent vingt et un mètres sur cent soixante – elle est fermée par une succession ininterrompue de petits magasins voûtés, sous terrasses, qu’interrompt de chaque côté le porche d’entrée d’un grand monument.

C’est au sud, la Masdjid-i Chah, la mosquée du roi – devenue bien sûr de l’imam – érigée entre 1611 et 1629, grandiose édifice d’un équilibre parfait et d’une extraordinaire somptuosité de décor pour lequel on dut utiliser, estime-t-on, dix-huit millions de briques et cinq cent mille carreaux de revêtement. Presque carrée – cent mètres de côté –, élevant son dôme à cinquante-deux mètres et sa coupole intérieure à trente-huit mètres sous clef, elle présente le plan classique à quatre iwan – voûte en berceau brisé fermée de trois côtés et béante sur le quatrième – ouvrant sur une cour rectangulaire de soixante-dix mètres sur soixante. La salle de prière entoure sur trois côtés l’iwan principal qui fait face au grand vestibule, construction savante dont l’articulation permet le raccord du sanctuaire orienté vers La Mecque à la place qui ne l’est pas.

C’est au nord, regardant la Masdjid-i Chah, la porte du bazar, du Qasiriya, – le « césarien », l’habitude s’étant conservée de se référer à César pour les marchés –, une ville dans la ville, un incroyable dédale de ruelles sous voûtes où se nichent bains, caravansérails, écoles, oratoires – madrasa Abdulllah, mosquée Ali…

À l’est, s’élève la mosquée du chaikh Lutfullah (1598-1603), sans minaret et sans cour, ce qui laisse penser qu’elle servait d’oratoire au souverain, revêtue de lambris, éblouissant par l’intensité de leur couleur, du vert et du bleu sur lequel se détachent en blanc les épigraphies, un des joyaux d’Ispahan.

À l’ouest s’étendaient les jardins royaux de Naqsh-i Djam – « Image du monde » – copiés sur ceux de Tamerlan à Samarkand. On y accédait par le quatrième monument de la place, « la Sublime Porte » – Ali Kapu –, un palais s’élevant sur sept étages interrompus à mi-hauteur par une vaste terrasse couverte, à sveltes colonnes élancées, la tribune d’où le chah et la cour assistaient aux parties de polo, le sport national, à des défilés, à des fêtes ou aux exécutions capitales. De l’ensemble palatial, il ne reste que deux témoins, l’un refait au XVIIIe siècle, la salle du trône, dit Tchehel Sutun, les « Quarante Colonnes », qui ne sont en réalité que vingt, mais dont, dit-on poétiquement, le nom provient de ce que celles-ci se reflètent sur le miroir d’eau qui le précède ; l’autre nommé les « Huit Paradis » – Hacht Behecht (1669) – avec huit appartements peut-être pour des favorites du harem. Les peintures murales qui les ornent – ou les ornaient, car plusieurs ont disparu récemment – présentent de grandes compositions florales où volent des oiseaux, des scènes de genre, de guerre et des portraits, parmi lesquels ceux d’Européens.

On croit avoir tout vu quand on quitte la Place du Chah. Il reste encore bien des choses à découvrir dans l’Ispahan séfévide, des mosquées comme celles d’Ali, de Zoleimat, du Médecin – Hakim –, de Sarutaghi, celle dite Rouge, très ruinée – des XVIe et XVIIe siècles –, la madrasa de Baba Rukn al-Din (1629), saint aussi vénéré qu’inconnu, et cette intéressante synthèse de l’art chrétien et de l’art iranien classique que sont les églises du quartier arménien de Djulfa, celle de Bethléem, la cathédrale Saint-Sauveur, nommée familièrement Vank, que sais-je encore ? Il y a plus de trois cents monuments historiques dans la ville.


L’Avesta, Zoroastre et les sources des religions indo-iraniennes


Jean Kellens

Professeur au Collège de France

 

Même si les historiens et les philosophes grecs avaient quelque connaissance de la religion de l’ancien Empire perse, il fallut attendre le milieu du XVIIIe siècle pour qu’un voyageur français, Anquetil-Duperron, puisse acquérir auprès des Parsis de Pondichéry des manuscrits en nombre suffisant pour que commence l’étude de la langue et des textes de l’Avesta, puis de la mythologie, de la religion et des philosophies recueillies dans ce livre sacré.

Les Grecs et la figure de Zarathushtra

Une génération après les guerres médiques, quand les Grecs purent jeter sur l’Empire perse un regard apaisé, ils furent sensibles à un certain exotisme religieux. Hérodote se plaît à faire le tableau d’un peuple pratiquant une religion toute naturelle. Les Perses, dit-il, n’ont ni temples, ni idoles, ni autels. Ils adorent, au sommet des montagnes, le ciel tout entier. Ils exposent les cadavres aux chiens et aux oiseaux, ou les enterrent après les avoir enduits de cire. Leur morale est simple et raisonnable : une faute isolée ne compte pas, mais bien la balance entre les bonnes et les mauvaises actions que l’on accomplit durant sa vie ; et ils enseignent aux enfants trois choses seulement : monter à cheval, tirer à l’arc et dire la vérité. La fonction sacerdotale est confiée à la tribu mède des mages.

Le premier à mentionner le nom de Zarathushtra sous sa forme hellénisée Zoroastrès – dont nous ferons Zoroastre – est apparemment Xanthos le Lydien, un historien contemporain d’Hérodote, un peu plus âgé que lui. Son œuvre ne nous est pas parvenue mais d’après ce que nous en savons par d’autres auteurs, il aurait parlé au moins deux fois de Zoroastre. D’une part un fragment cité par Nicolas de Damas (Ier siècle de notre ère) raconte la terreur qui envahit les Lydiens quand un orage violent interrompit un sacrifice offert par le roi Crésus : ils se rappelaient, dit Xanthos « les oracles de la Sibylle et les logia de Zoroastre ». D’autre part, Diogène Laërce, qui commença à écrire sous le règne d’Alexandre Sévère, attribue à Xanthos une tradition qui situe Zoroastre six mille ans avant l’expédition de Xerxès contre la Grèce.

Quelques dizaines d’années plus tard (vers 380), dans le Premier Alcibiade, Platon attribue la paternité de la science des mages à un certain « Zoroastre d’Ahura Mazdâ », mentionnant ainsi le nom du fondateur de la doctrine et celui de son dieu. Désormais, l’Antiquité ne cessera de placer Zoroastre aux origines de sa propre sagesse. Une tradition que Clément d’Alexandrie attribue à un écrivain du Ier siècle avant notre ère, Cornélius Alexandre Polyhistor, rapporte que Pythagore reçut à Babylone l’enseignement de Zoroastre. Les philosophes voient en lui l’inspirateur du dualisme platonicien. Le dualisme iranien, présentant le monde comme le théâtre du combat entre un dieu bon, Ahura Mazdâ ou Ohrmazd, et un dieu mauvais, Angra Manyu ou Ahriman, est décrit pour la première fois par Plutarque, qui dit tenir son information de Théopompe (IVe s. avant notre ère). À l’époque hellénistique, on attribue à Zoroastre la paternité de la magie, dont le nom dérive effectivement de celui des mages, et de la science ésotérique des astrologues de Chaldée. Tout ceci est parfaitement fantaisiste : Zarathushtra n’est pas le contemporain de Pythagore et rien n’est plus étranger à la vieille religion iranienne que la magie, l’astrologie ou l’alchimie.

La naissance de l’orientalisme

Léguée par la tradition hellénistique, la figure légendaire de Zoroastre, prince des mages, maître des astrologues chaldéens, initiateur de Pythagore, persistera durant le Moyen Âge et la Renaissance. Mais il passe aussi pour l’inspirateur du dualisme manichéen honni. Il faut attendre le XVIIe siècle pour que la perspective se modifie de manière radicale. En 1660, le capucin français Raphaël du Mans rapportait, d’un long séjour à Ispahan, la nouvelle qu’une secte d’adorateurs du feu, les Guèbres, perpétuait en Iran la religion des mages. Quelques années plus tard, deux autres voyageurs signalaient les affinités de leur doctrine avec la religion chrétienne : Tavernier notait que les Guèbres avaient une connaissance confuse des mystères du christianisme et Chardin leur reconnaissait la foi en un dieu suprême, supérieur à la fois à quelques autres divinités et aux deux principes personnifiant le bien et le mal. À l’aube du siècle des Lumières, ces nouvelles d’Orient ne pouvaient laisser indifférent. Dès 1670, les libres-penseurs anglais Marsham et Spencer mettaient l’accent sur les ressemblances entre certaines doctrines païennes et le christianisme et les expliquaient par le fait que les juifs avaient subi l’influence de leurs voisins.

Lorsque, en l’an 1700, l’évêque anglican d’Oxford, Thomas Hyde, entreprend la compilation de tout ce qui est connu de la religion préislamique de l’Iran, il nourrit aussi l’intention de trancher une question d’importance pour la théologie chrétienne. Fallait-il considérer Zarathushtra comme un prophète positif, qui avait reçu quelques lumières de la révélation monothéiste, ou comme un hérétique, qui avait scindé l’unité divine en deux forces contraires, l’une bonne, l’autre mauvaise – une doctrine que Hyde allait définir en forgeant, en latin, le mot « dualisme » ? Quelle que soit l’ampleur de son érudition, Hyde n’est pas véritablement en mesure d’aborder efficacement cette question. À la connaissance des sources classiques, il joint celle de l’orientalisme naissant qui lui donne accès aux textes arabes et persans. Il a su, nous ne savons toujours trop comment, se procurer des manuscrits avestiques et pehlevis, mais il ne sait pas les lire. Privée de l’apport des documents originaux, son œuvre reste donc encore pré-scientifique. Ainsi armé, Hyde a cru pouvoir conclure que Zarathushtra était un prophète comparable à Abraham, qui avait su préserver pour un temps son peuple de la dégénérescence polythéiste. Les accusations de dualisme ne sont pas sans fondement mais elles sont sans portée. Le dualisme du fondateur n’est pas de nature religieuse mais philosophique et cette philosophie est imprégnée de morale. Elle fonde une éthique du comportement qui exige le discernement entre le bien et le mal et est soumise à une rétribution posthume.

Anquetil-Duperron et la première traduction de l’Avesta

C’est dans ce climat que survient un événement essentiel. La vieille religion iranienne n’avait pas seulement survécu en Iran même mais aussi en Inde où la communauté des Parsis, fuyant la conquête musulmane, avait essaimé en quelques points de la côte occidentale. En 1723, un Parsi de Surate offrit un manuscrit à un marchand anglais, qui le fit parvenir à la bibliothèque bodléienne d’Oxford : l’Europe apprenait ainsi que le livre de Zoroastre n’était pas perdu. Encore fallait-il l’avoir tout entier sous la main, puis le comprendre, ce qui n’était possible qu’avec le consentement du clergé parsi. Ce fut l’œuvre du Français Anquetil-Duperron (1731-1805), le Champollion des études iraniennes, bien méconnu aujourd’hui, en dépit d’une excellente biographie de Raymond Schwab (1934) et d’une page émue de Michelet. En 1754, à vingt-trois ans, renonçant à attendre des subsides qui ne viennent pas, il s’engage dans les troupes de la Compagnie des Indes et s’embarque pour Pondichéry avec des compagnons d’armes recrutés dans les prisons. Pour reprendre une expression de Raymond Schwab, la philologie iranienne commence comme finit Manon Lescaut, par un convoi de prisonniers vers les colonies. Anquetil traverse à grand-peine et à grand risque une Inde déchirée par la guerre franco-anglaise, puis, jouant habilement des rivalités qui déchirent la communauté parsie de Surate, il vainc les réticences, se fait montrer les manuscrits, expliquer leur écriture et leur langue. De retour en France, le 15 mai 1762, il dépose à la Bibliothèque du roi cent quatre-vingts manuscrits. L’analyse de ces documents lui prendra encore dix ans : sa traduction de l’Avesta, le livre réputé de Zoroastre, paraît en 1771.

L’exhumation de l’Avesta par Anquetil-Duperron est un fait décisif qui marque un changement d’époque. Désormais, la religion iranienne et la personne de son fondateur présumé échappent au domaine de la querelle philosophique pour devenir objet de science et de philologie sévère. Le personnage de Zoroastre ne cessera pas pour autant de hanter l’imaginaire occidental. Il reste, jusqu’à la fin du XIXe siècle au moins, objet d’utilisation littéraire. En 1756, dans son Essai sur les mœurs, Voltaire manifeste un grand intérêt pour Zoroastre, qui lui paraît pouvoir être utilisé dans la lutte contre le christianisme en ce que sa doctrine permet de relativiser la tradition judéo-chrétienne : Moïse n’est pas unique, il n’a pas eu le monopole de la révélation monothéiste. En 1810, Kleist exhorte ses compatriotes à la liberté dans un poème intitulé Prière de Zoroastre. Shelley, dans le discours à la Terre de Prométhée délivré, évoque la rencontre de Zoroastre et de son âme. Nietzsche, enfin, trouve piquant, selon son propre aveu, de mettre l’expression de l’immoralisme dans la bouche du premier moraliste, celui qui considéra le conflit entre le bien et le mal comme le moteur des choses. Ce ne sont là que quelques exemples.

Les origines de l’Avesta

Au milieu du premier millénaire avant notre ère, l’Iran – c’est-à-dire l’Iran actuel, l’Afghanistan et une partie de l’Asie centrale ex-soviétique – et le bassin des deux grands fleuves de l’Inde septentrionale, l’Indus et le Gange, sont habités par des peuples parlant une langue indo-européenne. La langue des Indiens et celle des Iraniens sont donc apparentées au grec, au latin, aux langues celtiques, germaniques, slaves…, d’une parenté si précise qu’elle peut être définie par un ensemble de lois phonétiques invariables ; de plus, elles présentent entre elles des affinités si grandes qu’elles apparaissent, à cette date ancienne, comme de faibles variantes dialectales d’un unique idiome indo-iranien.

Les premiers documents originaux que les Indo-Iraniens ont laissés de leur langue et de leur histoire sont des inscriptions royales : en Iran, les inscriptions que les rois achéménides, à partir de Darius I, on fait graver dans les provinces occidentales de leur empire, qui jouxtait le monde mésopotamien ; en Inde, les inscriptions, disséminées des rives du golfe du Bengale à la région de Kaboul, dans lesquelles le roi Açoka proclame sa soumission à la loi morale ou dharma, ce qui signifie peut-être sa conversion au bouddhisme. Ainsi, les documents iraniens sont les plus anciens : si les inscriptions d’Açoka se situent aux alentours de 255 avant notre ère, la plus ancienne inscription achéménide peut être datée avec précision de 519. Les Iraniens sont aussi les premiers à avoir été mentionnés par leurs voisins, une priorité de hasard qu’ils doivent au contact de civilisations maniant l’écriture. Un roi assyrien rapporte, sur une tablette que l’on date communément de 835, une campagne qu’il mena contre les Madai, ceux que les Grecs appelleront Médoi et nous, d’après eux, les Mèdes. Nous savons ainsi qu’au milieu du IXe siècle avant notre ère, la tribu qui, durant l’Antiquité, occupa la frontière nord-ouest du monde iranien, aux lisières du Caucase et de l’Arménie, avant de se dissoudre dans la diaspora et les invasions de nomades, se trouvait installée dans son habitat historique.

L’histoire proprement dite ne permet pas de remonter plus haut. Il est certain que les peuples de langue indo-européenne ne sont pas, en Inde et en Iran, des autochtones mais nous ne connaissons ni la date de leur arrivée ni l’itinéraire de leur migration, comme les participants d’un colloque consacré à cette question au Collège de France, en janvier 2000, ont été unanimes à le rappeler.

La présence de peuples de langue indo-européenne en Inde et en Iran est cependant documentée bien avant le VIe et même le IXe siècle avant notre ère. En vertu d’une tradition culturelle commune, les Indiens et les Iraniens ont pareillement assuré par transmission orale la conservation d’un corpus de textes très anciens et considérés comme sacrés : le Veda en Inde, l’Avesta en Iran. Ces livres, qui n’ont été mis par écrit que des siècles plus tard, font du lointain passé indo-iranien une catégorie dont il n’existe aucun équivalent : une préhistoire documentée ou une sorte particulière de protohistoire. Leur composition ne peut être située avec précision ni dans l’espace ni dans le temps, leurs auteurs et la société dont ils étaient l’expression nous sont entièrement inconnus. Tout ce que nous pouvons faire, d’une manière générale, c’est établir une chronologie relative, avec toutes les incertitudes et les approximations que cela suppose. D’une part, nous considérons que des vestiges linguistiques indiens du Proche-Orient, signalent le moment à partir duquel se sont trouvés réunis les ingrédients de la littérature sacrée indo-iranienne ; d’autre part, nous cherchons à évaluer l’archaïsme de la langue des textes védiques et avestiques par rapport à celle des premiers documents originaux, les inscriptions de Darius et d’Açoka. Cette démarche empirique nous amène, si n’interfère aucun argument d’une autre nature, à situer les plus anciennes parties des deux livres entre 1500 et 1000 avant notre ère.

Deux livres sacrés : l’Avesta et le Véda

L’Avesta, dont le nom, repris tel quel aux Parsis modernes, est la déformation d’un mot ancien signifiant « éloge », présente un double intérêt linguistique et religieux. Sa langue, l’avestique, est l’un des deux dialectes iraniens anciens connus qui font pendant au témoignage indien du sanskrit védique, le second étant le vieux-perse des inscriptions achéménides. C’est aussi le livre sacré de la religion préislamique de l’Iran, que les spécialistes appellent, selon leur goût, « mazdéisme » en se référant au nom de son dieu dominant, Ahura Mazdâ, ou « zoroastrisme » d’après le nom de l’homme qui est censé l’avoir fondée et prêchée, Zarathushtra ou Zoroastre. Si proche qu’il soit du Véda par la langue, le style et les conceptions religieuses, l’Avesta s’en distingue du moins par deux particularités d’ordre général qui font qu’il relève d’une problématique scientifique sensiblement différente. Tout d’abord, il est de dimension beaucoup plus modeste. Alors que le Veda n’est pas un livre, mais une bibliothèque tout entière, l’Avesta représente à peu près un livre de poche classique de 250 pages, si bien que l’analyse se trouve embarrassée, non par l’abondance inhumaine du matériel à traiter, mais par sa ladrerie, qui refuse trop souvent la confrontation de passages parallèles, seule technique d’éclairage possible quand il n’y a pas évidence linguistique. Le texte est aussi beaucoup plus mal transmis, non par déficience des techniques iraniennes de transmission orale mais parce que la tradition mazdéenne a connu, semble-t-il, des crises et des solutions de continuité. L’une, en tout cas, est sûre et décisive. La conquête arabe et l’islamisation de l’Iran, au VIIe siècle, ont provoqué la dispersion des écoles théologiques et entraîné une irrémédiable décadence de l’élocution liturgique. En dépit de tous les efforts accomplis par les communautés restées fidèles à la vieille religion, qu’elles soient demeurées en Iran ou aient migré vers l’Inde, pour conserver à leur doctrine une certaine qualité théorique, la transmission orale et, à cette époque, écrite de l’Avesta n’a cessé de se détériorer jusqu’à l’intervention, au siècle dernier, de l’érudition scientifique. Alors que le Veda est un texte irréprochable, où les fautes sont exceptionnelles, l’Avesta est corrompu et, pour être compris, doit faire l’objet d’un travail lent et difficile de restitution philologique, travail parfois désespéré et, en raison de l’indigence des faits qui nourrissent l’argumentation, toujours guetté par l’arbitraire.

Les différents manuscrits

Ces vicissitudes, jointes à l’absence de tout témoignage extérieur, expliquent que nous connaissions si mal l’histoire de l’Avesta, depuis sa composition jusqu’à son exhumation par Anquetil-Duperron, et encore les quelques choses sûres que nous sachions ont-elles bien souvent été acquises tout récemment. L’édition critique de l’Avesta, qui a été faite par Karl-Friedrich Geldner dans les dernières années du XIXe siècle, est fondée sur l’ensemble de la documentation significative provenant des communautés parsies. Tous les manuscrits importants et la plus grande partie des manuscrits secondaires ont été dépouillés et il est totalement exclu que nous recueillions, dans l’avenir, la manne d’un matériel nouveau. Le classement des manuscrits par famille et la détermination de leurs liens de filiation a mis en lumière le caractère récent de la tradition manuscrite qui nous est parvenue. Les deux plus anciens des manuscrits importants (J2 et K5) ont été écrits par le même copiste et sont datés de 1323, le plus vieux manuscrit (K7a) pourrait remonter, selon l’estimation la plus extrême, à 1268 et la mémoire des scribes ne va pas au-delà d’un modèle perdu qu’on peut situer aux environs de 1020. De plus, des fautes généralisées démontrent à l’évidence que tous les manuscrits sans exception dérivent d’un original perdu qu’on appelle le « manuscrit de base » et que ses imperfections invitent à situer à l’époque troublée de la migration vers l’Inde, c’est-à-dire entre le VIIIe et le Xe siècle. Il est donc vain de se bercer de l’espoir qu’un manuscrit ait pu conserver, contre tous les autres, la leçon miracle. Tous sont pareillement les rejetons du manuscrit de base et leur confrontation ne permet rien de plus que la restitution d’une version déjà corrompue de la fin du premier millénaire. Non seulement la tradition manuscrite est récente mais elle est aussi extraordinairement ténue.

Un progrès significatif a été accompli à la fin des années soixante lorsque Karl Hoffmann, par une analyse paléographique rigoureuse, a pu remonter aux sources de la transmission manuscrite. Par sa structure et les caractéristiques formelles de ses signes, l’alphabet avestique est clairement une invention érudite ad hoc de l’époque sassanide. Il n’est pas le fruit de l’évolution historique aveugle d’un système d’écriture, mais une création délibérée menée dans le but exclusif de mettre l’Avesta par écrit. L’inventeur s’est inspiré de deux modèles. Du point de vue de la forme, il a puisé l’essentiel du stock de ses signes dans l’écriture du pehlevi des livres – une forme particulière du dialecte moyen-perse –, elle-même dérivée de l’écriture araméenne. Mais, alors que celle-ci ne note pas les voyelles et va jusqu’à confondre plusieurs consonnes sous le même signe, il a adopté le principe typologique « un signe égale un son » des alphabets grecs et latins, qu’il connaissait et auxquels il a d’ailleurs emprunté deux signes. Ce principe de travail fournit de précieuses indications. Une indication chronologique tout d’abord : les caractéristiques formelles de l’écriture pehlevie que l’alphabet avestique reproduit n’ont été acquises qu’au début du VIIe siècle. Le fait que l’inventeur anonyme ait pris pour modèle le système alphabétique gréco-latin et une écriture qui servait à noter le dialecte moyen-perse suggère qu’il a travaillé dans une ambiance « occidentale », c’est-à-dire en Perse, qui était la province autochtone du pouvoir politique sassanide. L’alphabet avestique n’a jamais été utilisé pour un autre texte que l’Avesta. Il a très probablement servi à mettre par écrit un exemplaire unique du canon – disons : l’archétype sassanide –, déposé en lieu sûr, auquel le clergé pouvait se référer en ultime recours pour dénouer d’éventuelles controverses théologiques. La minutie véritablement maniaque avec laquelle il rend les plus subtiles variations phonétiques montre qu’il a été prévu pour transcrire finement les nuances de l’élocution liturgique solennelle. L’alphabet avestique a été inventé pour donner une forme écrite à un texte récité : ceci démontre qu’il n’y eut jamais auparavant de tentative pour mettre l’Avesta par écrit. Ajoutons que tous les textes connus n’ont sans doute pas été confiés à l’écriture et que ceux qui ont été mis par écrit ne l’ont probablement pas été avant la conquête arabe.

Premières lectures et premières interprétations

Les manuscrits d’Anquetil-Duperron déposés à la Bibliothèque du roi en 1762 ne sont pas à proprement parler des morceaux de l’Avesta, quoique ce titre ait été donné à leur collection. À l’exception de quelques brefs fragments épars, le canon sassanide a disparu au début du IIe millénaire. Les textes d’Anquetil en sont des extraits choisis et assemblés pour les besoins de deux anthologies liturgiques distinctes. La première est le récitatif d’un long sacrifice qui associait, dans sa version maximale, les trois livres Yasna, Visprad et Vidêvdâd ; la seconde rassemble les hymnes sacrificiels consacrés aux divinités autres qu’Ahura Mazdâ (Yashts) et les assortit de quelques liturgies privées (Xorda Avesta). Il est probable que ces anthologies utilitaires étaient constituées avant la collation du canon sassanide.

Le premier déchiffrement de ces textes a paru justifier le vieux débat sur le système religieux du mazdéisme. C’est que ce système semble varier selon les livres constitutifs et, dans chaque cas, épouser des contours flous. Les Yashts témoignent d’un polythéisme soigneusement hiérarchisé, le cœur du Yasna d’un monothéisme indécis qui montre le dieu unique entouré d’abstractions divinisées. Les notations dualistes sont disséminées dans l’ensemble des textes, mais se font plus insistantes dans le Vidêvdâd. En somme, un beau désordre, qui explique qu’Anquetil-Duperron, tout en travaillant sur les textes originaux, n’ait pas remis en cause l’interprétation de Hyde.

 

Les travaux de Martin Haug…

Le premier philologue à qui le développement de la grammaire comparée indo-européenne et, plus spécifiquement, indo-iranienne ait permis de comprendre suffisamment l’Avesta pour tenter une analyse rigoureuse de son système religieux est l’Allemand Martin Haug. Aux alentours de 1860, il lui est apparu que le corpus métrique qui occupe les chapitres 29 à 34, 43 à 51 et 53 du Yasna, les Gâthâs ou « Chants », présentait une triple singularité : leur langue est nettement plus archaïque que celle du reste du corpus ; Zarathushtra n’y fait pas figure de héros légendaire, mais agit dans la réalité actuelle, sans majoration merveilleuse ; enfin, elles ne mentionnent jamais d’autre nom divin que celui d’Ahura Mazdâ. C’est sur la base de ces trois observations que Haug établit une chronologie des diverses expressions religieuses du mazdéisme. Puisque l’Avesta commence par les Gâthâs, le mazdéisme commence par le monothéisme. Celui-ci est l’œuvre d’une personnalité historique, Zarathushtra, et ses disciples l’ont laissée « se détériorer » soit en dualisme, soit en polythéisme hiérarchisé.

Haug ne peut cependant éluder le fait qu’il existe des rapports synchroniques entre le monothéisme des origines et le dualisme, puisque ce sont les Gâthâs elles-mêmes qui semblent esquisser la théorie des deux forces antagonistes dans une strophe (Y 30.3) que Haug traduit ainsi : « In the beginning, there was a pair of twins, two spirites, each of peculiar activity : these are the good and the base, in thought, word and deed. Choose one of these two spirites ! Be good, not base ! ». Haug est ainsi amené à reproduire l’interprétation de Hyde en présentant le monothéisme comme la théologie de Zarathushtra et le dualisme comme sa philosophie. Ayant pris conscience de l’unité de la personne divine, le prophète s’est trouvé contraint d’expliquer comment la création d’un être parfait pouvait être imparfaite. Il l’a fait philosophiquement, en supposant l’existence de deux causes primordiales inhérentes à l’homme et à Dieu lui-même. Appelées mainiiu ou « esprit », elles sont des forces de l’état mental et néanmoins créatrices, l’une de tout ce qui est bon, l’autre de tout ce qui est mauvais. Plus tard, confondant la théologie et la philosophie du fondateur, les docteurs mazdéens ont constitué une vraie religion dualiste. Le bon manyu a été confondu avec Ahura Mazdâ lui-même et le mauvais est devenu son adversaire frontal. Si grand et si durable qu’ait été son succès, on voit que cette manière de rendre le monothéisme compatible avec le dualisme est doublement suspecte. Elle reproduit une interprétation pré-scientifique et attribue à l’auteur des Gâthâs une spéculation qui n’est pas exhumée du texte mais d’une philosophie prétendument universelle. Haug a cependant le mérite et l’excuse d’avoir procédé avec une logique impeccable : il a lu la strophe Y 30.3 et a cru devoir en conclure que le vieux débat était justifié. C’était légitime à défaut d’être juste.

… et ceux de James Darmesteter

Quinze ans plus tard, le Français James Darmesteter faisait de la religion de l’Avesta une analyse radicalement différente de celle de Haug. Pour Darmesteter, il ne fait aucun doute que la religion préislamique de l’Iran a été, de manière constante, un dualisme. Mais ce dualisme ne peut avoir été original, puisqu’il est issu de la vieille religion indo-iranienne que l’on définissait alors comme un polythéisme naturaliste. L’évolution s’explique par l’histoire de la personnalité des deux protagonistes, Ahura Mazdâ et Angra Manyu. Le premier est un ancien dieu du ciel lumineux qui a évolué en dieu du bien parce que, comme son équivalent indien Dyaus pitar ou Varuna, il a créé l’ordre du monde et s’en est fait le gardien. Le dualisme mazdéen n’est pas le fruit d’une spéculation philosophique mais l’aboutissement d’une très ancienne représentation mythologique. L’ordre dans la nature ne va pas sans une lutte constante dans la nature contre les forces du désordre. Darmesteter situe les origines d’Angra Manyu dans un motif mythologique développé par les hymnes védiques : le ravissement de la lumière et des eaux par un serpent qui les enferme dans son étreinte. Un dieu lumineux abat le monstre et libère les captives. Cette péripétie a pour fondement naturaliste la lutte censée se livrer dans l’orage. Les ténèbres envahissent le monde mais, frappées par l’arme de l’éclair, elles en sont finalement expulsées, tandis que la pluie ruisselle. Angra Manyu est le serpent transfiguré par adaptation à la dimension spirituelle qu’a prise son adversaire et par transposition depuis un mythe cosmogonique ponctuel dans une représentation générale de l’histoire du monde. Le mal, comme les ténèbres, envahit l’univers. Son irruption met en marche le temps et les grands cycles naturels ; son élimination après 6 000 ans de conflit, en marque la fin. Le scénario de Darmesteter diffère donc de celui de Haug par trois aspects essentiels.
1. Le dualisme mazdéen ne relève pas d’une spéculation distincte du système religieux. C’est l’héritage d’une antique mythologie.
2. Son fondement n’est pas l’antagonisme entre les deux esprits du comportement, mais celui entre Rta et Druj, l’ordre et le désordre dans le monde. L’opposition n’est pas d’ordre éthique, mais d’origine cosmogonique.
3. Puisque le dualisme n’est pas greffé sur un monothéisme préexistant, dont les traces sont imperceptibles, il n’y a aucune raison de penser que le mazdéisme est le produit d’une révolution de la pensée religieuse. Comme Darmesteter l’écrivait si bien deux ans plus tôt : « Le mazdéisme est au même titre que le védisme un développement spontané et libre de la religion indo-iranienne, se transformant sans secousse, et sans qu’il soit besoin d’invoquer une invasion étrangère, ou une révolution intérieure. » En corollaire, la figure de Zarathushtra est sans consistance historique ; il serait lui aussi, comme adversaire d’Angra Manyu, un combattant de l’orage.

Vers de nouvelles lectures

Dans l’absolu, le scénario de Darmesteter n’est ni plus ni moins convaincant que celui de Haug mais il est survenu à contretemps dans l’histoire de notre discipline. L’usage monomaniaque de la mythologie de l’orage a indisposé ceux-là mêmes, les védisants, qui étaient les mieux préparés à percevoir les aspects mythologiques du mazdéisme et Darmesteter lui-même n’a pas tardé à prendre ses distances. L’abus de mythologie naturaliste a discrédité son interprétation mais, en la récusant, on a fait ce qu’on appelle « jeter le bébé avec l’eau du bain ». En fait, Darmesteter a eu l’intuition d’un mode de développement du mazdéisme qu’il n’avait pas les moyens adéquats d’investiguer : pouvait-on en 1877, aborder les mythes autrement qu’en appliquant la méthode à laquelle Max Müller a attaché son nom ? Pourtant, Darmesteter avait justement perçu que le fondement du dualisme mazdéen était l’antagonisme entre Rta et Druj et que cet antagonisme avait été inséré dans une histoire mythique du monde, où, débordant la cosmogonie dont il tient ses origines, il envahit la durée et se résout en eschatologie. Un tel scénario, s’il n’est pas la transposition du combat de l’orage, est néanmoins de nature mythologique, à charge pour nous d’en faire une nouvelle exégèse.

 

Jean Kellens

Mars 2004
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L’Empire perse, grandeur, pouvoir et organisation


Rémy Boucharlat

L’Antiquité grecque nous a laissé l’idée d’un empire oriental figé pendant un siècle et demi, despotique, décadent, qu’Alexandre n’eut qu’à cueillir comme un fruit mûr ; ses auteurs, qui par ailleurs nous ont transmis quantité d’informations importantes – à traiter avec critique – sont bien à l’origine de la coupure que l’historiographie occidentale a créée entre le vieux monde oriental finissant, dont les rois assyriens et néo-babyloniens étaient les derniers feux éclatants, et le nouveau monde civilisé, celui de la Grèce, qui venait le revivifier. Pour rétablir la vérité et mieux comprendre l’organisation et la puissance de l’Empire perse – dans son épaisseur chronologique (550-330 avant J.-C.) –, nous nous sommes adressés à Rémy Boucharlat.

Empire perse. Trop souvent, on confond cet immense empire avec l’Iran d’aujourd’hui alors que le plateau iranien n’était que la région d’origine des Iraniens, dont la tribu des Perses – et que Suse, au pied des montagnes et déjà dans la plaine mésopotamienne, et l’antique Babylone ont été, depuis Cyrus jusqu’à la fin, parmi les capitales officielles des rois achéménides.

Cyrus, fondateur de cet empire mais déjà organisateur, et Darius Ier, qui parachève son œuvre à la fin du VIe siècle avant J.-C., trouvent grâce aux yeux des Grecs. Leurs successeurs, en revanche, qu’ils qualifient de débauchés, sanguinaires et piètres administrateurs, ont pourtant régné sur un empire qu’Alexandre le Grand trouvera en excellente santé, au point d’en conserver maints aspects politiques et économiques et de se glisser dans l’habit du dernier Grand Roi, Darius III.

Sans rien retirer au génie politique et militaire du Macédonien, de sa chance aussi – il a manqué être tué à la bataille du Granique –, il est possible de brosser aujourd’hui un autre tableau de l’Empire perse. C’est un pouvoir au comportement assez nouveau en Orient qui devait marquer profondément toutes les régions du monde oriental, de l’Égypte à l’Indus et de l’Asie Mineure à l’Asie centrale, dans un mouvement sans révolution que la conquête gréco-macédonienne devait amplifier, mais aussi réorienter.

De la Perse à l’empire du monde

À lire la Cyropédie de Xénophon, le jeune Cyrus, fils d’un roitelet perse et, par sa mère, petit-fils d’Astyage, le puissant roi des Mèdes vainqueurs des Assyriens, un demi-siècle auparavant, aurait émergé comme maître du monde oriental à partir de son petit territoire perdu dans les montagnes d’Iran. Sans doute les sources sont maigres sur ce roi de Parsa, au-delà ou à côté du pays des Élamites qu’Assurbanipal est venu écraser en 646, répandant le sel sur la terre pour que rien ne repousse. Pourtant, en un siècle, le royaume élamite renaît, se maintient et entretient avec ces nouveaux venus iraniens des relations apparemment pacifiques, ces derniers s’établissant parfois, jusqu’aux environs de Suse, entre cette région et celle des montagnes du Fars où sera érigée plus tard Persépolis. Par les Élamites, et aussi par d’autres moyens, ces Perses prennent la mesure de l’Orient, qui est le champ de vastes échanges de la Méditerranée au Tigre, de l’Asie Mineure au Levant et jusqu’à l’Égypte. Cyrus, comme ses prédécesseurs, connaît l’Orient ancien. Dans des circonstances qui restent peu claires, vers 559, il décide d’étendre la domination des Perses. La conquête du royaume des Mèdes est une première étape qui l’emmène bien loin, en Asie Mineure, chez de puissants voisins de ceux-ci, les Lydiens de Sardes sur lesquels règne Crésus. Vainqueur en 546, Cyrus se tourne alors vers l’est du monde iranien et, suffisamment fort, défie Nabonide de Babylone, qui se trouve lui-même en conflit avec son élite religieuse. Lorsque Cyrus entre dans la vieille cité, accueilli comme un libérateur – c’est lui qui le dit dans un texte fameux gravé sur un cylindre de terre cuite – il est le maître, déjà organisateur. C’est à ce moment que se place l’épisode bien connu qui a fait la réputation de magnanimité de Cyrus : il offre aux Israélites déportés un demi-siècle auparavant de regagner leur pays et de le faire fructifier.

Après Cyrus, son fils Cambyse ajoutera l’Égypte à l’empire, puis Darius l’étendra vers l’est et, temporairement, vers la Thrace à l’ouest. Sa tentative de mettre au pas les cités de Grèce continentale échouera, comme le savent tous les écoliers d’Europe, à Marathon en 490 ; de même, son fils Xerxès sera vaincu sur mer à Salamine dix ans plus tard. Qu’importe, les rois emploieront d’autres stratégies pour neutraliser le danger grec, corruption ou liens commerciaux à travers les cités du Levant. Les successeurs de Darius ne seront pas inactifs, mettant au pas des régions en rébellion ou reconquérant l’Égypte au milieu du IVe siècle, mais surtout développant l’économie de leur empire.

« Le pouvoir est là où est le roi »

Dans ce cadre géographique, d’une ampleur que l’Orient n’a jamais connue, le pouvoir perse organise : la diversité des régimes politiques est prise en compte ; royaumes, cités-États, villes libres, selon l’attitude des dirigeants, conservent leur administration ou sont directement gérés par un satrape ; toutes les régions reçoivent des garnisons. Les élites comprennent vite leur intérêt et entrent dans le système socio-politique ; libres à elles d’adhérer ou non à la culture de la classe dominante. La stèle funéraire de Saqqarah découverte en 1994 en fournit un magnifique exemple. Elle est réalisée en Égypte, les textes sont en langue égyptienne – hiéroglyphiques et démotique – mais, sur le registre inférieur, le personnage, fils d’une Égyptienne et d’un Perse, est représenté à la perse, couché, portant diadème, levant une coupe. De la même façon, de hauts dignitaires d’Asie Mineure se font représenter dans leurs tombeaux, d’architecture locale, avec certains traits perses. À Gulnar en Cilicie, un personnage a fait sculpter un monument avec deux bas-reliefs qui représentent un défilé de personnages à la manière des gardes des bas-reliefs de Persépolis.

Dans cette interaction entre le centre et à la périphérie, parfois à trois mille kilomètres de là, le pouvoir politique joue un rôle très actif ; le roi se déplace, visite ses « pays » ou « peuples », il se montre et reçoit hommage et tributs ou cadeaux ; lui-même offre. Malgré tout, en dehors des expéditions militaires et de quelques grands voyages, la cour se tient principalement dans un périmètre que marquent Ecbatane la Mède dans les montagnes du Zagros au nord-est, Persépolis, création de Darius, à l’est, Babylone la Mésopotamienne, au sud-est, et entre les deux, Suse, capitale de l’Élam. Toutes quatre en effet, capitales multimillénaires ou récentes, sont des symboles forts. Où est le centre du pouvoir alors ? « Le pouvoir est là où est le roi », comme l’écrit P. Briant. Par conséquent, se déplace avec lui tout ce qui est nécessaire à la cour et à l’administration de l’empire, en un mouvement soigneusement organisé, des mois à l’avance, avec envoi d’émissaires, constitution de dépôts de nourriture – nous avons à ce propos le témoignage de centaines de tablettes comptables à Persépolis –, organisation du prélèvement qui sera demandé à la population locale et, on peut l’imaginer, organisation des comités d’accueil. Ces visites royales, ces « entrées » a roi, s’il peut gérer en se déplaçant, a établi des capitales, centres administratifs et politiques certainement, mais aussi lieux d’apparat. C’est surtout ce dernier aspect que nous connaissons à Persépolis et Suse qui, bien que fort différentes, remplissaient toutes deux les mêmes fonctions : être la marque visible de la puissance royale – imposante, non pas guerrière, mais sereine et harmonieuse – réunissant des pays divers. À Suse comme à Persépolis, les visiteurs, dignitaires, émissaires des régions, envoyés étrangers voient devant eux la masse imposante des palais érigés sur une terrasse de douze hectares, haute de quatorze mètres à Persépolis, dix-huit mètres à Suse. L’accès à l’intérieur est strictement réglementé ; la disposition des bâtiments et le système de circulation sont parfaitement organisés. C’est pourquoi les palais de Suse et de Persépolis – distants de six cents kilomètres et installés dans des régions géographiques contrastées, au centre de cultures bien différentes – partagent des caractéristiques communes.

Des capitales qui témoignent de la puissance royale

Par un escalier monumental à Persépolis ou par une chaussée franchissant un vallon à Suse, le visiteur traverse une porte monumentale, gardée par des sculptures de monstres à Persépolis ; à Suse aussi sans doute, mais là, au revers de la porte, se dressait une statue – ou plus probablement deux – de Darius, haute de trois mètres, aujourd’hui au musée de Téhéran. Réalisée en Égypte, elle a été rapportée à Suse par Xerxès. Sur la statue du roi représenté à l’égyptienne mais en costume perse, les inscriptions sont trilingues : accadien, élamite, vieux perse – avec, en plus, des textes hiéroglyphiques et, sur la base, des représentations dans des cartouches des peuples de l’empire que « l’homme perse a conquis », nommés en hiéroglyphes.

Le visiteur ne pénétrera pas dans le palais proprement dit qui comporte des appartements royaux, des magasins et sans doute des parties administratives, mais seulement dans l’apadana, gigantesque salle à trente-six colonnes hautes de plus de vingt mètres, mesurant cinquante-neuf mètres de côté et flanquée de trois portiques et de tours d’angle.

À l’apadana de Persépolis, surélevée par une terrasse de deux mètres, les murs de soutènement, comme ceux des escaliers monumentaux à double volée, portent les fameux bas-reliefs achéménides. Les uns sont des files de gardes tenant une lance, les autres des défilés de porteurs de tributs, tous identifiables par leur vêtement et leur coiffure, ainsi que par les objets qu’ils vont présenter au roi : vases précieux, étoffes, animaux – caprinés, chevaux, dromadaires, chameaux… On a voulu y voir l’image de la présentation annuelle des tributs et cadeaux au roi, cérémonie dont nous n’avons pas en fait de trace, mais qui avait probablement lieu en plusieurs fois, et aussi bien dans les capitales qu’au moment des visites du roi dans ses pays. Les reliefs sont bien plus une représentation symbolique, un message idéologique : sérénité et force du pouvoir, paix politique, diversité et richesse de l’empire.

D’autres parties des palais de Persépolis ont un caractère officiel, mais étaient peut-être réservées à certains groupes, la cour ou l’armée. La partie sud de la terrasse porte des palais royaux et une immense trésorerie où étaient emmagasinés des objets utilitaires ou d’apparat, sans doute des vivres – dont du vin en abondance – pour les besoins de la cour lors de ses séjours, mais aussi pour être distribués aux soldats, ouvriers, ou encore être mis en place dans les stations installées sur les nombreuses routes de la région et au-delà. C’est ce que nous apprennent les tablettes de terre cuite inscrites en élamite – documents comptables – retrouvées dans cette trésorerie et surtout archivées dans une tour. Elles se comptent par milliers et ne représentent pourtant qu’une infime partie de la production écrite de l’administration. Le reste est à découvrir, peut-être, notamment dans les bâtiments, construits au pied de la terrasse, qui couvrent plusieurs hectares de la cité royale.

Les interrogations sur la religion subsistent

Dans les différentes régions de l’empire, les sanctuaires locaux sont nombreux et correspondent aux religions pratiquées dans chacune d’elles. En revanche, dans le pays perse, pas de temples connus ni de statues, ce qui correspond au récit d’Hérodote. Pourtant, on sait que la vieille religion élamite est encore pratiquée, et des prêtres sont affectés aux temples. Les rois révèrent Ahura Mazda, le grand dieu, ce qui incite à les qualifier de zoroastriens ; mais, des croyances et des rites, nous ne savons presque rien, et il serait dangereux d’appliquer aux Perses ce que nous savons du zoroastrisme iranien qui, au IIIe siècle de notre ère seulement, deviendra religion d’État et sera codifié. De plus, ce que nous apprennent quelques inscriptions royales concerne le roi, peut-être les nobles, mais qu’en est-il de la religion du peuple ? De même, les tombeaux rupestres de Persépolis et de la falaise toute proche de Naqsh-i Rustam sont ceux des rois et de leur famille ; ils se faisaient apparemment inhumer, alors que le zoroastrisme que nous connaissons interdit l’enterrement, car la chair souille les éléments naturels, et prescrit l’exposition des cadavres aux oiseaux de proie et la collecte des ossements propres. À l’exception de la sépulture d’un noble déposé avec ses bijoux dans un sarcophage de bronze à Suse, aucune tombe plus ordinaire d’époque achéménide ne nous est connue. Aussi, avant de parler de zoroastrisme, rappelons-nous que les villes et les villages iraniens de cette époque restent à découvrir.

La question des tombes illustre bien l’un des problèmes majeurs de l’archéologie au cœur de l’empire, où les vestiges sont limités aux réalisations royales, tandis que tout ce qui concerne l’activité économique et sociale des villes et des villages nous échappe totalement. Le déséquilibre de nos connaissances se retrouve entre le centre et les provinces périphériques, dont certaines nous sont mieux connues que le berceau des Perses. Ce sont là des problèmes majeurs de l’histoire et de l’archéologie de l’époque achéménide.

 

La miniature moghole, éclectique et raffinée


Jean-Paul Roux

 

La peinture moghole, contrairement à la peinture ottomane de manuscrits, connut très tôt une large audience et conquit la faveur des historiens de l’art et du grand public. L’intervention des Portugais aux Indes, puis l’occupation française et anglaise ne manquèrent pas d’y contribuer. Rembrandt lui-même ne jugea pas inutile de copier certaines œuvres indiennes. Dès le XVIIe siècle, des collections entières entrèrent dans les musées, d’abord à la Bodleian d’Oxford, puis à Paris, à Londres ou à Dublin. Jean-Paul Roux auteur d’une Histoire des Grands Moghols (Fayard, 1988), fait revivre pour nous cet art éclectique, subtil et raffiné dont le charme incomparable a su défier les siècles.

Akbar, un souverain passionné de peinture

L’école miniaturiste des Grands Moghols naquit sous le règne de Humayun, fils du fondateur de l’Empire. Contraint à l’exil par l’usurpation de l’Afghan Chir chah (1538), Humayun alla se réfugier en Iran à la cour du Safavide chah Tahmasp, où il se prit de passion pour la miniature iranienne. Il décida deux maîtres encore jeunes à s’attacher à lui, les emmena à Kabul en 1549, puis à Delhi quand il put reconquérir son trône (1555). Mort accidentellement un an plus tard, il laissa les deux artistes à son fils Akbar (1556-1605).

Le nouveau souverain, homme de très grande culture et plus passionné encore que son père pour la peinture, fonda un atelier de peintres dont il confia la direction aux deux immigrés et y fit venir des artistes des diverses régions de son empire. Ils apportèrent évidemment avec eux les traditions locales dont ils étaient imprégnés et le souvenir des grands foyers si brillants – pensons par exemple à Ajanta – de l’antique peinture hindoue. On est en droit de conclure qu’ils furent plus nombreux à travailler pour l’empereur que les musulmans eux-mêmes. C’est à leur présence, plus sans doute qu’à la traduction en persan des œuvres littéraires classiques hindoues ordonnée par Akbar, que l’on doit les nombreuses représentations de yogis, d’ascètes, de renonçants qui furent exécutées très tôt et pendant longtemps. Syncrétiste, Akbar voulait créer une unité indienne en fondant aussi étroitement que possible culture musulmane et culture indigène, ou plutôt les différents courants de celle-ci. Les Iraniens eurent pour tâche d’initier les Indiens au délicat travail de la miniature qu’ils ignoraient à peu près totalement ; les Indiens de détacher les miniaturistes de la tradition persane pour créer une nouvelle école dont, très vite, la personnalité ne tarda pas à s’affirmer. Attentif, Akbar visitait chaque semaine son atelier, se faisait montrer les œuvres réalisées, récompensait les meilleurs et distribuait titres et surnoms ronflants – « Merveille de l’époque » – à ceux qu’il appréciait le plus. Cela nous permet de connaître les noms d’une centaine de peintres portés sur des registres avec les œuvres qu’ils avaient créées. Autoritaire, il choisissait les sujets à illustrer, au début œuvres musulmanes ou hindoues, épiques, poétiques et littéraires, un peu plus tard, parce qu’il prenait goût à l’histoire, œuvres historiques, célèbres ou de circonstance, telles les mémoires de son grand-père Babur – Vakiyat, « Événements », vulgairement nommé Babur name. Plus tard, il obligera les grands personnages de son entourage à se faire portraiturer, comme il le faisait lui-même.

Du travail collectif à la création personnelle

L’influence persane, dans les premières décennies, demeura prépondérante au point qu’on peut hésiter à attribuer certaines peintures à l’Iran ou à l’Inde, bien que déjà on tendît à se détacher d’elle parce que l’empereur prônait l’énergie, l’emphase, le grandiloquent. Comme on manquait encore d’artistes qualifiés ou complets, on en faisait travailler plusieurs sur une même feuille de papier, l’un traçant le dessin, un autre faisant les visages, un troisième posant les couleurs. Ce travail collectif avait des avantages, mais étouffait le génie personnel et rendait les compositions hybrides, d’une uniformité un peu monotone, souvent de valeur inégale. Rien ne remplace jamais le génie individuel. Pour les quatorze cents miniatures d’un des premiers grands textes mis en chantier, le Hamza name, histoire d’un oncle du Prophète (vers 1562-1577), il n’y eut pas loin de cent personnes à travailler. À partir de 1590, plus encore après 1600, Akbar encouragea les créations individuelles et souhaita que chaque artiste réalisât entièrement son œuvre. Les personnages héroïques, nés de l’imaginaire, demeuraient à la mode : un manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de France montre le géant Udj, issu de la tradition arabe, qui cherche à détruire les armées de Moïse en lançant sur elles des montagnes. Mais, à peu près à la même époque, Akbar exigea que les portraits reproduisent non seulement avec fidélité les traits du personnage – ce qui était contraire sinon à la loi musulmane, peu claire sur ce sujet, du moins à la philosophie islamique – mais expriment la vérité psychologique. Cette volonté amena un changement profond et dans l’esthétique et dans la qualité des œuvres.

L’arrivée des Européens au XVIe siècle

Un changement encore plus radical résulta de l’arrivée des Européens et de l’accueil qu’on leur fit. Akbar, qui tendait à l’œcuménisme, invita les jésuites à sa cour dès 1578, puis à nouveau en 1582, en 1593 et en 1594. Ils y apportèrent des cadeaux, objets de culte qu’Akbar fit aussitôt étudier et reproduire par ses artisans, et cette célèbre Bible polyglotte d’Anvers qui exerça une influence capitale. On copia les gravures occidentales, Dürer et surtout les Flamands et dès les années 1580, fut peint ce Saint-Jérôme, d’un peintre encore non identifié, qui connut un succès énorme et fut maintes fois reproduit dans la suite des temps avec plus ou moins de bonheur. On vit peu après des Nativités, des Vierges à l’enfant, des Descentes de Croix, des portraits d’Européens et des figures allégoriques, ces dernières particulièrement appréciées. Les plus grands peintres moghols s’en emparèrent, les uns, comme Basawan, pour les reproduire avec fidélité, les autres, comme Kusi Das, pour s’en inspirer ou les interpréter. On oublia vite le contexte religieux. On se souvint de la perspective, du modèle, du volume, du réalisme qui en découlaient.

L’apport européen allait dans le sens souhaité par la couronne. Celle-ci désirait de plus en plus que l’on cherchât la vérité et la précision. Akbar l’avait prôné. Son successeur, Djahangir (1605-1627) le fit plus encore. Cet esthète, réputé à juste titre pour sa cruauté, alla jusqu’à faire venir, vers 1618, un de ses seigneurs mourant de ses débauches pour qu’un peintre saisit sur son visage les affres de l’agonie, – c’est le Portrait d’Inaqat khan mourant, conservé à la Bodleian Library d’Oxford. La seule chose qui put échapper au naturalisme du peintre fut la femme, inaccessible dans son gynécée, dont les portraits restèrent stéréotypés et idéalistes.

L’apogée de l’art du portrait…

Les règnes de Djahangir et de chah Djahan (1627-1658) furent ceux de l’apogée culturel de l’empire. Le premier de ces princes, jugeant que l’atelier de son père comptait trop d’artistes de second ordre, les licencia pour n’y conserver que des maîtres confirmés. La production impériale y gagna en qualité et la peinture officielle acquit une maîtrise encore inégalée. Quant à ceux qui avaient été mis à la porte, ils durent se débrouiller pour continuer à exercer leur art et eurent recours aux mécènes : ainsi naquit une école plus indépendante, dont la liberté d’expression ne parvint pas à compenser l’absence de grand talent, mais qui s’enrichira considérablement par la suite, dans la seconde moitié du XVIIe siècle et plus tard aux XVIIIe et XIXe siècles. Sous Djahangir et chah Djahan, le portrait ne cessa de se perfectionner et produisit des œuvres vraiment remarquables comme Djahangir contemplant le portrait de son père Akbar (1620), conservé au musée Guimet, tandis qu’apparaissaient avec timidité les scènes intimistes appelées à un grand avenir.

… mais aussi de l’art animalier et floral

C’est alors que se développa l’art animalier et floral qui avait vu le jour sous Akbar. Djahangir, passionné d’histoire naturelle, encouragea la création d’herbiers et de bestiaires, où figurèrent arbres et fleurs indigènes ou « exotiques », chevaux, éléphants, dromadaires, béliers, zèbre importé d’Éthiopie, insectes, en particulier des papillons, dont les ailes se prêtent si bien aux fantaisies du coloriste : dès 1600, à une époque où le réalisme est moins grand, où le dessin est plus spontané et les teintes d’une exquise fraîcheur, on en donne une magnifique image. Dans ce parc zoologique, les oiseaux occupent la première place, parfois dans des compositions savantes et admirablement équilibrées. Il est impossible de nommer tous les peintres animaliers et difficile d’en élire un en particulier. Peut-être accorderai-je la première place à Miskina, graphiste émérite, dont les œuvres présentent une harmonie chromatique exceptionnelle en jouant avec les tonalités vives et plates. Quelques dessins montrent des animaux composites, dont le corps est fait d’une multitude d’êtres humains ou animaux qui s’enchevêtrent : peu nombreux au temps d’Akbar, ils deviennent à la mode au XVIIIe siècle, à un moment où l’Iran des Qadjars les connaît aussi. Hasard d’une rencontre ? On peut en douter. Généralement étudiés pour eux-mêmes, les animaux apparaissent aussi dans des combats qui mettent en évidence leur puissance et leurs mouvements. On peut envisager qu’ils traduisent une très vieille tradition des Turcs, attestée dès la préhistoire : c’est du moins ce à quoi font inévitablement penser les combats de chameaux.

Quand chah Djahan monte sur le trône, la peinture n’a plus grand-chose à apprendre, plus grand domaine à explorer. Le nouveau souverain, avant tout architecte et amoureux du marbre blanc qu’il fait travailler avec des incrustations d’une finesse extrême – son chef-d’œuvre, le Tadj Mahal d’Agra en apporte le plus éclatant exemple – fait cependant encore progresser, s’il se peut, l’art du portrait : celui-ci demeure d’une perfection technique absolue, mais se soucie moins de la vérité psychologique et plus de la joliesse et de la délicatesse.

Au XVIIIe siècle, des œuvres provinciales flattent le goût des bourgeois et des voyageurs

Le très fanatique Awrengzeb (1658-1707), hostile à tout ce qui n’est pas conforme à la plus stricte loi musulmane, fait fermer l’atelier impérial de miniature. Les peintres, comme jadis ceux renvoyés par Djahangir, sont obligés de vivre du mécénat. Ceux qui restent dans les grandes villes impériales finissent, au XVIIIe siècle, par y former une école qu’on appelle un peu arbitrairement « École de Delhi ». Beaucoup d’autres partent travailler chez des radjahs de province ; ils y exercent une influence profonde sur des arts provinciaux notamment sur celui du Radjahstan qui prolonge, avec plus de sécheresse, l’école des Grands Moghols. Leur génie est contraint de se plier non aux goûts de princes amateurs éclairés, mais à ceux des acheteurs ou des commanditaires. La peinture qui, jusqu’alors avait été aristocratique, devient plus populaire et cherche à flatter une clientèle de riches bourgeois que vient renforcer celle des voyageurs européens en quête de souvenirs. Plus que jamais, par mercantilisme, les peintres recopient les œuvres anciennes, non sans habileté, ce qui vaut à ces faux une cote très au-dessus de leur valeur.

Tout n’est pourtant pas mauvais dans les productions tardives et il y a à la fois intense poésie et charme réel dans ces scènes nocturnes, apparues sous chah Djahan et qui deviennent tout à fait à la mode au XVIIIe siècle comme Le prince Murad recevant de nuit une dame, de 1660, aujourd’hui au Victoria et Albert Museum de Londres ou, un siècle plus tard, les peintures de Faizullah. Beaucoup moins belles, malgré une série d’œuvres de qualités datées des années 1740-1780, mais infiniment plus appréciées du public, sont ces innombrables représentations de femmes faisant leur toilette, ou croquées simplement dans leur intimité. Cette intrusion dans le monde féminin renoue, par-delà les siècles, avec la grande tradition de la sensualité indienne. Mais celle-ci n’apparaissait-elle pas en filigrane tout au long de la courte et brillante carrière de la miniature moghole ?

 

LE CHIISME : PROLONGEMENT NATUREL DE LA LIGNE DUPROPHETE(2)

deuxième partie :
comment se sont constitués les chiites?

nous savons à présent comment est né le chiisme, il nous reste à savoir comment le secteur chiite s’est constitué t comment la ummah s’est scindée. c’est ce à quoi nous allons essayer de répondre dans les pages suivantes.

lorsqu’on retrace la première phase de la vie de la ummah islamique, à l’époque du prophète, on constate que deux tendances principales et différentes ont accompagné la naissance de la ummah et se sont manifestées depuis les premières années de l’expérience islamique. elles cohabitaient à l’intérieur du cadre de la ummah naissante que le messager avait fondée. cette différence entre les deux tendances conduira à une division doctrinale, apparue directement après le décès du prophète, division qui a scindé la ummah islamique en deux parties: l’une, portée au pouvoir et devenue, de ce fait, majoritaire, lautre exclue du pouvoir et réduite, par conséquent à jouer un rôle d’opposant minoritaire dans le cadre général de l’islam. c’est cette minorité qu’on appellera par la suite, les «chiites».

les deux tendances principales qui ont accompagné la naissance de la ummah islamique du vivant du prophète et depuis le début de l’expérience islamique sont:

1- la tendance qui croit au culte(54) de la religion à son arbitrage et à lacceptation absolue du texte religieux dans tous les aspects de la vie.

2- la tendance qui croit que la foi en la religion n’exige du musulman qu’une culte limité à certaines piétés et certains aspects (de l’islam) relevant du mystère. en dehors de ce cadre limité, elle croit à la possibilité de l’ijtihâd(55) dans les autres domaines de la vie, et par conséquent à la légitimité de changer ou de modifier le texte religieux selon les intérêts du moment et les circonstances de la situation (pour ce qui concerne ces autres domaines de la vie).

bien que les compagnons – en leur qualité davant-garde pieuse et éclairée – aient constitué la meilleure graine et la plus saine pour l’engendrement d’une nation missionnaire (et ce à tel point qu’on peut dire que l’histoire de l’humanité na pas connu une génération doctrinale plus merveilleuse, plus noble ou plus pure que celle que le prophète avait forgée), il faut reconnaître qu’il y avait dans leurs rangs un large courant – du vivant du messager – qui tendait à préférer l’ijtihâd (le jugement personnel) dans lappréciation de l’intérêt (de la ummah ou du fidèle)(56) et sa déduction des circonstances(57), opposé à lautre courant qui croyait à larbitrage de la religion, à la nécessité de se soumettre à elle et d’observer d’une façon scrupuleuse et absolue tous ses textes, dans tous les domaines de la vie. sans doute, l’un des facteurs de ladhésion de la majorité des musulmans au second courant (le courant de l’ijtihâd) réside dans la tendance naturelle d l’homme à agir selon l’intérêt qu’il pressent et apprécie lui-même et non pas conformément à une décision dont il ne comprend pas le sens.

ce courant comptait des représentants audacieux parmi les grands compagnons, tels que omar ibn al-khattâb, qui discutait les décisions du prophète et se permettait de donner un avis personnel, qui nallait pas toujours dans le sens du texte, convaincu qu’il pouvait sarroger ce droit.

notons à ce propos sa position de protestataire à l’encontre du traité de paix de hudaybiyyah, son attitude vis-à-vis de «lappel à la prière» (athân) légal dont il a supprimé la formule (hayya alâ khayr al-amal)(58); ou encore sa position à l’égard du prophète (p) lorsque celui-ci institua «mutaat al-hajj»(59) ainsi que bien dautres positions ijtihâdites(60) qu’il avait prises.

les deux courants se sont reflétés dans une séance qui se déroulait chez le messager vers la fin de sa vie. al-bukhârî, citant ibn abbâs, dans son « çahîh« , rapporte le récit suivant:

«lorsque le messager de dieu agonisait chez lui en présence de quelques hommes, dont omar ibn a-khattâb, il dit:
- laissez-moi vous écrire une lettre (testament) de conduite qui vous empêchera de vous égarer.
- le prophète est emporté par la souffrance. vous avez le coran. nous pouvons nous contenter du livre de dieu, dit omar en sadressant aux assistants».

là, un différend et une dispute éclatèrent entre les hommes présents. les uns disaient: «laissez le prophète vous écrire une lettre qui vous empêchera de vous égarer après sa mort, dautres étaient daccord avec ce quavait dit omar. lorsque le différend et dispute s’élargirent, le prophète, excédé, leur a dit:

- allez-vous-en».

cet incident était suffisamment révélateur, pour le prophète, de la profondeur du fossé qui séparait les deux courants, de la profondeur de leur contradiction et de leur rivalité.

on peut y ajouter – pour montrer la profondeur de ce courant et son enracinement – le désaccord ou le différend qui divisa les compagnons à propos de la nomination de «usâmah ibn zayd» au commandement de larmée, nomination ordonnée pourtant clairement par le prophète, dont relevant du texte. ce différend était dautant plus grave que le messager s’est vu obliger de sortir, malgré sa maladie, pour faire un discours public à ce propos: «o gens! jai appris que certains d’entre vous ont contesté la décision de la nomination de usâmah au commandement, tout comme vous laviez fait avant, pour le commandement de son père. pourtant, dieu sait combien le père était digne de ce commandement, tout comme l’est son fils, après lui».

ces deux courants qui sont entrés en conflit, du vivant du messager, vont se refléter sur la position des musulmans vis-à-vis d la thèse de la désignation de l’imam alî à la direction de lappel de lappel après le prophète.

ainsi, les représentants du courant du «culte du texte prophétique» estimaient que celui-ci leur imposait l’obligation daccepter ladite thèse telle quelle, de ne pas la suspendre ni lamender; tandis que les tenants de lautre courant pensaient qu’ils pouvaient garder leur liberté vis-à-vis de cette thèse si leur «ijtihâd» (leur déduction personnelle) conduisait à un point de vue plus adapté aux circonstances selon leur vision.

ainsi, les chiites ont vu le jour directement après le décès du prophète; et en cela, on peut les définir comme étant «les musulmans qui se soumis pratiquement à la thèse désignant l’imam alî» à la direction et au leadership de lappel, et dont l’exécution immédiate après la disparition du messager était rendue obligatoire par celui-ci.

ce courant chiite s’est opposé dès le début à l’orientation de la saqîfah tendant à geler la thèse du leadership de alî et à confier le pouvoir à quelqu’un dautre.

a propos de la protestation contre la décision de la saqîfah, al-tabarcî cite le témoignage suivant de abân ibn taghlib qui dit: «lorsque jai demandé à ja’far ibn muhammad al-sâdiq s’il y avait quelqu’un parmi les compagnons du prophète à s’être élevé contre lacte dabû bakr, il ma répondu:

- oui, il y en avait douze: khâlid ibn sa’d ibn abî waqqâç, salmân al-farecî, abû tharr al-ghifârî, al-muqdâd ibn al-aswad, ammâr ibn yâcir, buraydah al-aslami, parmi les muhâjirine, et abû haytham ibn al-tayhan, othmân ibn hanafi, khuzayma ibn thâbit thoul chahâdatayn, abî ibn ka’b, abû ayyûb al-ançârî, parmi les ançârites.

certes, on peut opposer à cette affirmation l’objection suivante: «si le courant chiite représente la fidélité au texte et que lautre courant représente le recours à l’ijtihâd, cela signifierait que les chiites refusent et rejettent l’ijtihâd. or, on sait que les chiites pratiquent toujours l’ijtihâd

la réponse à cette objection est que l’ijtihâd que les chiites pratiquent et considèrent du moins permis, sinon «conditionnellement obligatoire»(61), c’est l’ijtihâd dans la déduction d’un jugement à partir du texte, et non pas un ijtihâd dans le refus du texte lorsque le mujtahid en voit la nécessité ou en suppose l’intérêt. un tel l’ijtihâd n’est pas permis. le courant chiite refuse de pratiquer tout ijtihâd pris dans ce sens. lorsque nous parlons de deux courants apparus au début de l’islam, l’un prêchant «le culte du texte»(62), lautre partisan de l’ijtihâd, nous entendons par ijtihâd ici, l’ijtihâd dans lacceptation ou le refus du texte (c’est-à-dire le fait que mujtahid décide lui-même de l’opportunité ou de l’inopportunité de lapplication d’un texte dans une situation donnée)(63).

lapplication de ces deux courants est tout à fait naturelle, dans tout message radicalement révolutionnaire qui vise à changer dès les racines la réalité corrompue. car un tel message exerce des degrés d’influence qui varient selon lampleur des séquelles du passé, et le degré de ladhésion et de lallégeance de l’homme nouveau au nouveau message. de là nous pouvons alléguer que, dans le cas de l’expérience islamique, le courant du «culte du texte» représente le degré supérieur de ladhésion et de la soumission totale au message, sans pour cela refuser l’ijtihâd, si celui-ci se fait dans le cadre du texte, ni l’effort personnel en vue de déduire de celui-ci un jugement légal. il est important de noter à ce propos que le culte du texte ne signifie pas figement et raideur, lesquels s’opposent aux exigences de l’évolution et aux facteurs du renouveau dans la vie de l’homme. car, certes, comme nous lavons vu, le «culte du texte» signifie fidélité à la religion t son acceptation intégrale et non partielle; mais cette religion elle-même porte dans ses entrailles tous les éléments de la souplesse et de laptitude de sadapter aux changements des circonstances, ainsi qu’à toutes les formes du renouveau et de l’évolution que ces changements comportent. en conséquence, la fidélité à tous ces éléments et à tout ce qu’ils comportent d’esprit de création, d’invention et de renouveau.

telles sont les lignes générales de l’interprétation du chiisme, en tant que phénomène naturel né dans le cadre de lappel islamique, et de l’explication de lapparition des chiites comme une conséquence de ce phénomène naturel.

l’imamat dahl-ul-bayt (et de l’imam alî) que ce phénomène naturel représente, exprime deux autorités (références): lautorité intellectuelle (autorité en matière de la pensée) et lautorité directoriale (autorité en matière de laction dirigeante et de laction sociale). ces deux autorités étaient représentées dans la personne du prophète. aussi était-il inévitable que celui-ci prenne en considération les circonstances de la formation de l’expérience, et prépare, en conséquence, un successeur sain susceptible dassumer le rôle de ces deux autorités, afin qu’il puisse, en sa qualité dautorité intellectuelle, remplir les vides qui pourraient se créer dans la mentalité des musulmans, présenter la conception islamique appropriée et le point de vue islamique concernant toute nouvelle situation, expliquer les parties ambiguës du noble livre qui constitue la première autorité intellectuelle de l’islam; et afin qu’il (le successeur) poursuive, en sa qualité dautorité directoriale et sociale, la direction de l’expérience islamique dans sa ligne sociale.

en examinant les circonstances et les péripéties de l’expérience islamique, on peut constater que les ahl-ul-bayt étaient les seuls qualifiés à incarner ces deux autorités. les textes prophétiques venaient continuellement confirmer cette vérité.

le principal exemple de texte prophétique réaffirmant lappartenance de lautorité intellectuelle de lappel, aux ahl-ul-bayt, après la disparition du messager, c’est le hadith al-thaqalayn. dans un discours célèbre, le prophète (p) a, en effet, tenu les propos suivants: «je mapproche du moment où je serai appelé et où je devrai répondre à cet appel.(64) je vous laisse donc les thaqalayn (les deux poids)(65): le livre de dieu, lequel est une corde étendue entre le ciel et la terre, et ma famille, ahl-ul-bayt (les gens de ma maison). le doux(66) et le bien informé(67)ma appris qu’ils ne se sépareront pas jusqu’à ce qu’ils reviennent à moi auprès du bassin(68). regardez donc bien comment vous vous y prenez».(69)

quant au principal exemple de texte prophétique concernant «lautorité» dahl-ul-bayt, en matière daction directoriale et sociale, c’est hadith al-ghadir qual-tabari a rapporté selon une chaîne (de transmetteurs) dont lauthenticité est unanimement admise et qui remonte jusqu’à zayd ibn arqam, selon ce hadith, le prophète (p) sadressant aux masses des musulmans dit :

- « »o gens! je mapproche du moment où je serai appelé et où je devrai répondre à lappel. jai une responsabilité et vous en avez une! quavez-vous donc à dire?

- nous témoignons, ont répondu les auditeurs, que vous avez transmis (le message)(70), accompli votre lutte missionnaire et apporté vos conseils. dieu vous en récompense de la meilleure façon.

- « ne témoignez-vous pas qu’il n’y a de dieu que dieu, que muhammad est son serviteur et son messager, que son paradis est vrai, que la mort est vraie, que la résurrection après la mort est vraie, que l’heure viendra immanquablement, où dieu ressuscitera à ceux qui sont dans les tombeaux? leur a-t-il demandé. »

- si, ont-ils répondu.

il a dit alors:

- o dieu! sois-en témoin, et dajouter:

- o gens! dieu est mon maître je suis le maître des fidèles dont je suis plus responsable qu’ils ne le sont d’eux-mêmes. aussi de quiconque je suis le maître, celui-ci (c’est-à-dire ali) est également son maître. mon dieu, soutiens qui le soutient et sois ennemi de son ennemi».(71)

ainsi, ces deux nobles textes prophétiques, comme bien dautres semblables, ont consacré les deux maraja’iyyah (autorités) dahl-ul-bayt. le courant islamique «attaché aux textes prophétiques» a épousé ces deux hadith et a cru par conséquent aux deux maraja’iyyah précitées. il est le courant des musulmans partisans dahl-ul-bayt.

notons que si «lautorité (maraja’iyyah) directoriale et sociale» de chaque imam a un caractère temporaire, puisqu’elle est limité à la durée de la vie de l’imam, et traduite par son exercice du pouvoir pendant cette durée, «lautorité intellectuelle» est une vérité constante et absolue qui na pas de limites temporelles, et qui, de ce fait, revêt une signification pratique et vivante de tout temps; ce qui est tout à fait normal, puisque tant que les serviteurs ont besoin d’une compréhension précise de l’islam et de la connaissance de ses jugements, de ses «permis» et ses «interdis», de ses conceptions et de ses valeurs, ils ont besoin d’une autorité (maraja’iyyah) déterminée par dieu et représentée par:

 

 

1)- le livre de dieu;

2)- la sunnah du prophète et de la famille impeccable dahl-ul-bayt (du prophète), laquelle est inséparable du livre comme la dit le messager dans le hadith précité.

quant au second courant des musulmans, lequel a penché vers l’ijtihâd au lieu du «culte du texte», il a décidé dès le décès du prophète, de confier «lautorité directoriale», chargée d’exercer le pouvoir, à des hommes choisis parmi les muhâjirine, selon des bases changeantes, souples et variables. ainsi abû bakr était porté au pouvoir, directement après la mort du messager, à la suite d’une concertation limitée dans le conseil de saqîfah. et enfin othmân a succédé à omar grâce à un testament de celui-ci, le désignant indirectement au califat. aussi cette souplesse dans les règles de laccession à la direction officielle de la ummah a-t-elle abouti, un tiers de siècle après la mort du prophète, à l’infiltration des «fils des relâchés (tulaqâ’)» (ou libérés)(72) – qui avaient combattu la veille, l’islam – dans les centres de lautorités (le pouvoir).

«lautorité directorial» (le pouvoir, le califat) des ahl-ul-bayt étant ainsi confisquée grâce à l’ijtihâd, il était difficile de laisser «lautorité intellectuelle» (idéologique) à ses héritiers légitimes (ahl-ul-bayt); car cela aurait permis à ces derniers de trouver les conditions objectives qui les conduiraient au pouvoir, et de réunir ainsi pour eux les deux autorités. mais d’un autre côté, il était également difficile de conférer des exigences de l’exercice du pouvoir. en effet, reconnaître la compétence de quelqu’un pour diriger le pouvoir et appliquer les lois, ne signifie en aucun cas qu’on ladmette du même coup comme imam spirituel et autorité idéologique suprême (en matière de connaissance de la théorie islamique) après le coran et la sunnah prophétique. car cet imamat(73) spirituel et idéologique exige un haut degré de culture, de connaissances générales et dassimilation de la théorie. or, il est évident que personne parmi les compagnons – les ahl-ul-bayt mis à part – ne pouvait y prétendre à titre individuel.

pour cela, la balance de lautorité spirituelle restait oscillante pendant un certain temps. les califes continuèrent pendant longtemps à traiter avec alî en sa qualité d’ «imam spirituel»(74), ou presque. aussi, le second calife, omar, répétait-il à plusieurs reprises: «sans alî, omar aurait péri. que dieu ne me confronte à un problème qui naie pas un abû-l-hassan(75)- l’imam alî- (pour le résoudre)(76)».

après la mort du prophète (p) et au fur et à mesure qu’on s’éloignait de cet événement, et que les musulmans s’habituaient peu à peu à considérer lahl-ul-bayt et l’imam alî comme des hommes ordinaires et des «gouvernés», on a fini par ignorer leur position de «haute autorité spirituelle». mais cette position ne pouvant pas être vacante, elle fut conférée, non pas au calife au pouvoir, mais à l’ensemble des compagnons. et lautorité spirituelle dahl-ul-bayt n’étant plus de mise, celle de l’ensemble des compagnons, qui la remplacée, semblait dautant plus conforme à la raison, que ceux-ci avaient longtemps côtoyé le prophète, vécu sa vie, son expérience, ses hadith et sa sunnah.

de cette façon ahl-ul-bayt ont perdu pratiquement leur privilège divin, leur primauté spirituelle, et furent réduits à une part de lautorité spirituelle, en leur qualité de compagnon parmi les compagnons. et étant donné que les compagnons eux-mêmes étaient déchirés par des différends graves et des contradictions profondes qui les opposaient les uns aux autres et conduisaient parfois à des batailles, à l’effusion du sang, à latteindre à la dignité de ladversaire, à des accusations réciproques de déviation t de trahison, il s’en est suivi que diverses contradictions doctrinales et idéologiques apparurent dans le corps de la ummah, comme reflet des diverses contradictions à l’intérieur de cette même autorité spirituelle quavait créée l’ijtihâd.

avant de terminer mon exposé, jaimerais attirer lattention sur un point dont l’explication revêt une tendance à scinder le chiisme en deux courants distincts: le chiisme spirituel et le chiisme politique, croyant que le premier est plus ancien que le second, et que, après la tuerie de karbalâ’ où l’imam al-hussayn (p) fut assassiné, les imams dahl-ul-bayt (p), descendants de celui-ci, se sont désintéressés de ce bas-monde, ont renoncé à la vie politique et se sont consacrés à la prédication et aux pratiques cultuelles.

or, cette distinction ne correspond pas à la vérité, car depuis sa naissance, le chiisme na jamais été une tendance purement spirituelle. mieux, il est né tel que nous lavons expliqué exactement lorsque nous exposions les circonstances de la naissance du chiisme – comme une thèse défendre la désignation de l’imam alî pour la poursuite de la direction spirituelle et sociale de la communauté islamique après la disparition du prophète.

n’est pas donc possible, vu les circonstances précitées, de séparer laspect spirituel de laspect social dans la thèse du chiisme, pas plus qu’on ne peut faire une telle distinction dans l’islam lui-même. le chiisme ne pourrait faire l’objet d’une telle distinction que s’il était vidé de son contenu, c’est-à-dire de sa qualité de thèse visant à sauvegarder lavenir de lappel après le prophète. car pour sauvegarder cet avenir, l’expérience islamique avait besoin et d’une autorité spirituelle – idéologique, et d’une direction socio-politique.

en tant que successeur digne de poursuivre le rôle de ses trois prédécesseurs(77), à la tête du pouvoir, l’imam ali jouissait largement de lallégeance des musulmans à son égard, allégeance qui la conduit effectivement au califat après lassassinat du troisième calife, othmân. mais cette allégeance n’est ni chiisme spirituel, ni chiisme socio-politique, car le chiisme signifie: «la croyance à la thèse faisant de alî le successeur légitime direct du prophète, au lieu de trois califes qui l’ont précédé au pouvoir». elle est donc plus large que le vrai chiisme intégral, spirituel et socio-politique. c’est pourquoi, bien que le chiisme intégral fût développé dans le cadre de cette vaste allégeance, on ne saurait considérer celle-ci comme un exemple de chiisme partiel.

d’un autre côté, l’imam alî bénéficiait de lallégeance spirituelle et idéologique d’un grand nombre de compagnons notables, tels salmân, abû tharr, ammâr et dautres… à l’époque dabû bakr et de omar. mais là encore, on ne peut appeler cette allégeance, «chiisme spirituel distinct du chiisme politique»; car elle n’exprime, en fait, que la croyance des dits compagnons, suivant laquelle la direction spirituelle et politique de lappel revient à l’imam alî directement après le décès du prophète. alors que leur croyance à laspect idéologique de lautorité(78) de alî s’était traduite par leur allégeance spirituelle précité, leur croyance à son aspect politique s’est matérialisé dans leur opposition au califat dabû bakr et au courant qui a conduit à l’imam alî.

la vision fragmentaire d’un chiisme spirituel dissocié du chiisme social, n’est apparu effectivement et na pris naissance dans l’esprit du chiite que lorsque celui-ci s’est soumis à la réalité, et que la braise ardente du chiisme – cet attachement spécifique (du chiisme) à une direction islamique légale, chargée de poursuivre l’édification de la ummah après le décès du prophète et daccomplir la grande opération de transformation entreprise par celui-ci – s’est éteinte en lui, et s’est transformée en une simple doctrine que l’on garde dans le coeur et dans laquelle on cherche espérance et consolation.

là, nous rejoignons lassertion selon laquelle les imams dahl-ul-bayt qui ont succédé à l’imam al-hussayn se seraient retirés de la vie sociale, et désintéressés de ce bas-monde. rappelons à ce propos, tout formule exprimant lattachement à la continuité de la celle-ci ne signifie autre chose que la poursuite de laction de changement entreprise par le prophète, afin de compléter l’édification de la ummah sur la base de l’islam. et cela étant dit, il n’est pas possible de concevoir que les imams puissent renoncer à la vie sociale, sans renoncer du même coup au chiisme!

ce qui a laissé croire, donc, que ces imams aient renoncé à laspect social de leur autorité, c’est d’une part le fait qu’ils navaient pas entrepris d’une action armée contre le pouvoir établi, et dautre part le fait que l’on confère à lacceptation d’ «aspect social» un sens étroit qui ne comporte que laction armée.

nous possédons beaucoup de textes montrant que les imams étaient toujours disposés à passer à la lutte armée s’ils avaient la conviction de l’existence d’hommes prêts à y participer, et de la possibilité de réaliser par cette lutte les buts islamiques escomptés.

lorsque nous retraçons lacheminement du mouvement chiite, nous remarquons que la direction chiite, représentée par les imams dahl-au-bayt, croyait que laccession au pouvoir ne suffirait ni ne pourrait suffire à réaliser islamiquement l’opération du changement si ce pouvoir n’était pas appuyé sur des bases populaires, conscientes de ses objectifs (du pouvoir), croyant à sa théorie du gouvernement, disposées à le protéger, capables d’expliquer ses positions aux masses et de résister à tous les tourbillons.

c’est pourquoi, pendant la première moitié du siècle qui a suivi la mort du prophète, la direction chiite essaya toujours de reprendre le pouvoir – après en être exclue – par tous les moyens auxquels elle croyait, car elle pensait qu’il existait des bases populaires conscientes ou sur le point de l’être, parmi les muhâjirine, les ançâr et les suivants. mais un demi-siècle plus tard, lorsque ces bases conscientes ont disparu ou presque, et que l’on l’on assistait à la naissance – sous le règne déviationniste – de générations nonchalantes, la prise du pouvoir par le mouvement chiite naurait pu conduire à la réalisation du grand objectif islamique, n labsence d’une assise populaire prête à fournir consciemment le soutien et le sacrifice nécessaires.

devant une telle situation, il était indispensable, pour la direction chiite, de mener deux types daction:

1- oeuvrer en vue de constituer les bases populaires conscientes afin de préparer le terrain pour la prise du pouvoir;

2- ramener la conscience et la volonté de la ummah, et les maintenir dans un degré de fermeté et de vie, où elles pourraient immuniser la nation islamique contre le risque de céder totalement sa personnalisé et sa dignité aux gouvernements déviés.

le premier type daction était accompli par les imâms eux-mêmes, le second, par des alawides(79) révoltés qui tentaient, par leurs sacrifices désespérés de protéger la conscience et la volonté islamiques. les imams soutenaient les plus honnêtes d’entre eux.

l’imam alî ibn al-ridhâ(80) parlait du martyr zayd ibn ali talib, au calife al-mimine dans les termes suivants: «il était parmi les ouléma(81)de la famille du prophète. il s’est élevé contre ennemis de dieu et les a combattus jusqu’à ce qu’il fût tué pour sa cause (de dieu). mon père moussa ibn çafar ma raconté que son père çafar disait: que dieu donne sa miséricorde à mon oncle zayd qui avait appelé au soutien des âle- muhammad(82). s’il avait gagné (la bataille), il se serait acquitté de son engagement devant dieu (de faire triompher âle-muhammad) …».(83)

ainsi le fait que les imams avaient renoncé à laction armée directe contre les déviationnistes, ne signifie pas qu’ils aient abdiqué laspect social de leur autorité ni qu’ils se soient confinés dans les pratiques cultuelles, mais exprime seulement la différence des méthodes daction sociale selon les conditions objectives, et traduit leur conscience profonde de la nature et action de transformation à mener et du moyen approprié de sa réalisation (de laction sociale).

 
glossaire


- athân:     lappel à la prière  :
- ahl-ul-bayt:     les gens de la maison (du prophète): les membres de la famille du prophète et des descendants de sa branche alî-fâtimah.
- ahl-al-kitâb: les gens du livre: les adeptes des religions monothéistes: les chrétiens et les juif
- alides ou alawides: de larabe alawiyyoune, sing. alawi: les descendants dahl-ul-bayt
- âle-muhammad (les): la famille et les descendants du prophète muhammad
- ançâr (les): les partisans: les partisans médinois du prophète
- appel (l’): lappel à l’islam lancé par le prophète
- « le califat bien dirigé » et « les califes bien dirigés »: les quatre premiers califes qui ont succédé au prophète. ce sont, dans l’ordre chronologique de leur califat: abû bakr, omar ibn affân, othmân et alî ibn abî tâlib
- chourâ ou shourâ (la): concertation, consultation chez les musulmans
- compagnon: de larabe sahâbi, plu., çahâbah: les compagnons du prophète (p): les premiers musulmans comprenant les partisans et les émigrés.
- conquête: arabe fat-h: la conquête de la mecque
- duodécimains (chiites imâmites): les chiites loyaliste des douze imams dahl-ul-bayt
- émigrés (les): arabe al-muhâjirine: les musulmans mecquois qui ont émigré avec le prophète à médine, fuyant la persécution que leurs compatriotes polythéistes leur faisaient subir.
- expérience: l’expérience islamique
- fay’ : les dépouilles, les butin
- hadith: paroles du prophète (p)
- harâ’ (la grotte de): endroit où le prophète recevait la révélation
- hayya alâ khayr alamal: accours pour accomplir le meilleur des actes: l’une des formules de l’ appel à la prière « athân »
- hudaybiyyah (la réconciliation de): endroit où fut signé le traité de paix de hudaybiyyah, près de la mecque (voir la réconciliation)
-hujjat al-wadâ’ »: le pèlerinage dadieu, dernier pèlerinage du prophète, pendant lequel celui-ci fait un célèbre prône
- ijtihâd: avis personnel émis par un mujtahid ou quelqu’un qui prétend à ce titre
- istihsân: préférence personnelle en vue du bien: une des parties de l’ijtihâd
- jâhiliyyah – jâhilite: la jâhiliyyah est l’époque antéislamique: l’époque de l’ignorance. par exemple, l’ignorance, l’obscurantisme et tut ce qui n’est pas monothéiste
- libérés (les): les « tulaqâ’ « , les polythéistes mecquois qui ont refusé de se convertir à l’islam, et qui seront faits prisonniers lors de la conquête de la mecque, puis libérés par le prophète (p)
- marja’iyyah: lautorité suprême: la référence suprême en islam
- mecquois (ou mekkois): de la mecque
- médinois: de médine
- message (le): le message islamique révélé au prophète muhammad (p)
- messager: le prophète
- mutat al-hajj (ou hajj al-tamatu’): une partie des rites du pèlerinage. elle fut supprimée par le calife omar
- muhâjirine (les): voir émigrés
- naçç: les texte: ce qui est mentionné dans le coran et la sunnah
-pèlerinage dadieu: voir hujjat al-wadâ’
-quraych: la tribu du prophète. on dit aussi les quraych, les qarachites
- réconciliation (la) de hudaybiyyah: traité de paix entre les musulmans et les polythéistes mecquois en lan 6 de l’hégire
- sahih, plu., çihâh: titre donné aux ouvrages qui sont censés ne reproduire que des hadith authentiques.
- saqîfah: la saqîfah de banû sâ’idah: la maison ou la tente de la tribu de banû sâ’idah. c’est là que des musulmans se sont réunis avant même l’inhumation du prophète pour choisir un successeur à ce dernier
- sceau des prophètes: le prophète muhammad (p) considéré par les musulmans comme le prophète final que dieu révèle à l’humanité
- chiisme (ou shiisme): les musulmans légitimistes t minoritaires. on dit, chiite, parce qu’ils sont les partisans de la ligne de l’imam alî. ils considèrent que lattachement à la sunnah du prophète comporte obligatoirement l’observance intégrale de toutes ses stipulations y compris la désignation de l’imam alî faite par le prophète, comme successeur. selon eux, la haute autorité de la ummah islamique revient à la ligne de l’imam alî après le décès du prophète t selon la recommandation de celui-ci
- sunnah (la): la tradition du prophète: les paroles, les gestes et les faits du prophète. plu. plu. sunan
- tabaqât: notices biographiques concernant les transmetteurs des hadith
- texte: voir naçç
- tâbi’în: les suivants: les compagnons des compagnons du prophète
- takbîr: prononcer la formule « allah akbar » (dieu est le plus grand)
- ummah ou umma: la nation islamique
- uléma ou ouléma (plus. de âlim): docteur de la loi en islam.

 

 

LE CHIISME : PROLONGEMENT NATUREL DE LA LIGNE DUPROPHETE(1)

(recherche sur la wilâyah)

Mohammad Bâqir Al-Sadr

traduction, préface, annotation et glossaire:

Abbas Ahmad Al-Bostani  


préambule

certains chercheurs modernes se sont appliqués à étudier le chiisme comme un phénomène accidentel dans la société islamique et à considérer le secteur chiite comme un secteur qui s’est formé à la longue dans le corps de la ummah (nation islamique), à la suite d’événements et de développements spécifiques qui ont conduit à une formation intellectuelle doctrinale particulière dans une partie de ce grand corps, partie qui va grandir progressivement.

après avoir avancé cette hypothèse, ces chercheurs divergent sur les événements et les développements qui ont conduit à lapparition de ce phénomène, et à la naissance de cette partie. les uns supposent que c’est «abdullâh ibn saba’» et sa prétendue activité politique qui se trouvent à l’origine du chiisme. dautres attribuent le phénomène chiite à l’époque du califat de l’imam al (p) et à la position politique et sociale que cette époque a créée sur la scène des événements. dautres prétendent que lapparition du chiisme est due événements survenus ultérieurement.

je pense que ce qui a amené ces chercheurs à croire injustement que le chiisme est un phénomène accidentel dans la société islamique, c’est le fait que les chiites ne constituaient qu’une minorité dans l’ensemble de la ummah au début de l’islam.

ce fait a laissé croire que la règle dans la société islamique c’était le non-chiisme alors que le chiisme y constituait ‘exception et le phénomène accidentel dont il faut chercher les causes dans le développement de l’opposition à l’ordre établi.

mais prendre la majorité numérique et la minorité relative comme critère de distinction entre la règle et l’exception, entre la racine et la dérivation n’est pas logique. car il est erroné de qualifier l’islam non-chiite, l’orthodoxie, et de taxer l’islam chiite de phénomène accidentel et de schisme, en se fondant sur la majorité numérique.

il arrive souvent qu’un message (une doctrine) fasse l’objet de la dissidence doctrinale chez ses adeptes, que cette dissidence soit due à un différend sur la détermination des aspects de ce message et que les deux parties de la division soient numériquement inégales tout en se prévalant par leur originalité et leur représentativité du message qui fait l’objet de leur division. il n’est aucunement permis de fonder nos conceptions de la division doctrinale dans le cadre du message islamique en chiisme et non-chiisme sur le fait numérique.

de même, il ne faut pas assimiler la naissance de la thèse du chiisme en islam à lapparition du mot «chiite» ou «chiisme», en tant que désignant un groupe déterminé de musulmans, car la naissance du terme et de l’expression est une chose, la naissance du contenu et de la thèse qu’ils désignent en est autre.

aussi, si nous ne trouvons pas le mot «chiisme» dans la langue courante du vivant du prophète ou dans la période qui a suivi son décès, cela ne signifie pas que la thèse et le courant chiite n’existaient pas déjà.

c’est dans cet esprit que nous allons traiter de la question du chiisme et des chiites, en nous efforçant de répondre aux deux questions suivantes:

1- comment est né le chiisme?

2- comment les chiites ont-ils surgi?


première partie :comment est né le chiisme?

on peut dire que le chiisme est le produit naturel de l’islam et la représentation de la thèse vers laquelle lappel islamique aurait dû sacheminer pour sauvegarder (un développement sain après le décès du prophète).

cette thèse, il est possible de la déduire logiquement du déroulement de lappel islamique qui, en raison de la nature de sa formation et des circonstances qu’il vivait, fut dirigé par le prophète lui-même. celui-ci se chargeait en effet de la direction d’une mission révolutionnaire et menait une opération de changement radical de la société, de ses normes, de ses règlements et de ses conceptions. pour réussir cette entreprise, la route a parcourir n’était pas courte, lion de là, elle devait prolonger la longue série d’énormes disparités morales entre la jâhiliyyah (la société antéislamique) et l’islam.

lappel islamique entrepris par le prophète avait la tâche ardue de rééduquer l’homme jâhilite (antéislamique), de le façonner à l’image de l’islam, en lui faisant porter une lumière nouvelle, et en en extirpant toutes les racines et les séquelles du passé jâhilite.

le prophète a franchi, en un court laps de temps, des pas gigantesques dans cette opération révolutionnaire. il fallait que laction qu’il avait entreprise se poursuive après sa mort. or, quelque temps avant sa mort, le prophète avait pressenti que ses jours étaient comptés; et cela, il lavait annoncé clairement et publiquement dans hujjat al-wadâ’ (le pèlerinage dadieu). la mort ne la donc pas pris au dépourvu. cela signifie que même si nous ne tenons pas compte du facteur de la révélation et de la providence et leur rôle dans l’orientation du prophète quant à lavenir de lappel après sa disparition.

cela dit, on peut remarquer logiquement que le messager se trouvait devant trois vois, dot il devait choisir une, pour lavenir de lappel.


la première voie

la première voie qui se présentait au prophète consistait

or, une telle passivité de la part du prophète ne saurait être envisagée, car elle découle de deux hypothèses qui ne correspondent guère à l’état d’esprit du messager:

1- penser que le fait de ne rien entreprendre pour assurer lavenir de lappel naura aucune incidence sur cet avenir et que la ummah qui hériterai de cet appel sera capable d’en assurer la protection et de l’empêcher de dévier.

or, une telle vision de lavenir de lappel n’est guère conforme à la réalité de la situation qui prévalait. celle-ci incitait plutôt à avoir une vision contraire. car l’ «appel», ayant consisté en une action de transformation révolutionnaire (radicale)(8), au stade embryonnaire, visant à édifier la ummah et à en extirper les racines jâhilite, aurait été exposé à toutes sortes de graves dangers, si son guide (le prophète) avait disparu de la scène sans rien prévoir pour sa succession. il y a tout dabord es dangers découlant d’une situation où il faudrait envisager un vide pour lequel on navait rien prévu, et de la nécessité d’improviser hâtivement sous le grand choc que provoquerait la disparition du prophète. car si celui-ci quittait la scène sans planifier lavenir de lappel, la ummah aurait pour responsabilité première de confronter, sans guide, les problèmes les plus graves qui se poseraient à lappel, alors qu’elle ne serait guère préparée à une telle situation. aussi, cette situation imposerait-elle à la ummah de prendre une décision hâtive et impromptue, malgré la gravité du problème auquel elle serait confrontée, car le vide créé ne pourrait attendre. or, que vaut une telle décision hâtive, prise sous l’effort du choc qu’éprouve la ummah, à la disparition de son grand guide? le choc que la ummah a subi en perdant son prophète a créé une telle émotion qu’il fut de nature à troubler lacheminement normal de la pensée, et qu’il conduisit un compagnon bien connu à déclarer sous le coup de l’émotion: «non! le prophète n’est pas mort et il ne mourra pas».

il y a ensuite les dangers provenant du fait que la ummah navait pas atteint un degré de maturité doctrinale, qui permettrait au prophète de sassurer préalablement de l’objectivité de lattitude qui serait adoptée après sa mort, de la concordance de cette attitude avec le cadre missionnaire de lappel, de sa capacité à vaincre les contradictions latentes qui, au fond, habitaient des musulmans divisés en «muhâjirine»(9) (emigrés) et «ançâr»(10) (partisans), arabes «quraychites»(11) et les arabes non quraychites, mequois(12) et médinois(13).

puis, il y a aussi les dangers provenant des faux convertis qui complotaient secrètement et constamment contre ‘islam du vivant du messager. il sagit de ceux que le coran désigne sous le vocable d’ «hypocrites». et si on ajoute à ceux-ci un grand nombre d’individus qui se sont convertis à l’islam après la conquête(14) moins par conviction que par soumission au fait accompli, on pourra imaginer les dangers que représenteraient de tels éléments lorsqu’ils se trouvaient subitement les mains libres dans une situation de vide du pouvoir et dabsence e guide!

la gravité de la situation qui devrait prévaloir après la disparition du prophète naurait donc pu échapper, aucun dirigeant ayant exercé une action missionnaire, et a fortiori au «sceau des prophètes»(15) (le prophète muhammad-p).

et si l’on admet:

- quabû bakr ne s’est pas permis de quitter la scène (de la vie) avant d’intervenir activement dans le sort de sa succession afin de garantir lavenir du califat, en prétextant une mesure de précaution;

- que les musulmans ont accouru à omar lorsqu’il a été blessé en l’implorant: «si tu nous faisais une promesse(16) (si tu désignait un successeur)», craignant le vide qui serait créé après sa mort, et ce, bien qu’une certaine maturité politique et sociale ait commencé à se dessiner chez la umma, dix ans après la disparition du messager, et que omar, partageant leur appréhension, ait désigné six successeurs possibles;

- que omar était conscient de la gravité de la situation le jour de la saqîfah(17), et des complications que pourrait créer la désignation improvisée dabû bakr au califat, puisqu’il a déclaré à ce propos: «c’était une erreur et allah nous en a évité les conséquences fâcheuses»(18); et puisquabû bakr lui-même a justifié sa hâte à accepter du prophète, par la gravité de la situation (créée à la suite de la mort du prophète) et de la nécessité de lui trouver une solution rapide, en déclarant (lorsqu’on la blâmé davoir accepté le pouvoir): «le messager de dieu a rendu l’âme alors que les fidèles navaient pas assez de recul pour oublier la jâhiliyyah. c’est pourquoi, mes amis m’ont chargé de cette responsabilité».(19)

si tout cela est donc vrai, il est tout naturel et évident que le précurseur et prophète de lappel islamique, était encore plus conscient que tout autre de l’islam après sa mort, et qu’il comprenait mieux que quiconque la nature de la situation et les exigences de laction de transformation révolutionnaire qu’il exerçait auprès d’une umma qui venait de quitter la jâhiliyyah de fraîche date, selon l’expression dabu bakr.

2- la seconde hypothèse absurde qui expliquerait la prétendue passive du prophète vis-à-vis du sort et de lavenir de lappel après sa mort, c’est de penser que, bien qu’i fût conscient du danger que comporte cette passivité, il ne fit rien qui pût prévenir lappel de ce danger, et ce parce qu’il aurait considéré lappel dans un esprit intéressé, se contentant de le protéger tant qu’il vivait lui-même, afin d’en tirer profit et de jouir de ses avantages, sans guère se soucier de la suivre de lappel après sa propre disparition.

hypothèse dautant plus insensée que, même si l’on dépouillait le prophète de sa qualité de messager de dieu et que l’on oubliait qu’il était en contact permanent avec la providence pour tout ce qui concerne lappel, même si nous nous contentions de le considérer comme un dirigeant missionnaire, pareil à lautres dirigeants de message, cette hypothèse ne pourrait sappliquer à lui, dirigeant missionnaire inégalé dans le dévouement qu’il montrait pour lappel, dans la fidélité qu’il lui vouait et dans les sacrifices qu’il lui offrait jusquau dernier moment de sa vie.

toute son histoire en porte témoignage. même lorsqu’il était sur son lit de mort et que sa maladie saggravait sérieusement, il na cessé de se préoccuper d’une bataille dont il avait établi des plans et pour laquelle il avait préparé larmée de usâmah. c’était de son lit de mort qu’il ne cessait de donner les ordres suivants, entrecoupés de pertes de conscience répétées: «prépares larmée de usâmah! mettez-la sur pied de guerre…»(20).

si le prophète s’est montré si préoccupé par l’un des aspects militaires de lappel, alors même qu’il s trouvait sur son lit de mort, et tout en sachant qu’il mourrait avant davoir cueilli les fruits de cette bataille, comment peut-on concevoir qu’il ne se souciait pas de lavenir de l’islam et qu’il n’établissait pas des plans pour le prévenir des dangers qui le guetteraient après sa mort?

enfin, un seul faut survenu lors de la dernière maladie du messager suffit à prouver que celui-ci navait pas choisi cette première voie et qu’il était à mile lieues dadopter une attitude passive vis-à-vis de lavenir de lappel, d’ignorer le danger d’une telle attitude ou de ne pas s’en soucier. ce fait, tous les çihâh (ouvrages spécialisés reproduisant les hadiths(21) authentiques) des musulmans, sunnites et chiites, l’ont rapporté: il sagit de ce que le prophète a dit au moment de mourir, en présence de plusieurs témoins dont omar ibn al-khattâb: «apportez-moi l’épaule (la planche) et l’encrier pour que je vous écrive une lettre (testament) grâce à laquelle vous ne vous égarerez pas».(22)

ce gestes du guide, dont lauthenticité fait l’unanimité des musulmans, montre clairement que le prophète pensait aux dangers qui planaient sur lavenir et qu’il était profondément conscient de la nécessité d’immuniser la umma contre la déviation et de protéger lappel des risques de relâchement t d’écroulement. donc, en aucun cas on ne peut envisager l’hypothèse d’une attitude passive de la part du prophète à l’égard de lavenir de lappel.


la deuxième voie

la seconde voie que le prophète pouvait choisir vis-à-vis de lavenir de lappel, c’était dadopter une «attitude active»(23) et de préparer un plan pour sa succession, qui consisterait à confier la tutelle de lappel et la direction de l’expérience(24) à la ummah elle-même, laquelle serait représentée, selon le système de choura (concertation), par la première génération doctrinale qui comprenait l’ensemble des muhâjirine et des ançâr. cette génération qui est la représentante de la ummah serait le fondement du pouvoir et laxe de la direction de lappel dans le cours de son développement.

mais là encore, un examen sérieux de la situation générale (qui prévalait à l’époque du prophète) et des faits incontestables qu’on connaît du messager, de lappel et de lavant-garde islamique réfute cette supposition et nous conduit à constater que le prophète na pas confié à la ummah – représenté par sa génération davant-garde (les muhâjirine et les ançâr) – le soin de désigner la direction de lappel selon le principe de chourâ.

ci-après quelques points explicatifs et démonstratifs (de cet examen):

i – s’il était vrai que le prophète avait adopté une attitude positive vis-à-vis de lavenir de lappel, en préconisant lapplication d’un système de choura – directement après sa mort – ayant le pouvoir de désigner une direction pour lappel, une telle attitude exigé du prophète – et c’eût été la moindre des choses, ou la chose la plus évidente à faire – qu’il sappliquât à familiariser la ummah et les pionniers de lappel avec le système de choura, ses règles et ses détails, à conférer à celui-ci un caractère religieux sacré, afin de préparer – intellectuellement et spirituellement – la société islamique à s’en accommoder, sachant que celle-ci se constituait de tribus qui navaient pas vécu, avant l’islam, une situation politique basée sur le choura, mais sous un système clanique et tribal où prévalaient, dans une grande mesure, la force, la fortune et le facteur de l’hérédité.

or, il est facile de constater que le prophète (p) na pas mené une action de nature à préparer les gens à un régime de choura et à ses détails législatifs. car, si une telle action avait été accomplie, elle aurait été tout naturellement reflétée dans les hadith du messager, dans la mentalité de la ummah, ou, tout au moins, dans celle de la génération davant-garde censée être responsable de lapplication du système de choura. or, en cherchant dans les hadith du prophète, nous ne trouvons aucune image législative précise du système de choura, et lorsque nous examinons la mentalité de la ummah ou celle de sa génération davant-garde, nous n’y remarquons aucune trace ni aucun reflet précis d’une action quelconque de préparation à ce système.

en effet, la génération davant-garde comprenait deux tendances:

1- la tendance dirigée, par ahl-ul-bayt(25)

2- la tendance représentée par la saqîfah(26) et le califat qui a pris le pouvoir effectif après la décès du prophète.

en ce qui concerne la première tendance, elle croyait à la «prédésignation»(27) et à l’imamat, et met laccent sur la parenté (avec le prophète). elle na rien fait qui puisse laisser entendre qu’elle croyait à l’idée de choura.

quant à la seconde, tous les faits dans la vie pratique et dans les actes de ses tenants, montrent indubitablement que ceux-ci ne croyaient pas au principe de choura et qu’ils navaient pas fondé leur exercice du pouvoir sur ce principe. il en va de même de tous les secteurs musulmans contemporains de la période du décès du prophète.

citons quelques exemples pour étayer cette assertion:

lorsque l’état de santé dabû bakr s’est aggravé, il a désigné omar ibn al-khattâb pour sa succession (au califat) et a demandé à othmân de rédiger son testament que voici: «au nom de dieu, le clément, le miséricordieux. voici ce que le calife (successeur) du messager de dieu, abû bakr a confié aux croyants et aux musulmans: que la paix soit sur vous. louange à dieu (vous, dis-je). jai désigné pour vous, omar ibn al-khattâb. ecoutez-le donc et obéissez-lui».

et lorsque abdul rahmân ibn awf s’est rendu auprès de lui et lui a demandé: «comment vas-tu, ô calife du messager de dieu?», celui-ci a répondu: «je suis mourant. et vous, vous avez aggravé ce dont je souffre, lorsque, voyant que jai désigné l’un d’entre vous, chacun de vous a eu le nez enflé et chacun de vous demandait la désignation pour soi».(28)

ce procédé de succession au califat et la protestation qu’il a suscitée chez l’opposition, montrent que le calife (abû bakr) ne pensait pas avec une mentalité de choura, qu’il estimait être en droit de nommer son successeur t que cette nomination imposait aux musulmans obéissance; c’est pourquoi il leur a ordonné de l’écouter et de lui obéir. il ne sagissait donc pas d’une simple suggestion ni d’une simple proposition de candidature, mais d’une obligation et d’une nomination.

on peut remarquer que omar ibn al-khattâb, lui aussi, estimait qu’il avait le droit d’imposer aux musulmans un successeur au califat; c’est pourquoi il a désigné six personnes à qui il a demandé de choisir l’une d’entre elles pour être calife, sans laisser à l’ensemble des musulmans aucune rôle réel dans cette «élection».

c’est dire que ni le procédé adopté par le premier (calife abû bakr) pour assurer sa succession, ni celui du second calife (omar ibn al-khattâb), ne reflétaient un esprit de choura. de même, en nous référant (des deux califes), nous n’y remarquons pas de traces de cet esprit de choura.

ainsi, lorsqu’on a posé à omar la question de sa succession, il a dit: «si l’un de ces deux hommes (salîm mawlâ ibn abî huthayqah et abî ‘ubaydah al-jarrah) était là, je la(29) lui avais confiée et jaurais confiance en lui. et si salîm était vivant, je l’(30)aurait faite sans choura».(31)

quant à abû bakr, il confiait (de son lit de mort) à abdul rahmân ibn awf: «jaurais aimé demander au messager de dieu à qui revenait cette affaire (la succession). de cette façon, personne ne laurait contestée».(32)

lorsque des ançâr, réunis à la saqîfah, décidèrent de désigner l’un des leurs pour commander les musulmans après le décès du prophète, l’un d’eux s’inquiéta:

- et si les muhâjirine de quraych(33) s’y opposaient en faisant valoir leur droit (à la succession, au califat), en leur qualité de muhâjirine, de fidèles compagnons du prophète et de membres de sa famille?

- nous leur dirions alors: «l’un (calife) des nôtre et l’un des vôtres. c’est notre dernier mot», lui répondit-on.

effectivement, abû bakr sadressa à eux (ançâr) et fit le discours suivant : «nous les musulmans emigrés (muhâjirine), étions les premiers à nous convertir à l’islam. les gens nous ont suivis. nous sommes la tribut du messager de dieu et nous descendons des plus honorables des arabes».

et lorsque les ançârs suggérèrent que le califat revînt alternativement aux ançâr et aux muhâjirine, abû bakr répondit : «lorsque le messager de dieu fut révélé, les arabes ne voulurent pas renoncer à la religion de leurs ancêtres. c’est pourquoi, ils s’opposèrent à lui et lui créèrent des difficultés. dieu désigne les premiers emigrés de sa tribu (du prophète) pour le croire. ils sont donc les premiers à adorer allah sur la terre. ils sont les fidèles compagnons du prophète et les membres de sa famille. ils ont plus que quiconque, le droit à sa succession. ne peut leur disputer ce droit qu’un injuste».

et lorsque, al-habbâb ibn al-munthir sadressa aux ançârs pour les inciter à rester sur leur position en leur disant : «tenez bien ce que vous avez entre vos mains. les gens vivent sous votre ombre et sur votre terre. si ceux-ci (les emigrés) refusent(34), alors un prince à nous et un prince à eux».

omar ibn al-khattâb lui répondit: «jamais deux épées ne se réunissent dans un fourneau… celui qui nous dispute le pouvoir et la succession de muhammad, dont nous sommes pourtant les compagnons fidèles et la tribut, n’est peut-être qu’un faux, tendant au péché ou compromis dans une grande faute».(35)

le procédé de désignation d’un successeur, adopté par le premier et le second califes, labsence de protestation contre ce procédé, l’esprit général qui prévalait le jour de la saqîfah chez les deux ailes rivales de la génération de lavant-garde (les muhâjirine et les ançâr), la tendance manifeste des muhâjirine à limiter le pouvoir à eux-mêmes en en excluant les ançâr, leur insistance sur les conditions héréditaires, selon lesquelles la tribu du prophète avait la priorité dans la succession sur les autres arabes, la disposition de beaucoup dançâr à accepter l’idée de deux émirs (califes), l’un parmi les ançâr, lautre parmi les muhâjirine, le fait quabû bakr a manifesté, le jour où il était porté au califat, son regret de navoir pas demandé au prophète à qui reviendrait la succession… tout cela montre d’une façon indiscutable que cette génération davant-garde de la ummah islamique – y compris le secteur qui a eu le pouvoir après le décès du prophète – ne pensait pas dans un esprit de choura et qu’elle navait pas une idée précise du système de choura. comment peut-on, dès lors, concevoir que le prophète ait oeuvré en vue de préparer les musulmans – au système de choura, et qu’il ait formé la génération de muhâjirine et dançâr pour qu’elle se charge de la direction de lappel selon ce système, alors que nous ne remarquons aucune application consciente, ni aucune idée précise de ce système chez cette même génération! d’un autre côté, on ne saurait concevoir que le messager ait institué ce système et en ait défini la notion et la législation, sans sappliquer à y préparer les musulmans.

il ressort de ce qui précède que le prophète na pas proposé à la ummah le système de chourâ, comme solution à sa succession. car il n’est pas possible normalement qu’un projet de cette importance ait pu être débattu d’une façon proportionnelle à son importance, et qu’il ne laisse aucune trace nulle part.

récapitulons pour mieux expliquer notre raisonnement:

a) – le système de chourâ était, de par sa nature, une nouveauté pour le milieu des musulmans de l’époque, milieu qui navait connu aucun régime gouvernemental structuré. il était donc indispensable de mener une campagne intensive d’explication sur ce thème, comme nous lavons expliqué.

b) – le chourâ, en tant qu’idée, est une notion floue. pour lappliquer, il ne suffisait donc pas de l’énoncer sans en expliquer les détails, les règles et les critères de nature à faire pencher la balance d’un côté ou d’un autre au cas d’un désaccord dans le choura, et sans préciser si ces critères devaient être fondés sur le nombre et la quantité ou sur la qualité et l’expérience. bien dautres détails de nature à déterminer les différents aspects de l’idée de choura et à la rendre praticable et applicable directement après le décès du prophète, auraient dû être mis en évidence, si le guide de lappel avait vraiment lancé et choisi cette idée pour résoudre la question de sa succession.

c) – le chourâ est, en vérité, l’expression de l’exercice du pouvoir, d’une façon autre, par la ummah, et de la détermination du sort du gouvernement par la concertation. il sagit donc d’une responsabilité que doit assumer un grand nombre de citoyens, c’est-à-dire tous ceux qui sont concernés par le choura; ce qui signifie que s’il constituait une prescription canonique (légale), destinée à être appliquée après le décès du prophète, le plus grand nombre de ces citoyens auraient dû en être informés, étant donné qu’ils avaient le devoir d’y participer activement et que chacun d’eux y assumait sa part de responsabilité.

tout cela prouve que si le prophète opté pour le système de choura comme moyen dassurer la direction de la ummah après sa disparition, il lui aurait été indispensable de lancer largement et profondément l’idée de choura, d’y préparer tout le monde psychologiquement, d’en colmater toutes les failles, d’en expliquer tous les détails de nature à la rendre pratiquer. or, il est impossible que le prophète ait lancé l’idée de choura à ce niveau – de profondeur, de qualité et de quantité – et qu’il ne restât de celle-ci aucune trace sur tous les musulmans qui ont vécu avec lui (le prophète) jusqu’à sa mort.

on pourrait échafauder une autre hypothèse à ce propos, à savoir que le prophète aurait lancé l’idée de choura aussi amplement et aussi largement que la situation laurait exigé, et que les musulmans lauraient bien assimilée, mais que des motivations politiques apparues subitement auraient dissimulé la vérité et imposé aux gens de garder le silence sur ce qu’ils auraient entendu du prophète, concernant le choura, ses statuts et ses détails.

mais une telle hypothèse ne résiste guère à l’examen, car de telles motivations, quoi qu’on en dise, ne comprennent pas les compagnons qui navaient pas participé aux événements politiques qui se sont déroulés après la mort du prophète, ni à la réunion de la saqîfah. ils s’étaient tenus à l’écart de ces événements. ces musulmans représentent, numériquement, une grande partie de toute société, quel que soit le degré de sa politisation. si l’idée de choura avait été lancée par le prophète de la façon que nous avons soulignée, elle naurait pas eu de motivations politiques, mais serait répandue naturellement par les compagnons, comme ce fut le cas des textes prophétiques concernant les vertus de l’imam alî et sa qualité de régent (waçyy) par l’intermédiaire de ces compagnons. pourquoi les motivations politiques n’ont-elles pas empêché les centaines de hadith du prophète concernant les vertus de alî, sa qualité de régent et son autorité, de nous parvenir grâce aux compagnons, bien que cela (ces hadith) ne fût pas favorable à la situation qui prévalait à l’époque – alors qu’elles auraient empêché les hadith relatifs à l’idée de choura de nous être transmis! n’est-ce pas un paradoxe insoutenable! mieux même ceux, qui représentaient la tendance dominante à l’époque, n’invoquaient pas le slogan de choura – comme une référence attribuée au prophète – lorsque des divergences politiques les opposaient souvent les uns aux autres, alors qu’ils se trouvaient dans une situation où cette invocation aurait pu les favoriser! prenons-en un exemple. talha s’est révolté contre la désignation de omar par abû bakr pour la succession et la désapprouvée publiquement; pourtant il na pas songé à jouer la carte de choura contre cette nomination en faisant valoir que lattitude dabû bakr serait contraire aux hadith du prophète concernant le choura et l’élection. si un tel argument était fondé, aurait-il manqué de l’utiliser?

ii – si le prophète avait vraiment décidé de confier à a génération davant-garde, qui comprenait les emigrés et les partisans parmi les compagnons, la responsabilité de poursuivre laction du changement islamique, il aurait été obligé de mobiliser largement cette génération, sur les plans missionnaire et intellectuel, afin qu’elle puisse posséder profondément la théorie (islamique), la traduire consciemment, par la suite dans la pratique, et trouver des solutions conformes au message, aux différents problèmes qui se poseraient continuellement à lappel. une telle action de mobilisation intensive et générale eût été dautant plus indispensable que le prophète qui avait déjà prédit la chute de cyrus et de césar, savait pertinemment que de grandes conquêtes attendaient lappel, que la ummah devrait par conséquent se préparer à assumer la responsabilité d’initier les peuple conquis à l’islam, et de se prémunir contre les dangers de cette ouverture sur le monde, dappliquer les prescriptions de la législation islamique dans les pays conquis et chez leurs peuples. or, bien que la génération davant-garde ait été la plus probe de celles qui ont hérité successivement de lappel après elle, et la plus disposée d’entre elles au sacrifice, on n’y remarque pas les reflets de cette préparation spéciale susceptible de la rendre apte à assumer la responsabilité de lappel et lassimilation profonde de ses concepts.

notons à ce propos que le total de hadith prophétiques rapportés par les compagnons et concernant le domaine de la législation, ne dépasse pas quelques centaines, alors que nombres de compagnons était selon les livres d’histoire, d’environs 12.000, qui vivaient pourtant matin et soir avec le prophète dans un même pays, et dans une même mosquée. lorsqu’on compare ces deux chiffres, peut-on y voir des indices d’une préparation spéciale en vue de diriger un pouvoir islamique?(36)

prenons un autre exemple qui soit à même de corroborer notre affirmation de l’inexistence d’une telle préparation. on sait en effet que les compagnons évitaient de prendre l’initiative de poser des questions au prophète; et ce à tel point que l’un d’eux, lorsqu’il avait quelque chose à lui demander, préférait la venue d’un visiteur (d’un bédouin venant de l’extérieur de la ville), dans l’espoir qu’il poserait la question dont il voulait lui-même connaître la réponse. ils estimaient que c’était un superflu à éviter que de poser des questions sur les statuts des problèmes qui n’existaient pas encore. en témoignent ces propos que omar prononça de sa chaire:

«par dieu, j’interdis qu’un homme pose des questions sur ce qui n’existe pas, car le prophète a expliqué ce qui existe».(37) et «il n’est pas permis que l’on pose des questions sur ce qui n’est pas (arrivé). dieu a pris sa décision sur ce qui est (existe effectivement)».

ibn omar a répondu à un homme venu lui poser une question sur un problème donné: «ne pose pas de question sur ce qui n’est pas arrivé, car jai entendu omar ibn al-khattâb maudire celui qui pose des questions sur ce qui ne s’est pas encore produit».(38)

de même lorsque quelqu’un interrogea abî bin ka’b sur une affaire, celui-ci lui dit:

- le problème sur lequel tu me poses la question s’est-il produit ?

- non, dit l’interlocuteur.

- attends donc jusqua ce qu il se produise.(39)

un jour, alors que omar lisait le coran, il s’est arrêté sur ce verset: «… nous en avons fait sortir des céréales, des vignes et des légumes, des olives et des palmiers, des jardins touffus, des fruits et des pâturages…», en se demandant: « bon, tout cela nous lavons compris, mais que veut dire « pâturages »?», avant de trancher lui-même: «c’est, par dieu, une peine inutile. si vous ne savez pas ce que veut dire « pâturages », cela n’est pas grave. cherchez ce que dieu vous a expliqué dans le livre et suivez-le. quant à ce qui ne vous est pas connu, confiez-le à dieu».

tous ces exemples montrent donc qu’il y avait chez les compagnons une tendance à ne poser des questions que dans la limite des problèmes précis et posés effectivement. et c’est cette tendance qui était la cause du nombre limité de hadith qu’ils ont rapportés du prophète, concernant la législation, et la raison pour laquelle les musulmans ont eu recours à des sources de législation autres que le coran et la sunnah, telles que l’ «istihsan» (jugement prudentiel)(40), le «qiyâs» (analogie)(41) et bien dautres types d’ijtihâd (jugement personnel), dans lesquels l’élément personnel du mujtahid (docteur de la loi) joue un rôle; ce qui a conduit à l’infiltration de la personnalité de l’homme, de ses goûts et conceptions particulières, dans la législation (divine).

cette tendance est le contraire d’une préparation missionnaire spéciale nécessitant une large action de formation culturelle et une prise de conscience des problèmes qui ne tarderaient pas à se poser à la direction et auxquels celle-ci devrait trouver des solutions conformes à la loi islamique.

de même que les compagnons ont évité d’interroger le prophète de leur propre chef, de même ils ont omis d’enregistrer ses paroles et sa sunnah, bien que celle-ci constitue la seconde source de la législation islamique et que l’enregistrement soit le seul moyen susceptible de la conserver et de la prémunir contre les risques de perte et de déviation.

a ce propos, al-harawi, citant, dans son « tham al-kalam », yahiyâ ibn sa’d, a rapporté ce témoignage de abdullâh ibn dinar: «ni les compagnons ni les suivants (al-tabi’în)(42) n’enregistraient les hadith du prophète. ils se sont contentés de les apprendre oralement et de les mémoriser». selon « tabaqât » d’ibn sa’d, le deuxième calife (omar) réfléchissait pendant un mois sur la meilleure décision (ou attitude) à prendre vis-à-vis de la sunnah du prophète. il a fini par interdire de l’enregistrer. il s’en est suivi que cette sunnah, la plus importante référence de l’islam après le noble livre (le coran), reste pendant environ 250 ans à la merci du destin, risquant tantôt l’oubli, tantôt la déviation et tantôt la mort des «mémorisateurs» (hafidoun).(43)

cela dit, comment peut-on concevoir, un instant, que les tenants de cette tendance naïve – encore s’il sagissait vraiment de naïveté – qui dédaignaient de poser des questions sur un problème avant qu’il ne se produise effectivement, et refusaient d’enregistrer les sunan(44) du prophète une fois celles-ci décrétées, soient compétents pour diriger le nouveau message, pendant l’étape la plus importante et la plus difficile de sa longue marche? pis, comment peut-on imaginer que le prophète ait pu laisser sa sunnah dispersée, sans enregistrement ni précision, tout en ordonnant à ses fidèles de s’y attacher?

s’il préparait les musulmans vraiment à l’idée de choura, naurait-il pas été nécessaire de fixer la constitution du choura et de préciser sa sunnah afin que le choura suive une direction précise et déterminée, à labri des caprices.

la seule explication rationnelle de lattitude du prophète n’est-elle pas que celui-ci avait préparé l’imam ali pour être la haute autorité et le dirigeant de l’expérience islamique après lui, en lui apprenant «mille chapitres du savoir» et en lui confiant l’intégralité de sa sunnah? car la seule exception à la règle ou à la tendance dominante celle qui omettait d’enregistrer les hadiths du prophète – se trouvait incarnée par ahl-ul-bayt. en effet, selon les récits rapportés des imams dahl-ul-bayt, ceux-ci s’étaient appliqués dès le début à enregistrer tous les hadith prophétiques. ils avaient conservé, selon ces récits, un livre volumineux contenant toutes les sunan (coutume juridico-religieuse) prophétiques, dictées par le messager et écrit de la main de l’imam ali ibn talib.

les événements survenus après la mort du prophète ont prouvé que la génération des emigrés et des partisans ne possédaient pas de prescriptions précises concernant beaucoup de problèmes que lappel devait rencontrer inéluctablement après la disparition du guide, et ce à tel point que le calife attitré et ses conseillers ne savaient pas exactement quel était le statut canonique (légal) à appliquer sur une grande superficie de territoires conquis par l’islam, et si ceux-ci devaient être partagés entre les combattants et devenir le legs pieux des musulmans. comment peut-on penser, dès lors, que le prophète affirme aux musulmans qu’ils conquerront les territoire de cyrus et césar, et qu’il confie à la génération des muhâjirine et ançâr la tutelle de lappel et la responsabilité de cette conquête, sans pour autant les informer du statut à appliquer à cette grande superficie du monde sur laquelle l’islam s’étendra?

pis encore, nous pouvons constater que la génération contemporaine du prophète navait pas d’idées claires et précises même sur des questions d’ordre religieux (cultuel), en l’occurrence la prière de morts. bien que cette prière constituât une pratique cultuelle que le prophète accomplit des centaines de fois n public et devant les foules qui assistaient aux funérailles et aux prières, beaucoup de compagnons ne semblaient pas croire à la nécessité d’en connaître la forme exacte, tant que le messager le faisait lui-même et en tant qu’ils pouvaient se contenter de le suivre passivement et pas à pas dans ses mouvements. la preuve en est qu’ils n’ont pas tardé à diverger sur le nombre de takbîr(45) dans cette prière.

selon al-tahawî, citant ibrâhim: «le prophète a rendu l’âme et les musulmans n’étaient pas daccord sur le nombre de takbir à prononcer sur la dépouille mortelle. l’un disait: « jai entendu que le messager de dieu faisait sept takbir« , lautre affirme: « jai entendu que le messager de dieu faisait cinq takbir« . ils sont restés sur leur désaccord jusqu’à la mort dabû bakr. et lorsque omar a accédé au califat et constaté ce désaccord, il en a été très peine. il a convoqué quelques compagnons du messager de dieu et leur dit: « vous, compagnons du messager de dieu, lorsque vous tombez en désaccord, les gens vous suivent dans ce désaccord, et lorsque vous vous mettez daccord sur une affaire, les gens se mettez eux aussi daccord. voyez donc sur quoi vous vous accordez! » c’était comme s’il les avait réveillés. ils ont dit: «vous avez bien raison».(46)

cela confirme que les compagnons comptaient souvent sur la personne du prophète, de son vivant, et n’éprouvaient pas la nécessité dassimiler les statuts et les concepts de la législation tant qu’il s’en occupait lui-même.

peut-être objectera-t-on que le portrait, ainsi brossé, des compagnons – avec tout ce qu’il comporte de faits montrant leur incompétence de diriger lappel – est en contradiction avec ce que nous connaissons tous: à savoir que l’éducation que le prophète avait donnée aux compagnons a enregistré un grand succès et permis de former une génération missionnaire merveilleuse!

nous répondons à cette objection que le portrait réel que nous avons dessiné de la génération davant-garde ne s’oppose en rien à la haute appréciation que nous faisons de laction éducative que le messager avait menée durant sa noble vie. car tout en croyant que laction éducative prophétique constituait le modèle éducatif divin par excellence et l’exemple caractéristique de révélations missionnaires tout au long de l’histoire de laction prophétique, nous estimons que pour parvenir à cette croyance et faire une appréciation juste du résultat de cette éducation, il faut éviter de dissocier ce résultat des circonstances et des péripéties de l’éducation, et de voir la quantité séparément de la qualité. pour nous expliquer, prenons l’exemple suivant. lorsque nous voulons apprécier laptitude d’un professeur qui dispense l’enseignement de la langue et de la littérature anglaises, nous ne nous bornons pas à examiner le degré de connaissance – en matière – auquel sont parvenus ses étudiants, mais nous devons tenir compte du nombre de cours qu’il leur a fait, du degré de leur connaissance en la matière avant le commencement de ces cours, du degré de leur éloignement ou de leur proximité des ambiances de la langue et de la littérature anglaises, de la somme de difficultés et d’obstacles exceptionnels auxquels l’opération de l’enseignement s’est heurtée, du but que le professeur avait fixé en enseignant à ses étudiants cette langue et cette littérature, du coefficient déterminé du résultat final de l’opération de l’enseignement en question par rapport à dautres opérations d’enseignement.

revenons au sujet de lappréciation de l’opération éducative menée par le prophète. dans ce domaine, nous devons tenir compte de ce qui suit:

1)- la courte durée pendant laquelle le prophète a pu exercer son action éducative. elle ne dépasse pas deux décennies, en ce qui concerne les rares compagnons qui l’ont accompagné dès ses débuts, une décennie, pour la plupart des partisans, trois ou quatre ans pour les très nombreux musulmans qui se sont convertis au message islamique à partir de la réconciliation de hudaybiyyah et en passant par la conquête de la mecque.

2)- la situation antérieure dans laquelle vivaient ces compagnons sur les plans intellectuel, spirituel, religieux et comportemental avant que le prophète nait entrepris son action missionnaire, la naïveté, la spontanéité et le vide qui caractérisaient les différents domaines de leur vie. on na pas besoin d’une explication supplémentaire de ce dernier point, car il est évident; si l’on tient compte que l’islam ne consistait pas en une action de changement superficiel dans la société, mais en une transformation radicale et une restructuration révolutionnaire d’une nouvelle ummah; c’est dire combien était profond le fossé moral qui séparait la situation antérieure à laction du messager et la situation nouvelle où il a entrepris son action.

3)- du fait que la période pendant laquelle le prophète diffusait le message était riche en événements, en luttes politiques et militaires sur différents fronts; c’est ce qui fait que la nature de la religion entre le messager et ses compagnons était différente de celle de la relation entre jésus christ et ses disciples, la première relation étant caractérisée par la position du prophète en tant qu’éducateur, commandant des campagnes militaires et chef d’état, la seconde par la position de jésus en tant que professeur et éducateur disponible et se consacrant à la formation de ses disciples.

4)- les incidences sur les musulmans, des confrontations qu’ils ont eues avec «les gens du livre» et avec les différentes cultures religieuses qu’ils côtoyaient. en effet, ce contact permanent entre l’islam et les idées que propageaient les adversaires du nouveau message, en l’occurrence les adeptes des cultures religieuses antérieures, constituaient une source d’inquiétude et de troubles constants, et ont conduit, comme on le sait, à la formation d’un courant de pensée israélite qui s’est infiltré, involontairement ou par malveillance, dans beaucoup de domaines de la pensée. il suffit de jeter un coup d’oeil scrutateur sur le noble coran, pour découvrir lampleur du contenu de la pensée contre-révolutionnaire, et combien la révélation prenait soin de la souligner et de réfuter.

5)- le but que le grand educateur (le prophète) poursuivait sur le plan général et pendant cette période était de former une base populaire saine avec laquelle la nouvelle direction du message pouvait traiter (de son vivant et après sa disparition) et poursuivre l’expérience islamique. le but (transition) du prophète à cette époque, n’était point damener la ummah au niveau où elle pouvait se charger elle-même de la direction de lappel, c’est-à-dire à un niveau où elle aurait assimilé parfaitement le message, en une connaissance jurisprudentielle profonde et intégrale de ses statuts (du message) et une fusion complète avec ses conceptions. la détermination du but pour cette période de la façon que nous venons de signaler, était tout à fait logique et s’imposait par la nature de laction de changement. car il n’était raisonnable de fixer un but que selon les possibilités pratiques existantes, et il n’y avait de possibilités pratiques dans un cas comme celui auquel était confronté l’islam, que dans les limites que nous avons soulignées, étant donné que le fossé moral, spirituel, intellectuel et social entre le nouveau message et la réalité corrompue qui prévalait à l’époque ne permettait pas d’élever la ummah au niveau où elle pouvait diriger elle-même, directement, le message. c’est ce que nous expliquons dans le point suivant pour démontrer que, soumettre la direction de l’expérience de la transformation à une régence assurée par l’imams dahl-ul-bayt et le califat de l’imam alî, était une nécessité qu’imposait la logique de laction révolutionnaire tout au long de l’histoire.

6)- une grande partie de la ummah, lors de la disparition du prophète, se constituait de ce qu’on appelle les musulmans de la conquête, c’est-à-dire ceux qui s’étaient convertis à l’islam après la conquête de la mecque et une fois que le nouveau message était le maître de la situation, politiquement et militairement parlant, dans la péninsule arabie. ces musulmans-là, le prophète na pu avoir que peu d’échanges avec eux, pendant la courte période qui s’étendait entre la conquête de la mecque et sa disparition. de même, ce peu d’échanges qu’il a eus avec les dits musulmans, il les a eus surtout en tant que gouvernant, en raison de la nature de la phase que traversait l’état islamique. c’est pendant cette phase que l’idée des «cours à rallier»(47) était apparue et a trouvé sa place dans la législation de la zakât et dans dautres domaines. or, cette partie de la umma n’était pas séparée de ses autres parties. au contraire, elle y était intimement liée, elle les influençait et en subissait les influences.

au vu de ces six points, nous pouvons constater que l’éducation prophétique était très fructueuse, qu’elle a réalisé une transformation inégalable et qu’elle a formé une génération répondant au but du prophète de constituer une base populaire, prête à entourer la direction de la nouvelle expérience et à la soutenir. c’est pourquoi on remarque que cette génération accomplissait bien son rôle de base populaire irréprochable tant que le prophète assurait la direction du message. et si cette direction avait conservé, après le décès du prophète, la voie que dieu lui avait tracée, la base aurait continué son rôle parfait. mais cela ne signifie en aucun cas que celle-ci était effectivement préparée à assurer elle-même la direction de la nouvelle expérience. car une telle préparation aurait nécessité chez cette génération plus de fusion spirituelle avec le message, plus de foi en lui, une plus large connaissance de ses prescriptions, ses conceptions et ses différents points de vue sur la vie, une plus grande épuration dans les rangs des musulmans afin de se débarrasser des hypocrites, des intrus et des éléments subversifs, et des «coeurs à rallier» (al-muallafa qulubulum) qui constituaient encore une grande partie de cette génération – que ce soit par leur nombre ou par les positions historiques qu’ils qu’ils occupaient – et exerçaient des influences dautant plus négatives que le noble coran le relate lorsqu’il parle des hypocrites, de leurs complots et de leurs attitudes. certes, cette génération comptait quelques très bons éléments tels que salmân, abû tharr, ammâr, etc. auxquels l’expérience islamique a pu donner une formation missionnaire d’un niveau sublime en les fusionnant dans son creuset. mais la présence de ces quelques très bons éléments parmi la vaste génération en question ne prouve pas que celle-ci ait atteint dans son ensemble le degré de formation qui justifie qu’on lui confie la mission de diriger lappel sur la base de chourâ.

même chez ceux qui ont atteint un haut niveau d’endoctrinement parmi cette génération, la plupart ne possédaient pas les qualités requises qui permettent de supposer leur aptitude missionnaire à diriger l’expérience sur le plan intellectuel et culturel, et ce malgré leur dévouement et leur attachement profond et sincère à l’islam. car celui-ci n’est pas une théorie humaine susceptible de se préciser intellectuellement avec la pratique et lapplication et dont les concepts peuvent se cristalliser à travers l’expérience. l’islam est, avant tout, un message divin dans lequel les prescriptions et les notions sont prédéterminées, et que dieu a pourvu de toutes les législations générales que l’expérience nécessite. pour diriger donc cette expérience il faut absolument assimiler toutes les limites et tous les détails du message, et avoir une conscience profond de toutes ses conceptions. autrement, on risquerait d’interpréter d’une façon personnelle ses axiomes et ses postulats, ce qui pourrait conduire l’expérience à subir des revers dans son cheminement, risque dautant plus grave que l’islam et le message divin final ou «le sceau des messages divins», et que de ce fait, il doit s’étendre à la longueur du temps et dépasser les limites de «temporel», du «régional» et du «national». c’est pourquoi, il ne faut pas que sa direction qui constitue le fondement de cette étendue, soit basée sur le principe de «l’essai et l’erreur», lequel principe comporte le risque de laccumulation des erreurs (à travers l’étendue du temps), et par conséquent de la naissance de failles et de l’écoulement de l’expérience.

on peut formuler les conclusion que nous venons de tirer, de la façon suivante: laction éducative que le prophète a exercée sur un plan général auprès des muhâjirine et des ançâr n’était pas de nature à préparer une direction consciente, intellectuelle et politique pour lavenir de lappel et la poursuite de l’opération du changement entrepris par le messager, mais à édifier une base populaire consciente, susceptible de soutenir la direction de lappel, du vivant du prophète et après sa mort.

toute supposition visant à faire croire le prophète avait oeuvré en vue de confier la direction et la tutelle de lappel directement après sa disparition à la génération des muhâjirine et des ançâr, accuserait implicitement le plus grand et le plus clairvoyant guide missionnaire de toute l’histoire des expériences révolutionnaires (de transformation), d’être incapable de distinguer de conscience requis au niveau de la base populaire de lappel, du degré de conscience requis au niveau de la direction de lappel ou de son imamat(48) (avant-garde) idéologique et politique.

iii – lappel est une opération de transformation et un mode de vie nouveau. il comporte donc la reconstruction de la ummah t l’extirpation des racines et des séquelles de la jâhiliyyah (la société préislamique).

la ummah islamique – dans son ensemble – navait vécu cette opération de changement que pendant une décennie tout au plus. or, cette courte période ne suffit pas normalement et selon la logique des messages doctrinaux et des mouvements révolutionnaires (de changement), à former, chez la génération qui na vécu que pendant dix ans l’expérience du changement, un niveau de conscience, d’objectivité, de libération des séquelles du passé, et dassimilation des données du nouveau message, susceptible de la qualifier pour la tutelle du message et la responsabilité de poursuivre sans dirigeant l’opération du changement. pour que la ummah ait pu atteindre le niveau qui la qualifie pour assurer cette tutelle, elle avait besoin d’une plus longue période de régence. c’est là la logique de tous les messages doctrinaux.

mais cette affirmation ne traduit pas seulement une simple déduction. elle exprime aussi une vérité que les événements survenus après la mort du prophète-dirigeant corroborent et qui est apparue au grand jour, un demi-siècle (ou même moins) plus tard à travers l’exercice du pouvoir (la direction ou la tutelle de lappel) par la génération des muhâjirine et des ançâr. en effet, un quart de siècle à peine après que cette génération s’est chargée de la tutelle de lappel, le «califat bien dirigé»(49) et l’expérience missionnaire ont commencé à s’écouler sous les coups violents des anciens ennemis de l’islam – mais opérant cette fois-ci de l’intérieur et non pas de l’extérieur de lappel – qui avaient pu s’infiltrer progressivement dans les centres d’influence, et s’emparer insolemment et violemment de la direction en profitant de son inconscience. ils n’ont pas tardé à obliger la umma, ainsi que sa génération davant-garde, de renoncer à sa personnalité et à sa direction. il s’en est suivi que la direction du message s’est transformée en une propriété héréditaire qui bafouait la dignité des fidèles, assassinait les innocents, gaspillait les biens de la umma, suspendait les peines prescrites, gelait les dispositifs de la loi, disposait à sa guise des destinées des musulmans, que les dépouilles (al-fay’) et les biens sont devenus une ferme privée des quraych, et le califat, un ballon avec lequel jouaient les gamins des omayyades.

ainsi, l’expérience de lappel après la mort du prophète et les résultats auxquels elle a abûti un quart de siècle plus tard corroborent ;a conclusion que nous avons tirée plus haut et selon laquelle: «confier la direction» (ou l’imamat) intellectuelle et politique à la génération des ançâr et muhâjirine, directement après la mort du prophète, est une mesure prématurée et que par conséquent, il n’est pas raisonnable de penser que le prophète ait pris une telle mesure.


la troisième voie

la troisième voie qui se présentait au prophète, c’est la seule qui paraît adaptée à la nature de la situation et raisonnable à la lumière des circonstances de lappel et ses adeptes et de la conduite du messager. il sagissait pour le prophète de prendre une attitude active(50) vis-à-vis de lavenir de lappel après sa mort, en désignant, sur ordre de dieu, un personnage, choisi en fonction de son enracinement dans l’entité de lappel, et en lui assurant une formation spéciale de dirigeant missionnaire afin qu’il puisse incarner lautorité intellectuelle et la direction politique de l’expérience, poursuivre (après la disparition du messager), avec le soutien de la base populaire consciente, constituée des ançâr et les muhâjirine, la direction de la ummah, et son édification doctrinale pour la hisser à un niveau qui la qualifie pour assumer elle-même les responsabilités de direction.

cette voie, comme on peut le constater, est en effet la seule voie qui pouvait garantir la sauvegarder de lavenir de lappel et la protection de l’expérience contre les risques de déviation dans sa ligne de développement. et c’est ce qui s’est produit effectivement.

les hadith prophétiques concordants qui affirment que le messager assurait à un compagnon une formation missionnaire particulière et une culture doctrinale spéciale, en vue de le préparer à assumer la tâche de lautorité intellectuelle (haute référence intellectuelle) et de la direction politique (de l’expérience) et qu’il lui avait confié cette tâche ainsi que lavenir de lappel, confirment que le prophète-guide a bien choisi la troisième voie qui, comme nous lavons vu, était la seule voie valable que la nature de la situation mettait en évidence.

le compagnon en question n’était autre que alî ibn abî tâlib (p), désigné en raison de ses racines profondes dans lappel, puisqu’il était le premier à combattre pour l’islam et contre tous ses ennemis, qu’il était élevé par le prophète chez lequel il avait ouvert les yeux sur le monde, qu’il avait grandi à ses côtés et qu’il a eu toutes les occasions de s’entendre avec lui et de s’identifier à sa ligne. personne dautre que alî, na pu se doter de toutes ces qualités.

beaucoup d’indices corroborent lallégation selon laquelle le prophète s’est appliqué à assurer une formation missionnaire spéciale au futur imam alî. ainsi, on sait que le messager lui expliquait souvent les différentes conceptions et vérités de lappel. il prenait l’initiative de soulever des débats d’idée lorsque alî navait pas de questions à lui poser. il s’entretenait avec lui durant des heures, pour ouvrir ses yeux sur les conceptions de lappel et les problèmes qu’il (lappel) pourrait rencontrer, ainsi que sur les méthodes de travail…, et ce jusquau dernier jour de sa noble vie.

abû is-hâq, cité par al-hâkim dans son livre « al-mustadrak » dit à ce propos: «lorsque jai demandé à qatham ibn al-abbas comment ali avait hérité du prophète, il ma répondu: parce qu’il était le premier d’entre nous à le suivre, et le plus déterminé à saccrocher à lui».

huliyat al-awliyâ’ nous rapporte le témoignage suivant d’ibn abbas: «nous disons que le prophète a fait à ali soixante-dix confidences qu’il navait faites à aucun autre».

al-nisaï cite ce témoignage de l’imam ali, rapporté par ibn abbas: «j’occupais auprès du messager de dieu une position que navait personne dautre. j’entrais auprès du prophète de dieu chaque nuit. s’il était en train de prier, il glorifiait dieu(51), et j’entrais. et s’il ne priait pas, il m’invitait à entrer».

on attribue aussi ces propos à l’imam ali: «javais deux entrées chez le prophète, l’une pendant la nuit, lautre pendant la journée».

al-nisaî, rapporte cet autre témoignage de l’imam ali: «si je posais des questions au prophète, il me répondait, et lorsque je me taisais, c’est lui qui commençait (à m’instruire)(52) ». al-hakim, lui aussi, a rapporté ce même témoignage.

toujours selon al-naçaï, om salam jurait que ali était le dernier des musulmans à voir le prophète et disait: «le matin du jour où le messager de dieu a rendu son âme, il attendait le retour de ali qu’il avait envoyé pour une commission, je crois, et il a demandé trois fois: ali est-il revenu? celui-ci est arrivé avant le lever du soleil. lorsqu’il est entré, nous avons compris que le prophète avait quelque chose de confidentiel à lui dire. c’est pourquoi nous sommes sortis de la maison. c’était dans la maison de aïcha. j’étais la dernière à sortir de la maison, et je me suis assise juste derrière la porte. parmi les assistants, j’étais la plus proche d celle-ci. jai vu ali sapprocher de lui. il était le dernier à voir le prophète. celui-ci s’est mis à lui confier ses secrets et lui faire des confidences».

dans une célèbre oraison, l’imam nous décrit son lieu, unique en son genre, avec le messager-dirigeant et le soin particulier avec lequel celui-ci le formait t le préparait (à la tutelle de lappel): «vous connaissez ma proche parenté avec le messager et ma position particulière auprès de lui. il me mettait dans son giron lorsque j’étais tout petit. il me serrait contre sa poitrine, m’entourait dans son lit, me faisait toucher son corps et sentir son parfum. il mâchait les aliments avant de me les mettre dans la bouche. il ne ma jamais entendu mentir, ni ne ma jamais vu commettre une faute dans mes actes. je le suivais comme le petit chameau suivait sa mère. chaque jour il mapprenait davantage de sa morale et m’ordonnait de suivre son exemple. chaque année, il mamenait à harâ, où je le voyais, alors que personne ne pouvait en faire autant. en ces moments-là l’islam réunissait sous un même toit, le messager, khadija et moi, le troisième. j’y voyais la lumière de la révélation et du prophète, et j’y sentais le vent de la prophétie».

tous ces témoignages et bien dautres nous donnent une idée de la formation missionnaire que le prophète assurait à l’imam ali en vue de l’élever au niveau de la direction de lappel. de même la vie de l’imam ali après la disparition du messager, nous fournit de très nombreux indices révélateurs de cette formation doctrinale spéciale dont elle reflète les traces et les résultats. ainsi, l’imam ali saffirmait comme le refuge et la référence, auquel recourait le califat chaque fois que celui-ci se trouvait confronté à un problème dont il ne connaissait pas la solution. et si l’on ne connaît, dans l’histoire de l’expérience islamique sous les quatre califes bien dirigés(53), aucun cas où l’imam ali ait en recours à quelqu’un pour lui demander quel est lavis de l’islam sur telle ou telle autre question, on peut citer en revanche des dizaines de cas dans lesquels les califes au pouvoir étaient acculés à faire appel à lui, malgré les réserves qu’ils avaient à ce sujet.

si nombreux sont les indices qui montrent que le prophète préparait l’imam ali spécialement pour lui confier la direction de lappel après sa disparition, il y a autant d’indications qui prouvent que le messager avait rendu public son plan (de succession) et qu’il avait désigné publiquement et officiellement l’imam ali pour assurer la direction intellectuelle et politique de lappel. en témoignent, hadith al-dar, hadith al-thaqalayn, hadith al-menzilah, hadith al-ghadir… ainsi que des dizaines dautres hadith prophétique.

ainsi, le chiisme est donc né dans le cadre de lappel islamique comme l’expression de la thèse prophétique que le messager avait présentée, sur ordre de dieu, afin de protéger lavenir de lappel.

par conséquent, le chiisme n’était pas un phénomène accidentel sur la scène des événements, mais le résultat nécessaire de la nature de la formation de lappel, de ses besoins et des circonstances originelles qui ont imposé à l’islam d’engendrer le chiisme. en dautres termes, ces circonstances et la nature de la formation de lappel imposaient au premier dirigeant de l’expérience (le prophète) d’en préparer le second dirigeant (l’imam ali) afin que celui-ci, ainsi que ses successeurs, assurent son développement révolutionnaire, oeuvrent en vue de réaliser son objectif d’extirper toutes les séquelles et racines du passé préislamique (jâhilite), et d’édifier une ummah digne de se hisser au niveau des exigences et des responsabilités de lappel.

Qadjar -7

MOHAMMAD ALI SHAH (1907-1909)

 

Le couronnement (1907)

Le Shah, le Parlement et la Constitution

La Révolution Constitutionnaliste – phase II

La destitution (1909)

La tentative de reprise du pouvoir (1911)

 

 

 

 

Le Couronnement (1907)

Le 09 janvier 1907 – date jugée propice par les astrologues – le Prince Héritier Mohammad Ali Mirza Kadjar est couronné Shah de Perse.

Pour la première fois, le couronnement a lieu à Téhéran. D’ordinaire, la mort du Shah surprenait le Prince Héritier à Tabriz. Mais Mohammad Ali Mirza Kadjar vivait et résidait à Téhéran, ne fût-ce que pour pouvoir assurer l’interim pendant les nombreux voyages de son père Mozaffar ed-Dinh Shah.

La cérémonie est marquée d’un faste tout-à-fait particulier. Deux raisons peuvent être invoquées pour cela. D’abord, Mohammad Ali Shah pensait qu’il fallait restaurer le prestige de l’Empereur après les événements qui ont marqué la fin du règne précédent: si le Shah devait gouverner avec un Parlement, autant montrer d’emblée son pouvoir et sa puissance. Ensuite, Mohammad Ali Shah était un monarchiste convaincu: jamais, il n’a vraiment accepté ces histoires de Constitution et de Parlement. Dans sa jeunesse, à Tabriz, il avait eu un précepteur russe réactionnaire, et il rêve maintenant de rétablir le pouvoir impérial dans toute son intégrité.

Bref, le nouveau Shah – alors âgé de 35 ans – s’assied ce jour-là sur le Trône du Paon. Il porte des petites lunettes en or. Il scintille de joyaux: sur les deux côtés de sa pointine s’étalent cinq rangées de ferrets à gros diamants. Le sabre impérial, dormant sur ses genoux, est lui aussi constellé de diamants.

Le soir tombé, la ville s’illumine. Les marchands laissent leurs échoppes ouvertes, des pitres et des bateleurs donnent des spectales, et un impérial feu d’artifice couronne la cérémonie.

Quelques jours plus tard, tombe la Fête du Sacrifice (en l’honneur d’Abraham, NDLR): un chameau est égorgé, et distribué à la foule nombreuse. Ce jour-là, Mohammad Ali Shah – très respectueux des valeurs de la Dynastie – nomme son Prince Héritier: Soltan Ahmad Mirza Kadjar, alors âgé de 6 ans.

Le Shah, le Parlement et la Constitution

Contraint et forcé, Mohammad Ali Shah Kadjar signe le 11 février 1907 la promesse de constitution faite par son père, Mozaffar ed-Dinh Shah Kadjar

La première erreur de Mohammad Ali Shah sera de faire revenir l’ancien Premier Ministre de son père, Amine Soltan, de son exil en Europe. Tabriz s’embrase, et Téhéran l’assassine…

En outre, le Prince Salar ed-Dowleh, frère cadet de Mohammad Ali Shah, essaie de profiter des troubles pour conquérir le trône…Il sera vite lâché par les anglais, et emprisonné par l’armée du Shah.

Mohammad Ali Shah sera, au début, rassuré par les pétitions de principe des grandes puissances occidentales – favorables au maintient d’un régime absolutiste à Téhéran.

Il fera donc tout ce qu’il peut pour abroger la Constitution et dissoudre le Parlement.

Pour se protéger des constitutionnalistes radicaux, il s’était trouvé un allié de choix en la personne du Sheikh Fazlollâh Nuri.

Cependant, la douche froide allait tomber le 31 août 1907. Ce jour-là, l’Angleterre et la Russie – prétendûment alliés du Shah et défenseurs de son pouvoir – signaient un monstreux accord qui partageait la Perse en 3 zones: une zone d’influence russe au nord, une zone d’influence anglaise au sud, et une zone neutre au milieu [ carte ]. Les russes entraient en force et perpétraient des brutalités inouies en Azerbaijan, tandis que les anglais organisaient dans leur zone une police mercenaire encadrée par des officiers britanniques et des sous-officiers indiens. L’autorité de Téhéran n’est alors plus que symbolique…

Le nationalistes libéraux de Perse cessent ipso facto de considérer les Anglais comme des défenseurs de la liberté et de la démocratie. Le Shah, ulcéré, entame de son côté un processus de normalisation des relations avec le Parlement. Il signe la Constitution et son Complément le 28 octobre 1907 et se présente en personne au Parlement pour jurer de rester fidèle à ces textes. Il forme un cabinet, présidé par Nasser el-Molk, aristocrate Persan ayant étudié à Oxford et donc a priori pro-anglais.

Cependant, à Tabriz, la rébellion s’amplifie et les manifestants crient plus fort que jamais pour demander la destitution du Shah. La révolution Jeune-Turc venait alors de débuter, qui allait ébranler l’Empire Ottoman voisin. Ce mouvemlent donne des ailes aux manifestants de Tabriz. Au meme moment, le Parlement, galvanisé par la signature de la Constitution, prépare des lois limitant les privilèges de la famille Kadjare et envisage la création d’une armée nationale ainsi que de milices pour se défendre contre un éventuel coup d’Etat.

Mohammad Ali Shah reprend donc de plus belle ses projets de destruction du Parlement et de la Constitution…

La Révolution Constitutionnaliste – phase II

Le 12 décembre 1917, le Shah congédie Nasser el-Molk et il fait rassembler, deux jours plus tard, une manifestation acharnée et hétéroclite devant le Parlement . On offre beaucoup d’alcool aux manifestants, et les événements sont violents. Les députés résistent et tiennent bon…finalement, la foule se dispersera.

Le Shah revient au Parlement le 16 décembre, et jure à nouveau de respecter la Constitution. En échange de cette promesse, les députés s’engagent à ne pas voter la destitution du Shah.

Les choses s’enveniment en février 1908: un terroriste, qui en voulait au Prince Zell os-Soltan, blesse le Shah. Tous les ponts sont rompus entre le Shah et son Parlement…

Le Shah exige alors une révision de la Constitution qui lui donnerait des pouvoirs exécutifs très forts, en particulier sur le plan militaire et rendrait le gouvernement responsable devant lui seul.

Et, le 23 juin 1908, le Shah dissout le Parlement. Un modjahédine lance une grenade vers la garnison des cosaques. Le colonel russe investit Téhéran avec ses troupes prend l’initiative de bombarder le bâtiment, pour en chasser les parlementaires qui refusaient de s’en aller. Le Parlement est pris et pillé par les troupes russes.

Le Parlement éliminé, le Shah retrouve le pouvoir absolu. Il gouverne dorénavant par décrets. Cependant, son pouvoir réel est limité: Téhéran est aux mains des cosaques de Liakhov, qui prend ses ordres directement auprès de la légation russe.

Ce qui n’empêcha pas nombre d’anciens constitutionnalistes de retourner leur veste et de se découvrir des convictions monarchistes.

La destitution (1909)

Après la prise du Parlement, les partisans d’un retour à la Constitution reprennent la lutte. Ils s’emparent de Tabriz, et le drapeau rouge flotte sur le Bazar (marché) de la ville. Jusqu’au moment où le commandant Rahim Khan – chef des irréguliers du Shah – entreprend de violemment bombarder la ville. Il s’ensuit un long combat de rue et les insurgés seront finalement écrasés en juillet 1908.

A l’automne, les révolutionnaires reprennent la ville. Une armée royale de 1200 hommes et 12 canons, commandée par le général Eyn od-Dowleh, arrive aussitôt sous les murs de la ville. Simultanément, l’armée russe vient occuper l’azerbaijan. Mais les troupes loyalistes ne parviendront pas à reprendre Tabriz…

Russes et Anglais conseillent alors au Shah de négocier, de restaurer la Constitution et même d’instaurer un Conseil d’Etat. Le Shah se croit assez fort pour l’emporter à l’usure: il promet, promet encore, pour gagner du temps…En réalité, il campe sur ses positions.

Tabriz est assiégée, et l’hiver est rude. Cet exemple ne tarde pas à inspirer le reste du pays. Recht s’organise en ville libre, et ses habitants-soldats bloquent la route entre Téhéran et Qazvin: l’armée du Shah, qui assiège Tabriz, est privée d’approvisionnement.

Les russes, d’ailleurs, obligent l’armée impériale à lever le siège. Un des officiers du Shah,le Sepahdar Mohammad-Vali Sepahsalar Tonekaboni, se rallie à la Constitution et aide les insurgés de Recht à prendre Qazvin.

Pendant ce temps, les puissants Khans Bakthiars – enrichis par les contrats pétroliers – se sont réveillés. Le Grand Khan des Bakthiars, Sam Sam os-Saltaneh, et son frère Sardar Assad s’emparent d’Ispahan et font savoir qu’ils ne quitteront la ville qu’après avoir assuré à son peuple des droits constitutionnels !

La flotte anglaise intervient dans les ports du golfe persique, les russes commencent à avancer dangereusement, et les Ottomans multiplient les incursions en territoire Perse.

Devant cette situation, le Shah rétablit la Constitution le 10 mai 1909. Trop tard ! L’armée des Bakthiars et celle des insurgés du nord font leur jonction début juillet. Sardar Assad Bakthiar, que le Shah vient pourtant de nommer Ministre de l’Intérieur, rêve du trône et a fait inscrire mort au Kadjar  sur son sabre…

Le 16 juillet 1909, les constitutionnalistes prennent Téhéran. Mohammad Ali Shah se trouvait dans un palais d’été, sur les hauteurs de la ville, lorsqu’il apprit la nouvelle. L’heure n’est plus aux tergiversations: le Shah va demander asile, pour lui et pour sa suite, dans la résidence d’été de l’ambassadeur de Russie.

Les constitutionnalistes prennent la décision de respecter la légitimité dynastique et la Constitution. Le Shah abdiquera donc en faveur de son aîné, Soltan Ahmad Mirza, alors âgé de 11 ans. Dans la foulée, il nommera son second fils Mohammad Hassan Mirza au rang de Prince Héritier.

Ceci fait, Mohammad Ali Shah et sa famille se rendront en voiture automobile au port d’Enzeli. De là, ils gagneront Bakou, puis Odessa…

En attendant la majorité de Soltan Ahmad Shah, la Régence est proclamée. L’ancien Premier Ministre, Nasser el-Molk est nommé régent…

La tentative de reprise du pouvoir (1911)

Mohammad Ali Shah, depuis son exil à Odessa, regrette la Perse. Avec son frère cadet, Salar ed-Dowleh, ils décident donc de reprendre le pays…

En juillet 1911, ils débarquent sur la côte caspienne. Déguisé, le Shah cache des armes dans des caisses étiquetées « eau minérale »…

Aussitôt, le gouvernement de Téhéran décrète l’état de siège. Un cabinet d’union nationale est constitué dans la foulée, et une armée est envoyée contre les troupes de Mohammad Ali Shah. Après une première victoire en août 1911, les troupes gouvernementales finissent par définitivement repousser l’invasion le 05 septembre 1911. Mohammad Ali Shah retourne en exil à Odessa…

 

SOLTAN AHMAD SHAH KADJAR (1909-1925)



A.  Le Couronnement (1909)

B. La régence de Nasser el-Molk (1909-1914)

  1. La mission Shuster
  2. William Knox d’Arcy et le pétrole
  3. Ahmad Shah et les démocrates

C.  L’accession au pouvoir (1914)

D.  La Première Guerre Mondiale (1914-1918)

E. Les troubles

  1. La situation de la Perse en 1918
  2. L’accord Anglo-Perse de 1919
  3. L’accord Russo-Perse de 1921
  4. Le coup d’état de 1921

F. La destitution

 



A. Le Couronnement (1909)

Après la guerre civile de 1908-1909, Mohammad Ali Shah Kadjar se voit contraint et forcé d’abdiquer en faveur de son fils, Soltan Ahmad Mirza Kadjar.

Avant de partir en exil, Mohammad Ali Shah nommera abdiquera donc en faveur de son aîné, Soltan Ahmad Shah, et nommera son cadet, Mohammad Hassan Mirza, au rang de Prince Héritier. Tant la Consititution que la légitimité dynastique seront respectées…

Ce devoir accompli, Mohammad Ali Shah quitte Téhéran en voiture automobile. Il rejoint le port d’Enzeli, sur la Caspienne, d’où il gagnera Bakou, pour s’installer finalement à Odessa.

B. La régence de Nasser el-Molk (1909-1914)

Dès son investiture, le Régent confia au Sepahdar le soin de former un cabinet. Un peu plus tard, des élections furent organisées et le Deuxième Parlement put se réunir dès le 15 novembre 1909.

1.  La mission Shuster

Pour remettre de l’ordre dans les finances de l’Empire, on fit venir une mission américaine composée de 16 experts. A leur tête, se trouvait le financier Morgan W. Shuster. Shuster méprisait tant le désordre de l’administration traditionnelle que la corruption des élites. Il entreprit de tout rationnaliser, et obtint comme résultat de se mettre à dos tous les hauts fonctionnaires de l’Empire. En outre, les russes – qui visiblement n’ont pas envie du tout que la Perse se relève – réclament à corps et à cris sa démission. Shuster ne restera que quelques mois. Il écrira ensuite, en 1912, un livre qui fera grand bruit:  » The Strangling of Persia « . Il y explique comment les anglais d’une part (via la Banque Impériale de Perse), et les russes d’autre part s’étaient arrangés pour étrangler la Perse.

2.  William Knox d’Arcy et le pétrole

Les choses devaient s’empirer après 1908. En effet, auparavant, la Perse ne présentait qu’un intérêt géo-stratégique (accès à l’Océan Indien et aux frontières de l’Empire des Indes pour les russes, protection de ce même Empire des Indes pour les anglais).

Mais en 1908, William Knox d’Arcy trouve du pétrole. Dès ce moment, la Perse devient également un enjeu économique…Et les anglais ont le beau rôle: D’Arcy obtient une concession de 60 ans. En échange, il fournira au gouvernement de Perse une rente de 20 000 livres, des actions de la future société pour un montant équivalent, et 16% des bénéfices. Le 14 avril 1909 , D’arcy fonde la Anglo-Persian Oil Company (APOC), qui allait assurer l’exploitation commerciale du pétrole. A la veille du premier conflit mondial, sur l’instigation de Lord Winston Churchill, l’Amirauté Britannique prend le contrôle de l’APOC et acquiert 52.5% des actions de la société.

3.  Ahmad Shah et les démocrates

Le jeune Ahmad Shah – bien que toujours sous la tutelle du Régent – se rend bien compte de ce qui se passe. Il ne cache pas ses sympathies pro-démocrates. Il est suivi en cela par d’autres membres de la famille Kadjare. Le chef de file des démocrates était d’ailleurs le Prince Soleyman Mirza Eskandari-Kadjar (1862-1944) , socialiste germanophile.

Le Prince Soleyman Mirza Eskandari-Kadjar était si démocrate qu’il prônait carrément l’instauration d’une république en Perse. Ses opinions démocrates l’amenèrent d’ailleurs à se disputer avec ses cousins Ahmad Shah et Mohammad Ali Shah.

C.  L’accession au pouvoir (1914)

Le jeune Soltan Ahmad Shah, alors âgé de 16 ans, sera couronné en juillet 1914. De grandes festivités seront organisées pour l’événement.

Le nouveau souverain est un démocrate et un nationaliste convaincu. Cependant, son jeune âge, son éducation et son raffinement l’éloignent de l’arène politique, où il aurait dû affronter les ingérences étrangères, régler les problèmes d’endettement de l’Etat, brimer la rapacité et la corruption des élites, et composer avec le radicalisme de certains nationalistes.

Le jeune Ahmad Shah, démocrate et patriote au possible, a hérité d’une situation qu’il n’a pas choisie et que jamais il ne parviendra à redresser. L’Histoire lui en rendra, cependant, justice. Encore aujourd’hui, pour les Kadjars, il vaut mieux se présenter en Iran en tant qu’héritiers d’Ahmad Shah plutôt que comme descendants de Mohammad Ali Shah!

D.  La Première Guerre Mondiale (1914-1918)

En 1914, premier conflit mondial éclatait, et l’Empire Ottoman se jetait à corps perdu (c’est le cas de le dire!) dans la guerre…

La réaction de la Perse est teintée de sagesse et de simplicité: elle consiste en une déclaration de neutralité datée du 01 novembre 1914. Mais, si être neutre dans une si « drôle de guerre » constitue une attitude raisonnable, encore faut-il en avoir les moyens…Entre autres, il fallait pouvoir défendre le pays contre les incursions étrangères – quelles que soient leurs origines – ce qui ne sembait pas très réaliste à l’époque !

Le seul véritable corps d’armée professionnel et opérationnel était la Brigade des Cosaques du Shah…qui jamais n’aurait riposté contre une agression russe (en avait-elle, d’ailleurs, les moyens ?).

La seule force neutre et opérationnelle était constituée par la toute neuve gendarmerie, créée, entraînée et gérée par des officiers Suédois. C’était la seule force qui aurait pu rester, en toutes circonstances, loyale à Ahmad Shah et au gouvernement de Téhéran…Làs, la gendarmerie ne tardera pas à basculer dans le camp allemand.

Puisque la Perse ne peut assurer sa neutralité, les occidentaux la transformeront en champs de bataille…les anglais, pour faire contre-poids à la Brigade des Cosaques du Shah envoient le Général Sir Percy Sykes en Perse en 1916. Il y créera une force armée relativement puissante, les South Persia Rifles (SPR). Téhéran ne reconnaîtra jamais l’existence légale d’une telle force, bien que le gouvernement anglophile du Prince Farman-Farma l’eut appelée de tous ses voeux.

Pour tout arranger, Mirza Kuchek Khan – un clerc du Guilan qui avait participé à la Révolution Constitutionnaliste – lance en 1915 l’insurrection Jangali (en français, des forêts ). Ce mouvement est inclassable: panislamiste, nationaliste, populiste et empreint de communisme…Essentiellement, les Jangali réclamaient de nouvelles élections et le respect de la légitimité suprême du peuple. les Jangali investissaient les villes, sauvages hirsutes défiant les forces de l’ordre, puis retournaient se réfugier dans les arbres. Les anglais, ne pouvant pas tolérer cela plus que le pouvoir central, envoyèrent carrément…des avions pour bombarder les Jangali ! Il est vrai qu’ils commencaient à menacer Téhéran…Mais le mouvement, supporté par les Bolcheviques dès 1917, allait persister et se durcir, même après la guerre.

Bref, c’est la confusion totale en Perse: tout le monde se tire dessus; plus personne ne sait vraiment qui sont ses alliés et ses ennemis. Même le Parlement ne sait plus où il en est: il y a eu 13 Premiers Ministres entre 1913 et 1918 ! Et Ahmad Shah fait tout ce qu’il peut, mais ses moyens sont extrêmement limités…

 

Ahmad Shah en uniforme militaire pendant la première guerre mondiale

Paradoxalement, la Révolution d’Octobre – qui mena Lénine au pouvoir en Russie – allait aider à éclaircir les choses. L’armée russe, qui occupait le nord de l’Iran, de déchira et tout le monde repartit en Russie. Le Prince Héritier, Mohammad Hassan Mirza, en profita pour investir Tabriz, prendre le titre de Vice-Roi, et placer l’Azerbaijan entier sous son contrôle. Il placera des aussi des milices persanes dans tous les arsenaux et dépôts de munitions, évitant ainsi – de justesse – que l’Azerbaijan ne devienne République Soviétique !

Au lendemain de la guerre, le pouvoir central est plus affaibli que jamais. Le plus urgent est de mater – une fois pour toutes – la rébellion Jangali. Mais la Brigade des Cosaques du Shah s’est désintégrée avec la Révolution Russe. Le général Ironside – un Anglais – reprend en main ce régiment et part toutes voiles dehors vers le Guilan pour exploser les Jangali. La Brigade, ou ce qu’il en reste, est écrasée. Le général Ironside ne peut s’empêcher de remarquer l’officier – illettré – qui a organisé la retraite avec sang-froid et intelligence, Reza Khan. Dans moins de 10 ans, cet homme montera sur le trône…

Le mouvement Jangali finira par se désintégrer de lui-même, en 1920, au cours d’innombrables débats idéologiques entre communistes et pragmatiques, et sous l’influence de Lénine – qui voulait une fois pour toutes se désengager des affaires de la Perse. Mirza Kuchek Khan mourra de froid dans la montagne et sa tête sera rapportée à Téhéran comme preuve de la fin de l’insurrection.

E.  Les troubles

1.  La situation de la Perse en 1918

En 1918, la Perse n’est plus que l’ombre d’elle-même. Les Ottomans, ayant remplacé les russes au pied levé, occupent l’Azerbaijan. Les Britanniques contrôlent tant le Sud (grâce aux South Persia Rifles) que l’Est (grâce à l’East Persia Cordon). Le centre du pays est aux mains des potentats locaux. Le gouvernement central, dirigé par l’anglophile Vosuq od-Dowleh, ne contrôle en fait plus que la région de Téhéran.

Outre ses problèmes politiques, le pays est ruiné à cause d’une guerre qu’il ne voulait pas mener. La famine règne: les gens mangent les racines des arbres et certains furent même dénoncés pour avoir mangé…leurs propres enfants ! Cependant, en raison de l’inflation galopante, la dette extérieure de la Perse était devenue quantité négligeable.

2.   L’accord Anglo-Perse de 1919

La Russie ayant disparu, la grande question politique à venir était celle de l’indépendance de la Perse. Les Persans, frustrés de n’avoir pas pu présenter leurs revendications lors de la conclusion du Traité de Versailles, s’interrogeaient sur leur sort…L’anglophile Premier Ministre Vosuq od-Dowleh et l’Angleterre négocièrent à cet effet un Accord Anglo-Persan, dont les lignes directrices sont les suivantes:

  1.  Le gouvernement britannique affirme son respect catégorique de l’indépendance et de l’intégrité de la Perse.
  2. Le gouvernement britannique affrètera, aux frais de la Perse, tous les experts nécessaires dans les diverses branches de l’administration.
  3. Le gouvernement britannique fournira des officiers, munitions, (…). Une armée unifiée sera créée pour assurer l’ordre à l’intérieur et à l’extérieur des frontières de la Perse.
  4. Le gouvernement britannique accordera un prêt pour financer les réformes prévues aux articles 2 et 3.
  5. Le gouvernement britannique (…) favorisera les entreprises anglo-persanes visant à développer le chemin de fer et les routes.
  6. Les tarifs douaniers seront revus pour être plus conformes aux intérêts de la Perse.

Le Shah demanda, en échange de la signature de l’accord, un « soutien », i.e. une garantie de pension au cas où il serait renversé et une aide financière pour le voyage qu’il comptait entreprendre en Europe. Mentionnons aussi que, si un tel accord a pu être conclu, c’est parce qu’ « on » a payé les 3 négociateurs Perses (Vosuq od-Dowleh, Akbar Mirza « Sarem od-Dowleh » et Firuz Mirza « Nosrat od-Dowleh ») à raison de 500 000 tomans chacun, argent qui aurait apparemment plus servi à acheter le silence d’opposants…

Cet accord présentait de clairs avantages bilatéraux. D’une part, il aurait servi à financer la modernisation de la Perse. D’autre part, il aurait donné aux anglais un contrôle quasi-absolu sur l’évolution de la Perse.Il présentait également de clairs défauts: il faisait de facto de la Perse un protectorat anglais, et les anglais n’avaient pour leur part pas les moyens financiers de tenir leurs promesses. En outre, il allait à l’encontre de la charte fondatrice de la toute neuve Société des Nations, où les Alliés affirmaient se répartir équitablement les avantages de la victoire et respecter la souveraineté des peuples.

Mais cet accord faisait donc surtout de la Perse un protectorat Anglais…Trop triste fin pour une civilisation trois fois millénaire ! Ahmad Shah, lors de son voyage officiel à Londres en 1919, refusera donc de parler de cet accord – arguant qu’il n’a pas encore été ratifié par le Parlement. Les anglais ne lui pardonneront pas de ne pas avoir été le pantin espéré, ne lui pardonneront pas d’essayer de défendre la Perse en tant que telle, puissance souveraine, millénaire et – surtout – indépendante !

3.  L’accord Russo-Perse de 1921

Au début de 1921, le gouvernement de Téhéran négocie avec Lénine un accord particulièrement avantageux pour la Perse. Lénine est, en effet, prêt à annuler la dette de la Perse vis-à-vis de l’URSS, à restituer à la Perse la totalité de ses possessions en Azerbaijan (à l’exception des pêcheries de la Caspienne). En échange, il demande seulement la permission d’envoyer l’Armée Rouge en Perse si des troupre étrangères menacaient l’URSS à partir de ce pays…

Cet accord ne sera jamais signé, pour cause de révolution…

4.  Le coup d’état de 1921

Au matin du lundi 21 février 1921, les 2500 hommes de la Brigade des Cosaques entraient dans Téhéran. Il s’agit d’un coup d’état, dicté par l’Angleterre et mené par deux hommes: sur le plan miliaire, Reza Khan – le commandant illettré qui avait si bien assuré la retraite de la Brigade lors de la débacle contre les Jangali – commandait les opérations tandis que, sur le plan civil, le journaliste Seyyed Zia od-Dinh Tabataba’i s’assurait de gérer l’opinion publique.

Le palais de Sotan Ahmad Shah est encerclé. Le souverain n’a plus le choix: il nomme Tabataba’i au poste de Premier Ministre et Reza Khan devient responsable de l’armée. Tabataba’i est un anti-communiste primaire, doublé d’un revanchard envers l’Oligarchie Kadjare – qui avait souvent refusé ses offres de service par le passé. Ses premières mesures consistèrent, en bref, à écraser les communises et à emprisonner nombre de membres de la famille Kadjare, dont l’ancien Premier Ministre – le Prince Abd’ol Hossein Farman-Farma.

Soltan Ahmad Shah est furieux, et Reza Khan aussi. Reza Khan voulait en effet – et il pouvait y prétendre – devenir chef suprême de l’armée et Ministre de la Guerre. Mais Tabataba’i, dans sa folie revancharde et dans sa stupidité absolue, voulait à tout prix laisser les Anglais s’occuper du secteur militaire (en application du Traité de 1919).

Donc, Soltah Ahmad Shah et Reza Khan s’allient et révoquent Tabataba’i. Il a fait assez de tort comme cela, qu’il parte (ceci est ma vision personnelle et je défie quiconques de la contredire, NDLR) ! D’ailleurs, Ahmad Shah, qui a bien compris combien cet homme était nocif, obligera Tabataba’i à s’exiler en Suisse le 24 mai 1921…Il ne regagnera l’Iran qu’en 1943 !

Les Anglais sont évidemment déçus, puisque Tabataba’i était leur homme de main. Pourtant, le nouvel ambassadeur – Sir Percy Lorraine – décide d’être subtil. Il écrit, à son gouvernement :  » Nous devons être subtils (…) C’est pourquoi je refuse d’interférer dans la composition du nouveau cabinet. (…) Je refuse de donner un sou à la presse (…) Ma méthode est de laisser les forces naturelles agir, tout en faisant prendre conscience aux persans où sont leurs propres responsabilités et de les épauler (…) « . En 1923, l’ambassadeur laissera donc Soltan Ahmad Shah nommer Reza Khan Sardar Sepah au poste de Premier Ministre. Le Shah quitte alors la Perse pour un nécessaire voyage en Europe – trop de choses ne pouvaient plus attendre d’être discutées à Londres – et nomme son frère Mohammad Hassan Mirza au poste de Régent.

F.  La destitution (1925)

Homme simple et intègre, le Premier Ministre Reza Khan était poussé par une large fraction de l’opinion publique à créer…une République. Cette idée, étrange en 1914 sous le gouvernement du Prince Soleyman Mirza Ekandari-Kadjar, avait fait du chemin depuis !

Cependant, le haut clergé Shi’ite craignait l’instauration d’une république laique, de type Kémaliste, en Perse. Il freina donc de toutes ses forces, et poussa Reza Khan à s’installer sur le trône (oubliant, de ce fait, que ce sont les Kadjars qui ont revigoré ce même clergé, que ce sont les Kadjars qui ont créé les titres d’Ayatollah et d’Hodjat-ol-Eslam, que ce sont encore les Kadjars qui ont payé les tuiles d’or sur le toit du sanctuaire de Najaf,…).

En 1924, Ahmad Shah est à nouveau à Londres. Lors d’un dîner, il était censé remercier l’Angleterre pour tous les bienfaits qu’elle a procuré à la Perse. Il n’est pas d’accord, et il préfère se taire. On lui fait comprendre que les jours de sa dynastie sont comptés…

Au mois de novembre 1925, Reza Khan fait voter par le Parlement une motion renversant la dynastie Kadjare et le nommant Régent. Il est pourtant évident – d’un point de vue juridique – que le Parlement n’avait aucun pouvoir constituant et n’était donc strictement pas habilité à voter une telle motion. Pourtant… Le Régent en place – et légitime – Mohammad Hassan Mirza, sera surpris par l’annonce de cette nouvelle alors qu’il buvait le thé dans son palais. On ne lui laissera que quelques heures pour préparer ses bagages…

De Paris, Soltan Ahmad Shah réagira par le communiqué suivant:  » En ce moment tragique, où l’avenir de mon pays est mis en danger, toute ma pensée va vers mon peuple, auquel je tiens à adresser cette déclaration: Le Coup d’Etat que Reza Khan vient de commettre contre la Constitution et contre ma dynastie s’est effectué à la force des baïonnettes. Il atteint profondément les lois les plus sacrées, et fatalement conduirait mon peuple à de grandes calamités et à de grandes souffrances qu’il ne mérite pas. J’élève contre ce coup d’Etat une véhémente protestation. Je considère et considèrerai nuls et sans valeur tous les actes émanant à l’avenir de ce gouvernement et ceux qui seraient commis sous la domination d’un tel gouvernement. Je suis et je reste le souverain légitime (…) « .

Pourtant, aucun recours n’aboutira…Reza Khan se fera couronner en tant que Reza Shah Pahlavi en décembre 1925 (NDLR: Pahlavi n’était pas son « nom de famille », mais le nom de la langue parlée en Perse mille ans plus tôt).

L’Emir Kabir (Mirza Taghi Khan )

 

L’ascension

La reprise en main du pays

La guerre contre les Bâbis

Fondation d’un système postal moderne

Réformes militaires

La disgrâce et la mort de l’Emir Kabir

L’ascension

Le père de Mirza Taghi Khan était de très bonne famille, et on le prétendait même descendant du Prophète. Cependant, il était tombé dans la misère et il se fit embaucher comme cuisinier chez Ghaem-Magham, qui fut le Grand Vizir d’Abbas Mirza et le Premier Ministre de Mohammad Shah (Ghaem-Magham fut exécuté en 1835).

Le père de Mirza Taghi Khan parvint rapidement à se faire respecter pour son intelligence et à gagner la confiance de ses maîtres. De la sorte, il put offrir à son fils une brillante éducation et une place dans la Maison du Prince Héritier, Nasser ed-Dinh Mirza.

Bien que détaché auprès du Prince Bahman Mirza Kadjar, gouverneur célèbre d’Azerbaijan, Mirza Taghi Khan n’oubliera pas son ancien maître. C’est lui qui récoltera les fonds pour que Nasser ed-Dinh Mirza puisse lever une armée, se rendre à Téhéran, et se faire couronner Shah de Perse.

Après avoir coiffé la tiare, Nasser ed-Dinh Shah n’oubliera pas non plus son ancien serviteur et l’élèvera au rang de Premier Ministre. Un peu plus tard, Mirza Taghi Khan se verra nommé chef des armées – amir kabir. C’est sous ce titre qu’il reste connu, bien qu’il ait même été élevé au rang d’Atabegh (dignité suprème en Perse, juste en-dessous des princes du sang). Le Shah lui offrira également sa soeur en mariage…

Mais Mirza Taghi Khan mérite ces titres et ces honneurs, tant il est brillant et volontariste…

La reprise en main du pays

La première tâche de Mirza Taghi Khan sera de rétablir l’ordre civil, sérieusement perturbé pendant la période d’interrègne: on se tue en plein jour dans les rues de Téhéran, les courriers et les voyageurs n’arrivent plus à destination, les nomades ne paient plus l’impôt et refusent d’obéir aux ordres du gouvernement central,…Mirza Taghi Khan prend les choses en main, et administre un remède de cheval au pays. Par exemple, des brigands qui avaient détroussé des passants à Téhéran furent maconnés vifs dans un mur, et seule leur tête dépasse; on attacha ensuite une corde autour de leur cou, laquelle corde était reliée à un attelage de chevaux. On fit partir les chevaux au galop, et les voleurs furent décapités. Par de tels procédés, l’Emir Kabir ramena l’ordre en quelques mois seulement.

La guerre contre les Bâbis

Mollah Hossein Boucheyri, le plus grand disciple du Bâb, venait de remporter quelques victoires militaires lorsque Mirza Taghi Khan devint Premier Ministre. Immédiatement, l’Emir Kabir s’énerve, convoque les Khans du Mazanderan, et les somme de partir en guerre contre les bâbis. Ils se feront vaincre les uns après les autres…

Fou de rage, Mirza Taghi Khan envoie une armée au Mazanderan sous le commandement du Prince Mehdi Goli Mirza Kadjar. Cette armée écrase tout sur son passage et prend des mesures impitoyables contre tous les bâbis rencontrés en chemin.

Cependant, un soir que l’armée campait près de Daskesh, Mollah Hossein Boucheyri rassemble un commando et attaque le quartier général lui-même. Mehdi Goli Mirza parvient – de justesse – à s’enfuir, mais deux autres Princes Royaux et un Conseiller d’Etat y laissent leur vie…

Le Prince Mehdi Goli Mirza se réfugie sous les murs de Sari, où les messages courroucés de l’Emir Kabir, terribles de menaces, lui font plus peur que toute l’armée du Bâb: le Prince repart rapidement en campagne.

Il parvient à tuer Mollah Hossein Boucheyri au cours d’une escarmouche, et vient assiéger la citadelle des bâbis. Il promet la vie sauve aux 214 survivants s’ils se rendent et renient leur foi, ce qu’ils font. Mais, la citadelle investie, tous seront quand-même étendus par terre et éventrés.

L’Emir Kabir en a plus qu’assez de la rébellion et fait publiquement exécuter le Bâb à Tabriz quelques temps plus tard.

Les bâbis, galvanisés, élisent alors un second Bâb qui, depuis Bagdad, prédit la fin prochaine de l’Emir Kabir.

Fondation d’un système postal moderne

Le premier système postal de l’histoire de la Perse fut fondé par Cyrus le Grand au VIe siècle av. J.-C. Ce système avait peu à peu disparu, et rien n’était venu le remplacer.

Un essai de poste régionale moderne fut lancé par Abbas Mirza au début du XIXe siècle en Azerbaijan, mais il ne couvrait pas l’entièreté du pays.

Le 12 février 1851, l’Emir Kabir annonce la création d’un système postal national. Le texte du décret va comme suit:  » En vue d’harmoniser le système postal et d’y mettre de l’ordre, il a été décidé d’édifier des bureaux de postes à Téhéran et en province; tout marchand désireux de transmettre du courrier par la poste devra apporter ce courrier au bureau de poste et le laisser au postier le jour du départ du courrier. A l’arrivée du courrier, quiconques attend une lettre pourra venir la chercher, afin d’éviter tout retard. Néanmoins, à cause du maivais temps et de l’enneigement excessif [ NDLR : nous sommes en février et la Perse est un pays fort montagneux ], la mise en place de ce service est postposée jusqu’au 1er août, lorsque le temps sera redevenu meilleur.  » Un peu plus tard, Shafi Khan est nommé responsable des postes.

Le tarif pour le courrier intra-persan est fixé à 5 Shahis pour une lettre, et 1000 Dinars (ou 20 Shahis) pour 5 lettres ou plus contenues dans une même enveloppe.

Réformes militaires

Mirza Taghi Khan entreprendra également de réformer l’armée. Tout d’abord, il s’attaque au système de recrutement, fondé sur un système de quotas fournis par chaque village, chaque district, chaque tribu. Il crée également une Ecole Polytechnique, le Dar al-Founoum, ancêtre de l’université de Téhéran. Ses instructeurs comptaient de nombreux officiers étrangers, notamment fournis par l’Empire d’Autriche-Hongrie.

L’Emir Kabir passera, en outre, beaucoup de temps à inspecter les troupes. Souvent, il demandera aux soldats s’ils ont bien reçu leur solde. Dans le cas contraire, l’officier qui s’était permi de léser ses soldats était châtié d’une manière qui lui ôtait à jamais l’envie de recommencer.

La disgrâce et la mort de l’Emir Kabir

Le Fars, depuis l’accession des Kadjars au pouvoir, n’a cessé d’être un foyer de rébellions. Ses habitants avaient vu dans le bâbisme un nouveau prétexte pour marquer leur distance par rapport à la Cour de Téhéran: le Bâb était donc très populaire dans cette région.Au beau milieu de la guerre contre les bâbis, l’Emir Kabir avait donc convaincu le Shah de se rendre à Ispahan pour se rendre sympathique aux yeux de la population. Le cortège royal entre dans la ville, et l’Emir Kabir précède le Shah. Dans la foule, un curieux demande qui est le jeune homme juste derrière l’Emir Kabir…La réponse tombe dans l’oreille du Shah:  » C’est son beau-frère  » (NDLR: L’Emir Kabir était marié à la soeur du Shah et, de fait, était son beau-frère).

Après cet incident, le Shah commencera à prendre certaines distances par rapport à son ministre. L’Emir Kabir feint de ne pas comprendre, mais va quand-même demander la protection de l’ambassadeur de Russie. Qui la lui accorde: il envoie une troupe de cosaques dans la maison de l’Emir Kabir, et annonce publiquement qu’il le défendra envers et contre tous. Nasser ed-Dinh Shah, ulcéré, fait savoir à l’ambassade de Russie qu’il exige le retrait des cosaques de la maison de l’Emir Kabir – sans quoi, il ira en personne les déloger. L’ambassadeur cède. Sur le champs, l’Emir Kabir est alors envoyé en résidence surveillée à Fyn. Sa femme, la soeur du Shah, décide de l’accompagner afin qu’on n’attente pas à sa vie.A Téhéran, la Reine Mère Mahde Olia et l’Etemad-o-Saltaneh, un haut dignitaire de la Cour, s’activent pour obtenir la condamnation à mort de l’Emir Kabir. Par deux fois, le Shah signe le décret; par deux fois, il fait annuler la condamnation à mort. Un soir, après une longue entrevue avec l’Etemad-o-Saltaneh, le Shah signe un troisième décret. Le dignitaire, qui n’en peut plus d’attendre, fait immediatement dépécher deux bourreaux à Fyn, et prend le départ avec eux. Pendant ce temps, le Shah avait déjà changé d’avis…

Arrivé à Fyn, l’Etemad-o-Saltaneh apprend que l’Emir Kabir s’est rendu aux Bains. Ce qu’il n’avait plus fait, sur conseil de sa femme, depuis deux semaines…L’Etemad-o-Saltaneh entre dans la pièce et dit à l’Emir Kabir: « Seigneur, la volonté du Shah est que vous mouriez. Mais, par égard pour votre rang, il vous laisse le choix du supplice ». L’Emir Kabir n’y croit pas, il demande à voir le décret. L’Etemad-o-Saltaneh se fait pas prier…Le général dit alors, très calmement: « Très bien. Qu’on m’ouvre les veines ! ». Une tenture bouge, les bourreaux entrent dans la pièce. Mais le Ministre fait un geste de dénégation: il ne veut pas mourir par la main de ces valets. Il demande à l’Etemad-o-Saltaneh son poignard, et se tranche lui-même les veines sans hésitation. Aujourd’hui encore, on montre aux visiteurs des tâches rouges sur le sol des bains de Fyn, dont on prétend qu’il s’agit du sang de l’Emir Kabir…

Qadjar -6

VIII. Les voyages du Shah

1. Le pélerinage en terre Ottomane (1870-1871)

Jamais aucun Shah de Perse ne s’était déplacé en terre Ottomane en temps de paix. Nasser ed-Dinh Shah fut le premier à réaliser ce voyage.

Le 17 septembre 1870, Nasser ed-Dinh Shah part en pélerinage en Irak. Il est accueilli avec le plus haut respect par tous les Pachas de l’Empire Ottoman, réunis pour l’occasion. Escorté par une armée impressionnante, il accomplit le pélerinage de Kazemein (une petite ville au nord de Bagdad, où sont enterrés Musa ol-Kazem et Mohammad Javad, respectivement les 7e et 9e Imams Shi’ites ). Il alla également se recueillir sur la tombe d’Abu Hanifa (fondateur du rite Hanifite) à Bagdad. Le Shah se rendit alors à Karbala où il visita d’abord le sanctuaire de l’Imam Hosein (héros du shi’isme, massacré par les Omeyyades) . Ensuite, il fit le voyage de Najaf et y rendit hommage au sanctuaire d’Ali (le 4e Imam, gendre du Prophète). Rempli d’humilité, il refit alors ses pélérinages en sens inverse et rentra à Téhéran le 22 février 1871.

2. Le premier voyage du Shah en Europe (1873)

En avril 1873, Nasser ed-Dinh Shah décide de se rendre en Europe. D’une part, il tient à visiter l’Exposition Universelle; d’autre part, il veut rencontrer ses puissants alliés, Rois et Empereurs européens.

L’événement n’est pas anodin, puisqu’il s’agit du premier voyage d’un souverain persan en Europe.

Nasser ed-Dinh Shah Kadjar est recu avec un faste inégalé par Mac-Mahon (qui, pour rappel, était monarchiste): l’arc de triomphe est recouvert de tentures aux armes de la Perse, et le Lion-et-Soleil de la Perse sont représentés en sculpture à son sommet. Impressionné, le Shah offre son épée à Mac-Mahon en guise d’hommage.

3. Le deuxième voyage du Shah en Europe (1878)

Au printemps 1878, Nasser ed-Dinh Shah décide de se rendre une nouvelle fois en Europe, afin d’y apprendre les nouvelles lois en vigueur, lois destinées à développer les pays d’Europe et à assurer paix et prospérité à leurs habitants.

Il commence par visiter le Tsar Alexandre II à Saint-Petersbourg. Le premier juin, il arrive à Berlin, pour rencontrer le Kaiser Guillaume Ier. La prochaine étape est à Baden-Baden, deux jours plus tard. Une semaine plus tard, le Shah débarque à Paris, où il logera au Grang Hotel et rencontre à nouveau le Président Mac-Mahon. Il passera 22 jours à Paris.

Le Troisième voyage du Shah en Europe (1889)

En 1889, le Shah se rend pour la troisième et dernière fois en Europe. Il tient à visiter l’Exposition Universelle à Paris. Il sera d’ailleurs le seul souverain étranger à réhausser l’événement de sa présence. Il montera même en haut de la – toute neuve – Tour Eiffel…

Nasser ed-Dinh Shah, le développement de la Perse, l’Angleterre et la Russie

Dans la partie de monopoly mondial que se livrent l’Angleterre et la Russie au XIXe siècle, la Perse occupe une place stratégique. Elle est aux marches des deux Empires, conditionnant l’accès à l’Océan Indien pour les russes et assurant l’approvisionnement et la sécurité de l’Empire des Indes pour les anglais…

La clef de l’indépendance de la Perse passe par des finances solides et autonomes, pour que l’Empire puisse assumer lui-même sa modernisation. Ceci présuppose une réforme financière et fiscale, quasiment impossible. Mais il faut quand-même trouver des fonds…

Alors, Nasser ed-Dinh Shah tentera de monnayer les avantages accordés à l’une ou l’autre des puissances, tout en tentant de maintenir l’Angleterre et la Russie sur pied d’égalité. De la sorte, les deux Empires se regarderaient en chiens de faience, et laisseraient la Perse prospérer et de développer. Du moins, l’espérait-il…

Dès 1872, Nasser ed-Dinh Shah accorde une concession au Baron Julius de Reuter. Les russes font annuler la concession dès l’année suivante. Cette concession – destinée à doter la Perse de chemins de fer, de routes, de canaux et d’une Banque Nationale – sera finalement réaccordée en 1889.

Une autre société anglaise se vit confier le monopole d’émission de billets de banque en Perse, plus des missions bancaires usuelles (crédit, change,…), en 1890. Ainsi commenca la construction d’un système bancaire moderne en Perse. En échange, un sujet russe se voit accorder une concession pour une banque de crédits sur hypothèques immobilières….

En 1890 toujours, Nasser ed-Dinh Shah concède un monopole pour la vente et l’exportation du tabac à une société britannique. Le clergé déclare une telle concession impie, et le Shah se voit oblige de l’annuler. Pour payer les dédommagements, il devra contracter un emprunt de 500,000 livres auprès de la Banque Impériale de Perse, cause première de l’endettement de l’Etat Perse…

En ce qui concerne les chemins de fers, c’est le même genre de désastre. Une vingtaine de kms avaient été concédés – entre Téhéran et Shah-Abdol-Azim – à une société belge. Depuis lors, les russes avaient obtenu un droit de préemtion sur tout nouveau contrat de construction de chemin de fer en Perse. Résultat: plus de nouvelles voies ferrées…

Les routes ne sont pas en meilleur état. Les seules voies carrossables sont entre Téhéran, Qom et Qazvin. A la fin de son règne, Nasser ed-Dinh Shah accordera des concessions pour la construction de nouvelles routes, mais les travaux seront lents, trop lents…

Tout n’est cependant pas si sombre: Nasser ed-Dinh Shah parvient à faire équiper le pays d’un réseau télégraphique performant . Ce qui lui permet de mieux contrôler le pays.

Cette politique « funambule », qui finira par se retourner contre la Dynastie Kadjare, permet quand-même au pays de prospérer. Des écoles sont créées partout – tant catholiques ou juives que musulmanes -, les marchands font fortune et le clergé se voit largement subventionné. Résultat: les villes saintes du Shi’isme, Najaf et Kerbela, – pourtant situées en terre Ottomane – voient les toits de leurs mosquées recouverts de briques d’or par l’intervention du clergé de Perse.

L’assassinat de Nasser ed-Dinh Shah (1896)

A Constantinople, vivait un religieux pas comme les autres: Jamal ed-Dinh Asad-Abadi. Il avait voyagé en Europe (où il avait rencontré Renan), et avait cherché à transposer dans le monde musulman certains concepts occidentaux.

En 1886, Nasser ed-Dinh Shah avait invité ce personnage à Téhéran. Le souverain espérait qu’un tel religieux pourrait l’aider dans ses tentatives de réforme de la société persane. Mais Asad-Abadi préconisait des mesures bien trop radicales pour l’époque, notamment l’instauration d’un parlement et d’une monarchie constitutionnelle (20 ans plus tard, pourtant, le pays se dotera d’un tel régime). Le religieux se voit contraint de retourner à Constantinople en 1891.

En 1896, Mirza Reza Kermani – un habitant de Téhéran – avait eu à se plaindre de son gouverneur Karman Mirza Kadjar, le fils favori de Nasser ed-Dinh Shah. Mirza Reza Kermani, visiblement très fâché, s’en alla alors à Constantinople pour demander à Asad-Abadi la permission d’assassiner le gouverneur Kamran Mirza (i.e. qu’un tel crime soit absout par les autorités religieuses). La réponse du religieux fuse:  » Il est vain de s’attaquer au fruit: c’est l’arbre qu’il faut détruire « .

Au mois de mai 1896, le souverain effectua un pélerinage au sanctuaire de Shah-Abdol-Azim. Le Shah aimait les bains de foule, et refusait toute mesure de sécurité qui l’éloignerait de son peuple. Il traversa donc la foule, comme il l’avait toujours fait, et alla se recueillir. A ce moment, arrive Mirza Reza Kermani – porteur d’une pétition. Le Shah accepte d’examiner la demande. Tout en présentant le papier au souverain, Mirza Reza Kermani brandit un révolver et tira à bout portant sur le Shah. Immédiatement, l’assassin fut arrêté et on entoura le Shah d’un opaque corps de soldats afin que le peuple ne se rende pas compte de l’événement.

Tout le monde comprit immédiatement que Mirza Reza Kermani n’était qu’un instrument aux mains d’intérêts plus puissants. On accusa tantôt le Sultan Ottoman, tantôt Jamal ed-Dinh (le chef religieux était en effet devenu pan-islamiste, c’est-à-dire qu’il prônait la réunion de tous les musulmans sous l’autorité unique du Khalife, le Sultan Ottoman). Voici un extrait de l’interrogatoire de Mirza Reza Kermani:

Question: Vous n’avez pas mentionné les instructions que vous avez, dit-on, reçues de Constantinople.

Réponse: Je n’ai reçu aucune instruction particulière, mais les opinions du Seyyed Jamal ed-Dinh sont connues et on sait ce qu’il dit. Il dit que Nasser ed-Dinh Shah est un tyran et des choses comme ça !

Question: Et vous, comment en êtes vous arrivé à l’idée d’assassiner le Shah ?

Réponse: Il n’y a pas besoin de comment ! Du fait des chaînes dont j’ai souffert injustement, des coups que j’ai reçus au point que, pour en finir, je me suis ouvert le ventre. Moi, qui n’ai voulu servir que le bien commun, j’ai été enchaîné quatre ans et quatre mois…

Cependant, il était de notoriété publique que c’est contre le Prince Héritier que la haine de Mirza Reza Kermani s’était initialement déchaînée. L’interrogatoire se poursuit donc:

Question: (…) Pourquoi ne pas l’avoir tué lui (le Prince Héritier) et avoir assassiné le Shah à sa place ?

Réponse: J’ai pensé que si je tuais celui-là, Nasser ed-Dinh Shah, avec toute la puissance qui est la sienne, ferait exécuter des milliers de personnes. Il fallait donc abattre le tronc despotique lui-même, au lieu de s’en prendre aux branches. Voilà ce qui m’est venu à l’esprit, et voilà pourquoi j’ai agi.

Des funérailles somptueuses sont organisées peu après, et Nasser ed-Dinh Shah sera enterré dans le sanctuaire de Shah-Abdol-Azim, à l’endroit même où ce crime atroce avait été perpétré.

MOZAFFAR ED-DINH SHAH (1896 – 1907)

 

 

 

I. La succession de Nasser ed-Dinh Shah (1896)

II. Mozaffar ed-Dinh Shah et l’Europe

  1. Le voyage de 1897
  2. Le voyage de 1900
  3. Le voyage de 1902
  4. Le voyage de 1905

III. La modernisation de l’administration

IV. La Révolution Constitutionnaliste – Phase I

  1. La question du tabac – la concession Talbot (1890 – 1892)
  2. Les sociétés secrètes
  3. Les premières révoltes
  4. L’instauration du Parlement et de la Constitution (1906)

V. La mort de Mozaffar ed-Dinh Shah (1907)

                                               

I. La succession de Nasser ed-Dinh Shah (1896) [Arbre Généalogique]

Après l’assassinat de Nasser ed-Dinh Shah en 1896, les prétendants au trône se bousculent. Le Prince Héritier Mozaffar ed-Dinh Mirza est plutôt contesté, tant il apparaît faible et indécis dans son gouvernement de Tabriz.

Le plus sérieux d’entre les prétendants est certainement le Prince Soltan Mas’ud « Zell os-Soltan » Kadjar, l’aîné des fils du défunt Shah. Il est gouverneur d’Ispahan depuis 1874, et il dirige sa province de main de maître. De plus, le Sud et l’Ouest du pays sont acquis à sa cause. Zell os-Soltan est très riche et aime la modernité. De ce fait, il dispose d’une armée puissante et bien entraînée, et une guerre de succession tournerait probablement à son avantage…

Il y a aussi Kamran Mirza « Nai’eb os-Saltaneh », le fils préféré de Nasser ed-Dinh Shah, qui gouverne Téhéran. Mais ses méthodes lui ont valu l’inimitié du peuple…En outre, il se rangerait probablement du côté de Zell os-Soltan en cas de conflit.

L’Angleterre et la Russie ont rapidement compris qu’elles auraient beaucoup à perdre dans une guerre de successsion et que, finalement, ce serait tout bénéfice pour elles si un souverain indécis montait sur le trône. Le Prince Héritier Mozaffar ed-Dinh Mirza, encouragé par les occidentaux, se saisit donc des insignes de la royauté à Tabriz. Les consuls de Russie et de Grande-Bretagne présentent immédiatement leurs félicitations nouveau Shah.

Entendant cela, Zell os-Soltan décide d’être beau joueur: il envoie un télégramme de félicitation à Tabriz, ainsi que la somme (considérable pour l’époque) de 100,000 tomans. Puisque Zell os-Soltan lui-même ne conteste pas le nouveau souverain, personne n’osera plus mettre en doute la légitimité de Mozaffar ed-Dinh Shah.

II. Mozaffar ed-Dinh Shah et l’Europe

Mozaffar ed-Dinh Shah monte sur le trône à l’âge de 43 ans. Il est débonnaire et jeune. Il apprécie beaucoup l’Europe et la modernité. Il effectuera donc de nombreux voyages en Europe.

Malheureusement, les diplomates européens ne semblent pas avoir beaucoup d’estime pour le Shah, qu’ils surnomment « Mauvaise affaire » ed-Dinh Shah.

1. Le voyage de 1897

A peine monté sur le trône, Mozaffar ed-Dinh Shah s’empresse d’aller visiter l’Europe. Il commande un train spécial, et part en premier lieu vers Saint-Petersbourg. Il est reçu en grande pompe par la famille impériale russe.

Arrivé à Londres, le Shah reçoit un camouflet: on lui attribue l’Ordre de la Jarretière réservé aux étrangers et non pas celui, plus prestigieux, qui avait été accordé à feu son père par la Reine Victoria [Edouard VII s'opposait à la remise de cette décoration à un non-chrétien, NDLR].

le Shah continue son périple, emmenant sa Cour de capitales en villes d’eaux, et amasse un nombre considérable d’objets d’art (sabres, révolvers, pianos, bibelots, boîtes à musique, meubles, parures). Il s’intéresse également aux techniques nouvelles et, dès son retour, il créera la première imprimerie Impériale avec caractères en plomb; il fera également électrifier le Palais du Golestan.

2. Le voyage de 1900

En 1900, le Shah tient à réhausser de la présence l’Exposition Universelle de Paris. Il profitera de ce voyage pour ramener en Perse des automobiles et pour tenter d’acclimater des espèces végétales européennes en Perse (magnolia, kaki,…).

Le souverain profita de ce voyage pour prendre les eaux à Contrexéville et, de la sorte, soigner ses reins malades

3. Le voyage de 1902

En 1902, le Shah entame un troisième voyage en Europe. A cette époque, les relations russo-persanes sont plus cordiales que jamais: le Shah prononce, à Koursk, un discours où il déclare qu’une fidèle amitié doit à jamais unir la Russie et la Perse…

4. Le voyage de 1905

Le Shah voyagera encore en 1905. Il s’arrête longuement à Saint-Pétersbourg, et rencontre le Tsar à Tsarskoïé Sélo. Il est venu pour négocier un nouvel emprunt, qui permettrait de consolider son immense dette flottante. Hélas, les caisses du Tsar sont vides, et le Shah doit repartir les mains vides…

III. La modernisation de l’administration

Les voyages du Shah coûtent cher. Le Premier Ministre, Amine Soltan, parvient à négocier des prêts dans de bonnes conditions. Mais Amine Soltan sait qu’il ne pourra pas gérer le pays ad vitam aeternam sans une administration moderne et efficace. Il entame donc un programme complet de réformes administratives…

Il commence par l’administration des douanes – source très importante de revenus. Il en confie le contrôle et la direction à de hauts fonctionnaires belges. Ceux-ci créeront une administration à l’européenne. Cette administration – qui publiera d’ailleurs régulièrement des statistiques à partir de 1898 – jouera un rôle fondamental dans le développement de la Perse: toute l’administration iranienne contemporaine en est l’héritière, et elle a d’ailleurs conservé la terminologie française empruntée aux belges.

En 1905, arrive Joseph Naus – un haut fonctionnaire belge. Sa mission consiste à approfondir le processus de modernisation. Il entreprend de supprimer les passe-droits, la concussion, la vénalité et de surveiller les additions des percepteurs: bien vite, il se met la bourgeoisie et la noblesse à dos. Ces classes privilégiées sont prêtes à tout pour ne perdre aucun de leurs privilèges…Joseph Naus sera finalement renvoyé en février 1907 (soit après la mort de Mozaffar ed-Dinh Shah)

IV. La Révolution Constitutionnaliste – Phase I

1. La question du tabac – la concession Talbot (1890 – 1892)

En mars 1890, un monopole pour la vente et l’exportation du tabac est accordé à la société britannique Talbot. Mais les profits sont loin d’atteindre le niveau escompté, et la société est incapable de payer les royalties. Nasser ed-Dinh Shah, cependant refuse dans un premier temps d’annuler la concession. Le clergé monte alors au créneau, et déclare impur un tabac concédé à de non-musulmans: le Shah se voit contraint d’annuler la concession. C’est pour le clergé une grande victoire sur l’impérialisme occidental, et, pour le Shah, un désastre financier: il devra payer 500,000 livres de dédommagement, qu’il devra emprunter à la Banque Impériale de Perse.

2. Les sociétés secrètes

Suite à leur victoire de 1892 dans l’affaire du tabac, le clergé, les partisans de Jamal ed-Dinh (le religieux réformateur qui avait « inspiré » l’assassinat de Nasser ed-Dinh Shah), les modernistes, les Francs-Maçons (qui existent depuis les années 1860 en Perse),…se réunissent en sociétés semi-secrètes bapitsées officiellement « associations littéraires ». Tous ces groupes partagent un même vecteur de revendications: création d’une Assemblée Nationale et octroi d’une Constitution.

Rapidement, ces sociétés secrètes se développent dans tout le pays. Sauf en Azerbaijan, que le Prince Héritier Mohammad Ali Mirza gouverne d’une main de fer.

Il faut ici insister sur un point fondamental, à mon sens: le peuple de Perse ne reproche pas aux Empereurs Kadjars leurs abus tyranniques. Tant Mozaffar ed-Dinh Shah que Nasser ed-Dinh Shah ont assuré l’ordre sans réellement faire usage de brutalité. Leurs caprices non plus ne sont pas démesurés: ils se bornent à collectionner des oeuvres d’art et à se promener tantôt en Perse, tantôt en Europe. Non, ce que le peuple ne peut plus supporter, c’est la mainmise des étrangers – en particulier Anglais et Russes – sur le pays. Je pense sincerement que les Inaniens/Perses sont tres fiers de leur civilisation plusieurs fois millenaire et tiennent par dessus tout a garder leur « exception culturelle » et leur independance politique. Je me demande, a titre personnel, si ce sentiment (cette fois, envers les USA) n’a pas joué un rôle fondamental au moment de la Révolution Islamique, et ne constituerait pas encore un tres puissant levier aujourd’hui…

Toujours est-il que, le 28 mai 1904, ces sociétés organisent une grande réunion. Le public est hétéroclite, et presque toutes les couches de la société sont représentées. Le message général de l’ensemble des discours prononcés ce jour-là peut se résumer comme suit: ou bien la liberté et l’indépendance, ou bien le despotisme et l’asservissement aux puissances étrangères. En outre, les conjurés adoptent une charte, qui met l’accent sur la nécessité d’une constitution, sur la conformité de cette constitution aux principes islamiques et sur la nécessité d’éduquer le peuple à priori, afin que les choses se passent le mieux possible.

3. Les premières révoltes

En décembre 1905, le prix du sucre augmenta subitement. Ce qui provoqua émeutes et manifestations. Le gouverneur de Téhéran, un prince brutal nommé ‘Ala od-Dowleh, fit fouetter en public un commercant pieux et respecté pour l’obliger à baisser ses prix. En réaction, les marchands décident de fermer le Bazar et les fonctionnaires entament une grève générale…Tous exigent, en premier lieu, la démission du Premier Ministre Eyn od-Dowleh et la création d’une « Maison de la Justice ». En effet, même s’il existe un ministère de la justice civile (i.e. non-religieuse), aucune loi ne garantit les citoyens contre l’arbitraire…

Mozaffar ed-Dinh Shah ne voudrait à aucun prix envoyer les cosaques contre le foule et laisse faire…Le 12 janvier 1906, il promet la création d’une véritable cour de justice.

La situation s’améliore, puis se dégrade à nouveau en juin 1906: deux seyyeds (descendants du Prophète) sont tués par maladresse au cours d’une manifestation. Devant la fureur populaire, le gouvernement décrète la loi martiale. Téhéran tout entier se voit alors paralysé. Des milliers de personne, entre 15000 et 20000, selon les estimations, envahissent l’immense parc de la Légation Anglaise. Elles y passeront toutes leurs journées (heureusement, les anglais avaient eu la géniale intuition de faire construire – 6 mois plus tôt – des toilettes à la turque dans le parc). C’est donc le bordel: plus rien ne fonctionne, et le vaste jardin des anglais est transformé en terrain de pique-nique géant!

Mozaffar ed-Dinh Shah doit réagir. La balle est dans son camp, et il a suffisemment visité l’Europe pour savoir qu’il pourrait trouver son compte dans un régime constitutionnel. Le 5 août 1906, il promet donc une modification du régime: il y aura un Parlement, et les Délégués de la Nation auront un contrôle sur les dépenses du Palais et du gouvernement.

L’instauration du Parlement et de la Constitution (1906)

Le 05 août 1906, donc, à l’occasion de son anniversaire, le Shah signait une charte accordant une constitution au peuple de Perse. Un comité de juristes partit alors en toute hâte vers la Belgique. Ce pays et la Perse avaient, en effet, noués des liens très étroits à la fin du XIXe siècle: tout le système administratif de la Perse, par exemple, avait été fondé et géré par des belges. En outre, le régime de monarchie constitutionnelle prévalant en Belgique se rapprochait assez fort de ce qu’on recherchait en Perse…

La constitution s’inspirera donc largement du modèle belge. Le pouvoir du Shah émanera dorénavant de la Nation – même si la Nation en question se limite à une élite. En outre un complément (« motta-mem« ) sera ajouté à la Constitution le 07 octobre 1907. Ce complément établit clairement un droit de contrôle et de veto du clergé sur le pouvoir législatif: le Parlement ne peut, en aucun cas, passer de lois qui seraient contraires aux fondements du Shi’isme Duodécimain. Dans les faits, ce droit de veto ne sera pas exercé…

Le 18 août 1906, une commission de 300 membres se réunit pour rédiger la loi électorale. Cette loi, ratifiée le 9 septembre, présentait les caractéristiques suivantes. D’abord, la capitale était sur-représentée (60 députés sur 156). Ensuite, les sièges étaient répartis selon 6 catégories sociales:

  1. les membres de la Tribu Kadjar
  2. les religieux
  3. les nobles et les notables
  4. les commerçants
  5. les propriétaires terriens et les paysans
  6. les corporations d’artisans

Le vote sera à bulletins secrets et se verra restreint aux hommes âgés de plus de 25 ans.

Le 08 octobre 1906, le premier Parlement de Perse – appelé Majlis – est inauguré. Etant donné la loi électorale en vigueur, cette assemblée réunit surtout des notables et ne ressemble pas vraiment aux parlements que nous connaissons. Le Shah est très malade – il souffre d’albuminurie – et il peut à peine se tenir debout. Néanmoins, il tient à lire en personne le discours du trône !

V. La mort de Mozaffar ed-Dinh Shah (1907)

Le Shah souffrait depuis longtemps d’Albuminurie. Il s’éteint le 08 janvier 1907, à 53 ans, en fin de soirée. Il sera enterré – conformément à ses dernières volontés – à Karbala, la ville sainte du Shi’isme, en terre Ottomane (aujourd’hui en Irak).

Pour lui succéder, les prétendants sont sur les rangs [ arbre généalogique ]. Il y a Abu’l Fath Mirza « Salar od-Dowleh », grand propriétaire terrien très riche et fils du Shah, qui rêve du pouvoir. Malek Mansour Mirza « Shuja os-Saltaneh » , aîné de Salar od-Dowleh, riche propriétaire terrien également, et gouverneur éclairé de Shiraz serait probablement le plus à même de redresser la situation (ce qui n’est pas dans l’intérêt des occidentaux). Finalement, et puisque cela arrange les grandes puissances occidentales, l’ordre dynastique sera respecté et Mohammad Ali Shah – qui se trouvait alors à Téhéran – montera immédiatement sur le trône.

Qadjar -5

NASSER ED-DINH SHAH


(1848 – 1896)

 

 

Nassser ed-Dinh Shah en méditation dans le Palais du Golestan

 

I. La montée sur le trône et la régence de Mahde Ohlia (1848)

II. Troubles dans le Fars…encore et toujours (1848) !

III. La guerre contre les Bâbis (1848-1856) [le babisme]

1. Le Seyyed Yahya et l’épisode de Niriz

2.   Mehdi Goli Mirza et la guerre contre les bâbi

3.   L’exécution du Bâb

4.   L’exécution finale des bâbi

IV. La disgrâce et la mort de l’Emir Kabir

V. L’invasion de l’Afghanistan et la guerre Anglo-Persane (1856-1857)

VI. Réorganisations internes

VII. Réformes et modernisation de l’Empire

1. Réformes militaires

2.   Création d’un système postal moderne

3.   Organisation du travail du gouvernement

4.   Réformes civiles et judiciaires

VIII. Les voyages du Shah

1. Le pélerinage en terre Ottomane (1870-1871)

2.   Le premier voyage du Shah en Europe (1873)

3.   Le deuxième voyage du Shah en Europe (1878)

4.   Le Troisième voyage du Shah en Europe (1889)

IX. Nasser ed-Dinh Shah, le développement de la Perse, l’Angleterre et la Russie

X. L’assassinat de Nasser ed-Dinh Shah (1896)

 

La montée sur le Trône du Paon et la régence de Mahde Olia [arbre généalogique]

A la mort de Mohammad Shah, le Prince Héritier Nasser ed-Dinh Mirza se trouvait sur à Tabriz. Il consulta les astrologues, choisit un date favorable, et la cérémonie du couronnement eut lieu à Tabriz au soir du 12 septembre 1848. Le Prince Héritier a, en effet, su gagner la sympathie du peuple d’Azerbaijan grâce à l’influence du Vice-Gouverneur Mirza Taghi Khan .

Pour couper court aux éventuels prétendants, la Reine Mère, Mahde Olia, assure la régence en attendant que son fils revienne d’Azerbaijan: c’est la première fois dans l’histoire de la Perse qu’une femme exerce le pouvoir suprême ! (et cela devrait servir de lecon a l’Occident!)

 

Mahde Olia (au centre) – Nasser ed-Dinh Mirza (à gauche)

L’initiative de la Reine Mère s’est avérée judicieuse, puisque Molkara – le frère de Nasser ed-Dinh – tenta effectivement d’accéder au pouvoir. Il dut finalement s’exiler, sous la protection des Anglais, à Bagdad.

Le 18 septembre 1848, Nasser ed-Dinh Shah quitte Tabriz; il est accompagné d’une armée de 10,000 hommes et du Premier Ministre Nasser el-Molk. Il rentre en grande pompe à Téhéran le 19 octobre. Il pose la Couronne des Kayanides sur sa tête et s’assied sur le Trône du Paon. Mirza Taghi Khan, qui avait entre temps été nommé emir-e nezam (commandant de l’armée régulière), puis Grand Vizir, reçoit le titre d’Atabegh (titre très honorifique qui, à l’orgine, désignait les précepteurs des Princes de sang royal): toute décision administrative devra être confirmée par sa signature et son sceau. Mirza Taghi Khan sera connu dans l’Histoire sous le nom d’Emir Kabir.

La première tâche de Mirza Taghi Khan sera de rétablir l’ordre civil, sérieusement perturbé pendant la période d’interrègne: on se tue en plein jour dans les rues de Téhéran, les courriers et les voyageurs n’arrivent plus à destination, les nomades ne paient plus l’impôt et refusent d’obéir aux ordres du gouvernement central,…Mirza Taghi Khan prend les choses en main, et administre un remède de cheval au pays. Par exemple, des brigands qui avaient détroussé des passants à Téhéran furent maconnés vifs dans un mur, et seule leur tête dépasse; on attacha ensuite une corde autour de leur cou, laquelle corde était reliée à un attelage de chevaux. On fit partir les chevaux au galop, et les voleurs furent décapités. Par de tels procédés, l’Emir Kabir ramena l’ordre en quelques mois seulement.

II. Troubles dans le Fars…encore et toujours (1848) !

Comme d’habitude, chaque fois que le souverain décède, il y a des troubles dans le Fars (souvenez-vous de Mohammad Shah !). Cette fois, le Gouverneur de la province, Nezam od-Doulah, avait envoyé un belle somme d’argent à la Cour du nouveau Shah. Mirza Taghi Khan – farouche ennemi du Gouverneur – empêcha que le cadeau soit accepté et renvoya le messager à Chiraz. Entendant cela, les habitants du Fars entrèrent en rébellion. Ils furent aidés par Haji Mirza Ghavam el-Molk, qui s’en alla recruter 15,000 mercenaires parmi les tribus du Fars. Entre temps, Nezam od-Doulah avait demandé qu’on lui envoie 2 détachements de l’armée régulière et 16 pièces d’artillerie.

Les nobles de la région se rassemblèrent et envoyèrent le message suivant à Nezam od-Doulah:  » (…) Nous ne savons pas si le Shah de Perse considère encore Nezam od-Doulah comme notre gouverneur. La meilleure solution serait qu’il se rende à Téhéran et nous laisse seuls, de sorte que nous puissions obéir aux ordres du Shah. Si Nezam od-Doulah n’accède pas à notre demande, il sera la cible de nos tirs « . Nezam od-Doulah répondit évasivement, demandant d’abord trois mois de solde pour ses soldats et huit jours de délai. Ce qui fut accepté. Mais au bout de huit jours, Nezam od-Doulah n’était toujours pas parti, et la guerre civile éclata.

Alors, c’est le bordel! Les bâtiments du gouvernements se voient attaqués, mais les régiments de l’armée régulière se défendent avec bravoure et érigent des barricades sur les toits. Des brigands attaquent les entrepôts, mais les marchands parviennent à les repousser. Les soldats de l’armée régulière reprennent l’hotel de ville aux « snipers » de Chiraz à coups de canon et causent d’importants dégâts à l’édifice; les habitants érigent des barricades autour de tous les bâtiments officiels,…Alors, les doyens de la ville demandent à Aziz Khan – un militaire de haut rang – de venir négocier la paix avec eux. Ce dernier accepte, mais il est pris dans une embuscade. Il prend le dessus, et est sur le point de capturer les doyens de la ville. Cependant, Nezam od-Doulah croit son général en danger et ordonne à l’artillerie d’ouvrir le feu. Aziz Khan, au son des canons, court se réfugier derrière des barricades de l’armée régulière sans capturer personne.

Alors, Mirza Taghi Khan entendit ce qu’il se passait et envoya Amir Aslan Khan, le Page de la Cour, rétablir l’ordre. Mais, si la situation se calma quelque peu, il y eut encore pas mal de combats sporadiques. Alors, on envoya Ahmad Khan, le Chamberlan, s’occuper des troubles à Chiraz. Là, tout le monde se calma. Le Shah nomma alors son oncle, Bahram Mirza Mo’ezz od-Doulah, gouverneur du Fars. Ce dernier réduit au silence tous les rebelles de la province. Mo’ezz od-Doulah est alors remplacé par son frère, Firuz Mirza Nosrat od-Doulah.

 

 

 

III. La guerre contre les Bâbis [le babisme]

1. Le Seyyed Yahya et l’épisode de Niriz

En novembre 1848, le Seyyed Yahya se rend à Fasa, apparemment dans le but de prêcher le Coran. Il s’est rapidement avéré que les interventions du Seyyed Yahya visaient, en fait, à prêcher le bâbisme. Lorsque le gouverneur de la ville, Agha Mirza Mohammad, se rendit compte de cela, il fit expulser le Seyyed Yahya et envoya un rapport à Chiraz.

Le Seyyed Yahya, qui errait depuis quelques temps, arrive alors à Niriz. La ville est en proie à une rébellion contre son Gouverneur, Haji Zein ol-Abedin. Le Seyyed Yahya convertit rapidement les rebelles à sa cause, et decide alors de mener une guerre religieuse – financée par le racket – contre Haji Zein ol-Abedin. Le Gouverneur se prépare donc à la bataille, mais le Seyyed Yahya parvient à capturer ses enfants. Les rebelles investissent alors la ville – esperant continuer sur leur lancée et bientôt envahir la Perse entière – tandis que Zein ol-Abedin court se réfugier dans le village voisin de Qatru, et informe Nosrat od-Doulah (le gouverneur du Fars) des événements. Ce dernier écrit au Premier Ministre Nasser el-Molk, lui demandant d’envoyer d’urgence le général Mehr Ali Shuja el-Molk avec un régiment de cavalerie, ainsi que l’Ehtemad os-Saltaneh avec deux détachements de soldats Garagozloo. Pendant ce temps, Zein ol-Abedin avait reuni 2000 guerriers de la région afin de reprendre la ville. Les deux armées font leur jonction à une vingtaine de kms de Niriz. Le siège est mis. Au bout de 5 jours, le Seyyed Yahya écrit sur un bout de papier  » ce papier te protègera des balles « , et accroche ce papier à la ceinture de 300 soldats. Il les envoie effectuer une attaque nocturne. L’attaque échoue, ce qui mine le moral des assiégés. Après une autre bataille du même genre, le Seyyed Yahya commence à négocier. Il est recu avec les honneurs dans les tentes des assiégeants, passa une nuit comfortable, puis est exécuté le lendemain. Ses deux fils, encore trop jeunes, sont arrêtés et conduits chez leur grand-père.

2. Mehdi Goli Mirza et la guerre contre les bâbi

Mollah Hossein Boucheyri, le no 2 du Bâbisme, parvient à s’emparer d’une forteresse dans le Mazanderan. Bientôt, des foules se rassemblent autour du château pour entendre prêcher le Bâbisme. Ce qui irrite l’Emir Kabir, qui demande alors aux Khans du Mazanderan de partir en campagne contre les hérétiques. Mais les Bâbi remportent un grand nombre de victoires, ce qui énerve encore plus l’Emir Kabir.

Le général demande alors au Prince Mehdi Goli Mirza Kadjar – doté, pour l’occasion, de pouvoirs extraordinaires – de lever une armée et d’aller écraser les bâbis. Le Prince marche alors sur le château de Mollah Hossein Boucheyri et prend des mesures impitoyables contre tous les bâbis rencontrés en chemin. Un soir que le Prince loge dans le village de Daskesh, sa maison est prise d’assaut par les troupes de Mollah Hossein Boucheyri: deux Princes royaux et un conseiller d’Etat sont tués; Mehli Goli Mirza parvient à s’échapper in extremis – on l’a longtemps cru mort – et court se réfugier à Sari. La, les messages irrités que lui envoie l’Emir Kabir sont plus terribles de menaces que l’armée de Mollah Hossein Boucheyri toute entière: le Prince repart donc en campagne. Il tue Mollah Hossein Boucheyri lors d’une escarmouche, et vient assiéger son château. Beaucoup de bâbi meurent de faim, et on promet aux 214 survivants la vie sauve s’ils se rendent. Après avoir accepté la proposition, les 214 ex-survivants sont éventrés.

Au lendemain de cette victoire, des bâbis sont exécutés un peu partout dans le pays. Ce qui galvanise l’insurrection: les bâbis s’emparent de Zenjan, sous la conduite de Mollah Mohammad Ali. Ils sont assiégés et refusent de céder. Mollah Mohammad Ali, désespéré de voir mourir ses fidèles, se rend. A nouveau, les rebelles sont tous massacrés.

3. L’exécution du Bâb

Et l’Emir Kabir en a assez: l’incendie bâbi est en train de ravager le pays. Il lui faut la tête du Bâb. Ce dernier, qui avait été assigné à résidence à Chiraz, se voit transféré à Tabriz. Le Prince Hamzé Mirza, qui gouverne la ville, convoque le Bâb: dans la discussion, ce dernier tient tête aux Mollahs. Il devient, dès lors, évident qu’on ne pourra pas convaincre le Bâb de revenir à une conception plus traditionnelle de l’Islam. On décide donc de promener le Bâb, avec deux proches disciples, enchaînés dans les rues de Tabriz afin que les musulmans puissent les insulter. Un des disciples obtient sa grâce en crachant à la figure du Bâb et en le reniant. L’autre refuse de céder, malgré les suppliques de sa femme et de ses enfants. Alors, le Bâb et son disciples sont exécutés: on les pend aux remparts de la ville, et une troupe d’artificiers chrétiens est chargée de les fusiller. Le disciple est tué, mais la corde du Bâb casse. Ce dernier, après une spectaculaire chute, essaie de s’enfuir mais fonce droit sur le corps de soldats. D’un coup de sabre, le capitaine pourfend alors la tête du Bâb. Son corps sera promené dans la ville trois jours durant…

Les bâbi se choisissent un nouveau chef, qui s’en va prêcher dans tout le pays avant de se fixer à Bagdad – en territoire Ottoman. De la sorte, les bâbis se constituent en une puissants secte politique et religieuse, qui prédit la mort prochaine de l’Emir Kabir.

4. L’exécution finale des bâbi

Un beau jour de 1856, alors que Nasser ed-Dinh Shah se promenait à cheval, il rencontre trois de ses jardiniers, qui demandent à lui présenter une requête…Les jardiniers en question s’avèrent être des assassins bâbi: ils attrapent le souverain, essaient de le faire tomber de cheval, lui tirent dessus, le blessent…Les gardes royaux arrivent alors à toute allure, tuent un des jardiniers et capturent les deux autres

Le Premier Ministre, Mirza Agha Khan Nouri, décide alors de faire exécuter tous les bâbi. Tous les dignitaires, sur tout le territoire de la Perse, devront participer à cette opération. Les prisonniers sont d’abord, bien souvent, torturés. On les fait ensuite marcher jusqu’au lieu d’exécution. Les survivants y seront égorgés.

Le maire de Téhéran, Mahmoud Mirza, a recu la charge de garder Ghorret el-Ein. Il la traite avec respect, et elle est libre de circuler dans le harem à sa guise. Le Shah propose de la grâcier, si et seulement si elle renonce à sa foi. Mais Ghorret el-Ein est prête à mourir pour ses idées…Avant son exécution, elle prédit à Mahmoud Khan qu’il sera, lui aussi, exécuté sur ordre du souverain.

IV. La disgrâce et la mort de l’Emir Kabir

Le Fars, depuis l’accession des Kadjars au pouvoir, n’a cessé d’être un foyer de rébellions. Ses habitants avaient vu dans le bâbisme un nouveau prétexte pour marquer leur distance par rapport à la Cour de Téhéran: le Bâb était donc très populaire dans cette région.

Au beau milieu de la guerre contre les bâbis, l’Emir Kabir avait donc convaincu le Shah de se rendre à Ispahan pour tenter se rendre sympathique aux yeux de la population. Le cortège royal entre dans la ville, et l’Emir Kabir précède le Shah. Dans la foule, un curieux demande qui est le jeune homme juste derrière l’Emir Kabir…La réponse tombe dans l’oreille du Shah:  » C’est son beau-frère » (NDLR: L’Emir Kabir était marié à la soeur du Shah et, de fait, était son beau-frère).

Après cet incident, le Shah commencera à prendre certaines distances par rapport à son Ministre. L’Emir Kabir feint de ne pas comprendre, mais va quand-même demander la protection de l’ambassadeur de Russie. Qui la lui accorde: il envoie une troupe de cosaques dans la maison de l’Emir Kabir, et annonce publiquement qu’il le défendra envers et contre tous. Nasser ed-Dinh Shah, ulcéré, fait savoir à l’ambassade de Russie qu’il exige le retrait des cosaques de la maison de l’Emir Kabir – sans quoi, il ira en personne les déloger. L’ambassadeur cède. Sur le champs, l’Emir Kabir est alors envoyé en résidence surveillée à Fyn. Sa femme, la soeur du Shah, décide de l’accompagner afin qu’on n’attente pas à sa vie.

A Téhéran, la Reine Mère Mahde Olia et l’Etemad-o-Saltaneh, un haut dignitaire de la Cour, s’activent pour obtenir la condamnation à mort de l’Emir Kabir. Par deux fois, le Shah signe le décret; par deux fois, il fait annuler la condamnation à mort. Un soir, après une longue entrevue avec l’Etemad-o-Saltaneh, le Shah signe un troisième décret. Le dignitaire, qui n’en peut plus d’attendre, fait immediatement dépécher deux bourreaux à Fyn, et prend le départ avec eux. Pendant ce temps, le Shah avait déjà changé d’avis…

Arrivé à Fyn, l’Etemad-o-Saltaneh apprend que l’Emir Kabir s’est rendu aux Bains. Ce qu’il n’avait plus fait, sur conseil de sa femme, depuis deux semaines…L’Etemad-o-Saltaneh entre dans la pièce et dit à l’Emir Kabir: « Seigneur, la volonté du Shah est que vous mouriez. Mais, par égard pour votre rang, il vous laisse le choix du supplice ». L’Emir Kabir n’y croit pas, il demande à voir le décret. L’Etemad-o-Saltaneh se fait pas prier…Le général dit alors, très calmement: « Très bien. Qu’on m’ouvre les veines ! ». Une tenture bouge, les bourreaux entrent dans la pièce. Mais le Ministre fait un geste de dénégation: il ne veut pas mourir par la main de ces valets. Il demande à l’Etemad-o-Saltaneh son poignard, et se tranche lui-même les veines sans hésitation. Aujourd’hui encore, on montre aux visiteurs des tâches rouges sur le sol des bains de Fyn, dont on prétend qu’il s’agit du sang de l’Emir Kabir…

V. L’invasion de l’Afghanistan et la guerre Anglo-Persane (1856-1857)

contexte: Pour celles ou ceux qui n’auraient pas lu la page sur Mohammad Shah, je me permets de rappeler que, en 1837, Mohammad Shah – le pere et predecesseur de Nasser-ed-Dinh Shah- avait voulu envahir l’Afghanistan. Seulement, les anglais etaient hostiles a cette idee car elle aurait debouche sur une frontiere commmune entre la Perse et l’Empire des Indes. Aussi, au moment ou Herat allait tomber, les britanniques envoyerent des navires puissamment armes au large de Bushehr. Comprenant l’avertissement, Mohammad Shah leva le siege de Herat…et les anglais, en reponse, s’en retournerent aux Indes

En 1852, le Khan de Herat demande à Nasser ed-Dinh Shah de le protéger contre des tribus de pillards afghans venus de Kandahar. Le Shah accepte aussitôt accepté et envoie une armée sous les murs de Herat.

La réaction de Londres ne se fait pas attendre (cf. la remarque ci-dessus) et le Shah signe, en janvier 1853 , un traité par lequel il abandonne toute suzeraineté sur Herat et l’Afghanistan.

Mais, à l’automne 1856, l’émir de Kaboul attaque et dépouille l’émir de Kandahar. Nasser ed-Dinh Shah juge l’occasion trop belle: il envoie son oncle, Hosam os-Saltanah Morad Mirza, camper sous les murs de Hérat…Ce dernier, grand stratège, prend la ville rapidement. L’ambassadeur d’Angleterre, outré, fait ses bagages. Il est bientôt suivi de l’ensemble des ressortissants britanniques.

Le 2 décembre 1856, une trentaine de navires de guerres anglais jettent l’ancre dans la baie de Bushehr. Leur commandant est le lieutenant-général de l’Armée des Indes, Sir James Outram. Le corps expéditionnaire est impressionnant: 2270 fantassins anglais, 3400 soldats indiens, 3750 hommes de forces auxiliaires, et 1150 chevaux. L’armée du Shah, elle, était en train de livrer combat en Afghanistan (donc loin !). Bushehr était gardée par le seul Mohammad Ali Khan, et ses 3 détachements. Pour tout arranger, Mohammad Ali Khan meurt 4 jours seulement après l’arrivée des anglais, laissant ses soldats sans chef.

Le maire de la ville envoie alors à Téhéran le message suivant « Les anglais ont jeté l’ancre à moins d’un kilomètre de la côte et ils sont prêts à la bataille. Nous n’avons ni armée digne de ce nom, ni même la permission du gouvernement de faire la guerre« . En catastrophe, le Premier Ministre depeche 1 détachement de fantassins et 1000 cavaliers, tous qashqa’i, ainsi que 4 pièces d’artillerie dans la région. le 6 décembre, c’est Shuja ol-Molk lui-même (le Gouverneur du Fars) qui quitte Chiraz pour faire la guerre aux anglais: il est accompagné de plusieurs détachements d’infanterie (dont un détachement spécial de troupes d’élite), d’une centaine de cavaliers, de 4 pièces d’artillerie et d’un mortier.

A ce moment, les anglais font parvenir au gouverneur de Bushehr ce message: « Nos bateaux et nos canons restent aux environs de Bushehr. Il est en notre pouvoir de réduire la ville en cendres et de disperser ces cendres au gré du vent. Vous avez jusqu’à demain pour évacuer les femmes, les enfants et les marchands. Si ces derniers, néanmoins, restent en ville, nous leur conserverons la vie sauve à condition que vous baissiez le drapeau de la Perse. Si vous obéissez, nous ne leur ferons pas de mal et nous respecterons leurs familles et leurs propriétés. Nous exigeons que vous nous transmettez tout le matériel militaire militaire de l’arsenal. D’autre part, la garnison de la ville doit nous rendre ses tambours, drapeaux et trompettes. Les officiers doivent nous rendre leurs épées et leurs grades et ils seront ensuite libres d’aller où bon leur semble, puisque nous faisons la guerre au gouvernement de Perse, pas aux serviteurs du Dieu Tout-Puissant« .

Le gouverneur, qui n’avait pas la permission de faire la guerre, devint désespéré…Il passe outre les ordres, et envoie Baqer Khan investir la vieille forteresse désafectée de Bahman avec 400 tireurs. Le 7 décembre, les anglais débarquent avec 30 pièces d’artillerie et 8 détachements de soldats. Dès le lendemain, ils arrivent aux environs de la forteresse de Bahman. Baqer Khan, malgré son évidente infériorité numérique, livre une bataille héroique. A la tombée du jour, la forteresse est toujours aux mains des Baqer Khan: 740 soldats et 50 ingénieurs anglais avaient peri dans la bataille. Le bruit court meme que, parmi les victimes, figurait aussi le commandant en chef des anglais. Les marins anglais ouvrent alors le feu, tuant le fils aîné de Baker Khan. C’est alorsla débandade: dès le 8 décembre, la forteresse tombe aux mains des anglais. Outram, leur commandant en chef, demanda alors au gouverneur de Bushehr soit de se rendre, soit de se préparer pour la bataille.

En 4 heures, les anglais prennent la ville à la faveur de la confusion générale. Les soldats loyalistes sont désarmés et peuvent quitter la ville à leur guise. Otram fait alors régner les lois de Sa Grâcieuse Majesté, la Reine Victoria dans la ville. Entre autres, il désarme les citoyens, abolit l’esclavage, la vente ou l’achat de « liqueurs intoxiquantes », accorde la liberté de culte et ordonne aux commercants de se remettre au travail. Il installa une garnison de 2000 soldats et place 60 canons sur les remparts.

Shuja ol-Molk, le gouverneur du Fars, pique évidemment une colère des plus noires. Il rassembls la plus grande armée possible (l’armée régulière étant toujours en Afghanistan). A Téhéran, le Conseil des Ministres appuie cette initiative et envoie tout ce qui est possible d’envoyer. Shuja ol-Molk s’en va donc camper à Borazjan et y reste un mois, rassemblant le plus de troupes et de matériel possible. Les anglais, pendant ce temps, s’étaient aventurés à l’intérieur des terres et préparaient une attaque nocturne sur le camp de Shuja ol-Molk. Mais, le soir de l’attaque, il pleut a torrents… Shuja ol-Molk eut alors l’idee desastreuse de procéder comme Hannibal: vider le camp et le réattaquer lorsque l’ennemi s’installerait. Helas, les anglais sont mis au courant et on frôla le désastre. Ce qui sauva Shuja ol-Molk fut la désobéissance de ses troupes, qui se jetèrent férocement sur les anglais, oubliant toute notion de danger ou de stratégie…Ainsi, malgé une supériorité numérique de 5 contre 1, les anglais durent se replier sur Bushehr, perdant 1500 hommes dans la bataille (contre 600 soldats du Shuja ol-Molk) et abandonnant la majorité de leurs bagages.

C’est alors qu’arriva le Général en Chef de l’Armée de Perse, le Prince Amir ol-Omara Kadjar. Il rallia les nobles du Fars et les chefs des diverses tribus à sa cause, et recruta ainsi un peu moins de 8000 hommes. Cette armée s’en alla assiéger Bushehr, mais rien ne se passa.

Le 3 mars 1857, grâce aux médiations de Farrokh Khan, un Traité de Paix put être signé à Paris: les troupes du Shah évacueraient Herat, tandis que celles de Sa Grâcieuse Majesté quitteraient Bushehr. En outre, Nasser ed-Dinh Shah se voit contraint de reconnaître l’indépendance de l’Afghanistan, ou plutôt son passage sous protectorat anglais (si quelqu’un lit ces pages, qu’il m’explique pourquoi Nasser ed-Dinh Shah n’a pas rassemblé son armée entière – à peu près 100,000 hommes et plus de 300 canons si mes calculs sont bons – pour aller écraser les anglais à Bushehr, quitte à revenir plus tard en Afghanistan mais à se payer une solide guerre contre les troupes de Sa Grâcieuse Majesté ?). Le rêve de reconstruire le grand Empire Safavide tombe à l’eau…


VI. Réorganisations internes [arbre généalogique]

En 1858, le Shah décide de confier le gouvernorat du Fars à son oncle Hosam os-Saltanah (le général victorieux qui avait pris Herat deux ans plus tôt). Après quelques guerres civiles et autres épidémies, ce poste est à nouveau confié, en 1860, à Tahmasp Mirza Mo’eyed od-Doulah (qui avait déjà gouverné la province entre 1852 et 1853).

En 1862, le Shah nomme Mozaffar ed-Dinh Mirza, son fils, au rang de Prince Héritier.

En outre, la même année, il nomme son grand-oncle Zell os-Soltan (le fils de Faht Ali Shah) au poste de gouverneur du Fars. Le Prince réorganise la province, mais une rébellion éclate (encore !) en 1865 et Hosam os-Saltanah se retrouve à nouveau gouverneur du Fars. Il pulvérise les rebelles: il fait pendre le corps de leur chef pendant deux jours et deux nuits. En 1870, Soltan Mas’ud Mirza Zell os-Soltan (le fils aîné du Shah) reprendra les rennes du Fars.

On l’aura compris, le gouvernement du Fars changera encore maintes fois de mains. Il faut dire que cette province rebelle se considère comme la « vraie » Perse, et a beaucoup de mal à accepter les ordres de Téhéran et des souverains Kadjars – Turcomans, venus du nord…

VII. Réformes et modernisation de l’Empire

1. Réformes militaires

Dès 1851, Nasser ed-Dinh Shah et l’Emir Kabir avaient compris que la Perse devrait compter sur une armée puissante si elle comptait ne pas se faire manger tout cru par les puissances occidentales – l’Angleterre et la Russie (Abbas Mirza avait eu, en son temps, la meme analyse). L’Emir Kabir avait donc fondé le dar al-founoum, école polytechnique qui allait devenir l’ancêtre de l’Université de Téhéran. Ses instructeurs étaient principalement composés d’officiers de l’Empire d’Autriche-Hongrie.

Nasser ed-Dinh Shah sait également qu’il faut diversifier ses appuis, et il demande à diverses nations européennes de fournir des instructeurs à son armée. Cependant, découragés, ils s’en iront les uns après les autres…sauf les russes, qui tiendront bon, et créeront la Brigade des Cosaques du Shah – le régiment le plus brillant de l’Armée de Perse. Malheureusement, ce régiment deviendra vite un instrument aux mains du Tsar pour la poursuite de sa stratégie politique en Perse.

2. Création d’un système postal moderne

Le premier système postal de l’histoire de la Perse fut fondé par Cyrus le Grand au VIe siècle av. J.-C. Ce système avait peu à peu disparu, et rien n’était venu le remplacer.

Un essai de poste régionale moderne fut lancé par Abbas Mirza au début du XIXe siècle en Azerbaijan, mais il ne couvrait pas l’entièreté du pays.

Le 12 février 1851, l’Emir Kabir annonce la création d’un système postal national. Le texte du décret va comme suit:  » En vue d’harmoniser le système postal et d’y mettre de l’ordre, il a été décidé d’édifier des bureaux de postes à Téhéran et en province; tout marchand désireux de transmettre du courrier par la poste devra apporter ce courrier au bureau de poste et le laisser au postier le jour du départ du courrier. A l’arrivée du courrier, quiconques attend une lettre pourra venir la chercher, afin d’éviter tout retard. Néanmoins, à cause du mauvais temps et de l’enneigement excessif [ NDLR : nous sommes en février et la Perse est un pays fort montagneux ], la mise en place de ce service est postposée jusqu’au 1er août, lorsque le temps sera redevenu meilleur.  » Un peu plus tard, Shafi Khan est nommé responsable des postes.

Le tarif pour le courrier intra-persan est fixé à 5 Shahis pour une lettre, et 1000 Dinars (ou 20 Shahis) pour 5 lettres ou plus contenues dans une même enveloppe.

Dans les années 1860, Nasser ed-Dinh Shah s’inquiète de savoir comment fonctionne la poste en Europe. Il apprend, notamment, l’existence d’un système de timbres; il voudrait importer un tel système en Perse. L’artiste francais A.M. Riester est mis au courant des démarches de Sa Majesté, et propose un essai de timbre aux armes de la Perse (le lion et le soleil). Cet essai, bien que mis à l’honneur sur les Champs-Elysées à l’époque, fut rejeté par le gouvernement de Perse.

A la place, Téhéran demanda à Albert Barre – célèbre graveur français de l’époque – de créer des timbres pour la Perse. Ces timbres sont présentés ci-dessous:

 

On y voit le lion, symbole de puissance, de profil. Le lion tient, en sa main droite, un sabre: c’est le sabre d’Ali (le gendre du Prophète, premier Imam Shi’ite), symbole de la justice. On voit également le soleil, qui est une réminescence Zoroastrienne, symbole de Ahura Mazda – donc de lumière, de pureté, de bonté et de bonne fortune.

3. Organisation du travail du gouvernement

En 1867, le Shah organise la semaine de travail du gouvernement selon le plan suivant:

  • lundi: repos
  • mardi: décrets gouvernementaux et diplômes spéciaux
  • mercredi: examen des comptes publics
  • jeudi: examen des propositions du Ministre de la Guerre et du Ministre des Affaires Etrangères
  • vendredi: consacré aux obligations religieuses
  • samedi: audiences publiques et spéciales
  • dimanche: règlement des affaires judiciaires

4. Réformes civiles et judiciaires

Le 30 septembre 1871, le Shah nomme Haji Mirza Hosein Khan « Sepah-Salar » au poste de Premier Ministre.

Le Sepah-Salar avait déjà quelques belles réalisations à son actif. Il avait notamment fait construire le madresseh, la plus belle école de théologie de Téhéran.

Haji Mirza Hosein Khan ne perd pas de temps: il écrit immédiatement une lettre aux gouverneurs des différentes provinces. Il leur explique que le pays ne prospèrera qu’en éliminant la cupidité et l’avidité des potentats locaux. Il menace, ensuite: les gouverneurs se sont trop longtemps crus au-dessus des lois, mais ceux qui opprimeraient leurs sujets se verront dorénavant sévèrement punis ! Le Shah a lui-même décrété le 7 janvier 1872 qu’il « détruirait les possessions, la vie et l’existence de tout gouverneur qui opprimerait ses sujets en fixant des taxes plus élevées que celles décidées en concertation à Téhéran, de tout gouverneur qui exigerait quoi que ce soit de n’importe quelle autre manière; les officiers qui se comporteraient de manière tyrannique vis-à-vis de leurs subalternes, qui oseraient ponctionner sur leurs salaires ou leurs rations, subiront le même sort !« 

En 1874, on nomma – en tout cas pour le Fars – un « Coeur de la Justice », une personne chargée de régler toutes les affaires judiciaires et à qui tous ceux qui se sentiraient lésés pourraient envoyer une pétition. Chaque semaine, les pétitions seraient soit réglées localement, soit envoyées au gouvernement central de Téhéran. Ceci correspond à l’éthique politique persane selon laquelle chacun devrait librement pouvoir avoir accès à ceux qui dirigent l’Etat

Qadjar -4


 

Agha Muhammad Shah, pour bâtir sa dynastie, avait eu besoin d’unir sa branche de la famille, les Bergers (Qoyunlu), à celle des Chameliers (Dehehlu). Pour cela, il avait marié son neuveu et héritier désigné, Faht Ali Shah à Assieh, la fille du Khan des Chameliers. En 1789 nait un fils de cette union: Abbas Mirza. Agha Muhammad Shah – avant même d’être couronné – le nomma héritier de son héritier. [arbre généalogique]

Abbas Mirza était atteint d’une maladie héréditaire, la tuberculose des os, dont les premiers signes se manifestèrent dès sa plus tendre enfance. Loin de se laisser aller, le jeune Abbas Mirza utilise toute la force de sa volonté pour surmonter son handicap physique; rapidement, il devient un chasseur hors-pair et un excellent cavalier. Au grand dam de son frère aîné, Mohammad Ali Mirza, qui voudrait bien hériter du trône mais ne le peut, n’étant pas né de mère Kadjare.

En 1799, Faht Ali Shah – qui vient d’accéder au trône, confirme Abbas Mirza au rang de Prince Héritier. Un peu plus tard, Hosein Ali Mirza – frère cadet d’Abbas Mirza – est nommé gouverneur du Fars et reçoit le titre de « Farman-Farma« .

En 1803, on marie Abbas Mirza à sa cousine Assieh, la petite-fille du Khan des Chameliers. De cette union naîtra Mohammad Mirza, le Prince Héritier, en 1808.

Quelques mois plus tard, la Russie envoie le général Sissianov reconquérir la Géorgie, l’Azerbaijan, et le Kharabagh – qu’Agha Muhammad Shah avait annexés quelques années auparavant. Abbas Mirza est envoyé dans la région pour repousser les forces du Tsar. La guerre durera 10 ans, pendant lesquels Abbas Mirza pourra se forger une solide expérience militaire. Il s’y forgera le surnom de « Prince Vaillant », toujours au-devant de ses troupes, rechargeant lui-même les canons lorsque les artificiers sont débordés ou pas assez rapides,…Il se formera vite au contact des généraux francais. Il comprendra, entre autres, immédiatement la nécessité de moderniser son armée: la guerre moderne n’exige plus seulement d’avoir les soldats les plus valeureux ou les plus nombreux…surtout quand on prétend repousser l’armée du Tsar.

Pendant cette guerre, Abbas Mirza nouera une indéfectible amitié avec les princes de Géorgie, Alexandre et Teymouraz Bagration, hostiles au parti pro-russe. Il faut dire que le géréral Sissianov, aux commandes de l’armée russe, a fait exiler leur mère et emprisonner la princesse Kétévane.

Au milieu des hostilités, Abbas Mirza est nommé gouverneur d’Azerbaijan et s’installe dans sa capitale de Tabriz. Il y accomplira un travail remarquable, et rendra à la ville sa grandeur passée. Il s’y entourera d’une cour cosmopolite et ne manquera pas d’y inviter les ambassadeurs étrangers de passage en Perse. Esprit ouvert, il se construira un musée de la civilisation occidentale, et en vient à apprendre le français – puisque l’heure est à l’alliance avec Napoléon contre la Russie.

Malheureusement, Abbas Mirza n’aura jamais la totalité des moyens financiers nécessaires à la réalisation de ses projets de modernisation. Faht Ali Shah ne lui accordera jamais le budget requis et la guerre – que le Prince doit principalement financer sur ses propres deniers – s’avèrera ruineuse.

Cette guerre de 10 ans s’achèvera par le désastreux Traité du Golestan (1812), par lequel la Perse perd pratiquement toute la région située au nord de l’Araxe. La famille royale de Géorgie profite de la confusion pour s’échapper et demander l’asile à Abbas Mirza. Ce dernier tombe instantanément amoureux de la Princesse Kétévane.

Mais ils ne pourront jamais se marier. Pour imposer ses volontés de réforme et de modernisation à son peuple, aux mains des religieux conservateurs, le Prince devra renoncer à l’idée d’épouser une étrangère, et en plus chrétienne…

Il faut dire que le Prince Abbas Mirza frappe fort: il fait importer des machines « industrielles » d’Europe, instaure le premier service de poste régulier en Perse, s’attaque à une longue tradition de vénalité des charges, combat la corruption, et surtout fait dresser un cadastre des domaines publics…et privés ! Toutes ces innovations coûtent cher, et doivent être financées par les impôts. Bref, Abbas Mirza s’attire l’inimitié des religieux conservateurs, des notables et des privilégiés…En récompense, Tabriz devient une vitrine de la Perse pour l’occident, et les ambassadeurs étrangers ne manquent pas d’y rendre visite.

Abbas Mirza redoublera encore d’efforts après que le Docteur Cormick lui ait appris qu’il souffrait d’une tuberculose des os, maladie incurable qui le condamne à terme. Si peu de temps, et tant à accomplir…

Pour l’heure, c’est une nouvelle guerre contre la Russie qui vient d’éclater. Poussé par les fanatiques religieux, Faht Ali Shah ordonne à son fils d’aller récupérer les territoires perdus en 1812. Mais les généraux adverses, Madadov et Paskievitch, sont de fins stratèges et disposent d’une armée moderne, professionnelle, et bien entraînée…comme celle qu’Abbas Mirza aurait pu construire si on lui avait laissé le temps. La guerre est un désastre et se termine par le Traité de Turkomanchay (1828), qui impose de lourds dédits à la Perse.

Entre temps, la maladie a progressé et Abbas Mirza pressent qu’il pourrait s’éteindre avant son père. Il faut donc rectifier l’éducation de son héritier, Mohammad Mirza, soumis à l’influence d’un précepteur bigot, Haji Mirza Aghassi. Pour ce faire, on marie le Prince Héritier à une femme de caractère, sa cousine Malekeye Djahan, la petite-fille de l’oncle maternel d’Agha Muhammad Shah.

Au début des années 1830, Abbas Mirza rassemble ses troupes et s’en va mater ses frères indisciplinés. Puis, il s’en va préparer un dernier haut fait d’armes: la conquête de l’Afghanistan, et surtout la prise d’Hérat. Malheureusement, il n’aura pas le temps d’accomplir cela: il meurt en 1833, pendant les préparatifs du siège d’Hérat…

MOHAMMAD SHAH QAJAR (1834-1848)


 

La guerre de succession: Farman Farma contre Mohammad Shah

Pour y voir plus clair:

[ arbre généalogique]

Faht Ali Shah, peu avant sa mort, avait nommé son petit-fils Mohammad Mirza au rang de Prince Héritier. Néanmoins, Farman-Farma, le frère du souverain, briguait lui aussi le trône. Mais il hésite et préfère rester à Chiraz pour le moment…

Entre temps, sous la pression des Britanniques (qui lui ont alloué un budget de 70,000 tomans) et des Russes, Mohammad Mirza rassemble une armée de 6000 fantassins, 3000 cavaliers et 100 pièces d’artillerie. Autant d’ hommes disciplinés et bien entraînés, qui faisaient partie de l’armée d’Abbas Mirza. Il entre en grande pompe à Téhéran le 24 décembre 1834, et se fait couronner Shah le 2 janvier 1835.

Mais Farman-Farma ne fit qu’un bond à le nouvelle du couronnement de son petit-neuveu. Il s’en alla trouver son frère Shuja os-Saltaneh, et proclama l’indépendance de sa province, le Fars. Le nouveau Souverain, Mohammad Shah, envoya donc son frère cadet Firuz Mirza, accompagné de quelques officiers anglais, mater les insurgés. Sir Henry Lindsay, l’un des généraux anglais, mit en déroute l’armée de Shuja os-Saltaneh près d’Abadan.

A Chiraz, Farman-Farma refusa de fuir: l’option était trop déshonorante. Cependant, il envoya ses enfants (Reza Qoli Mirza, Timur Mirza et Najaf Qoli Mirza) et petits-enfants, avec toute sa fortune personnelle, à Bassorah, d’où ils gagnèrent Bagdad et puis Londres. Ils reviendront plus tard, mais seront retenus en captivité.

Le lendemain, c’est le boxon à Chiraz: Farman-Farma essaie de s’enfuir avec son frère Shuja os-Saltaneh, mais une bande de mousquetaires les retient prisonniers. Pendant ce temps, les habitants de la ville clament avec ferveur qu’ils n’accepteront aucun autre souverain que Farman-Farma. Ce qui oblige le prince à faire une apparition, vêtu d’habits de cérémonie, et à trôner en souverain sur le balcon de son palais, tandis que le maire, vexé, refusait de venir. Shuja os-Saltaneh le poursuivit alors, épée à la main, pour le tuer. Mais le maire se réfugia chez un imam, qui interdit un tel crime. Pendant ce temps, la foule avait investi la maison du maire et avait tout emporté, y-compris les portes et les colonnes…Un peu plus tard, ce sont les troupes loyalistes qui investissent la ville: Shuja od-Saltaneh et Farman-Farma sont alors envoyés à Téhéran sous bonne escorte. Shuja os-Saltaneh est aveuglé, sur ordre du Shah, tandis que son frère Farman-Farma tombe malade et meurt en quelques jours seulement.

Mohammad Shah s’installe au pouvoir

Mohammad Shah, dont plus personne ne conteste maintenant l’autorité, s’installe au pouvoir. Il se choisit un premier ministre au-dessus de tout soupçon: Haji Mirza Aghassi. Il nomme également son fils aîné Nasser ed-Dinh Mirza, Qajar par sa mère et entièrement Qoyunlu de surcroît, au rang de Prince Héritier.

En outre, Farman-Farma avait régné en monarque absolu sur le Fars depuis 1799: la province devait donc être complètement réorganisée…Elle sera confiée à Faridun Mirza, frère cadet du Shah, qui se verra décerner, pour l’occasion, le titre de Farman-Farma. Par la suite, nous l’appellerons Farman-Farma II.

[arbre généalogique]

La campagne d’Afghanistan

Avant de mourrir, Abbas Mirza préparait le siège d’Hérat avec en point de mire la conquête de l’Afghanistan. Son fils Mohammad Shah, après avoir assis son pouvoir, poursuivra les opérations.

Il mobilise donc toute l’armée de l’Empire, et prend la route de l’Afghanistan. Cependant, une épidémie de peste avait éclaté au Khorassan, et le Shah préféra postposer l’opération. La conquête de l’Afghanistan sera donc transformée en expédition punitive contre trois tribus turcomanes un peu trop turbulentes: les Yamoutes, les Tekke et les Goklen.

Le 21 mars 1837, au cours des fêtes de nouvel an (« Nowruz »), le Shah re-décide d’entreprendre la conquête de l’Afghanistan. Il réunit 80,000 hommes et 80 pièces d’artillerie, et reprend la route d’Herat. Il remporte victoire sur victoire, et vient finalement s’installer sous les murs d’Herat. Le 6 avril 1838, l’ambassadeur d’Angleterre – Sir John Mc Neill – vient trouver Mohammad Shah sous les murs d’Herat. L’Angleterre est inquiète: la chute d’Herat entraînerait la soumission de l’Afghanistan tout entier. La Perse aurait alors une frontière avec l’Empire des Indes. Londres préfererait conserver un non-état à ses portes ! Et, lorsque Kamran Mirza, le Prince-gouverneur de la cité envisagera de se rendre, il lui promettra monts et merveilles peur empêcher que la ville ne tombe aux mains du Shah de Perse.

Plus grave: Sir Mc Neill promit un jour au Shah d’aller négocier pour lui la reddition d’Herat avec Kamran Mirza, que Herat serait incorporée à son empire dès le lendemain. Arrivé à Herat, Mc Neill donna 10,000  tomans à Kamran Mirza et lui dit  » Réparez vos fortifications pendant la trêve. Tenez encore 2 mois, notre flotte sera alors au large des côtes du Fars. Le Shah s’en ira combattre nos troupes avec toute son armée, et vous aurez la paix« . Puis, Mc Neill retourna chez Mohammad Shah, lui expliquant qu’il n’y avait aucun espoir de prendre la ville. A ces mots, Mohammad Shah s’énerva très fort et renvoya l’ambassadeur de Sa Gracieuse Majesté à Téhéran.

Le Shah fit alors construire deux tours, plus hautes que les fortifications de la ville, et y fit hisser de l’artillerie. La ville fut alors bombardée nuit et jour, ce qui entraîna des dommages considérables.Un assaut fut donné, mais les troupes du Shah furent repoussées.

C’est alors que plusieurs navires de guerre britanniques s’installèrent autour de Bushehr. Leur équipage occupa l’île de Kark, et le général fit savoir que: « Si l’armée de Perse ne lève pas le Siège d’Hérat, nous nous verrons dans l’obligation d’occuper toute la côte du Fars, et même toute la province« . Le Sah comprit vite que, même s’il avait les moyens d’expulser le corps expéditionnaire Anglais, cette opération serait bien trop coûteuse. Il leva donc le siège, et les troupes Anglaises retournèrent en Inde.

[ Thèse de doctorat sur le siège d’Herat ]

Les affaires intérieures du Fars

Farman-Farma II et la Révolte de Chiraz

Farman-Farma II confia l’administration de sa province à Mirza Ahmad Khan. Ce dernier, malheureusement, s’entendait bien avec les réfugiés d’Azerbaijan (qui avaient fui leur province lors de la conclusion du Traité de Turkomanchay). Les réfugiés en question se lancèrent bien vite dans le racket à grande échelle. Les habitants de Chiraz allèrent bien trouver Farman-Farma II, mais celui-ci les envoya chez son ministre, Mirza Ahmad Khan. Le Shah lui-même, ayant entendu parler de cette affaire, chargea Mirza Ali Akbar Ghavam ol-Molk de rétablir l’ordre à Chiraz. Ce dernier, cependant, lorsqu’il réalisa la situation, jugea préférable de partir en pélerinage pendant un an…

En septembre 1839, il se produisit un incident: un de ces brigand Azeri plaisantait avec une jeune femme. Celle-ci se mit à crier de toutes ses forces, et les habitants accoururent à son secours, tandis que les Azeri venaient prêter main forte à leur copain. Rapidement, on assista à une bagarre générale, et il y eut plusieurs blessés. Suite à cela, les habitants de Chiraz se mirent à crier – tous en coeur – que « Si Farman-Farma veut Mirza Ahmad Khan, alors il ne veut pas de nous« . Le lendemain, les habitants de la ville vont trouver les autorités religieuses, afin d’obtenir le départ de Mirza Ahmad Khan et des brigands Azeri.

Farman-Farma II prit alors peur, et se barricada dans son palais tout en installant deux canons devant la porte. Mais les habitants étaient déterminés à obtenir son départ. Ils prirent donc possession des batiments adjacents, et y installèrent de barricades. Il y aut alors quelques combats sporadiques entre les habitants et Chiraz et les brigands Azeri. De même, chaque jour, quelques habitants et quelques soldats loyalistes tombaient au cours des fusillades quotidiennes. Cependant, le Premier Ministre Haji Mirza Aqasi était un ami personnel de Farman-Farma II, et empêchait que le Shah soit tenu au courant des événements.

Cependant, au printemps 1840, le Shah finit par entendre parler de la situation à Chiraz. Il envoya alors son procureur général, Mirza Nabi Khan, à Chiraz pour en savoir plus. Arrivé sur place, le procureur se rendit compte qu’il n’y avait plus rien à faire pour réconcilier les parties en présence. Il fit capturer Farman-Farma II, l’envoya à Téhéran, et assura personnellement l’intérim du pouvoir. Tout le monde se calma alors bien vite.

Farhad Mirza Kadjar

Quelques temps plus tard, Mohammad Shah nomma son Prince Héritier Nasser ed-Dinh Mirza au poste de Prince-Gouverneur du Fars. Le Shah envoya également son autre frère cadet, Farhad Mirza, à Chiraz et chargea Nasrollah Khan-e Qajar Devehlu de l’administration effective de la province. En moins de 4 mois, ce dernier parvint à rétablir l’ordre. Pour réussit un tel exploit, le ministre ne s’accorda pas un instant de répit: il tomba rapidement malade et mourut le 15 septembre 1841.

Farhad Mirza n’allait pas non plus avoir le temps de s’embêter. D’abord, il y a les Mamassani, une tribu Lore qui n’en finit pas d’aller piller les Qashqa’i – une tribu du Fars – ainsi que tous les gens qu’ils croisent. Mais les Mamassani disposent de deux forteresses bien protégées dans les montagnes…Qu’à cela ne tienne: Farhad Mirza rassemble 4000 cavaliers, quelques pièces d’artillerie, et s’en va punir les Mamassani. A son arrivée en territoire Lore, le chef des Mamassani court se réfugier dans ses forteresses, tandis que son frère est arrêté et immédiatement exécuté. En très peu de temps, les rebelles sont écrasés et les impôts – que les rebelles n’avaient évidemment pas payés – sont collectés.

Ceci étant fait, Farhad Mirza s’en va exploser les rebelles du Dashestan, puis mettre de l’ordre en bordure du Golfe Persique. Quelques gouverneurs s’étaient, en effet, rebellés: ils seront emprisonnés. Mais alors, Farhad Mirza tombe sur un os: la forteresse de Shahreyari. Une imposante construction, sise au sommet d’une montagne escarpée, et entourée de toutes parts par la rivière Baz: 20 tireurs peuvent y tenir tête face à une armée d’un millier d’hommes. Un immence puits, au milieu de la forteresse, assure l’alimentation en eau potable. Heureusement, les rebelles ne s’y étaient pas encore retranchés. Farhad Mirza odronne donc simplement de faire boucher le puits en question.

L’administration de Farhad Mirza s’avère en fait un succès: il est parvenu à réunifier une région qui connaissant une guerre civile latente depuis 50 ans, à sécuriser les routes, à collecter les taxes et même les arriérés d’impôts…tout cela alors qu’il n’a même pas 30 ans ! Cependant, un certain nombre de calomnies arrivent aux oreilles de Mohammad Shah, qui décide de rappeler Farhad Mirza à Téhéran, et nomme Mirza Nabi Khan – le Procureur Général de l’Empire -à sa place. Mais il se heurte à l’opposition des notables locaux (qui auraient bien aimé que Faridun Mirza retourne aux affaires). Le Shah, cependant, nomme Hosein Khan – un militaire de haut rang – au poste de gouverneur. Il s’y montrera compétent et intègre, réalisera des travaux d’irrigation, règlera les problèmes avec les Qashqa’i…

[arbre généalogique]

Le début de la guerre civile contre les Babi (1846-1856)

A peine avait-on remis les affaires du Fars en ordre qu’une nouvelle menace intérieure apparaît: les Babi. En 1846, en effet, le jeune Mirza Ali Mohammad prend le surnom de « Bâb » – la Porte, la seule par laquelle on peut arriver à Dieu – et lance une attaque en règle contre le clergé traditionnel. Le Shah, influencé par les mollahs, va d’emblée se montrer hostile à ce nouveau mouvement et il en résultera une guerre civile. Une note de synthèse sur le mouvement Bâbi et ses démélés avec l’Empire Perse est fournie séparément.

La fin du règne de Mohammad Shah (1846 – 1848)

A partir de 1846, la santé de Mohammad Shah commence à se détériorer. Il est de plus en plus souvent et longuement malade…Les prétendants au Trône en profitent pour tenter leur chance.

Les prétendants au trone

Bahman Mirza [arbre généalogique]

 

Parmi les prétendants, le plus sérieux est sans conteste Bahman Mirza, le frère du Shah. Gouverneur d’Azerbaijan, il est aimé et traité en Roi par ses sujets. Il faut dire que son style s’apparente fort à celui d’Abbas Mirza…. Haji Mirza Aghassi, le Premier Ministre, a bien identifié la menace et entend la déjouer. Il appelle Bahman Mirza à Téhéran, sous prétexte d’examiner les comptes et la gestion de sa province d’Azerbaijan. Au cours de la rencontre, le Premier Ministre se montre courtois et affable. Il commence par s’excuser d’avoir douté de la loyauté de son interlocuteur. Puis, il explique ses inquiétudes: l’Empereur se fait vieux, et le Prince Héritier est encore trop jeune: un personnage mal intentionné pourrait parvenir à renverser la dynastie et mettre fin à 50 ans d’efforts… Il demande alors au Prince si lui, respecté et aimé de ses sujets, se sent capable reprendre les rennes du pouvoir. Et Bahman Mirza de répondre qu’il a prévu cette éventualité et qu’il s’y est préparé. Il explique qui sont ses espions, quel est son plan ses et ou sont ses troupes…Mais le Premier Ministre avait fait en sorte que Mohammad Shah ne perde pas un mot de l’entretien… Bahman Mirza se voit alors sommé par son frère de démissionner. Il est conduit en résidence surveillée à Téhéran, tandis que Nasser ed-Dinh Mirza – le Prince Héritier, alors âgé de 16 ans- prend la route de l’Azerbaijan. L’accueil de Tabriz est, pour le moins, froid: rues désertes, volets clos… Haji Mirza Aghassi se rend compte de la sympathie immense dont jouit encore Bahman Mirza: si on veut que le Prince Héritier monte sur le trône, il faut éliminer le prétendant. Donc, le soir du 1 mars 1848, des intrus essaient d’investir la résidence de Bahman Mirza à Téhéran. Ce dernier réalise immédiatement qu’il ne s’agit pas de voleurs, et qu’on vient pour le tuer: il s’enfuit, à pied, avec sa femme et ses enfants et parvient à rejoindre l’Ambassade de Russie, où il demande l’asile. Le 15 mai, sous escorte Russe, Bahman Mirza quitte Téhéran pour Tiflis…

Assef od-Dowleh

Il est l’oncle maternel de Mohammad Shah, il occupe le poste de gouverneur du Khorassan. Il n’aime pas le Premier Ministre Haji Mirza Aghassi, et décide en 1847 d’entrer en rébellion ouverte. Le Shah parvient à le faire démissionner et l’expulse chez les Ottomans. Là, aidé par son fils Salar – resté au Khorassan, il prendra la maquis et ne désarmera pas.

Mohammad Shah s’éteint

Depuis plus de 10 ans, le Shah souffrait de la goutte sans qu’aucun médecin ne soit parvenu à le guérir. Au soir du 4 septembre 1848, il se coucha pour la dernière fois….

Son règne marqua une période de consolidation, de pacification et de modernisation. Il avait beau être soufi et attacher beaucoup d’importance aux traditions, il n’en fut pas moins le premier Shah de Perse à porter l’uniforme à l’européenne, il n’en fut pas moins celui qui reconstruisit une fonderie de canons à Téhéran, il n’en fut pas moins celui qui fit percer un nombre considérables de canaux sous-terrains ( qanats ) afin de permetter à l’agriculture de se développer..

Qadjar -3

AGHA MUHAMMAD SHAH

 

 

Après 50 ans de guerres acharnées à travers tout le territoire de la Perse, Agha Muhammad Shah est enfin couronné Empereur au printemps 1796.

Il lui faut maintenant imposer son autorité à tout le pays, et en particulier au Khorassan, où règnent le chaos et l’anarchie, et qui est surtout encore plus ou moins dirigé par les descendants des Afshars. Il rassemble donc une armée très puissante, et se rend sous les murs de Mashad. Ayant appris ce qui allait lui tomber sur la tête, le gouverneur Nader Mirza Afshar, le fils du vieux Shahrock Afshar (l’ancien souverain qu’on avait aveuglé), s’enfuit en Afghanistan laissant là son vieux père aveugle. Le 14 mai 1796, le Shah arrive à Mashad; la ville lui ouvre immédtaiement ses portes. Les larmes aux yeux, il entre humblement dans la ville. Il ordonne alors que Shahrock soit traité avec respect et dignité; par contre, il fait immédiatement détruire le tombeau de Nader Shah Afshar. Shahrock est envoyé dans le Mazanderan, mais meurt en cours de route.

Le shah continue alors tranquillement à soumettre le Khorassan, jusqu’au moment où il apprend que Catherine II, Impératrice de Russie, est furieuse de ce qui s’est passé en Géorgie, qu’elle vient d’envoyer 40000 fantassins, 22000 cavaliers et 100 canons pour envahir la Perse, que Bakou s’est rendue sans combattre, et que l’armée venait de subir deux défaites. Il laisse alors le soin à un détachement de 10000 hommes de finir le travail au Khorassan et fait rassembler toute son armée à Téhéran.

Le 28 mai 1797, le Shah prend la route de l’Azerbaijan, pour y apprendre un peu plus tard le décès de Catherine II (quand même morte 6 mois plus tôt, le 17 novembre 1796) et le repli de l’armée russe. Néanmoins, il veut continuer la campagne pour soumettre les quelques régions encore hostiles et régler définitivement la question du gouvernorat de la province.

A Coucha (Shusha), une dispute éclate entre une servante et un valais. Ils crient si fort qu’ils irritent le souverain; celui-ci ordonne alors leur exécution. Mais, comme on est déjà vendredi soir, le Souverain ordonne que l’exécution ait lieu le lendemain, et permet aux condamnés de retourner vaquer à leurs tâches, en toute liberté. Ceux-ci, la nuit venue, se glissent dans le pavillon royal et assassinent l’Empereur Agha Muhammad Shah à coups de poignard. Nous sommes le 17 juin 1797.

Les assassins en profitent pour voler les bijoux du Shah, et les livrer à Sadeq Khan-e Shaqaqi, un puissant émir, en échange de sa protection. Ce dernier ne se fait pas prier, rassemble toute son armée en pleine nuit, et marche sur Tabriz à toute allure. Au lever du jour, la nouvelle se répand et – en catastrophe – le Chancelier Mirza Reza Qoli Nava’i et le chef de l’armée Mohammad Hossein Khan-e Kadjar partent à marche forcée sur Téhéran, rassemblant tout le matériel possible. Le gros des troupes, stationné à Azindabar, se disperse dans tous les sens, chaque émir espérant pouvoir récupérer un peu de son indépendance perdue, et les 4 Princes Impériaux qui s’y trouvaient (Abbas Mirza, Hosein Ali Mirza, Mohammad Qoli Mirza et Hosein Ali Mirza) foncent à Téhéran. Sur leur route, ils ont la chance de rencontrer l’éternel Haji Ebrahim Khan à Qazvin, qui leur conseille d’attendre un peu, le temps que l’armée se rassemble. Quelques jours plus tard, toute l’armée s’installe dans la plaine de Dulab, à l’est de Téhéran.

Mais le frère du Shah, Ali Qoli Khan, avait très envie de prendre la succession. En toute hâte, il vient aussi s’installer dans la région, à une trentaine de kms à l’Ouest de Téhéran.

Mirza Mohammad Khan Kadjar, chargé de la défense de la ville, décide alors de fermer les portes et d’attendre l’arrivée du Prince Héritier, Faht Ali Khan (le neuveu de Muhammad Agha Shah). Ce dernier, qui se trouvait à Chiraz, est informé de la mort de son oncle le 27 juin (ce qui veut dire que le courrier – battant tous les records de rapidité – a mis seulement 10 jours pour parcourir environ 1000 kilomètres à vol d’oiseau). Le Prince récita alors un verset du Coran « Nous appartenons à Dieu et à Lui nous retournons« , passa 3 jours et 3 nuits en deuil, et invita tous les gouverneurs à se rendre à Téhéran. Il file alors lui aussi à Téhéran, où il arrive le 15 août 1797, bientôt rejoint par Haji Ebrahim, et y apprend la trahison de son oncle Ali Qoli Khan (qui donc veut monter sur le trône, faisant fi de la volonté d’Agha Muhammad Shah). Il invite ce dernier à Téhéran, pour y régler la succession. Une fois arrivé, Ali Qoli Khan est aveuglé et envoyé à Barforoush, dans le Khorassan.

Un autre prétendant surgit alors, l’émir Sadeq Khan-e Shaqaqi, celui qui avait reçu les bijoux royaux de la part des meurtriers. Entré en rébellion, il avait conquis la majeure partie de l’Azerbaijan. Il mit alors le siège autour de Qazvin, où le gros de sa famille était retenue en otage. Faht Ali Khan décide alors d’aller lui-même protéger la ville: la bataille est violente, mais – grâce à la bravoure d’Hosein Khan-e Qajar, les troupes du Prince Héritier remportent la victoire: 20000 soldats de Sadeq Khan sont faits prisonniers. Les assassins sont alors mis en présence du Shah et condamnés à mort: l’un sera taillé en pièces par l »épée d’Hosein Khan-e Qajar; l’autre sera confié aux soins d’un bourreau, qui lui coupera les extrémités morceau par morceau. Quant à Sadeq Khan, réfugié en Azerbaijan, on lui promet le pardon s’il veut bien restituer les bijoux. Il ne se fit pas prier et fut même nommé gouverneur de Sarab et Garmrud (dans la région de Meyana, en Azerbaijan).

Le corps de l’Empereur défunt est alors récupéré à Coucha (où on l’avait provisoirement enterré), et ramené à Najaf pour des funérailles solennelles.

Finalement, le 21 mars 1798, Faht Ali Shahcoiffe la tiare et est intrônisé Shah

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

FAHT ALI SHAH KADJAR

 

 

Après la mort d’Agha Muhammad Shah, son neuveu et héritier désigné Faht Ali Shah fut intronisé le 21 mars 1798.


 

[arbre généalogique]

Le problème Afghan et le traité avec l’Angleterre (1801)

La disgrâce d’Haji Ebrahim Khan (1801)

La première guerre contre la Russie et le Traité du Golestan (1803-1813)

Les relations avec l’Empire Français (1806-1809)

La période de reconstruction (1813 – 1824)

La deuxième guerre contre la Russie et le Traité de Torkmanchai (1826-1828)

L’assassinat de l’ambassadeur de Russie (1829)

Rebellions familiales

La campagne du Khorassan

Le décès du Prince Héritier Abbas Mirza (1833)

Mohammad Mirza, le nouveau Prince Héritier


 

 

Donc, fin mars 1798, Faht Ali Shah – neuveu et fils adoptif d’Agha Muhammad Shah – est couronné. Pourtant, dè l’été, son frère Hosein Qoli Khan entre en rébellion. Nommé gouverneur du Fars en septembre 1797 , il commenca bien vite à se montrer tyrannique, imposant lourdement les gouverneurs locaux. Puis, il fit emprisonner tous les personnages influents qui auraient pu lui barrer la route. Finalement, il entra en rébellion ouverte à la mi-juillet 1798. Faht Ali Shah, entendant cela, fit un grand bond sur son trône et s’an alla raisonner son frère. La Reine Mère intervint alors, persuadant le Shah que son frère ne cherchait qu’à accroître ses recettes fiscales, et qu’en fusionnant les provinces du Fars et de Kerman, le problème s’arragnerait. Le Shah respecta la volonté de sa mère, et fusionna donc les provinces. Mais Hosein Qoli Khan fit savoir à son frère qu’il en voulait bien plus. Faht Ali Shah réalisa alors que seule la force pourrait arranger le problème; il rassembla plusieurs milliers de soldats et s’en alla livrer bataille. Mais, alors que tout le monde était prêt à en découdre, Hosein Qoli Khan s’avanca au milieu du champ de bataille, les larmes aux yeux, et demanda pardon au Shah, son frère. Ce dernier le prit par la main, le consola, et l’emmena faire la fête.

Cependant, en 1801, Hosein Qoli Khan récidive: il s’empare d’Ispahan, fait battre sa propre monnaie et s’adjoint un Grand Vizir. Entendant cela, le Shah bondit à nouveau de son trône, et se précipite à Ispahan. Son frère s’enfuit alors d’Ispahan, pour chercher refuge dans la ville sainte de Qom, où il est vite rejoint par Faht Ali Shah. A nouveau, le pardon est imploré, la Reine Mère intercède, et les deux frères s’embrassent. Hosein Qoli Khan reçoit alors la suzeraineté sur le district de Qom. Mais, quelques mois plus tard, les habitants de Qom se plaignent de mauvais traitements: le Shah envoie son frère au milieu de nulle part…Un an plus tard, la Reine Mère décède et le Shah, qui commence vraiment à être excédé, fait aveugler son frère, lequel mourra l’année suivante.

Un an jour pour jour après son intonisation, Faht Ali Shah nomma son fils Abbas Mirza au rang de Prince Héritier, respectant ainsi les dernières volontés d’Agha Muhammad Shah. [arbre généalogique]. Puis il s’en alla soumettre le Khorassan, à nouveau tombé dans les mains de Nader, le fils de Shahrock Shah Afshar. Le Khorassan tombe, mais Nader obtient le pardon du Shah et peut rester gouverneur de Mashad.

Ceci fait, le Shah nomma Hosein Ali Mirza, son autre fils, au rang de gouverneur du Fars et lui accorda le titre de « Farman-Farma ». Les descendants de Farman-Farma forment aujourd’hui une branche importante de la famille Kadjare, connue sous le nom de Farma-Farmaian.

Zaman Shah, le roi d’Afghanistan, n’avait pas du tout apprécié la reconquête du Khorassan par Agha Muhammad Shah: il considérait cette province comme son protectorat, et le fit savoir de manière très officielle. Faht Ali Shah répondit que ce n’est pas grave, puisqu’il se préparait à envahir l’Afghanistan. Sur ce, il renvoya son armée dans le Khorassan par un beau jour de printemps 1800, histoire d’y mater quelques gouverneurs encore rebelles, et de prendre Mashad – toujours au mains de Nader. Les habitants de la ville envoient une délégation au Shah, lui demandant d’attendre: ils sont très malheureux du traitement que Nader leur réserve, et ils ont fait appel à Zaman Shah, qui est en train d’essayer de négocier son départ. Le Shah s’en va, mais laisse le siège autour de Mashad. Arrive alors Sir John Malcolm, ambassadeur d’Angleterre. Il faut en effet voir que les Afghans constituent une menace pour les colonies en Inde, d’une part, et que la France, avec l’arrivée de Napoléon, commence à agacer les Anglais. Le 28 janvier 1801, un traité est conclu entre le gouvernement de Sa Gracieuse Majesté et l’Empire Perse, qui stipule que:

  • aussitôt que les Afghans attaqueraient les Indes, la Perse enverrait une armée contre eux, aux frais de l’Angleterre;
  • si l’Afghanistan devait signer un traité avec l’un des deux gouvernements, l’autre gouvernement prendrait part à ce traité;
  • si les Afghans devaient entrer en guerre avec la France (NDLR: ???) ou la Perse, l’Angleterre fournirait toute assistance militaire à l’Empire Perse;
  • l’Empire Perse ne peut tolérer la présence de francais sur son territoire.

La disgrâce d’Haji Ebrahim Khan

Rappelons qu’Haji Ebrahim avait joué un rôle majeur dans l’accession d’Agha Muhammad Shah au trône. Grand Vizir de Loft Ali Khan Zend, il avait été nommé maire de Chiraz en 1790, pendant la guerre entre Muhammad Agha Khan Kadjar et Loft Ali Khan Zend; il avait alors livré la ville aux Kadjars et mené une politique très ferme contre les tentatives de reconquête de Loft Ali Khan. Muhammad Agha Khan l’en avait remercié en le nommant gouverneur du Fars en 1792, puis avait été promu Etemad od-Doulah et Grand Vizir de Faht Ali Khan lorsque celui-ci fut nommé gouverneur du Fars, en 1794. Finalement, il avait joué un rôle majeur pour que Faht Ali Khan puisse hériter du trône, conformément aux volontés de Muhammad Agha Shah.

Comment un tel personnage a-t-il pu tomber en disgrâce ? En fait, il semble que sa position aie suscité beaucoup de jalousies. On l’accusa, lettres à l’appui, d’une part de corruption, et d’autre part d’ourdir un complot contre le Shah. Comme la famille d’Haji Ebrahim Khan occupait toute une série de postes-clefs, Faht Ali Shah prit la menace très au sérieux. En outre, il s’avère que le souverain n’aimait pas trop Haji Ebrahim. Au terme d’un rapide procès, il lui fit donc enlever les yeux et couper la langue. En outre, Haji Ebrahim et sa famille furent assignés à résidence, et plus tard assassinés.

En 1802, toujours pour suivre les dernières volontés d’Agha Muhammad Shah, le Prince Héritier Abbas Mirza est marié à la Princesse Assieh Kadjar, la fille de Mohammad Mirza Khan-e Kadjar (du clan des Chameliers).

Mais le Khorassan continue à poser problème: c’est maintenant une tribu turcmène qui sème la pagaille ! Donc, pendant l’été 1802, Faht Ali Shah s’en va punir la tribu en question. Mashad est aux abois, le siège devient intenable, et les habitants rendent la ville aux forces du Shah. Nader est capturé et exécuté avec certains de ses frères, les autres étant aveuglés.

L’invasion russe et le Traité du Golestan

Un beau jour de 1803, l’Empereur de Russie décide d’envahir l’Azerbaijan, l’Arménie et le Kharabagh [carte]. Il envoie le général Sissianov à Tiflis, avec une puissante armée. Le 14 janvier 1804, il prend Ganja, ordonnant un massacre général. Javad Khan-e Kadjar, gouverneur de la ville, est tué dans la bataille. Puis ce fut au tour d’Erevan, gouvernée par Mohammad Khan-e Kadjar. Cette fois, la ville se rendit sans combattre.

Entendant cela, le Shah envoie Abbas Mirza, le Prince Héritier, casser la figure aux russes. Le printemps 1804 verra beaucoup de batailles entre Sissianov et Abbas Mirza, mais aucune victoire décisive. Faht Ali Shah rassemble alors l’entièreté de son armée et fonce en Azerbaijan, prêter main forte à son fils. Erevan est reprise au mois d’avril, et Sissianov est encerclé dans une fort belle manoeuvre. le général essaie de briser le siège, mais son armée – prise en tenaille – est massacrée: 4000 soldats russes seront tués ou faits prisonniers dans la bataille. En aout, Sissianov essaie de se replier sur Tiflis, mais il est poursuivi par Mohamad Hosein Khan-e Kadjar qui, très énervé, massacre tout ce qui se trouve sur son chemin. Comme l’hiver approche, le Shah rentre à Téhéran et fait fabriquer une centaine de pièces d’artillerie…

Au printemps 1805, le Shah retourne en Azerbaijan avec une armée flambant neuve. Abbas Mirza, aujourd’hui un héros national en Iran, remporte alors victoire sur victoire. Les russes tentent alors une autre stratégie: ils ont envoyé une flotte à travers la Mer Caspienne, qui débarqua au port de Bandar Enzeli. Heureusement, Mirza Musa, astrologue en chef et gouverneur du Guilan, les a rejeté à la mer. De sorte que le Shah, prenant la menace au sérieux, décide de se replier avec le gros des troupes et de s’installer pas trop loin de la côte. En février 1806, il est soulagé: on lui apporte la tête et les mains de Sissianov !

On raconte, sur la chute de Sissianov, l’histoire suivante:

Un jour, des courtisans se plaignaient de Sissianov devant Haji Mirza Mohammad-e Akhbari-ye Nichapuri, un théologien réputé et versé dans les sciences occultes. Ils lui demandent alors s’il pourrait faire quelque chose contre le général russe… 

Le théologien parie alors sa propre tête que, d’ici 40 jours, la tête de Sissianov sera livrée au Shah. Le souverain accepte…

Alors, le théologien part en hermitage au sanctuaire de Shah Abd ol-Azim, et y dessine un portrait de Sissianov. Il s’installe en face et commence à réciter des prières…Plus tard, on le vit s’entourer d’une corde, qu’il avait fixée aux deux extrémités du dessin: il fixait l’homme sur le dessin, et murmurait un flot ininterrompu de paroles. Il etait si concentré que ses yeux étaient injectés de sang. Il ne percevait lus les allées et venues autour de lui…

Lorsque le terme fut proche, il sortit un couteau et l’enfonca dans la poitrine de l’homme représenté sur le dessin. Il dit alors « Sissianov est mort maintenant ».

Le quarantième jour, le Shah envoya un message signalant que le temps est écoulé. Le théologien lui répond qu’on lui livrera la tête de Sissianov avant la nuit. A l’heure de la prière du soir, rien ne s’était encore passé: le théologien protesta alors que ce n’était pas sa faute si le messager avait du retard. De fait, une heure plus tard, la tête de Sissianov arriva…

 

Apprenant la mort de Sissianov, le Tsar Alexandre I envoie immédiatement le Comte Gudovic – homme âgé et expérimenté – pour le remplacer. Comme la Russie était également en mauvais termes avec l’Empire Ottoman, Gudovic décide d’ouvrir des négociations de paix avec la Perse et va trouver Faht Ali Shah. Ce dernier lui répond qu’il n’a aucune objection contre un accord entre les deux empires, mais qu’il n’y aura aucune paix possible tant qu’une partie du territoire de la Perse sera aux mains de l’Empire Russe.

Ensuite, l’ambassadeur de France à Téhéran, Gardanne, intercèdera pour négocier la paix. Il venait de recevoir le message suivant du Comte Gudovic: « Comme l’Empereur de France et l’Empereur de Russie sont en train de négocier un traité de paix [le Traité de Tilsit, 1807 ], j’ai écrit à Napoléon pour lui dire de persuader l’Empereur de Russie de rendre Tiflis, l’Arménie et l’Azerbaijan à la Perse. Je suis persuadé que des ordres dans ce sens vont arriver très vite. » Gardanne tenta alors de négocier une paix où les deux parties rentreraient chacune chez elles, et où le premier qui lancerait une attaque serait tenu pour responsable du déclenchement de la guerre.

Après la signature du Traité de Tilsit (1807) entre la France et la Russie, Alexandre I décida d’ occuper Erevan, jusqu’à la restitution des possessions russes an Azerbaijan et au Karabagh. Le Comte Gudovic était parti sur l’heure, avant que Gardanne ne puisse l’arrêter. Mais il ne parvint pas à prendre Erevan, et laissa 3000 morts russes sur le champ de bataille.

Suite à cela, on apprit que Napoléon n’avait pas soufflé un mot de la Perse lors de ses négociations avec Alexandre I. Le Shah fut très mécontent d’apprendra cela, et décida donc de renforcer ses relations avec l’Angleterre. Sir John Malcolm, l’artisan du premier traité d’amitié avec la Perse, ne se fit pas prier pour demander à voir le Shah. Mais on le renvoya en Inde, puisque l’Angleterre avait déjà nommé Sir Harford Jones au poste d’ambassadeur de Sa Gracieuse Majesté près le Shah de Perse. Néanmoins, à l’idée de voir se renforcer l’amitié anglo-persanne, Gardanne redoubla d’efforts pour obtenir le départ des troupes russes d’Azerbaijan, mais sans succès. Il repartit donc dare-dare à Paris, tandis qu’on escortait Sir Harford Jones à Téhéran avec tous les honneurs. Il en découla, le 12 mars 1809, un traité de coopération et d’assistance réciproque entre les deux gouvernements.

En outre, le gouvernement anglais avait décidé de mettre à disposition du Shah la somme de 120000 tomans, à titre de subside pour la guerre, qui devait être prise sur le compte de la Compagnie des Indes. Mais le Gouverneur Général des Indes avait refusé de libérer l’argent. Sur les conseils de Sir Harford Jones, le Shah envoya donc Haji Mirza Abu’l Hasan Khan comme ambassadeur à Londres afin d’apprendre les raisons de cette trahison.

Mais déjà, l’Empereur Alexandre I avait limogé le Comte Gudovic et l’avait fait remplacer par Tormasov. Pour galvaniser ses troupes, le Shah fit en sorte qu’une Fatwa soit délivrée selon laquelle la guerre contre la Russie était une guerre sainte ( jihad ), et qu’il était du devoir de tout musulman de faire de son mieux pour expluser l’envahisseur. Ensuite, il fit rassembler toute l’armée à Soltanya et marcha sur l’Azerbaijan.

Mais Tormasov fit parvenir le message suivant: « Au cas où vous renonceriez aux territoires perses qui sont à présent en possession de la Russie, les provinces d’Enzerun, de Bagdad, et différents territoires frontaliers Ottomans pourraient être occupés à la place par les forces combinées de nos deux empires, et ajoutés à l’Empire Perse. Si un ambassadeur était envoyé au Tsar, nous pourrions conclure un traité de paix« . Le Shah se replia alors sur Téhéran.

En mars 1810, Tormasov réitéra son offre et demanda à rencontrer un haut responsable Perse afin de conclure un traité de paix. On lui envoya Mirza Bozorg, qui revint sans rien avoir signé, mais convaincu que Tormasov était en train d’ourdir une machination.

L’année 1811 voit l’arrivée en Iran d’un nouvel ambassadeur anglais, Sir Gore Ousseley. Sa mission est double: modifier les termes du traité de 1809 dans un sens plus favorable à son pays, et préparer la paix entre la Perse et la Russie – puisque l’Angleterre s’apprêtait à signer un traité de paix avec la Russie. Faht Ali Shah a, lui aussi, envie d’arrêter les hostilités; mais Abbas Mirza, le Prince Héritier, s’est épris de la cause géorgienne, et c’est donc lui qu’il faudra convaincre.

A peine l’ambassadeur est-il arrivé en Azerbaijan, que les russes – menés par le général Kotlérovski – attaquent par surprise le camp d’Abbas Mirza à Aslandouz, et lui infligent de lourdes pertes. Le Prince ne renconcera pas pour autant, remportant quelques succès au printemps 1813. Mais certains chefs tribaux se révoltent et se lancent dans des campagnes de pillages…C’en est trop: le désastreux Traité du Golestan est signé le 21 octobre 1813, et laisse aux russes toute la rive septentrionale de l’Araxe [ carte ]. Un autre facteur a également joué: Faht Ali Shah, que les événements précédents avaient mis hors de lui, arrivait au secours de son fils avec une énorme armée d’environ 250000 hommes; et la France avait à nouveau déclaré la guerre à la russie. Choqué par la première nouvelle, et avant que la seconde ne s’ébruite, Kotlérovski demanda à Sir Gore Ousseley de très rapidement conclure la paix !

Il faut noter l’héroisme avec lequel la Perse, sous la conduite du valeureux Abbas Mirza, a tenu tête à l’envahisseur russe – dans combat disproportionné – dix années durant.

Les relations avec l’Empire Français

En 1806, au beau milieu de la guerre contre la russie, Napoleon I envoya le courrier suivant au Shah : « Vous êtes les ennemis des Russes. Comme, normalement, l’ennemi de l’ennemi de quelqu’un est son ami, nous devrions conclure un traité d’amitié. De plus, nous demandons au Shah de Perse, ainsi qu’au Padishah de Turquie, d’accorder au Roi de France le titre d’Empereur. Nous voulons que votre réponse comporte, sur son en-tête, les mots ‘Napoleon, Empereur’  » Une réponse en bonne et dûe forme fut donc envoyée.

L’année suivante, un ambassadeur, le général Gardanne, fut envoyé en Perse. Il était accompagné de 70 artisans, ingénieurs et instructeurs militaires; il apportait également des cadeaux de Napoléon et un traité. Le Shah le recut avec tous les honneurs, lui accordant même le titre de khan. Le traité prévoyait entre autres que Napoléon aiderait par tous les moyens la Perse à reprendre la Géorgie et l’Azerbaijan. En outre, Napoléon enverrait, pour défendre l’intégrité territoriale de la Perse, autant de troupes que nécessaire, à condition que ce pays annule le traité de 1801 avec l’Angleterre. Finalement, après la reconquête de la Géorgie et de l’Azerbaijan, le Shah laisserait les troupes françaises traverser son territoire afin qu’elles puissent attaquer l’Empire des Indes. Le Shah accepta tous ces termes et envoya Askar Khan-e Afshar, avec le traité, comme ambassadeur à Paris.

Gardanne entreprend alors de moderniser l’armée Persanne, lui apprenant – entre autres – la discipline. Puis survient le Traité de Tilsit, qui consacre la paix entre la France et la Russie. Suite à ce traité, le Comte Gudovic essaie de prendre Erevan, tandis que Napoléon n’envoie pas les troupes promises. Gardanne fait tout ce qu’il peut pour obtenir quand-même le retrait des troupes russes, car il ne comprend que trop la situation géopolitique et les desseins de Napoléon: l’Empereur de France pense que la Perse est militairement trop faible pour envisager une alliance avec elle; par contre, l’idée d’une alliance avec Alexandre I commence à faire son chemin. De plus, la Perse ne peut servir de base pour une opération militaire d’envergure contre l’Empire des Indes: il faudrait traverser le désert, ce qui serait très coûteux pour ses troupes. Le 17 février 1809, Gardanne quitte Téhéran.

La période 1813 – 1824

Politique intérieure

La pacification et l’unification du pays

La période 1813 – 1824 est mise à profit par Faht Ali Shah pour consolider le régime et pacifier le pays. Les deux premières années, on installe un nouveau Vizir à Chiraz, on fait arrêter et aveugler le gouverneur d’Astarabad qui s’était montré désobéissant, et on écrase les révoltes locales, et en particulier celle de Zolfabad. A l’époque Abbasside, le gouverneur du district de Farahan – dans la région de Qom – Amir Abu Dolaf, avait fondé deux villes jumelles: l’une en surface, l’autre souterraine. Pour cette dernière, il avait fait creuser un immense trou de 15 kms de circonférence; il y avait fait construire des mosquées, des bains, des marchés, des rues…Des trous avaient été prévus pour que l’air et la lumière puissent entrer. A l’origine, les deux villes s’appelaient Dolfabad (qui est devenu Zolfabad). En 1814, les habitants de la ville souterraine avaient décidé de se révolter contre Imani Khan, le gouverneur de Farahan: ils organisaient des pillages nocturnes et retournaient se cacher dans leur ville pendant la journée. Le Shah, apprenant cela, envoya une armée dans la région avec ordre d’étouffer les habitants de la ville souterraine. Les habitants livrèrent une bataille contre l’armée, mais furent défaits et retournèrent se cacher dans la ville sous-terraine. le siège fut mis, et après quelques mois les habitants se rendirent. Après leur reddition, ils furent explusés de la région et la ville fut détruite. Le Shah partit alors pacifier le Khorassan.

Mais à peine le souverain avait-il quitté le Khorassan que les émirs Afghans et quelques seigneurs de la région se remirent à n’en faire qu’à leur tête. Cette fois, le Shah rassembla une plus grosse armée et partit en expédition punitive. Après avoir vaincu les Afghans, il dut assiéger Bam, puis dévaster Khabushan.

Le mariage du Prince Héritier Mohammad Mirza

Le souverain profita également de cette accalmie pour marier son petit-fils, le Prince Héritier Mohammad Mirza – fils d’Abbas Mirza et héritier en second de la couronne – avec sa petite-nièce. Il s’agit également, ici, d’exécuter les dernières volontés d’Agha Muhammad Shah, qui avait dit à son neuveu: « J’ai uni les Devehlu à ma dynastie (en mariant Faht Ali Khan à une femme du clan Devehlu). Il faut que tu maries ton Prince Héritier, Abbas Mirza, à une Princesse du clan Devehlu. Leur enfant, Qoyunlu par son père et Devehlu par sa mère sera également Prince Héritier. Il faudra que tu le maries à une Princesse Qoyunlu. De la sorte, leur enfant sera entièrement Qoyunlu. Lorsqu’il montera sur le trône, le Shah sera entièrement Qoyunlu. »

La politique éclairée d’Abbas Mirza en Azerbaijan

Abbas Mirza, gouverneur d’Azerbaijan, est visionnaire: il ambitionne de transformer la Perse en une puissance de premier plan, capable de rivaliser avec les nations occidentales.

Sur le plan militaire, il poursuit la réorganisation et le modernisation de l’armée, lisant tous les ouvrages militaires parus en Europe. Il fait construire des arsenaux, fondre des canons, impose la discipline, fait revoir les uniformes des militaires pour que ceux-ci se sentent plus à l’aise dans les situations de combat…

Sur le plan civil, il fait vacciner sa population contre la vérole; il dresse un cadastre des domaines publics et privés; il instaure un service de poste régulier et efficace…

Sur le plan économique, il essaie de réduire les importations. Pour cela, il fait installer des machines industrielles occidentales modernes sur place…

Politique extérieure

Négociations avec la Russie

Haji Mirza Abu’l-Hasan Khan, qui avait été envoyé en ambassade à Londres en 1809, est maintenant envoyé en ambassade auprès du Tsar. Il est porteur de nombreux cadeaux: 10000 tomans en cash, 2 éléphants, 10 chavaux soigneusement sélectionnés,…Et pour cause: sa mission consiste à négocier la restitution des territoires du nord de l’Araxe, perdus suite à la conclusion du Traité du Golestan. Il fut reçu à Saint-Petersbourg avec tous les honneurs, mais le Tsar lui fit savoir que c’est de leur propre volonté que les habitants de la Géorgie, de l’Arménie et du Karabagh avaient choisi de lier leur destin à celui de la Russie, et qu’il serait dont incorrect de sa part de les abandonner. Par contre, en ce qui concerne Ganja, Shirvan, et Talesh, le Tsar ne voyait pas d’inconvénients à leur restitution, à condition toutefois que l’on demande d’abord l’avis de leurs habitants.

Le Tsar nomma alors Alexandre Yermelov au poste de gouverneur du Caucase, et l’envoie comme ambassadeur à Téhéran. Il fut recu avec tous les honneurs – il s’agit d’un Prince – et rencontra le Shah à Soltanya et lui délivra le même message concernant les affaires du Caucase. Puis, il retourna à Tiflis pour s’occuper de sa province.

En 1820, le Tsar fit parvenir au Shah une lettre scellant leur amitié et de nombreux présents, dont un énorme bassin octogonal en cristal.

Etablissement de liens diplomatiques en Europe et avec l’Empire Ottoman

L’année 1818 fut fertile sur le plan diplomatique. On dépécha, en effet, Haji Mirza Abu’l-Hasan Khan en Turquie, en France et en Angleterre afin qu’il y renforce l’amitié du Shah avec les souverains de ces pays. En outre, Mirza Abd ol-Hosein – le neuveu d’Haji Mirza Abu’l-Hasan Khan – fut nommé ambassadeur près l’Empereur d’Autriche, auquel il apporta de nombreux cadeaux.

En 1820, Haji Mirza Abu’l-Hasan Khan est envoyé en Egypte: il s’agit, cette fois, de récompenser le gouverneur Ottoman Mohammad Ali Pacha, parcequ’il avait traité les pélerins et les marchands Iraniens extrêmement bien. Les cadeaux étaient accompagnés d’une lettre: « Le Sheikh Abdollah Ibn Sa’ud Vahhabi mérite une sévère punition, car il oppresse et combat non seulement son peuple, mais aussi les pélerins et ses voisins. Etant donné que le désert de Najd est sous souveraineté Ottomane, l’envoi d’une armée contre Abdollah Ibn Sa’ud sans l’accord du Sultan serain contraire à nos accords et à notre amitié. Le gouvernement de Perse hésite donc à punir Abdollah. L’armée du Fars, dès qu’elle aura traversé la mer, détruira certainement Abdollah et sa ville de Der’iyya« . Réalisant la situation, Mohammad Ali Pacha envoya immédiatement une grosse armée, qui détuisit Der’iyya et captura Abdollah. Ce dernier fut exécuté à Istambul en présence du Sultan Ottoman Mahmud Khan.

Abbas Mirza avait un frère aîné, Mohammad Ali Mirza. Celui-ci, n’étant pas né d’une mère Kadjare, ne pouvait pas régner. Mais il était jaloux de son cadet, et rêvait quand-même d’accéder un jour au trône. Evidemment, il était difficile de surpasser un Abbas Mirza, qui a combattu courageusement les Russes, modernisé l’armée et dirigeait maintenant sa province d’Azerbaijan d’une main visionnaire et éclairée. Dès lors, en 1821, Mohammad Ali Mirza caresse le rêve fou de prendre Bagdad aux Ottomans et de l’offrir à son père. Sans rien demander à personne, il mobilise une armée, et marche – de jour comme de nuit – sur Bagdad. Le Pacha, pris par surprise, cède la ville. Trop fatigué, Mohammad Ali Mirza meurt quelques jours plus tard. Mais l’affaire ne s’arrêta pas là: les gouverneurs Ottomans des villes-frontières avec l’Azerbaijan se mettent à multiplier les provocations, auxquelles le Vice-Roi d’Erevan répond en envoyant son armée, contre laquelle le Pacha envoie aussi son armée…Abbas Mirza doit intervenir: il mobilise une armée de 10000 hommes, et part affronter les Turcs – au nombre de 50000 – à Tchapan Oglou. L’armée d’Abbas Mirza, moins nombreuse mais moderne et disciplinée, enlève la victoire.

En 1824, c’est le Sultan Mahmud Khan qui envoie un ambassadeur à Téhéran. Après les événements de ces dernières années, il fallait rétablir la paix. Le Shah signe alors de Traité d’Erzerum, qui prévoit entre autres la liberté de circulation pour les pélerins Iraniens et la restitution aux marchands Iraniens de leurs biens.

La deuxième guerre avec la Russie et le Traité de Torkmanchay (1826-1828)

Depuis le Traité du Golestan (1813), la partie du Caucase située au nord de l’Araxe est aux mains de l’Empire Russe. Un jour, des soldats russes ont violé des femmes de cette région; cette nouvelle fut répétée aux théologiens qui entouraient le Shah. Ceux-ci voyaient là un motif suffisant pour déclarer la guerre sainte ( Jihad ) sur l’Empire Russe, et firent pression sur le Shah pour qu’il prenne les armes.

Le Shah finit par se laisser convaincre et, en mai 1826, déclara la guerre à la Russie. Abbas Mirza en fut consterné, tant il comprenait que ce projet anéantirait à coup sûr ses espoirs de modernisation de l’armée, et risquait même d’anéantir la Perse. Mais le Shah, sous l’emprise du clergé, ne voulut rien entendre des supplications de son fils.

L’ambassadeur russe, également, tenta d’empêcher le Shah de commettre une telle folie, lui apportant une lettre d’amitié et des cadeaux de valeur…Il alla même jusqu’à proposer de restituer une large partie des territoires litigieux à la Perse. Helas, on ne l’écouta pas.

Abbas Mirza, qui était maintenant devenu un général expérimenté, ne put même pas mener les opérations comme il l’entendait: le Shah lui ordonna de prendre Coucha, alors que lui-même aurait préféré concentrer ses forces à Ganja (que les russes venaient d’évacuer) [ carte ]. Il obtempère, mais envoie quand même son aîné, le Prince Héritier Mohammad Mirza, dans la région de Ganja. Mais ce dernier y subit un terrible revers: le général Madadov, son adversaire, est un redoutable stratège. Apprenant cela, Abbas Mirza prend seul le commandement de l’armée, envoie promener les ordres gouvernementaux, et part sur l’heure pour défendre Ganja. Mais les russes ont déjà investi la ville…

Abbas Mirza réfléchit en stratège, et voudrait bien installer son armée dans une place forte inexpugnable; le Premier Ministre a des arguments de politicien et veut reprendre Ganja à tout prix. Le Shah commet une nouvelle fois l’erreur de ne pas écouter son fils, et lui ordonne d’aller affronter les russes en bataille rangée devant Ganja. Abbas Mirza sait qu’il n’a que peu de chances de remporter la victoire dans de telles conditions: son armée est deux fois plus nombreuse que celle du général Paskiévitch, mais l’armée russe est composée de troupes régulières, bien entraînées et disciplinées. Abbas Mirza veut alors tenter une attaque nocturne. Mais la pluie se met à tomber et embourbe l’armée. Au matin de la bataille, ce sont 40000 Perses fatigués et transis de froid qui doivent affronter 20000 russes en pleine forme. La Perse connaîtra, ce 15 septembre 1826, un désastre militaire.

A Téhéran, le Shah a compris la leçon: il confie à Abbas Mirza le commandement général de l’armée. Au printemps 1827, les opérations reprennent. Le général Paskiévitch reprend Abbas Abad grâce à la trahison du gouverneur de la ville. Abbas Mirza prend sa revanche à Echmiadzin [carte]. Cette victoire était indispensable pour empêcher la chute d’Erevan. La-bas, le Sardar a admirablement organisé la défense de sa ville. Mais le général Paskiévitch, son assaillant, est très fort, et prend une à une les collines qui surplombent la ville. Le premier octobre, le Sardar doit livrer la ville.

L’étape suivante est la conquête de Tabriz. Mais Paskiévitch n’aura pas besoin de sortir le grand jeu pour cela, puisque des traitres lui livrent les clefs de la ville. Abbas Mirza est désespéré: son père le tient pour responsable de la débacle alors qu’il n’a jamais voulu mener cette guerre, sa famille est détenue prisonnière par les russes,…Il décide alors de négocier, seul et sans l’aval de son père, la paix. Il est aidé en cela par l’ambassadeur d’Angleterre, Sir John Macdonald Kineir, qui vient quand-même rappeler à Paskiévitch l’accord passé au Congrès de Vienne, selon lequel tous les Etats Européens s’uniraient pour rayer de la carte le premier d’entre eux qui oserait déborder de ses frontières. En clair, si les russes ne quittent pas la Perse, ils s’exposent à de monumentales représailles. Les russes exigent alors d’énormes indemnités (20 000 000 roubles), et le Prince Héritier n’a plus un sou: il a dû financer la guerre tout seul. Il obtient de l’argent à prêter des Anglais, à condition qu’on révise le traité de 1814, en supprimant la clause qui oblige l’Angleterre à prêter assistance à la Perse en cas d’agression étrangère injustifiée. Finalement, Abbas Mirza obtient l’aval du Shah et de ses ministres, et le catastrophique Traité de Torkmanchay est signé en février 1828.Tous les territoires au nord de l’Araxe sont cédés à la Russie; laquelle obtient également des termes d’échange préférentiels avec la Perse et le droit exclusif d’opérer une marine de guerre en Mer Caspienne. En outre, le traité prévoit explicitement qu’Abbas Mirza héritera du trône, et qu’après lui, son fils Mohammad Mirza règnera.

L’assassinat de l’ambassadeur de Russie

Après la guerre, Téhéran et Saint-Pétersbourg renouèrent des relations diplomatiques, et Griboyedov fut envoyé comme ambassadeur en Perse. Ce personnage, par ailleurs poète, se montra très vite arrogant, refusant de se déchausser devant le Shah, oubliant de mentionner les titres des dignitaires,…Il dépassa toutes les bornes lorsqu’il fit convoquer les deux concubines arméniennes du Premier Ministre qui voulaient rentrer au pays en application du Traité de Torkmanchay: s’il est une chose sacrée en Perse, et d’autant plus sacrée que le rang est élevé, c’est l’honneur domestique, qui suppose la réclusion farouche des femmes. Excitée par les mollahs, la population de Téhéran se révolta, assiègea la résidence de l’ambassadeur. Celui-ci, décidément très inspiré, fit d’abord jeter de l’argent à la foule puis, voyant que la situation ne s’améliorait pas, fit tirer sur cette foule. A ce moment, on forca la porte, et l’ambassadeur fut assassiné.

Evidemment, le Palais fut consterné: personne n’avait envie d’une nouvelle guerre avec la Russie. Abbas Mirza envoya immédiatement un émissaire à Paskiévitch, pour lui expliquer ce qui s’était passé. Le Tsar Nicolas I, heureusement, venait d’échapper au coup d’état des Décembistes (1825) et en était venu à hair les intellectuels, dont Griboyedov était un représentant. Il suggèra donc qu’on fasse exiler les mollahs responsables de l’incident, qu’on lui envoie une lettre d’excuse, et surtout qu’on lui envoie un Prince à titre d’otage. Abbas Mirza envoya alors Khoshrow Mirza, un de ses fils, à Saint-Pétersbourg. Le Prince et son escorte y furent recus avec un faste extraordinaire.

Rebellions familiales [arbre généalogique][carte]

Le fils de Mohammad Ali Mirza, ce frère d’Abbas Mirza qui avait pris Bagdad en 1821, avait succédé à son père au poste de Gouverneur de Kermanshah; il réclame maintenant de diriger aussi le Khuzestan et le Lorestan.

Dans le Fars, deux frères d’Abbas Mirza – Shuja os-Saltaneh et Farman-Farma – se disputent Chiraz. Leur mère, autoritaire, veut aussi s’occuper de gouverner la ville…Ces Princes avaient cessé de payer leurs impôts dès le moment où le Shah fut trop occupé par la guerre contre la Russie. En 1829, Faht Ali Shah en personne doit venir assiéger la ville avec toute une armée pour obtenir le paiement de ses impôts !

Puis, Shuja os-Saltaneh s’en va assiéger son frère Zell e-Soltan, gouverneur de Yazd. Abbas Mirza, qui commence à peine à se remettre de la campagne d’Azerbaijan, rassemble son armée – qui a quand-même été capable de tenir en respect les troupes du Tsar – et s’en va calmer son turbulent frangin. Ce dernier, lorsqu’il entend qu’Abbas Mirza, respecté de tous pour ses compétences militaires, est en route à la tête d’une très grosse armée, s’encourt à toute vitesse dans sa citadelle de Kerman. Abbas Mirza libère la ville, y reste 2 jours, et fonce sur Kerman. Voyant l’armée du Prince Héritier, Shuja os-Saltaneh décide d’arrêter les frais: il envoie des émissaires accueillir son frère avec des voeux de bienvenue. Abbas Mirza ne fera tuer personne, mais le frère rebelle sera assigné à résidence pour le restant de ses jours.

A Zenjan, c’est Abdollah, un autre frère d’Abbas Mirza, qui commet des exactions et se réfugie dans sa forteresse lorsque les paysans se révoltent. A nouveau, c’est le Prince Héritier qui l’amènera à des méthodes de gouvernement plus nobles.

La campagne du Khorassan

A peine Abbas Mirza a-t-il rétabli l’ordre dans les provinces centrales que son père l’envoie au Khorassan. La province a, une nouvelle fois, plongé dans le Chaos. Le Prince Héritier, guerrier infatigable, rassemble une très grosse armée et s’en va mater tous les seigneurs locaux. Et il entend bien mettre une partie de l’Afghanistan – dont Herat – sous son contrôle. Herat – et l’Afghanistan – sont d’un intérêt stratégique majeur pour les Russes, qui pourraient s’en servir comme base pour une opération de grande envergure vers le Golfe Persique et l’Océan Indien (c’est la même raison qui les a poussé à envahir l’Afghanistan à la fin des années 1970). Si Abbas Mirza prend le contrôle de la région, il pourra négocier avec le Tsar un nouveau traité, plus favorable à la Perse. Déjà, il envoie ses fils sous les murs d’Hérat pour préparer le siège, en attendant l’armée.

Le décès du Prince Héritier Abbas Mirza

Mais Abbas Mirza est très malade. Pendant la campagne de Russie, il avait eu un malaise, et le médecin anglais avait diagnostiqué une tuberculose des os, maladie héréditaire incurable. Depuis lors, son état n’avait fait qu’empirer, et il n’était resté debout que par la force de son inébranlable volonté. Mais maintenant, la maladie avait trop progressé…Le Prince Héritier sait qu’il ne vivra plus longtemps. Il désire revoir son père avant de mourir, et est reçu en audience à Téhéran le 12 juin 1833. Il dresse au Shah un bilan sans concession de ses actions passées, et lui fait part de ses craintes pour le futur. En particulier, il faut assurer la continuité de la dynastie, telle que l’avait conçue Agha Muhammad Shah. Pour cela, il faut au plus vite confirmer de la manière la plus officielle possible Mohammad Mirza au rang de Prince Héritier. Au moment de repartir, Abbas Mirza ne peut plus tenir debout. Le Shah insiste pour le garder à Téhéran, et confier la campagne d’Hérat aux meilleurs généraux. Rien n’y fait: Abbas Mirza retournera en litière à Mashad pour rassembler lui-même ses troupes ! Comme il devait rester alité la plupart du temps et ne pouvait conduire en personne la campagne d’Herat, il envoie son Grand Vizir, Ghaem Magham, superviser les opérations. Le 25 octobre 1833, Abbas Mirza décède en murmurant « Il n’est d’autre Dieu que le Dieu unique ».

Mohammad Mirza, le nouveau Prince Héritier

Dans les heures qui suivirent le décès d’Abbas Mirza, un conseil extraordinaire se réunit à Mashad, afin d’examiner les mesures à prendre. On envoya un courrier express et secret au Shah, qui promulga immédiatement un décret confirmant Mohammad Mirza dans ses fonctions de Prince Héritier. Mais la succession attire les convoitises, et déjà Farman-Farma et Zell e-Soltan déclarent ouvertement leurs prétentions au trône. En outre, comme Mohammad Mirza n’a pas encore d’aura militaire, les soldats qui campaient avec lui sous les murs d’Hérat plient bagage. Le Prince Héritier est alors envoyé en catastrophe à Tabriz – où Abbas Mirza avait fait ses classes – et où il est bien vite rejoint par ses fidèles frères Jahanguir et Khosrow.

Le 23 octobre 1834, Faht Ali Shah – après une nouvelle campagne militaire contre ses fils insubordonnés – décède. Il laisse derrière lui une Perse unifiée et modernisée; avec l’aide indispensable de son fils Abbas Mirza, il aura apporté une contribution énorme au développement de la Perse et à la réalisation du rêve de son oncle Agha Muhammad Shah. Mais il laisse une succession très convoitée. Son petit-fils, le Prince Héritier Mohammad Mirza, aura fort à faire pour s’imposer.

Qadjar -2

C. KADJARS ET ZENDS (1749-1796)

  1. L’accession des Zends au pouvoir (1749-1759)
  2. La régence de Karim Khan Zend (1759-1779)
  3. Les Zend s’entre-déchirent pour le pouvoir
  4. Le règne d’Ali Morad Khan Zend et le retour des Kadjars (1779 – 1784)
  5. La succession d’Ali Morad Khan et l’avènement d’Agha Muhammad Khan Kadjar au pouvoir (1784-1789)
  6. Un trône pour deux: Loft Ali Khan Zend contre Agha Muhammad Khan Kadjar (1789 – 1796)

1. L’accession des Zends au pouvoir (1749-1759)

Dans le reste de la Perse, d’ailleurs, c’est aussi le chaos : Azad l’Afghan tient l’Azerbaijan ; et puis il y a le dénommé Ali Mardan qui vient – c’est une manie – brandir un nouveau pantin Safavide ! Cet Ali Mardan ne sera jamais une menace : son lieutenant Karim Khan Zend se rebelle contre lui, fait restaurer le pantin Safavide et se fait nommer Régent. Qui est donc cet obscur Zend ? Mohammad Hassan Khan est furieux de son usurpation et lui déclare la guerre. Les opérations tournent mal et le chef Kadjar se retrouve assiégé dans sa forteresse d’Astarabad.

Il est une anecdote pendant ce siège qui montre bien le caractère extraordinaire de son fils aîné, Agha Muhammad Khan. Un jour qu’il avait 13 ans, ce dernier, alors chargé de l’intendance et du rationnement, découvre que son frère et concurrent direct Morteza avait volé les rations supplémentaires de 2 femmes enceintes. Malgré sa haine pour son frère et les pouvoirs qui lui sont conférés, Agha Muhammad Khan demande à son père ce qu’il convient de faire ? Le Khan opte pour le châtiement.

Toujours pendant le siège, Emineh, la mère de Mohammad Hassan Khan, meurt : on avait trouvé de la nourriture et fait un fabuleux festin pour déprimer les assiégeants, ce que le vieux ventre affamé d’Emineh n’a pu supporter. Cela met le chef Kadjar hors de lui: il rassemble les tribus Gourkhanes et Yamoutes, et se lance à la poursuite de l’armée Zende, qu’il met en déroute : Karim Khan Zend se réfugie à Chiraz en catastrophe. Le Kadjar vole alors de succès en succès. Il écrase un chef de guerre Ouzbek qui s’était emparé de Mashad en 1754, puis Azad l’Afghan en 1756 et 1757. Mohammad Hassan Khan se rend alors maître de l’Azerbaijan. Puis du Karabagh au printemps suivant. Agha Muhammad Khan est nommé gouverneur de Tabriz. Le pantin Safavide se rallie alors du côté du Kadjar, qui va assiéger l’armée Zende à Chiraz et Ispahan en 1758

 

 

 

Donc, vers 1760, les Kadjars contrôlent – pour le compte des Safavides – la moitié de la perse !

Mais le Khan des Chameliers, Hossein Khan-e Kadjar Devehlu, beau-frère de Mohammad Hassan Khan profite des campagnes de son beau-frère pour prendre Astarabad et conclure une alliance avec le Régent, Karim Khan Zend. La bataille décisive entre les deux prétendants au trône a lieu près d’Ashraf, dans le Mazanderan, en 1759. L’armée des Kadjars est battue. Mohammad Hassan Khan est tué. Agha Mohammad Khan et son frère Djahan Souz parviennent à s’enfuir chez les Yamouts, où ils sont bien vite capturés. On les envoie, accompagnés de leur tante Khadidjeh, à la Cour de Chiraz en 1766 avec la tête embaumée de leur père comme cadeau d’allégeance.2. La régence de Karim Khan Zend (1759-1779)

Mettons les choses au point : après la bataille de 1759, le prétendant Zend devient de facto Shah d’Iran, même s’il préfère garder le titre de régent (vakil). Il s’appelle Karim Khan Vakil-e Zand, descendant de la branche Lak de tribus kurdes. Il ne mourra pas avant…1779. Il établit sa cour à Chiraz, où il entretient toute une troupe d’otages, dont notre ami Agha Muhammad Khan, et son frère cadet Hossein Qoli Khan (alias Djahan Souz). Il épouse la belle Khadidjeh, qui devient donc Khadidjeh Begum. Le Shah, un despote éclairé connu pour sa gentillesse, traite les otages Kadjars avec gentillesse et respect. Il a fait enterrer la tête de Mohammad Hassan Khan avec tous les honneurs royaux et il permet à ses fils de sieger en ses assemblées, et demande conseil à Agha Muhammad Khan, qu’il appelle « Piran du Gouvernement » . Quant à Hosein Qoli Khan, il est nommé gouverneur de Damghan en 1769.

Mais Khadidjeh Begum, elle, est malheureuse à la Cour de Shiraz. A un moment, il est question que sa fille, Bibi Khanom, épouse le fils du régent, Rahim Khan-e Zand. Cependant, Zeinab, la soeur de l’intéressé met tout son poids dans la balance pour que cela n’arrive pas. Tant et si bien qu’elle parvient &agreave; ses fins: Bibi n’épousera pas le prince Rahim! A la place, pour l’humilier, on lui donnera un Zend de bien moindre rang: Ali Morad Zend, qui servait comme officier dans l’armée (mais ce plan va se retourner contre ses auteurs: attendez qu’on vous explique plus bas comment Ali Morad deviendra Roi…). Au rang des humiliations, il faut mentionner que le Regent avait prévu de nommer Agha Muhammad Khan Kadjar gouverneur d’Astarabad. Tout était prêt pour la cérémonie d’investiture, mais au dernier moment, un ministre conseilla au régent de ne pas renvoyer le lion dans sa forêt natale…

En 1771, Hossein Qoli Khan (alias Djahan Souz) se marie avec une cousine Kadjare, fille de Mohammad Khan-e Qajar Ezz od-Dinlu. Ils ont un fils la même année : Fath Ali Khan. Vu qu’on l’avait appelé du nom de son arrière-grand-père, il fut surnommé « Baba Khan ». Le bonheur sera malheureusement de courte duree: en 1775 , 3 yamoutes assassinent Hossein Qoli Khan (Djahan Souz) au cours d’une banale escarmouche, près de Fandarask (aujourd’hui Ramyan, à 60 km au nord-est d’Astarabad ).

Mais voila: nous sommes en 1775 et le Régent, qui est en place depuis 1759, vieillit. Il commence à tomber malade. En plus, cerise sur le gateau, il ne se trouve aucun héritier digne de ce nom. De fait: après sa mort, ce sera le chaos, attendez quelques lignes ! L’hiver 1779 est horrible et le Régent est de plus en plus malade. On le presse de se désigner un héritier, mais lui, qui ne s’était même pas cru digne de régner en son propre nom (il est toujours régent), comment pourrait-il songer à fonder une dynastie …? Zeinab (la fille de Karim Khan, celle qui avait deja fait capoter le mariage de Bibi Khanom quelques lignes plus haut) y voit clair : Agha Agha Muhammad Khan Kadjar est un prétendant sérieux. Il est sous la protection du Régent, dumoins tant que cleui-ci est en vie…On vous laisse donc imaginer les plans qui sont ژchafaudژs: il y a tant de facons de disparaitre…

Mais Khadidjeh Begum n’est pas née de la dernière pluie! Ce que vous avez compris, elle l’a compris aussi, et depuis longtemps! Elle s’ژtait liée d’amitié avec le page Soleiman. Ce dernier servira donc d’intermédiaire avec son neuveu pour mettre un stratagème au point et contrecarrer les plans de Zeinab. Agha Muhammad Khan irait chaque jour à la chasse avec ses gens, et rentrerait par la porte Nord, où l’on voit la fenêtre de la Begum. Si la lumière est éteinte, tout est OK. Sinon, il ne faut pas rentrer, surtout pas!

Le Régent Karim Khan Zend, s’éteint le 3 mars 1779. Agha Muhammad Khan chassait alors le faucon à Maharlu, un très beau lac salé qui abrite nombre d’espéces d’oiseau à une trentaine de kilomètres au sud-est de Chiraz. Informé du drame grace au stratagژegrave;me, il ne revient pas à Chiraz, mais fuit à Ispahan avec une suite de 14 cavaliers, où il arrivera 3 jours plus tard. Le 10 mars 1779, il arrive au sanctuaire de Abd-ol-Azim (dans la ville de Rey, a 10 kms au sud de Teheran), où il accomplit son pélérinage et demande l’aide divine pour la mission qu’il allait entreprendre : débarasser le Perse des Zend. La veille, il eut une rencontre dans le district de Varamine avec Mirza Mohammad Khan et d’autres Khans Kadjars Devehlu (Chameliers), qui depuis longtemps vouaient une haine féroce aux Kadjars Qoyunlu (Bergers) et ne parlaient de ces derniers qu’en terme de sang et de revanche. Agha Muhammad Khan expliqua qu’il regrettait cette inimité et cette hostilité au sein d’une famille en si grand danger. Les attitudes changèrent, et il fut accepté avec joie. Puis, Agha Muhammad Khan se rendit au Mazanderan, où ses demi-frères Morteza et Reza n’acceptent pas sa royauté: c’est contre eux qu’il devra livrer sa première bataille le 2 avril 1779. Le Mazanderan sera donc la première province à tomber sous sa domination

 

Pendant ce temps, Khadidjeh Begum devait assurer sa propre survie. Pour cela, il lui fallait un protecteur Zend. Elle se souvient alors d’Ali Morad Zend, l’époux de Bibi Khanom. Elle le juge le seul homme d’envergure de toute la famille Zende : ni trop important, pour ne pas être impliqué dans les querelles de succession, ni trop médiocre: il n’aurait pas le poids de la sauver. Elle a fait le bon choix, puisque le capitaine Zend est nommé gouverneur d’Ispahan.

 

3. Les Zend s’entre-déchirent pour le pouvoir

Vu le nombre impressionnant de Zends qui vont apparaître en ces quelques pages, nous conseillons au lecteur de consulter ici l’arbre généalogique de cette famille au XVIIIe siecle.

a) La régence de Zaki Khan

Il faut savoir que Karim Khan Zend avait 4 fils : tout d’abord, Mohammad Rahim Khan, mort en 1777 à l’âge de 18 ans. Le second était Abu’l Fath Khan. Le troisième et le quatrième étaient respectivement Mohammad Ali Khan et Ebrahim Khan. Abu conclut un accord avec Nazar Ali Khan, et les fils de Sheikh Ali Khan ainsi que 12 autres khans Zend et en fit ses partisans . Quant à Mohammad Ali Khan, il se lia avec le cousin germain de son père, Zaki Khan, et ils rassemblèrent des troupes au palais d’Enderun-e Kuchek. Après quelques combats, Abu se vit assiégé dans la citadelle. La mère de ces enfants turbulants intervint alors pour conclure un accord : les deux frères seraient proclamés conjointement Rois, et Zaki régent.

Entre alors en scene Sadeq Khan-e Zand. Il s’agit d’un cousin de Karim Khan, et c’est aussi l’oncle d’Ali Morad,…Vous vous souvenez, le petit capitaine Zend qui avait épousé Bibi Khanom puis Khadidjeh Begum ? Sadeq Khan avait été envoyé à Bassorah pour mater une bande d’arabes irakiens turbulents en 1778. A la mort de son cousin Karim, il rassemble ses troupes à Bassorah et marche sur capitale. Arrivé à proximité, il installe son camp en-dehors de la ville en envoie son frère Jafar Khan dans la ville pour s’assurer la sympathie des nouveaux maîtres (pour rappel, le triumvirat Mohammad Ali Khan + Abu’l Fath Khan + Zaki Khan). Peine perdue : l’émissaire revient au camp dépité, et les soldats désertent en masse sous le poids des menaces de Zaki Khan. Sadeq Khan s’enfuit alors à Kerman en compagnie de Mohammad Hasan Khan-e Sistani, seigneur de Bam. Zaki Khan lance des soldats à leurs trousses, mais ceux-ci sont défaits en route.

Pour en revenir à lui, Ali Morad était le fils de la soeur de Zaki Khan, et le neuveu de Sadeq Khan. Il était marié, rappelons-le encore une fois, avec deux Kadjares (Khadidjeh et Bibi Khanom). Faché avec son oncle, il rejoint Abu’l Fath pour se faire muter ailleurs, sous prétexte qu’il y a des troubles à Ispahan et Qom. Abu le nomme alors général d’une puissante armée et l’envoie dans ces régions. L’ordre remis, il pique sur Téhéran et imagine d’ourdir une révolte contre Zaki Khan. Mais la réputation de cruauté de Zaki Khan est là… Arrivé à Qom, il réalise que toute son armée est morte de peur face à l’obstination et la cruauté de ce dernier. il faut r&eagrave;agir: dans le sanctuaire de Qom, il passe un accord avec les nobles de son année pour refuser d’obeir à Zaki Khan. Il marche ensuite sur Ispahan pour faire entendre le tonnerre de la révolte. Lorsqu’il apprend cela, Zaki Khan, hors de lui, sort sans délai de Chiraz et envoie aux gens de la ville : « Tous les hommes qui ne viendront pas prendre les armes à mes côtés, sauf les marchands et les diplomates, seront punis« . Tous les émirs, tous les seigneurs viennent le rejoindre à Bagjah, 10 km au nord de Chiraz. L’armée se met en route pour punir les insurgés. Arrivé à Izadkhvast (aujourd’hui Samirom, 100 km au sud d’Ispahan), Zaki Khan apprend que Ali Morad, non content de contester son pouvoir, avait rattrapé en route le trésor d’Ispahan, que l’on ramenait à Chiraz (justement, pour le mettre à l’abri). Fou de rage, il ordonne que les habitants du village soient pillés et massacrés. Mais c’était sans compter sur Ali Khan-e Mafi , chef de la tribu kurde des Mafi, qui vient le poignarder dans son sommeil.

b)  L’éphémère règne d’Abu’l Faht Khan (1779)

L’usurpation de Zaki Khan n’aura duré qu’une centaine de jours. Le jour de sa mort, le 8 juin 1779, à l’initiative du maire de Chiraz, Mirza Mohammad, Abu’l Fath Khan-e Zand fut proclamé Shah. Jeune homme, Abu passe sa première nuit de règne à s’enivrer en compagnie de jolies jeunes femmes. Dès le lendemain, avec la gueule de bois, il délaisse les affaires du pays. Malgré les conseils, il passe alors de plus en plus de temps à boire. Arrive alors le prince Sadeq Khan Zend de tantôt, qui n’est évidemment plus en fuite, et qui vient promettre allégeance au nouveau Shah. Au passage, il lui conseille de se calmer. Peine perdue : il se fait jeter. Alors, les notables, les nobles, les généraux supplient le prince Sadeq Khan de prendre le pouvoir. Mais il reste fidèle, jusqu’au jour où Abu est vraiment trop intoxyqué : Sadeq le fait jeter en prison en lui rappelant que : « Lorsque le valeureux Koshrow devint trop saoul, un coup de vent inattendu fit tomber la couronne de sa tête« . Le règne d’Abu aura duré 70 jours ! Le souverain déchu sera aveuglé et assigné à résidence dans un des palais de la ville.

4. Le règne d’Ali Morad Khan et le retour des Kadjars (1779 – 1784)

A la destitution d’Abu’l Fath, Ali Morad assume publiquement sa succession. Il nomme alors Aqa Baqer-e Khorasghani gouverneur d’Ispahan, sa capitale.

Une première fissure allait apparaître dans l’hégémonie Zend: les Afshars veulent reprendre le pouvoir. Dhu’l-Feqar Khan-e Afshar, un lointain descendant de Nader Shah Afshar, avait rassemblé une armée et occupait Qazvin. Apprenant cela, Ali Morad Shah Zend se rend là-bas, explose les insurgés à Khelkhal et fait couper la tête de l’Afshar.

Comme on l’a vu ci-dessus, Agha Muhammad Khan Kadjar s’était emparé du Mazanderan quelques mois plus tot, en avril 1779. Les Zends, trop occupés par leurs divisions et autres guerres de successions internes, avaient laissé souverain Kadjar en paix. Mais Ali Morad Shah Zend , qui a fait l’unité autour de sa personne, décide d’assoir son pouvoir sur l’entièreté du pays. Il nomme Mahmud Khan, fils d’Azad l’Afghan, au titre de commandant en chef de l’armée et l’envoie dans le Mazanderan. La bataille tourne à son désavantage et l’armée kadjare obtient une victoire décisive : Mahmud regagne Téhéran en fugitif.

Les Kadjars règlent leurs comptes et contre-attaquent

Agha Muhammad Khan, après cette victoire, ne voit plus d’obstacle à son règne : il divise son armée en plusieurs départements, chacun devant conquérir une province particulière. Le Kadjar s’installe à dans le mazanderan, à Barforush (aujourd’hui Babol, à 30 km au nord-est de Amol) avec ses neuveux Fath Ali Khan et Hossein Qoli Khan, et leur mère et s’y proclame Roi.

Mais, dans cette configuration,Reza Qoli Khan, le frère cadet d’Agha Muhammad Khan, se retrouve sans royaume. Comme cela le contrarie fort, il attaque alors Barforush avec une troupe de mercenaires recrutés dans le Larijan. Ils encerclent rapidement la maison d’Agha Muhammad Khan, et tirent dessus. Le chef Kadjar se réfugie dans l’immense cheminée de la cuisine et y résiste plusieurs heures. Reza a alors l’idée lumineuse d’allumer un grand feu. Ne voyant aucune issue possible, Agha Muhammad Khan se rend, tout couvert de suie. Le chef Kadjar est esuite emmené au port de Bandar-e Pay, sur la Caspienne, où il s’installe, espérant un miracle.

Et ce miracle, il a un nom: c’est un autre frère d’Agha Muhammad Khan, dont on a déjà parlé: Morteza Qoli Khan, le no 2 des Kadjars, installé à Astarabad. Au récit des ´vénements de Barforoush, il avait piquié une colère tout ce qu’il y a de plus noire. Sur le champ, il avait rassemblé une puissante armée (en gros, tous les turcomans disponibles), et s’eétait mis en route le 1 janvier 1781 pour délivrer son frère. Les troupes de son frere Reza Qoli Khan sont &ecrute;crasées. Ce dernier s’enfuit dare-dare à Bandar-e Pay offrir des excuses à Agha Muhammad Khan, lequel lui dit d’aller se faire voir. Il s’enfuit alors à Ispahan, pour rentrer au service d’Ali Morad, où on lui dit aussi d’aller se faire voir. Il continue donc jusqu’à Chiraz, pour offrir ses services à Sadeq Khan, où on lui dit encore d’aller se faire voir. Sans ressources, il va se cacher dans le Khorassan, où il mourra quelques temps plus tard.

Mirza Faridun, Haji Khan et Aqasi Khan remettent alors le chef Kadjar sur son trône de province, et placent leur armée, forte d’environ 4.000 hommes, à sa disposition. Morteza Qoli Khan fait féliciter le nouveau souverain, mais, mal conseillé, essayera quand-même de lui piquer son trône. Il ne gagnera aucune bataille. Mais Agha Muhammad Khan, dans sa gratitude, lui accordera quand-meme comme fief tout l’est du Mazanderan.

Lorsqu’Ali Morad apprend que, non content d’avoir défait ses armées et d’etre venu à des dissidences internes, le chef Kadjar s’était proclamé Roi de tout le Mazanderan et de la région d’Astarabad, son sang ne fait qu’un tour! Il nomme Amir Guna Khan commandant en chef de l’armée et l’envoie à la conquete du Mazanderan. En chemin, celui-ci se rallie les mercenaires du Larijan. La bataille a lieu près de Sabza Meidan : c’est un nouveau succès Kadjar, et Agha Muhammad Khan étend son royaume aux pentes sud de l’Elbrouz, et pousse même jusqu’aux limites du Dasht-e Kavir (le célèbre désert de pierre).

Fin décembre 1781, Agha Muhammad Khan part à Astarabad renouveller ses alliances avec ses frères, ses neuveux et les émirs Kadjars. Un peu plus tard, au printemps 1782, il lance une campagne contre Rasht et le Guilan. Hedayatollah Khan, gouverneur du Guilan, se sachant en position d’infériorité, n’essaie même pas de résister: il abandonne tous ses trésors et s’enfuit à bord d’un bateau sur la Caspienne, direction Shirvan, près de Bakou. Agha Muhammad Khan envoie son frère Jafar Qoli Khan conquérir Khamsa, tenue par Ramazan Khan-e Zand, un pion au service d’Ali Morad, et une armée de troupes Lores. La bataille a lieu près de Rey, et les Kadjars sont vainqueurs : Jafar envoie les crânes des morts et les prisonniers à son frère. Sur sa lancée, Jafar s’attaque à Qazvin, bien décidé à en découdre avec son gouverneur Moula Verdi Khan-e Dhu’l Qadr. Mentionnons ici que les Dhu’l Qadr formaient avec les Kadjars et les Afshars l’Ordre des Quizilbash (bonnets rouges), pillier du pouvoir Safavide, de l’ancien régime. Après quelques escarmouches, la ville est prise, et Moula Verdi Khan est fait prisonnier. La Cour se déplace alors près de Soltanya, ville d’Azerbaijan fondée par les Mongols – dont les Kadjars se réclament – et qui fut la capitale des Ilkhanides. Zenjan sera également ajoutée aux possessions d’Agha Muhammad Khan. A l’approche de l’hiver, la Cour quitta Soltanya pour le climat plus clément du Mazanderan.

Durant l’hiver 1782, on décide de gater Fath Ali Khan, le neuveu de Muhammad Agha Khan, agé alors de 11 ans: on lui donne en mariage non pas une, mais deux épouses: s’une part la fille de Jafar Khan (pour la petite histoire, lui-même fils du célèbre émir Qader Khan-e Arab-e Ameri-ye Bestami), et d’autre part, la fille de Fath Ali Khan-e Qajar Devehlu, le chef des Chameliers.

Au printemps 1783, les op&eacuts;rations militaires reprennent: Agha Muhammad Khan quitte le Mazanderan pour s’attaquer à Rey et en finir avec Ghafur Khan-e Tehrani, gouverneur de la région. Il met le siège autour de Téhéran. Mais, comme l’été approchait, l’air de la ville devint mauvais, et une épidémie atteint le camp Kadjar. Agha Muhammad s’en retourna alors chez lui, sans avoir pris la ville.

En résumé, la Perse en 1782 présentait le visage suivant: Ali Morad Zend – s’étant débarassé de Sadeq Khan – règnait alors sur toute la Perse, sauf le Mazanderan et le Guilan (aux mains des Kadjars), le Khorassan (aux mains de Shahrock Afshar, ce petit-fils de Nader Shah dont nous avons vu qu’il avait été aveuglé dans les années 1740 par Soleiman II) et l’Azarbaijan (aux mains des émirs kurdes de la tribu des Shaqaqi).

Au printemps 1784, après avoir passé l’hiver à Ispahan, Ali Morad Zend rassemble une armée de 12000 hommes. Il élève son fils de 15 ans, Cheikh Veis , au rang de général et l’envoie dans le Mazanderan et à Astarabad. Ali Morad lui-même accompagnera l’armée jusqu’à Téhéran. A la nouvelle de l’arrivée des Zend, tous le nobles de l’armée Kadjare passent à l’ennemi. Voyant cela, Agha Muhammad Khan se barricade à Astarabad et fait renforcer les défenses de la ville. Sheikh Veis établit son pouvoir sur tout le Mazanderan. Le frère félon d’Agha Muhammad, Morteza Qoli Khan, s’en va lui aussi promettre allégeance au Sheikh Veis.

Ali Morad Khan Zend, jubilant à Téhéran, envoie Zaher Khan-e Zand, neuveu par sa mère de Zaki Khan, et toute une troupe de Bakhtiars – en tout, 8000 guerriers supplémentaires – pour conquérir Astarabad. Mais pour arriver plus vite dans cette ville, le général décide de couper par un défilé très étroit, la faille de Golbad. Apprenant cette donnée stratégique, Agha Muhammad Khan Kadjar envoie un de ses plus fidèles généraux, Hamza Soltan-e Anzani-ye Astarabadi prendre le défilé, et ainsi couper le ravitaillement et les communications des assiégeants. La famine se répandit dans le camp Zend. Agha Muhammad Khan sortit alors avec toute son armée, et pulvérisa les assiégeants. Zaher Khan tenta de s’enfuir dans le désert de Gurkan – mieux connu sous le nom de Désert des Tartares – mais fut rattrapé par des cavaliers turcomans, et ramené à genoux devant Agha Muhammad Khan, qui ordonna « qu’on le coupe en fines lamelles  » (sic). Tous les fuyards furent poursuivis. En tout, il y eut plus de 10.000 morts.

Le 14 novembre 1784, Agha Muhammad Khan prend la tête de son armée et fond sur le Mazanderan où il explose les 7000 hommes de garde d’Ali Morad, dirigés par Mehr Ali Khan et Haji Reza Khan-e Faharani. Les généraux et les fuyards, incapables de défendre Sari, vont se réfugier chez Sheikh Veis. Ce dernier, n’ayant rien fait d’autre au Mazanderan qu’opprimer et piller, ne fait pas confiance aux autochtones pour assurer sa défence et s’enfuit dare-dare le 23 novembre 1784 à Téhéran, sans livrer bataille. Les généraux en question sont alors exécutés par Ali Morad, parce qu’ils avaient fui sans livrer bataille.

Qadjar -1

LES ORIGINES DES KADJARS


 

 

Les Qajars (ou Kadjars) faisaient partie de la confédération turcomane Oghuz. On y retrouve également la tribu Afshar, dont nous aurons à reparler, dans ce conglomérat informe de peuples barbares. Jusqu’en l’an 1000, tout ce petit monde vivait bien tranquillement sur les plateaux anatoliens.

Au XIe siècle, à cause de l’expansion byzantine, des croisades, et des Arabes, ces tribus décident de s’installer plus à l’est et pénètrent sur le territoire de l’Iran actuel.

Le nom Kadjar a, en fait, été attribué au temps des Ilkhanides (à la fin du XIIIe siècle) aux descendants de Qajar Nuyan, (nuyan étant le titre attribué aux généraux de l’armée Mongole) fils du Mongol Sertaq Nuyan, qui était atabeg (instituteur) du roi de Perse Arghun Khan. Lorsque les descendants de Qajar Nuyan et leurs cousins devinrent trop nombreux, eux et les différentes branches de la tribu furent appelés Qajars (Kadjars) d’après leur ancêtre.

En 1335, à la fin du règne de l’Ilkhanide Abu Sa’id, ils émigrèrent en Syrie, près de l’actuel Dyarbakir, et firent de cette région leur fief. 50 ans plus tard, en 1400, Timur Gurkan, 4e souverain Ilkhanide en Perse, entreprit une campagne en Syrie et en Egypte. Il en chassa les Kadjars et leur ordonna d’aller s’installer au Turkestan.

Sous les Ak-koyunlu, le roi Uzun Hassan (1441-1478) les déplace en Azerbaijan, ils s’arrètèrent à Ganja (qui prit le nom d’Elisavetpol, puis de Kirovabad en 1935) et à Erevan. Là, ils se divisèrent en 2 groupes : les YUKHARIBASH (en haut de la rivière) et les ASHSHAQBASH (en bas de la rivière). Ce fut la première subdivision. Après quoi, chaque groupe fut scindé en différentes branches, qui furent appelées de manière variée, l’une d’après sa maison, son ancêtre ou son chef ; l’autre d’après l’animal qu’il élevait : le mouton (en turc, qoyun ) et le chameau (en turc, deveh ) auquel on ajoute le suffixe -lu, qui signifie propriétaire, possesseur . De cette façon, on a :

  • ASHSHAQBASH :
    • - Qoyunlu (Bergers)
    • - Ezz od-dinlu (« Force de la religion »)
    • - Zeyadlu (?)
    • - Dashlu (« Posesseur des pierres »)
  • YUKHARIBASH :
    • - Develhu (Chameliers)
    • - Qeyakhlu (?)
    • - Khezanadarlu (Trésoriers)

En 1500, les Safavides, en la personne d’Ismail I Shah renversent les Akkoyunlu. Leur dynastie règnera 250 ans. Son pouvoir, au sens militaire, est fondé sur l’Ordre des Quizilbash (Têtes Rouges), qui regroupe un ensemble de tribus turcomanes toujours prêtes à aller au combat : les Runlu, les Shanlu, les Kadjars, et les Afshars.

Sous Shah Abbas I le Grand (1587-1629), le gouvernement mène une politique de centralisation. Il veut brisr le pouvoir des Quizilbash, qui contrôlaient quand-même toute l’armée. Pour cette raison, il fait diviser les Kadjars en 3 groupes : l’un qui restera à Ganja, un autre qui s’en ira à Astarabad (l’actuelle Gurgan) et un troisième, enfin, qui sera exilé à Merv. La carte ci-dessous illustre la dispersion de la tribu a partir des frontieres actuelles de l’Iran

 

Sous le règne de Soleiman Shah Safavide (1666-1694), Shah Qoli Khan-e Qajar Qoyunlu, le chef des Bergers, a quitté Ganja pour s’installer à Astarabad, et s’y est marié avec la fille du potentat local, qui était aussi un Kadjar Qoyunlu. De cette union, naquirent 2 fils : Faht Ali Khan, qui allait devenir l’ancêtre de la dynastie Kadjare, et Fazl Ali Khan

Ardent guerrier, Faht Ali Khan est appelé à la cour d’Ispahan, dans le palais d’Ali Kapou, où le souverain Séfévide tient à le remercier pour les services rendus à l’Etat en lui offrant sa propre épouse, Emineh. En route vers le Mazanderan, elle se découvre enceinte du Shah. Mais Faht Ali Khan décide qu’il adoptera l’enfant comme un cadeau supplémentaire de son souverain. Emineh sera traitée à Astarabad comme une reine. Peu après, l’enfant nait: c’est un garcon, et de surcroit un fils naturel du Shah: il s’agit donc d’un souverain possible pour la Perse. Il s’appellera Mohammad Hassan Khan. Suivra une soeur, Khadidjeh.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le chaos et l’accession des Kadjars au pouvoir (1722 – 1796)



Les Kadjars dans le chaos (1722-1796)

 

 

 

Les Kadjars dans le chaos (1722 – 1796)

A. LA CONQUETE AFGHANE – MAHMOUD SHAH (1722)

1722 : Victime d’un mauvais coup de son « cousin » le Khan des Chameliers Faht Ali Khan, chef des Bergers, a dû se réfugier chez les nomades Yamouts (une tribu turcmene, vivant pres de la Caspienne, au nord-est de la Perse d’alors). Pendant ce temps, sous la conduite de leur chef Mahmoud,les Afghans pillent le pays et s’emparent du trône. Seul le 3e fils du Shah a pu s’enfuir…

Faht Ali Khan,réussit à reconquérir Astarabad et vole au secours de l’heritier du trone. Il l’installe sur le trône sous le nom de Tahmasp III Safavide. En remerciement, le chef Kadjar est nommé régent. Faht Ali Khan va organiser des relations diplomatiques avec la Russie, avec l’Empire Ottoman, mener une guerre incessante contre les Afghans…

B. NADER SHAH ET LA DYNASTIE AFSHARE (1722-1749)

Il était une fois un turc Afshar, nommé Nader, qui commandait une petite armée de pillards. Il demande un jour à Faht Ali Khan de le rejoindre sous les murs de Mashad. Ce dernier accepte, puisque Afshars et Kadjars se doivent de contribuer au maintien de l’Empire Séfévide et se rend au siège en compagnie du souverain Séfévide. Ce dernier, qui a toujours ete eleve dans le comfort et dans le luxe, est vite seduit par le cote mauvais garcon, aventurier, et bagarreur le Nader Afshar . Ca tombe bien, car Nader a d’autres ambitions… Il passe alors ˆ l’action et, avec l’aide du sempiternel Khan des Chameliers, fait assassiner Faht Ali Khan le 11 octobre 1726. Le souverain Séfévide lui fera édifier un dôme d’émail bleu qui se dresse encore aujourd’hui à quelques lieues de Mashad, à Khadj Rabbi.

Le Shah mourra peu après dans des circonstances très bizarres et probablement pas trop naturelles. Nader Afshar fait alors monter le Prince héritier, alors âgé de 8 mois, sur le trône : Abbas III Séfévide. Au bout d’un petit mois, Nader en a assez et se fait lui-même élire Shah par tous les chefs de tribus rassemblés à Mughan (Azerbaijan) pour l’occasion. Les Kadjars s’enfuient alors chez les Yamouts…

En exil, l’héritier Kadjar Mohammad Hassan Khan est élevé par sa mère selon les rudes moeurs turcomanes, mais néanmoins traité comme le Prince qu’il est. Pour les Yamouts, il ne fait aucun doute qu’il est l’hértiter légitime du Trône de Perse. En 1739, sa mère le marie à une de ses cousines du clan des Bergers, Fatemeh (pour la petite histoire: fille d’Eskandar Khan-e Kadjar Qoyunlu, soeur de Mohammad Khan, lui-même père d’Amir-e Kabir Soleiman Khan). De cette union, naîtra un premier fils le 14 mars 1742, dans la maison du Seiyed Mofid-e Astarabadi, Agha Muhammad Khan, qui sera couronné Shah un peu plus de 50 ans plus tard (un peu de patience..;les détails suivent..). Ensuite naîtra Djahan Souz, qui deviendra l’ami et un des plus fideles alliés de Muhammad Agha Khan.

En 1744, Mohammad Hassan Khan marche sur les traces de feu son père : il reprend Astarabad et se lance dans une campagne de guérilla féroce contre Nader Shah Afshar . Ce dernier mourra d’ailleurs assassiné en 1747 de la main d’un espion Kadjar. Lui succèdera son neuveu Adel Shah Afshar , qui a hérité de la folie de son oncle mais non de son génie. La guérilla continue de plus belle, et au cours d’une expédition dans le Khorassan – sur les terres personnelles d’Adel Shah – Agha Muhammad Khan est capturé et emmené en otage au palais royal de Mashad. On raconte qu’il était soumis, avec d’autres otages, à l’autorité d’un gouverneur sévère. Un jour qu’il jouait aux osselets, ce gouverneur arrive. Tous les enfants de s’enfuir, sauf le Kadjar. On lui demande pourquoi il est resté, s’il n’avait pas peur? La réponse fuse : « Les fils de rois ne doivent pas avoir peur « . Ces propos sont immédiatement rapportés à Adel Shah, qui décide de faire assassiner le rejeton. Un ami bienveillant explique alors qu’un otage est une chose sacrée, et que si ce gamin veut être roi, eh bien, il suffit de l’empêcher de fonder une dynastie. Il sera donc…émasculé ! En fait, on ne lui enlèvera que les testicules. Le phallus – il y serait resté sinon – lui sera laissé. Après ce jour, Agha Muhammad Khan, le Khan châtré, ne sera plus jamais le même : mutilé, impitoyable, incapable de sentiments, il ne songera plus qu’à se venger ! Et la vengence viendra, à la mesure de la torture infligée, comme on le verra dans ces pages. Mais le règne d’Adel Shah ne dure qu’un an : en 1748, son frère Ibrahim Shah Afshar le renverse, et lui fait crever les yeux.

Agha Muhammad Khan en profite pour retrouver son père à Astarabad. Mais, entre-temps, la famille s’est agrandie : outre ses deux épouses légitimes, Fatemeh, du clan des Bergers (mère de Agha Muhammad Khan et de Djahan Souz) et Zahra, du clan des Chameliers (mère de Morteza et de Mostafa), Mohammad Hassan Khan a deux concubines : une Kurde, qui a mis au monde trois garçons, Djafar, Mehdi et Abbas, et la fille d’un marchand d’Ispahan, mère de Reza et d’Ali. Fatemeh et Zahra se détestent cordialement : laquelle des deux sera la mère de l’héritier ? Un petit arbre généalogique des Kadjars à cette epoque eclairera le lecteur sur les forces en présence:

 

 

 

Mais Astarabad n’a pas le monopole du changement: à Mashad, la capitale des Afshars, les choses bougent aussi: il y a au palais un autre fils de Nader Shah Afshar , âgé de 15 ans, Shahrock Shah Afshar , de surcroît Safavide par sa mère, qui a l’appui d’un ex-général de Nader Shah. C’est trop d’atouts pour un seul homme : Ibrahim est donc renversé, et Shahrock devient le 4e souverain Afshar en moins de 2 ans ! Mohammad Hassan Khan décide de se rallier à lui. Il en est récompensé puisque nommé gouverneur d’Astarabad et de Gurgan (bref, il dirige le Mazanderan). Shahrock se montre raffiné, compétent,…Mais hélas : son protecteur, l’ex-général, doit se rendre en ambassade à Herat. Le parti des clercs en profite pour tirer de l’ombre un obscur cousin Afshar, fils d’un docteur de la loi islamique et Safavide lui aussi par sa mère. Le 31 décembre 1749, ce dernier renverse son cousin Shahrock, lui crève les yeux et se fait couronner sous le nom de Soleiman II Shah Afshar . Son règne dure 40 jours : le temps que le général rentre d’Herat et lui règle son compte.

Mais ceci a un effet bénéfique sur les Kadjars : dans le chaos qui suit cette affaire, Mohammad Hassan Khan rassemble derrière lui tous les Kadjars et se fait nommer Roi indépendant du Mazanderan et du Guilan : c’est la première fois qu’un Kadjar accède aux plus hautes fonctions. Mais il leur faudra encore 50 ans pour maîtriser – enfin – toute la Perse et devenir Empereurs. En attendant, Mohammad Hassan Khan nomme son héritier : Agha Muhammad Khan-e Qajar Qoyunlu, au grand dam de la branche des Chameliers (Devehlu) !

Noël et le Mithraïsme

Contes de Noël


L’influence païenne et la transformation du christianisme

samedi 23 décembre 2006

L’auteur de cet article nous est inconnu. Nous savons uniquement qu’il s’agit d’un arabe musulman et c’est pour cette raison que nous avons décidé de le publier, indépendamment de sa valeur scientifique et de l’intention de son auteur. En effet, il est extrêmement rare dans le monde arabo-musulman de constater un intérêt pour les religions non-islamiques et en particulier le paganisme.

 

Dans sa préface de l’histoire du christianisme, Edward Gibbon écrit : « S’il est vrai que le christianisme a triomphé du paganisme, il n’en demeure pas moins que le paganisme a réussi a corrompre le christianisme. L’Église de Rome a remplacé le déisme pur des premiers chrétiens, par l’incompréhensible dogme de la Trinité. Pareillement, de nombreuses doctrines païennes inventées par les Égyptiens et idéalisées par Platon ont été adoptées parce que considérées comme digne de foi. »

Malheureusement l’entrée des païens dans le christianisme a entraîné autant de croyances païennes dans la foi chrétienne. Dans cette étude on tentera de cerner l’histoire de cette influence païenne et la façon dont les croyances païennes se sont introduites dans la foi des chrétiens unitaires.

Avant de commencer et pour que notre article ne donne pas l’impression de dire des accusations sans fondement, nous voudrions présenter un tableau comparatif de la foi païenne relative à Mithra et celle des chrétiens en ce qui concerne jésus.

 

Jésus

Mithra

Date de naissance

le 25 décembre.

Mithra naquit dans une caverne, le 25 décembre.

Père

Jésus était le fils de dieu

Mithra était le fils de dieu

Mission

Il vint du Ciel pour naître en tant qu’homme, afin de racheter les péchés des hommes.

Il vint du Ciel pour naître en tant qu’homme, pour racheter les péchés des hommes.

Destin

Jésus fut sacrifié pour la rédemption du genre humain.

Le sacrifice de Mithra avait comme fin la rédemption du genre humain.

Disciples

Avait douze disciples

Avait douze disciples

Jour sacré

Le jour sacré des chrétiens est le dimanche

Le jour sacre du mithraïsme était le dimanche.

Ascension

S’est élevé du milieu des morts.

Il fut enterré dans un tombeau d’où il s’éleva des morts.

Baptême

Compris dans le temps de Paul comme étant une expérience de la mort et émerge de l’eau prise comme le début d’une nouvelle vie.

Le baptême dans le sang du taureau (taurobolum) — les premiers baptêmes “lave dans le sang de l’Agneau” — les derniers baptêmes par de l’eau (enregistré par l’auteur chrétien Tertullian).

Agneau

Nommé “Agneau de Dieu”.

Nommé “Agneau de Dieu”.

Berger

Jésus est le bon berger

Mithra est le bon berger

Eucharistie

Repas sacré du Sang et du Corps du Dieu.

Commémorés par des repas Eucharistiques. Le repas sacré de pain et d’eau, ou de pain et de vin, était symbolique du corps et du sang du taureau sacré.

MITHRA — Originalement Persan (plus tard adoré en Inde et à Rome)

Le Mithriacisme est en général le nom donné à l’époque romaine. Mais Mithra est une divinité bien plus ancienne que cela. A l’origine, ce dieu était vénéré par les iraniens ; il s’agissait alors d’un dieu bienveillant protégeant les justes. Du fait de cette origine indo-iranienne, on le retrouve également dans l’Hindouisme aux cotés d’Indra, dont il possède les attributions guerrières. Pour la même raison, Mithra est présent dans le Zoroastrisme où Ahura Mazda intègre certains aspects majeurs du Mithra indo-iranien, comme le fait d’ailleurs le Manichéisme.

Le Mithraïsme fut introduit en Occident par les Romains au premier siècle après Jésus-Christ et devint très populaire au sein de l’armée et de la classe marchande, La première allusion romaine à Mithra date de 96 après J.C. Ce culte se répandit tout d’abord à Rome, ensuite dans toute la péninsule, puis dans tout l’empire où ces transplantations donnèrent lieu à des syncrétismes locaux. Les temples dédiés a ce dieu, les mithraeum, vont s’édifier du IIème au VIème siècle sur toute l’étendue de l’empire romain.

L’histoire de Mithra

Mithra naquit dans une caverne, le 25 Décembre. Il vint du Ciel pour naître en tant qu’homme, pour racheter les péchés des hommes. Il était connu en tant que “Sauveur”, “Fils de Dieu”, “Racheteur” et “Agneau de Dieu”.

Avec ses douze disciples, il voyagea loin et beaucoup en tant qu’enseignant et illuminateur des hommes.

Il fut enterré dans un tombeau d’où il s’éleva des morts — un événement célébré annuellement avec beaucoup de réjouissance dans la Rome de l’époque.

Le conflit mithraïsme /christianisme

Le culte mithriaque fut le plus sérieux rival des débuts du christianisme, se répandant depuis la Syrie, l’Anatolie, la Phrygie et partout dans l’empire romain, d’où le mot de Renan : « Si le christianisme eut été arrêté dans sa croissance par quelque maladie mortelle, le monde eut été mithraïste »

Le besoin d’unir le paganisme et le christianisme

Pour apporter la paix interne a l’Empire, l’Empereur Constantin donna statut officiel au Christianisme. Il déclara le Christianisme comme étant la religion de l’état (Constantin força les païens de son empire à se baptiser dans l’église romaine). Constantin savait pourtant qu’il lui fallait unir le paganisme et le Christianisme. L’église romaine était corrompue par les païens “convertis” qui devaient être pacifiés. La solution qu’on trouva fut la “christianisation” de leurs idolâtries païennes. Ainsi, les religions Babyloniennes furent introduites par Constantin vers 313 (et établirent une position avec le conseil de Nicaea en 325). Ainsi, Constantin et l’église romaine corrompirent le christianisme afin de le rendre plus acceptable aux païens convertis par la force.

Le Christianisme a du subir une transformation pour que Rome puisse se “convertir” sans pour autant abandonner ses anciennes croyances et rituels. L’effet incontestable était la paganisation du Christianisme officiel. Une religion combinée avait été fabriquée, de laquelle le Christianisme fournissait la nomenclature, et les doctrines et droits du Paganisme.

L’introduction des doctrines païennes et des fêtes païennes

Les fêtes païennes furent re-classifiées comme des fêtes Chrétiennes. En 375, l’Eglise de Rome sous le Pape Julius I annonça simplement que la date de naissance du Christ a été “découverte” être le 25 décembre, et fut accepté comme telle par les “fidèles”. Le festival de Saturnalia et l’anniversaire de Mithra pouvaient dorénavant être célébrés en tant que l’anniversaire du Christ !

Quant aux statues, la nudité païenne fut couverte avec le costume d’une Christianité déformée (W.E. Vine). Les coutumes païennes impliquant vêtements, chandelles, encens, images, et processions furent toutes incorporées dans l’adoration de l’Eglise, se poursuivant jusqu’aux nos jours.

Les rituels païens et idoles prirent des noms chrétiens (ex. : Jésus-Christ était présenté comme le soleil de la divinité — Malachi 4:2 — remplaçant le Dieu du soleil Sol Invictus).

L’Empire sassanide

 

Dans le Fars(Perse), berceau de la dynastie achéménide, le souvenir d’un grand empire unifié n’a jamais disparu. C’est dans cette province qu’au IIIe siècle émerge une nouvelle dynastie: les Sassanides.

 

 

 

Les premiers  Sassanides

 

 

Au début du IIIe siècle, le trône parthe est disputé par Vologèse puis par Artaban. Un souverain local persan, Papak, dont la capitale est installée à Istakhr, près des ruines de Persépolis, proclame alors son indépendance à l’égard du pouvoir parthe. On
ne connaît pas la nature de ses liens avec Sassan, qui donna son nom à la
dynastie, qui peut être une divinité inconnue ou l’un de ses ancêtres. À la
mort de Papak, son fils Ardachêr (Ardéchir) lui succède: après avoir vaincu et
tué Artaban en 224, il étend rapidement son pouvoir sur le territoire parthe. À
part l’Arménie, les chefs féodaux se rallient les uns après les autres ou sont
soumis.

 

 

 

Rome étant l’ennemi le plus redoutable des Sassanides, Ardachêr engage rapidement les hostilités. Il sort victorieux et le règne de son fils, Châhpuhr Ier (241-272), avec qui il partage le pouvoir dès 240, inaugure une ère de conquêtes (prise
d’Antioche, la capitale des provinces asiatiques de Rome, capture de l’empereur
Valérien en 258). Les premières guerres entre les Romains et les Sassanides
entraînent le saccage d’Hatra et de Palmyre.

 

 

 

Il reste peu de traces des conquêtes asiatiques de Châhpuhr, mais la montée des Sassanides est contemporaine du déclin de l’Empire kouchan. Celui-ci, fondé au Ier siècle apr. J.-C., s’est étendu de l’Asie centrale jusqu’en Inde et a atteint son apogée au
IIe siècle avec les rois Kanishka et Huvishka. Deux siècles plus tard, les
Sassanides reprennent le pouvoir aux princes vassaux kouchans.

 

 

Dès le début du règne de Châhpuhr Ier, l’État et son administration s’organisent, tandis que le zoroastrisme devient la religion officielle. Le principal architecte de l’organisation du culte est Kartir (Kerdir), prêtre influent sous le règne de
Bahram II (276-293). Le manichéisme fait également son apparition, mais est
considéré comme une hérésie par les zoroastriens, et son fondateur, Mani, est
condamné à mort. La religion chrétienne commence également à se propager, mais,
après la conversion au christianisme de l’empereur romain Constantin, les
Sassanides bannissent les chrétiens et les persécutent.

 

 

Pendant le long règne de Châhpuhr II (de 309 à 379), les frontières de l’empire sont repoussées vers l’est et l’ouest. Des tribus arabes migrent vers les régions frontalières des Empires sassanide et romain, où deux royaumes tampons arabes sont créés.
Elles sont gouvernées par les Ghassanides, qui soutiennent les Romains, et par
les Lakhmides, vassaux des Sassanides.

 

 

Les défis intérieurs et extérieurs

 

Même si les Sassanides ont assis la légitimité de leur dynastie, la noblesse commence à manifester son hostilité envers leur souverain à l’issue du règne de Châhpuhr II.

 

 

Le Ve siècle correspond à une période de changements chez les voisins de l’Iran. L’ancien ordre instauré par l’Empire romain n’a survécu que dans sa partie orientale, l’Empire byzantin, dont Constantinople est la capitale. Le roi sassanide Pérôz
(459-484) trouve la mort en 484 en combattant les Huns Hephthalites en
Afghanistan.

 

 

Pendant le règne du fils de Pérôz, Kavâdh Ier (484-531), un mouvement social mené par un réformateur, Mazdak, menace les fondements de l’État et de la société en Iran. Hérétique prônant les doctrines manichéennes, Mazdak prêche une forme de
communautarisme non seulement des richesses, mais également des femmes. Kavâdh
apporte son soutien aux mazdakites, probablement pour résister au pouvoir et à
l’influence de la noblesse. Mais il est renversé par celle-ci et par le clergé
zoroastrien: il ne récupère son trône qu’avec l’aide des Hephthalites, en 502.
Vers 528, cependant, à l’instigation du prince héritier Khosrô, Kavâdh fait
exécuter Mazdak et fait massacrer les membres de la secte mazdakite à
Ctésiphon.

 

 

Les réformes de Khosrô Ier

 

Khosrô Ier
Anôcharvân («à l’âme immortelle») est le plus célèbre des rois sassanides. On a
utilisé la forme arabe de son nom, Kisra, pour désigner les souverains
sassanides de la période de l’Iran islamique. Les vestiges architecturaux
préislamiques iraniens sont datés du règne de ce souverain, qui a fait édifier
de nombreuses constructions, a fondé plusieurs villes et a donné à l’État et à
l’Église leur forme définitive.

 

 

Cherchant surtout la stabilité après la période troublée des mazdakites, Khosrô introduit d’importantes réformes fiscales, empruntant probablement au système que Dioclétien avait instauré dans l’Empire romain. Une taxation foncière annuelle
fixe remplace l’ancien système, basé sur le rendement des terres.

 

 

Les minorités religieuses, comme les juifs et les chrétiens, sont finalement tolérées, grâce au système du millet ottoman, selon lequel le chef de chaque communauté religieuse millet (l’exilarque juif et le patriarche de l’Église chrétienne
nestorienne) traite directement avec le gouvernement central et représente sa
communauté, qu’il administre selon ses propres lois. Toutes les lois de
l’empire sont basées sur la religion et le zoroastrisme est la religion d’État,
constituant même un gouvernement parallèle, le mobadan-mobad étant l’équivalent
ecclésiastique du shahan-shah (roi des rois).

 

 

Après les troubles mazdakites, les castes, rétablies, sont au nombre de quatre: les prêtres, les guerriers, les scribes ou bureaucrates et les paysans et artisans. Chaque classe sociale possède un temple du feu et son propre rituel. La
mobilité entre les castes semble réduite. Après le règne de Khosrô, les
dihqans, bureaucrates et aristocrates possédant peu de terres, deviennent plus
nombreux, tandis que les grands seigneurs féodaux perdent leur influence.

 

 

Khosrô a également entrepris une réforme du système militaire. L’armée dépend plus directement de l’autorité centrale que des seigneurs locaux et des officiers. Khosrô mène aussi une politique d’expansion; il conquiert Antioche en 540, mais
ne la conserve que peu de temps. À l’est, ses armées vainquent les Huns
Hephthalites, mais sont supplantées par une nouvelle puissance en Asie
centrale: les Turcs. Plus au sud, la conquête du Yémen permet aux Persans de
contrôler les routes commerciales vers l’Inde.

 

 

La culture sassanide

 

Protecteur des arts et des lettres, Khosrô a accueilli les philosophes grecs après la disparition de l’Académie d’Athènes en 529. Les écrits grecs, syriaques et sanscrits ont été traduits en moyen perse, le pahlavi, langue officielle de
l’État. Il est possible que l’alphabet spécial utilisé pour la rédaction de
l’Avesta, le livre sacré des zoroastriens conservé dans la langue avestique
ancienne, ait été inventé pendant le règne de Khosrô.

 

 

Comme l’art achéménide, l’art sassanide est monumental. Mais le stuc et le plâtre remplacent les pierres dans la décoration et la sculpture. L’utilisation de monogrammes, de symboles et de dessins géométriques est un des traits marquants
de l’art sassanide qui, de ce point de vue, est un précurseur de l’art
islamique. Les scènes de chasse ou d’investiture abondent non seulement dans
les reliefs, mais également dans le travail de l’argent, du stuc ou des
étoffes.

 

 

Le déclin de l’empire

 

Il y a peu de vestiges témoignant d’une urbanisation importante pendant le dernier siècle de la dynastie sassanide, en comparaison de la première période où les souverains ont été de grands bâtisseurs de cités. La disparition des pièces de monnaie en
cuivre au profit de la pièce en argent, le drachme, laisse supposer un contrôle
centralisé du commerce et de l’artisanat au détriment des intérêts commerciaux
des provinces. D’autre part, dans les dernières années de l’empire, l’État est
en partie ruiné par les guerres contre les Byzantins, et par les dépenses de
cour du dernier grand roi sassanide, Khosrô II, petit-fils de Khosrô Ier.

 

 

La révocation d’un général populaire par Hormizd IV, fils et successeur de Khosrô Ier, provoque une révolte menée par un usurpateur, Bahram Chobin, qui aboutit à l’éviction d’Hormizd. Le fils de celui-ci, Khosrô II, demande alors l’aide de
l’empereur byzantin Maurice, qui lui permet de regagner son trône en échange de
villes (Dara, Martyropolis) et de terres (une partie de l’Arménie perse).
Cependant, une décennie plus tard, le meurtre de Maurice par Phokas, qui
s’empare du pouvoir à Constantinople, fournit à Khosrô le prétexte pour reprendre
les hostilités contre les Byzantins.

 

 

 

En quelques années, Antioche, Jérusalem et Alexandrie sont conquises et l’armée sassanide est aux portes de Constantinople, sur les rives du Bosphore. L’Empire achéménide semble alors restauré, mais provisoirement. Le nouvel empereur
byzantin, Héraclius, reprend l’offensive. Partant de la rive orientale de la
Mer noire, il envahit le cœur de l’Iran. En 628, il s’avance vers la
Mésopotamie. Le refus de Khosrô de faire la paix provoque la révolte des
généraux sassanides, qui organisent son assassinat. Ils mettent son fils sur le
trône et obtiennent la paix en abandonnant tous les territoires conquis. Dans
ces périodes agitées, cependant, un souverain chasse le précédent en quelques
mois. En 632, le dernier shahan-shah, Yazdgard III, jeune prince parent de
Khosrô, accède au trône. Mais le nouveau souverain ne peut consolider son
pouvoir face aux Arabes musulmans.

 

En effet, avec la suppression par Khosrô du royaume-tampon des Lakhmides, qui lui avaient refusé leur aide, les Arabes peuvent sans encombre pénétrer les frontières sassanides. Une fois unis sous la bannière de l’islam, les nomades arabes vainquent à la
fois les Sassanides et les Byzantins. En 637, l’armée sassanide est détruite
devant les remparts de Ctésiphon, et cinq années plus tard, la dernière
résistance perse est anéantie lors de la bataille de Nehavend, sur le plateau
iranien.

 

 

L’influence sassanide

 

L’Empire sassanide a servi de modèle au califat islamique, et l’influence iranienne sur l’organisation de la société et de la culture islamiques a été prépondérante. Des adeptes du zoroastrisme vivent encore en Iran, où les traditions anciennes
ont été conservées plus qu’ailleurs au Moyen Orient. Si l’influence turque est
devenue prédominante en Asie centrale, les traditions culturelles iraniennes y
sont demeurées très fortes. L’art, la culture et les institutions sassanides
ont marqué de leur empreinte les arts en Asie et en Europe.

Les deux Ecoles Sassanides


Le tournant de l’éducation Perse au VIe siècle

dimanche 17 septembre 2006, par Raham ASHA

Le présent article tente d’exposer brièvement le tournant que représenta le passage à la dernière étape dans l’histoire de l’éducation et la construction idéologique des Perses, qu’ils nommaient du même mot, frahang, et qui se scinda définitivement au VIème entre la formation des prêtres et celle des laïcs.

 

A l’origine, il semble avoir existées une éducation sacerdotale, une autre pour les nobles guerriers et les princes, et une destinée aux paysans et aux artisans. Elles étaient toutes tournées vers l’idéal éthique de la société trifonctionnelle, c’est-à-dire le dessein d’être un homme digne (airya-).

L’éducation sacerdotale perso-aryenne est désignée par le terme spécifique d’aθauruna- représentant aussi bien la scolarisation (en Pehlevi hērbedestān kirdan) que l’enseignement au cours de la vie entière. Cette éducation était conçue selon un processus permettant à la fois d’intégrer les jeunes étudiants (aēθrya-) à la première fonction (pištraiš āθrava), et pour y dégager une élite — c’est-à-dire : āθravan- “prêtre-étudiant” ; zaotar- “prêtre libateur” ; et aēθra paiti- “prêtre-enseignant”. Il s’agissait de les former à leur futur rôle de mage-prêtre et leur futur métier de rad-juge : la cérémonie cultuelle et la participation à la vie juridique. Ils n’avaient aucune activité militaire, agricole, artisanale ni commerciale.

A propos du prêtre éduqué digne, un passage de Vīdēvdād dit ainsi :

Alors Ahura Mazdā dit :
Appelle-le prêtre éduqué (āθravanəm), ô juste Zoraθuštra, celui qui durant toute la nuit, étudie la philosophie accompagnée de l’harmonie cosmique, laquelle délivre le l’angoisse, lui donne liberté au pont du juge, lui donne une bonne existence [spirituelle], lui fait accéder à l’existence [matérielle], à l’excellente harmonie de l’excellente existence.

Etudier la philosophie harmonieuse (xratūm asavanəm) est comme étudier la triple science. Il consistait à maîtriser les trois grandes patries de l’Avesta (comme Trayī́ Vidyā́, la Triple Science en Inde) : étiologique (gāθā-), liturgique (haδa.mąθra-) et juridique (dāta-). Le texte et le commentaire du livre avestique appelé le Huspāram-Nask renfermaient des détails de la législation sur l’éducation des enfants et des femmes.

L’éducation de jeunes guerriers et l’instruction de jeunes princes nous sont connues grâce essentiellement à des sources indirectes. Mais depuis une décennie, l’approche de cette institution de la deuxième fonction a été profondément renouvelée. Une nouvelle lecture d’œuvres pehlevis — conservées ou traduites en Persan ou en Arabe — a modifié nos connaissances et interprétations.

Un précieux exemple nous est fourni par un petit texte Pehlevi, Husrō et un Page, traduit également en Arabe : un récit courtois dans lequel les mérites respectifs des bonnes choses de la vie sont énumérés sous forme d’interrogatoire. Dans le prologue, le jeune page, appelé Vāspuhr, décrit les détails de l’instruction qu’il avait reçue. A l’âge prescrit, il avait été mis à l’école (frahangestān) où il avait mémorisé comme un prêtre-enseignant (hērbed) le Yašt (“texte sacrificiel”), le Hādōxt (l’un des livres étiologiques), le Baγān (livre du culte à rendre aux dieux) et le Vidēvdād (l’un des ouvrage juridiques), et il avait entendu, passage après passage, le Zand (“les commentaires”). Il s’était occupé de l’étude des lettres : la grammaire, la poésie, la rhétorique et la philosophie. Il était devenu habile dans l’art d’écrire, de copier et de peindre. Il avait appris encore la musique instrumentale, le chant et la danse. Il maîtrisait l’astrologie et les tables astronomiques. En même temps, il s’était occupé de l’équitation et du polo, de l’art de tirer à l’arc et de manier la lance. Il était parfait aux échecs, au tric-trac et au ašt-pāy (lit. “huit-pieds”). Enfin, il étala devant le roi ses connaissances dans la gastronomie, la parfumerie, l’art de s’habiller, etc.

L’histoire de l’éducation dominée par la technique de l’écriture reflète le passage progressif d’une culture de jeunes issus de la troisième fonction à une culture de scribes. Le scribe était un fonctionnaire tenant les comptes, classant les documents administratifs, rédigeant les ordres, capable d’en recevoir par écrit et par la suite, tout naturellement chargé de leur exécution. Les spécialistes des écritures et les comptables se constituèrent progressivement en classe héréditaire dominant la masse confuse des corvéables, participant plus ou moins directement à l’exercice du pouvoir et apparaissant aux yeux du public comme une classe supérieure. Un enfant né au sein de cette classe était envoyé à une école distincte de l’école pour jeunes prêtres : dibīrestān.

La médecine, l’astrologie et la musique doivent aussi être classées dans la troisième fonction. Bien que la théologie mazdéenne place la médecine de l’âme, se rattachant à la catégorie des prêtres au-dessus du médecin tout court, et qualifie le mąθrō.baēšaza (médication par les formules, procurée par le prêtre) comme la plus médicante de toutes les médecines, la médecine était néanmoins de la troisième fonction.

Dans le livre Dēngird, il est écrit :

Une partie de la médecine rentre dans la fonction du sacerdoce : c’est la médecine de l’âme ; une autre, dans la troisième fonction : c’est la médecine du corps. La décision sur l’expérience acquise et l’autorité du médecin de l’âme sont la fonction du zaraθuštrō.təma (officiant du niveau suprême) quant à la médecine de l’âme, et celle du médecin du corps est la fonction de l’erān-drustbed (le chef des thérapeutes de l’Empire).

Par exemple, Burzōyag — célèbre pour son livre Kalīlag et Damnag [1] — était le médecin en chef du royaume au temps du roi Hōsrō. Dans son autobiographie il écrit ainsi :

Mon père appartenait à la classe des guerriers, ma mère était fille d’une famille distinguée de prêtres… J’étais l’enfant favori de mes parents, et ils se donnaient plus de peine pour mon éducation que pour celle de mes frères. Ils m’envoyèrent donc, lorsque j’avais sept ans passés, à l’école primaire. Quand j’ai appris à bien écrire, j’ai remercié mes parents, et j’ai regardé un peu la science. La première branche de celle-ci à la quelle je me sentis attiré fut la médecine. Elle m’intéressa beaucoup, car j’en reconnus l’excellence, et plus j’en apprenais, plus je l’aimais, et avec plus de zèle je l’étudiais. Lorsque je m’y étais avancé à tel point que je pouvais penser à traiter les maladies, je me mis à délibérer et fis l’observation sur les 4 choses auxquelles aspirent les hommes…

Les scribes, les médecins et les astronomes constituaient une classe distincte de celle des prêtres. Dans le livre Bundahišn — le sommaire des sciences naturelles et de cosmographie telles qu’elles résultaient de l’Avesta et du Zand — il est écrit que « l’astrologie avestique est au-dessus des autres astrologies » — c’est-à-dire celles des astronomes professionnels.

La même distinction était faite entre la musique des justes — c’est-à-dire les prêtres mazdéens — et celle des musiciens. D’après le Bundahišn, le prêtre mazdéen se sert d’un instrument à cordes (la harpe, le luth, etc.) pour chanter l’Avesta. Les princes aussi apprenaient le huniyāgīh (“la musique et le chant”). Dans le livre Ēvēn, le roi Ardašēr écrit ainsi :

Nous savions que l’audition de la musique pousse à rechercher ses compositions, ses mélodies et la beauté de ses exécutions. Aussi, avons-nous permis l’enseignement des instruments musicaux à cordes au chef du banquet et aux autres, de manière qu’ils puissent se passer de musicien de condition humble. S’il n’y en a pas assez, le noble jouera lui-même de l’instrument à cordes qu’il connaît.

La classe spécifique et privilégiée des musiciens et des chanteurs comprenaient trois rangs : les musiciens et les chanteurs les plus habiles ; les joueurs de harpe, d’instruments à cordes ouvertes et de pandore ; le troisième rang avait la fonction d’enseigner la musique et le chant.

Pour les Perses, la vie d’une personne se structurait en 8 âges :

1. Vaccag, petit enfant jusqu’à 5/7 ans. Durant cette période de sa vie, il/elle était formé(e), dans la famille. L’enfant s’initiait à la vie sociale en apprenant les bonnes manières à acquérir, la civilité puérile et l’honnêteté.

2. Abunāyag/kudak, enfant de 5/7 à 15 ans. L’éducation proprement dite ne commencait toujours qu’à 5/7 ans révolus, l’âge où l’enfant était envoyé à l’école. Le livre Vizīrgird ī dēnīg dit que l’enfant de 5 à 7 ans devait aller à l’école primaire pour apprendre des formules sacrées. Ensuite, il commençait à apprendre les autres disciplines.

3. Mērag (μειράκιογ), adolescent de 15 à 20 ans. 15 ans, c’est l’âge auquel l’adolescent entre dans la société. Avesta dit ainsi (Yt 8. 14) :

C’est l’âge auquel, pour la première fois, le garçon revêt la ceinture (rituelle), l’âge auquel, pour la première fois, le garçon est doué de force offensive (= peut prendre l’initiative dans les combats), l’âge auquel, pour la première fois, le garçon l’érection.

L’âge de 20 ans marquait la fin de l’instruction physique et intellectuelle dans les écoles, c’était l’âge auquel le jeune était examiné par les sages.

4. Rēdag/javān, jeune homme de 20 à 30 ans. 20 ans, c’est l’âge auquel, pour la première fois, le jeune paysan ou artisan paie ses impôts, et le jeune guerrier sert dans l’armée.

5. Purnāy/dādmeh, homme fait de30 à 50 ans.

6. Han (< hana-), l’homme âgé de 50 à 70 ans. A 50 ans, l’homme (guerrier) déposait ses armes. AV. niδāsnaiθišəm signifie “déposant les armes”, ou d’après Xenophon, “celui qui a passé l’âge de porter les armes”. A 50 ans, l’homme de la 3ème fonction ne payait plus d’impôt, car c’était pour lui l’âge de la retraite.

7. Zaurura-, vieillard de 70 à 90 ans.

8. Et enfin, pairištā.xšudra, lit. “[celui] dont la semence est épuisée” !

La pédagogie de l’Antiquité perse connaissait un grand conservatisme. C’est avec le règne de Hōsrō ī Kavādān que s’ouvrit la dernière époque du frahang (“culture et éducation”) en Perse. Nous ferons précéder la description de cette phase par quelques remarques sur le tournant dans l’histoire culturelle du monde grec.

Quelques mots nous suffiront pour raconter l’adieu à l’Antiquité hellène païenne qui commença à la fin du IVème siècle : la bibliothèque du temple de Sarapis est détruite en 391 sur ordre de Cyrille, évêque d’Alexandrie. Théodose interdit les cultes païens en 392. L’école philosophique d’Alexandrie se perd dans l’école d’Athènes. Mais Proclus mort, l’école d’Athènes va aussi périr : les vexations du pouvoir, les privilèges des chaires violés, leurs biens confisqués, la liberté d’enseigner suspendue, limitée, enfin abolie par un décret de Justinien en l’an 529.

Le christianisme avait d’abord apparu en Perse comme une religion d’étrangers, ne recueillant de succès réel qu’auprès des non-mazdéens et des exclus.

Toutefois, à l’intérieur du mazdéisme se dégagea une doctrine de la multitude et du vulgaire apportant le bouleversement de l’innovation et introduisant confusion et désordre en s’appuyant sur les insatisfaits, les déclassés et les révolutionnaires avant la lettre, ce que les modernes appellent le communisme mazdakite. La mesure (peymān) que le roi Hōsrō proclama d’abord n’était point cette indifférence du pouvoir temporel telle que nous la concevons aujourd’hui, consistant à préserver la paix publique en protégeant tous les cultes, sans en préférer aucun. La mesure de Hōsrō implique le maintien de l’état à l’éclectisme, ne laissant aux “modernes” qu’une liberté douteuse, qui sans aller jusqu’à l’oppression, détermine une inégalité dans les droits. Il réservait toutes ses faveurs pour les anciens (les Mazdéens, les Hélènes, les Hébreux, et les autres) qui étaient demeurés fermes dans leurs croyances.

Par exemple, une notice de Procope raconte qu’en 544, Hōsrō exempta les habitants de Harrān de payer tribut parce qu’ils avaient conservé l’ancienne religion.

Dans le traité de paix conclu avec l’empereur Justinien, il obtint pour les philosophes néoplatoniciens exilés, le retour libre dans leur patrie : « Il faut que ces hommes-là, retournant à leur patrie, puissent y vivre selon leur choix, sans crainte, le reste de leur vie, sans être contraints de penser quoi que ce soit qui pourrait être en contradiction avec leurs opinions ou de changer les croyances de leurs ancêtres. »

Hōsrō se tourna contre une partie des mages qui donnaient une nouvelle interprétation du mazdéisme et voulaient entraîner les laïcs dans leurs querelles pour diviser les hommes, non plus par les conditions et les fonctions, mais par les doctrines. Alors, il convoqua les sept grands mages du royaume — Māhdād, Šābuhr, Dādohrmazd d’Ādarbāyagān, Ādarfarrōbay, Ādarbād, Ādarmihr et Baxtāfrid — et conclut un pacte avec eux : « Le prêtre doit enseigner l’Avesta à tout le monde mais ne peut enseigner le Zand qu’à des enfants de la classe des prêtres. »

Que signifie exactement ce pacte ?

Dès lors, les prêtres (moγān) ne devaient plus franchir la distance qui les séparait avec les laïcs (vehān). L’Avesta réunit : il y a des formules à réciter et de liturgies à accomplir. Tandis que le Zand (“commentaires”) divise. Chaque fois que les discussions théologiques touchaient les laïcs, elles créaient d’ardentes querelles qui introduisaient dans le monde des causes de guerre jusqu’alors inconnues, et divisaient les hommes par les doctrines, comme ils l’étaient autrefois par les intérêts, les lois et les mœurs. Alors, d’après ce pacte, toutes les discussions théologiques devaient rester dans les cercles des mages et dans les écoles théologiques (hērbedestān). L’école des scribes (dibīrestān) se libèra de l’autorité constamment réaffirmée des mages — le scribe, le médecin ou l’artiste ne s’exerçaient plus dans leur ombre pour ainsi dire.

Il existait deux systèmes d’écriture pour rédiger les textes relatifs à la religion :

·         dēn-dibīrīh, pour écrire l’Avesta ;

·         hām—dibīrīh, pour écrire le Zand.

Interdire le Zand aux laïcs, c’était aussi interdire l’écriture par laquelle le Zand s’écrivait.

Dans les écoles des scribes, on se servait d’autres systèmes d’écriture :

·         vaštag-dibīrīh, cursive, pour inscrire sur les tablettes, les seaux, etc.

·         fravardag-dibīrīh, pour écrire des lettres.

·         nēm- vaštag -dibīrīh, demi-cursive, pour écrire les autres textes.

Une notice conservée dans le dictionnaire géographique de Yāqūt nous fait savoir qu’à Rēv-Ardašēr, petit canton du district d’Arragān, il existait à l’époque des Sassanides, un corps de nombreux écrivains qui enregistraient au moyen d’une écriture appelée [nēm-]vaštag les choses relatives à la médecine, à l’astrologie (l’astronomie) et à la philosophie.

Ces deux écoles représentaient alors deux formes d’éducation : l’une, d’un grand conservatisme, s’appuyant exclusivement sur la connaissance de l’Avesta et des rites qui impliquent la récitation de formules avestiques ; et l’autre, d’esprit libéral, accueillant les autres cultures.

La division des Parsis actuels de l’Inde, en dastōr (“prêtre”) et behdēn (“laïc”), ne diffère guère du modèle antique de la société perse, tel que nous le trouvons dans les textes pehlevis. On voit le même contraste harmonieux entre le conservatisme concernant les liturgies et les rituels et l’ouverture d’esprit quant à la littérature, l’art et la science.

P.-S.

Ce texte est une adaptation de la conférence donnée à l’Université de Nanterre le 5 juin 2006 (Rencontre à la mémoire de Kasra Vafadari).

Cliquer ici pour voir la vidéo de cette conférence.

Notes

[1] Remaniement Pehlevi des recueils de fables, spécialement le livre indien Pañcatantra.

Arbre des dynasties et des Rois Perses: des origines a la fin de l’époque sassanides

Dynastie Pichdadienne. légendaire.

I Ormazd (dieu).

        épouse: Spinia Armaiti (déesse).

            1 enfant:

                – Gayomart roi des Perses. cf: dessous.

 

II Gayomart roi des Perses.

            2 enfants:

                – Machya roi des Perses. cf: dessous.

                – Machyana reine des Perses.

                        épouse: son frère Machya roi des Perses. cf: dessous.

 

III Machya roi des Perses.

        épouse: sa sœur Machyana. cf: dessus.

            1 enfant:

                – Siyamak roi des Perses. cf: dessous.

 

IV Siyamak roi des Perses.

            1 enfant:

                – Fravak roi des Perses. cf: dessous.

 

V Fravak roi des Perses.

            1 enfant:

                – Houscheng roi des Perses.

 


 

Dynastie Achéménide.

I Achéménes roi d’Ansham ?-675.

            1 enfant:

                – Teispes roi d’Ansham. cf: dessous.

 

II Teispes roi d’Ansham 675-640.

            2 enfants:

                – Ariaramne roi de Parsa. cf: dessous.

                – Cyrus I roi d’Ansham et roi du Parsumash 640-600.

                            2 enfants:

                                – Arukku.

                                – Cambyse I roi d’Ansham et roi du Parsumash 600-?, puis devient roi des Perses ?-559.

                                        épouse: Mandane fille d’Astyage roi des Mèdes. cf: Mèdes.

                                            1 enfant:

                                                – Cyrus II Le Grand roi des Perses 559-539, roi des Mèdes 550-539, puis devient

                                                  Grand Roi (roi des Perses + roi des Mèdes + roi de Babylone) 539-530 tué.

                                                            4 enfants:

                                                                – Cambyse II Grand Roi 530-522, pharaon 525-522.

                                                                        épouse: sa sœur Atossa. cf: dessous.

                                                                                       sa sœur Roxane. cf: dessous.

                                                                – Bardiya ou Smerdis.

                                                                – Atossa Grande Reine.

                                                                        épouse: son frère Cambyse II Grand Roi. cf: dessus.

                                                                                       Darius I Grand Roi. cf: dessous.

                                                                – Roxane Grande reine.

                                                                        épouse: son frère Cambyse II Grand Roi. cf: dessus.

 

III Ariaramne roi de Parsa 640-590.

            1 enfant:

                – Arsame roi de Parsa. cf: dessous.

 

IV Arsame roi de Parsa 590-? abdique.

            1 enfant:

                – Hystape. cf: dessous.

 

V Hystape.

            1 enfant:

                – Darius I Le Grand Grand Roi. cf: dessous.

 

VI Darius I Le Grand Grand Roi et pharaon 522-486.

        épouse: Atossa fille de Cyrus II Grand Roi. cf: dessus.

            1 enfant:

                – Xerxes I Grand Roi. cf: dessous.

 

VII Xerxes I né en 521, Grand Roi et pharaon 486-465.

        épouse: Amestris.

            1 enfant:

                – Artaxerxes I Longue Main Grand Roi. cf: dessous.

 

VIII Artaxerxes I Longue Main né en 500, Grand Roi et pharaon 465-424.

        épouse: Damaspia.

            1 enfant et 2 fils naturels et 1 fille naturelle:

                – Xerxes II Grand Roi et pharaon 424-424.

                – Fils naturel: Segdianos Grand Roi 424-424 abdique.

                – Fille naturelle: Parysatis Grande Reine.

                        épouse: son frère Darius II Nothus Grand Roi. cf: dessous.

                – Fils naturel: Darius II Nothus Grand Roi. cf: dessous.

 

IX Darius II Nothus (Le Batard) né en 475, Grand Roi et pharaon 424-405.

        épouse: sa sœur Parysatis. cf: dessus.

            3 enfants:

                – Artaxerxes II Mnemon Grand Roi. cf: dessous.

                – Cyrus Le Jeune mort en 401.

                – Ostanes.

                            2 enfants:

                                – Sisygambis.

                                        épouse: son frère Astanes. cf: dessous.

                                – Astanes.

                                        épouse: sa sœur Sisygambis. cf: dessus.

                                            3 enfants:

                                                – Darius III Coloman Grand Roi 336-321 tué, pharaon 336-322.

                                          épouse: sa sœur Stateira. cf: dessous.

                                                – Stateira Grande Reine.

                                                        épouse: son frère Darius III Coloman Grand Roi. cf: dessus.

                                                – Artabaze.

                                                            1 enfant:

                                                                – Basine reine de Macédoine et reine de Babylone.

                                                                        épouse en 333: Alexandre II Le Grand roi de Macédoine. cf: Macédoine.      

 

X Artaxerxes II Mnemon né en 456, Grand Roi 405-359, pharaon 405-404.

        épouse: Stateira.

            2 enfants:

                – Artaxerxes III Ochus Grand Roi. cf: dessous.

                – Apama née en 415.

 

XI Artaxerxes III Ochus Grand Roi 359-338, pharaon 343-338.

            1 enfant:

                – Artaxerxes IV ou Arses Grand Roi et pharaon 338-336.

 


 

Dynastie Seleucide.

I Antiochos.

        épouse: Laodice.

            1 enfant:

                – Séleucos I Nicator roi de Perse. cf: dessous.

 

II Séleucos I Nicator (Le Vainqueur) roi de Perse (Perse + Syrie) 305-281 assassiné.

        épouse: Apama I fille de Spatamenes satrape de Bactriane.

                       Stratonice I fille de Démétrius I roi de Macédoine. cf: Macédoine.

            3 enfants du premier mariage:

                – Antiochos I Soter roi de Perse. cf: dessous.

                – Achaeus.

                            4 enfants:

                                – Alexandre.

                                – Andromachus.

                                            2 enfants:

                                                – Laodice II reine de Syrie.

                                                        épouse: Séleucos II Callinikos roi de Syrie. cf: dessous.

                                                – Achaeus.

                                                        épouse: Laodice fille de Mithridate III roi du Pont. cf: Pont.

                                – Antiochia.

                                        épouse: Attalus.

                                – Laodice I reine de Syrie.

                                        épouse: Antiochos II Theos roi de Perse. cf: dessous.

                – Phila II reine de Macédoine.

                        épouse: Antigone II roi de Macédoine. cf: Macédoine.

 

III Antiochos I Soter (Le Sauveur) roi de Perse 281-261.

        épouse: Stratonice I fille de Démétrius I roi de Macédoine. cf: Macédoine.

            4 enfants:

                – Séleucos.

                – Antiochos II Théos roi de Perse. cf: dessous.

                – Apama II reine de Cyrène.

                        épouse: Magas roi de Cyrène. cf: Macédoine.

                – Stratonice II reine de Macédoine.

                        épouse: Démétrius II roi de Macédoine. cf: Macédoine.

 

IV Antiochos II Théos (Dieu) né en 286, roi de Perse 261-250, puis devient roi de Syrie (perd la Perse) 250-246 assassiné.

        épouse: Laodice I fille d’Achaeus de Perse. cf: dessus.

                       Bérénice II fille de Ptolémée II pharaon, assassinée en 246. cf: Dynastie Lagide.

            4 enfants du premier mariage:

                – Séleucos II Callinikos roi de Syrie. cf: dessous.

                – Antiochos Heerax (L’Epervier) mort en 227.

                        épouse: X fille de Ziaëlas roi de Bithynie. cf: Bithynie.

                – Stratonice reine de Cappadoce.

                        épouse: Ariarathes III roi de Cappadoce. cf: Cappadoce.

                – Laodice II reine du Pont.

                        épouse: Mithridate IV roi du Pont. cf: Pont.

            1 enfant du deuxième mariage:

                – X assassiné en 246.

 

V Séleucos II Callinikos (Le Beau Vainqueur) né en 265, roi de Syrie 246-226.

        épouse: Laodice II fille d’Andromachus de Perse. cf: dessus.

            3 enfants:

                – Séleucos III Ceraunos (Le Foudre) Soter roi de Syrie 226-223.

                – Antiochis.

                – Antiochos III Le Grand roi de Syrie. cf: dessous.

 

VI Antiochos III Le Grand né en 240, roi de Syrie 223-187.

        épouse: Laodice III fille de Mithridate V roi du Pont. cf: Pont.

                       Euboea de Chalcis.

            9 enfants:

                – Cléopâtre.

                – Antiochos.

                        épouse: sa sœur Laodice IV.

                            1 enfant:

                                – Nysa reine du Pont.

                                        épouse: Pharnace I roi du Pont. cf: Pont.

                – Laodice IV.

                        épouse: son frère Antiochos. cf: dessus.

                – Ardys.

                – Mithridate.

                – Séleucos IV Philopator roi de Syrie. cf: dessous.

                – Cléopâtre I morte en 172.

                        épouse: Ptolémée V Epiphane pharaon. cf: Dynastie Lagide.

                – Antiochos IV Epiphane (L’Illustre) Epimane (L’Insensé) roi de Syrie 176-164.

                        épouse: Laodice.

                            2 enfants:

                                – Antiochos V Eupator (Né d’un bon père) roi de Syrie 164-162 abdique, mort en 162.

                                – Laodice reine du Pont.

                                        épouse: Mithridate VI Evergete roi du Pont. cf: Pont.

                – Antiochis reine de Cappadoce.

                        épouse: Ariarathes IV Eusebes roi de Cappadoce. cf: Cappadoce.

 

VII Séleucos IV Philopator (Ami de son père) né en 220, roi de Syrie 187-176 assassiné.

        épouse: Laodice IV fille de Philippe V roi de Macédoine. cf: Macédoine.

            3 enfants:

                – X (fils).

                – Démétrios I Soter roi de Syrie. cf: dessous.

                – Laodice reine de Macédoine.

                        épouse: Persée roi de Macédoine. cf: Macédoine.

 

VIII Démétrios I Soter (Le Sauveur) né en 185, roi de Syrie 162-150.

        épouse: Laodice V.

            2 enfants:

                – Démétrios II Nicator roi de Syrie. cf: dessous.

                – Antiochos VII Sidétès roi de Syrie 140-130 tué.

                        épouse: Cléopâtre Théa fille de Ptolémée VI pharaon, morte en 121. cf: Dynastie Lagide.

                            1 enfant:

                                – Antiochos IX Decyzique Philopator co roi de Syrie

                                  114-96, puis devient roi de Syrie 96-96 assassiné.

                                        épouse en 115: Cléopâtre IV fille de Ptolémée VII pharaon, tuée en 112. cf: Dynastie Lagide.

                                                      en 96: Cléopâtre V Sélénée fille de Ptolémée VII pharaon. cf: Dynastie Lagide.

                                            1 enfant du premier mariage:

                                                – Antiochos X Eusèbes (Le Pieux) co roi de Syrie 96-83.

                                                        épouse en 95: Cléopâtre V Sélénée fille de Ptolémée VII pharaon.

                                                                                  cf: Dynastie Lagide.

                                                            2 enfants:

                                                                – Antiochos XIII L’Asiatique roi de Syrie 69-65 abdique.

                                                                – X (fils).

 

IX Démétrios II Nicator né en 165, roi de Syrie 145-140 et 130-125 assassiné.

        épouse: Cléopâtre Théa fille de Ptolémée VI pharaon, assassinée en 123. cf: Dynastie Lagide.

                       Rhodogune fille de Mithridate I roi de Perse. cf: dessous.

            3 enfants du premier mariage:

                – Séleucos V co roi de Syrie 125-125 assassiné.

                – Antiochos VIII Grypsos roi de Syrie. cf: dessous.

                – Laodice reine de Perse.

                        épouse: Phraates II roi de Perse. cf: dessous.

 

X Antiochos VIII Grypsos (Au Nez Crochu) né en 143, co roi de Syrie 125-125, puis devient roi de Syrie 125-114, puis devient co roi de Syrie 114-96 assassiné.

        épouse en        : Cléopâtre Tryphaena fille de Ptolémée VII pharaon, tué en 111. cf: Dynastie Lagide.

                      en 102: Cléopâtre V Sélénée fille de Ptolémée VII pharaon. cf: Dynastie Lagide.

            6 enfants:

                – Séleucos VI Epiphane roi de Syrie 95-95.

                – Antiochos XI Epiphane Philadelphe co roi de Syrie 95-94.

                – Philippe I Epiphane Philadelphe co roi de Syrie 95-83 abdique, mort en 57.

                            1 enfant:

                                – Philippe II co roi de Syrie 84-83.

                – Démétrios III Eukeurios (L’Heureux) co roi de Syrie 95-88.

                – Antiochos XII Dionysos co roi de Syrie 87-84.

                – Laodice Théa Philadelphe née en 120, reine de Perse.

                        épouse: Mithridate II Le Grand roi de Perse. cf: dessous.

 

Alexandre Balas roi de Syrie 150-145.

        épouse: Cléopâtre Théa fille de Ptolémée VI pharaon, morte en 121. cf: Dynastie Lagide.

            1 enfant:

                – Antiochos VI Epiphane Dionysos roi de Syrie 130-128.

 


 

Dynastie Parthe (Arsacide).

I X.

3 enfants:

                – Arsace I Le Grand ou Le Brave roi de Perse 250-248.

                – Arsace II Tiridate I roi de Perse. cf: dessous.

                – Valarsace roi d’Arménie 249-227. cf: Arménie.

 

II Arsace II Tiridate I roi de Perse 248-217.

            1 enfant:

                – Arsace III Artaban I Le Grand roi de Perse. cf: dessous.

 

III Arsace III Artaban I Le Grand roi de Perse 217-190.

            1 enfant:

                – Arsace IV Phriapetius roi de Perse. cf: dessous.

 

IV Arsace IV Phriapetius roi de Perse 190-175.

            3 enfants:

                – Arsace V Phraates I roi de Perse 175-171.

                – Arsace VI Mithridate I Le Grand ou Le Dieu roi de Perse 171-135.

                        épouse: Rikinu.

                            2 enfants:

                                – Arsace VII Phraates II roi de Perse 135-128.

                                        épouse: Laodice fille de Démétrios II roi de Syrie. cf: dessus.

                                – Rhodogune reine de Syrie.

                                        épouse: Démétrios II Nicator roi de Syrie. cf: dessus.

                – Arsace VIII Artaban II roi de Perse. cf: dessous.

 

V Arsace VIII Artaban II roi de Perse 128-124.

            1 enfant:

                – Arsace IX Mithridate II Le Grand roi de Perse. cf: dessous.

 

VI Arsace IX Mithridate II Le Grand roi de Perse 124-88.

        épouse en     : Laodice Théa Philadelphe fille d’Antiochos VIII roi de Syrie. cf: dessus.

                       en 88: Ariazaté-Automa fille de Tigrane II roi d’Arménie. cf: Arménie.

            2 enfants du premier mariage:

                – Arsace X roi de Perse 88-88.

                – Arsace XI Sanatroces roi de Perse. cf: dessous.

 

VII Arsace XI Sanatroces roi de Perse 88-70.

            1 enfant:

                – Arsace XII Phraates III roi de Perse. cf: dessous.

 

VIII Arsace XII Phraates III roi de Perse 70-53.

            3 enfants:

                – X.

                         épouse: Tigrane Le Jeune d’Arménie. cf: Arménie.

                – Arsace XIII Mithridate III roi de Perse 53-53 abdique, mort en 53.

                – Arsace XIV Orodes I roi de Perse. cf: dessous.

 

IX Arsace XIV Orodes I roi de Perse 53-38 abdique, assassiné en 36.

            3 enfants:

                – Pacorus tué en 39.

                – Arsace XV Phraates IV roi de Perse. cf: dessous.

                – Tiridate.

 

X Arsace XV Phraates IV roi de Perse 38-(+)13.

        épouse: Thermusa morte en (+)9.

            3 enfants:

                – Arsace XVI Phraateces roi de Perse 13-14.

                – Arsace XVII Orodes II roi de Perse 14-15.

                – Arsace XVIII Vonones I roi de Perse. cf: dessous.

 

XI Arsace XVIII Vonones I roi de Perse 15-19 abdique, mort en 19.

            3 enfants:

                – Arsace XIX Artaban III roi de Perse 19-43 abdique, mort en 43.

                            1 enfant:

                                – Arsace XX Vardanes roi de Perse 43-47.

                – Tiridate. cf: dessous.

                – Arsace I roi d’Arménie 35-35.

                        épouse: X d’Arménie. cf: Arménie.

                            Cf: Arménie.

 

XII Tiridate.

            1 enfant:

                – Arsace XXI Gotarzes roi de Perse. cf: dessous.

 

XIII Arsace XXI Gotarzes roi de Perse 43-43 et 47-50.

            2 enfants:

                – Arsace XXII Vonones II roi de Perse. cf: Perse.

                – Tiridate I roi d’Arménie 58-58 et 62-73. cf: Arménie.

 

XIV Arsace XXII Vonones II roi de Perse 50-50 abdique.

            2 enfants:

                – Pacorus I roi de Médée.

                – Arscae XXIII Vologes I roi de Perse. cf: dessous.

 

XV Arsace XXIII Vologes I roi de Perse 50-78.

            1 enfant:

                – Arsace XXIV Pacorus I roi de Perse. cf: dessous.

 

XVI Arsace XXIV Pacorus I ou II ou Ardasches roi de Perse 78-115.

            3 enfants:

                – Axidares roi d’Arménie ?-110. cf: Arménie.

                – Arsace XXV Chosroes roi de Perse. cf: dessous.

                – Arsace XXVI Parthamasieris roi d’Arménie 110-117, roi de Perse 117-117. cf: Arménie.

 

XVII Arsace XXV Chosroes roi de Perse 115-117 et 117-128.

            1 enfant:

                – Arsace XXVII Vologes II roi de Perse. cf: dessous.

 

XVIII Arsace XXVII Vologes II ou Mithridate IV roi de Perse 128-148.

            1 enfant:

                – Arsace XXVIII Vologes III roi de Perse. cf: dessous.

 

XIX Arsace XXVIII Vologes III roi de Perse 148-192.

            1 enfant:

                – Arsace XXIX Vologes IV roi de Perse. cf: dessous.

 

XX Arsace XXIX Vologes IV né en 145, roi de Perse 192-207.

            3 enfants:

                – Arsace XXX Vologes V roi de Perse 207-220.

                – Arsace XXXI Artaban IV roi de Perse 220-223 abdique, mort en 226.

                – Arsace II roi d’Arménie. cf: Arménie.

 


 

Dynastie Sassanide.

I Sassan.

            1 enfant:

                – Palik. cf: dessous.

 

II Palik ou Babek.

            2 enfants:

                – Sapor ou Chah-Pour.

                – Artaxerxes I roi de Perse. cf: dessous.

 

III Artaxerxes I ou Ardeshir Babigan roi de Perse 223-241.

            1 enfant:

                – Sapor I roi de Perse. cf: dessous.

 

IV Sapor I roi de Perse 241-272.

            3 enfants:

                – Ardasches III puis Hormisdas I roi d’Arménie 253-272, puis devient roi de Perse 272-272.

                  cf: Arménie.

                            1 enfant:

                                – Mirian roi d’Ibère 265-342. cf: Géorgie.

                – Varanes I ou Bahram roi de Perse 272-276.

                            1 enfant:

                                – Varanes II roi de Perse 276-293.

                                            1 enfant:

                                                – Varanes III roi de Perse 293-294.

                – Narses roi de Perse. cf: dessous.

 

V Narses roi d’Arménie 272-294, puis devient roi de Perse 294-303. cf: Arménie.

            1 enfant:

                – Hormisdas II roi de Perse. cf: dessous.

 

VI Hormisdas II roi de Perse 303-310.

            2 enfants:

                – Sapor II roi de Perse. cf: dessous.

                – Hormisdas.

                            1 enfant:

                                – Artaxerxes II Le Bienfaiteur roi de Perse 381-385 abdique.

 

VII Sapor II roi de Perse 310-381.

            3 enfants:

                – Sapor III roi de Perse 385-389.

                – Varanes IV Kermansham roi de Perse. cf: dessous.

                – X reine d’Arménie.

                        épouse: Chrosroes III roi d’Arménie. cf: Arménie.

 

VIII Varanes IV Kermansham roi de Perse 389-399.

            1 enfant:

                – Yezdedgerde I Ulathim roi de Perse. cf: dessous.

 

IX Yezdedgerde I Ulathim (Le Pêcheur) roi de Perse 399-420.

            2 enfants:

                – Varanes V Gour roi de Perse. cf: dessous.

                – Bahram II Shalpour roi d’Arménie 414-420. cf: Arménie.

 

X Varanes V Gour (L’Onagre) roi de Perse 420-440.

            1 enfant:

                – Yezdedgerde II Sipahdost roi de Perse. cf: dessous.

 

XI Yezdedgerde II Sipahdost (L’Ami du Soldat) roi de Perse 440-456.

            2 enfants:

                – Hormisdas III roi de Perse 456-458.

                – Firozeou roi de Perse. cf: dessous.

 

XII Firozeou ou Peroses ou Firouze roi de Perse 458-484.

            3 enfants:

                – Palash ou Balaxes ou Vologese roi de Perse 484-488.

                – Kawad I roi de Perse. cf: dessous.

                – Zames roi de Perse 498-502.

 

XIII Kawad I ou Kobad ou Cabades roi de Perse 488-498 et 502-531 abdique.

            1 enfant:

                – Chosroes I Le Grand roi de Perse. cf: dessous.

 

XIV Chosroes I ou Khosrou Le Grand roi de Perse 531-579.

            1 enfant:

                – Hormisdas IV roi de Perse. cf: dessous.

 

XV Hormisdas IV roi de Perse 579-589 abdique, mort en 590.

            1 enfant:

                – Chosroes II Purveez roi de Perse. cf: dessous.

 

XVI Chosroes II Purveez roi de Perse 589-590 et 591-628 abdique.

            5 enfants:

                – Chosroes II Schiroueth roi de Perse 628-629.

                            1 enfant:

                                – Artaxerxes III roi de Perse 629-629.

                – Schahryar roi de Perse 629-632.

                – Pooran Dokton Tourandokt reine de Perse 632-632.

                        épouse: Shah Shenendih roi de Perse 632-632.

                – Arzen-Dokt reine de Perse 632-632.

                – Feroukhzad roi de Perse 632-632.

 

Varanes VI roi de Perse 590-591.

Yezdedgerde III roi de Perse 632-651 abdique, mort en 656.

            1 enfant:

EN IRAN, DES EGLISES D’ORIENT





Conférence de S.E. Mgr Ramzi GARMOU
Archevêque de Téhéran des Chaldéens

Introduction

Première Partie : Grandeur de notre vocation

Deuxième Partie : Faiblesses d’une Eglise

Troisième Partie : Devenir un Petit Reste purifié, un Germe Sanctifié

ANNEXE 1 : L’Iran, Points de Repère

ANNEXE 2 : Emigration des Chrétiens

 



Introduction

Béatitudes, Eminences, Excellences, Chers amis,

Sa Béatitude Mar Raphaël I Bidawid m’a chargé de vous présenter ce rapport concernant les Eglises d’Iran et je tiens tout d’abord à vous demander d’en excuser les lacunes: je connais mieux l’Eglise Chaldéenne dont j’ai reçu la responsabilité. Je n’ai guère eu le temps de me concerter avec les Ordinaires des autres Eglises Catholiques d’Iran et je leur demande de compléter et corriger la présente intervention, et d’en pardonner les erreurs et limites certaines.

Merci de votre patience et indulgence à mon égard, d’autant que mon sujet comporte trois points spécifiques auxquels il me faut au moins faire allusion. Il va s’agir d’abord d’une culture persane bien particulière, tout à fait spécifique et différente de ce que vous connaissez au monde arabe. De plus, nous sommes au monde chi’ite et en Régime Islamique. Enfin les chrétiens forment une minorité beaucoup plus réduite que l’ensemble des Eglises du Proche Orient. Trois spécificités qui réclament du temps et quelque attention. C’est la raison pour laquelle, pour faire vite, je traiterai d’un même élan la présentation des Eglises d’Iran et les questions qui m’ont été soumises, du moins celles qui me semblent les plus importantes dans le contexte qui est le nôtre. En annexe du document que vous avez entre les mains, vous trouverez quelques réflexions plus fouillées que je ne saurai développer ici.

Quant au titre de cet exposé, « Eglises d’Orient », il entend d’abord reprendre l’ancien titre de notre Eglise locale, à l’Est de l’ancien empire romain, au-delà d’Antioche, et hors du monde arabe. Je me réjouis que vous ayez pensé à inviter des représentants de cette Eglise qui peut vous paraître « hors frontière » et je vous en remercie. L’Eglise Chaldéenne avec l’Eglise assyrienne d’Orient envisagent conjointement de remettre cette appellation en honneur car nos Eglises ont toujours voulu être catholiques en Asie, bien au-delà des frontières de telle ou telle ethnie particulière. Mais bien entendu, cette étude sur les Eglises catholiques d’IRAN englobera l’Eglise arménienne comme l’Eglise latine, bien que, chaldéen moi-même, je connais moins bien ces communautés sœurs.

Dans une première partie, je vous exposerai ce qui me paraît être la vocation de notre Eglise locale d’Iran. Ensuite je vous en dirai les faiblesses. Enfin je chercherai à vous faire partager les appels, à la lumière de l’Evangile.

Première Partie : Grandeur de notre vocation


A. Notre situation géopolitique

Notre Eglise chemine dans un vaste pays dont les dimensions pourront étonner certains: 1.648.000 km2, soit un territoire qui réunirait l’Irak, la Syrie, le Liban, la Palestine et l’Egypte, mais avec un immense désert central, inhabitable. Une population en rapide augmentation, qui comptait plus de 60 millions d’habitants au dernier recensement de 1996, qui sera notre constant point de repère dans cette étude. Cette population se diversifie en de nombreuses ethnies, restes de multiples invasions et témoins d’un passé long et tumultueux.

Vaste et divers comme un empire, dont les habitants s’urbanisent rapidement, par exemple dans cette grande capitale qu’est Téhéran avec ses quelque 15 millions d’habitants.

Depuis vingt ans, à la suite de la Révolution dont vous avez sans doute suivi les soubresauts, nous sommes devenus une République Islamique qui fait peur à beaucoup, mais dont l’image de marque en Occident me semble faussée: il s’agit d’un pays de grande culture et les persans ne sauraient être aussi fanatiques que le prétendent certains « médias » ou informations qui diabolisent notre Régime pour mieux se faire écouter. De plus, vous savez que les mentalités évoluent vite et l’élection de l’Hojat-ol-Islam Saïd Mohammed Khatémi comme Président de la République en est un signe parmi d’autres, signe très nettement confirmé par les récentes élections municipales remportées haut la main par ceux qui le soutiennent, en particulier une nombreuse jeunesse qui n’a pas connu la Révolution et qui désire un cadre de vie plus souple, plus libre mais aussi moins difficile du point de vue économique.

Quant à notre économie, vous en savez la force et la faiblesse, dues aux variations des cours du pétrole, notre principale ressource. Mais permettez-moi de rappeler que les exploitations pétrolières sont entrain de s’étendre sur une vaste zone autour de la mer Caspienne, ce qui intéresse, outre les appétits occidentaux, tous les pays de cette région d’Asie Centrale, du Caucase à la Chine, et explique sans doute bien des conflits actuels, sur les lieux où pourraient passer les oléoducs, de l’Afghanistan à la Tchétchénie, pour ne rien dire du Kurdestan, de l’Irak, de cette région du Golfe que je n’ose nommer… Zone de fractures dans notre humanité asiatique, avec de plus votre voisin Israël qui prend l’Iran pour son plus dangereux ennemi.

Zone d’avenir donc pour l’économie mondiale, mais aussi région de transition culturelle d’ouest en est, « Empire du Milieu »
entre la Mésopotamie arabe et l’Indus, ainsi que, du nord au sud, entre le monde slave ou turco-mongol et l’Arabie. Nous sommes bien évidement charnière entre le Proche Orient et l’Asie profonde, chemin obligé des invasions, à la route de la soie autrefois, aujourd’hui des oléoducs mais aussi des chemins de fer, des marchandises, des idées ainsi que des drogues, malheureusement.

Malgré les continuelles invasions qui ont douloureusement marqué son histoire, l’Iran a su conserver une authentique et très riche civilisation dont nous connaissons le glorieux passé zoroastrien et la richesse actuelle du shiisme iranien, si marqué par la poésie mystique d’un Hafez ou d’un Molânâ, une culture bien différente de celle que vous connaissez dans le monde sunnite arabe.

Dans un tour d’horizon aussi rapide, c’est malheureusement tout ce que je peux vous en dire. Pour plus de détails, permettez que je vous renvoie à la première annexe du document que vous avez entre les mains.

B. Notre histoire est-elle signe de vocation ?

Sans glisser dans le folklore ou l’archéologie, il me semble absolument nécessaire d’évoquer l’histoire asiatique de notre Eglise pour en comprendre la spécificité au sein des autres Eglises d’Orient. De plus, l’histoire n’est-elle pas signe de vocation? Cette histoire s’étale sur deux millénaires et fut perturbée par de nombreuses épreuves. Je ne peux donc qu’en rappeler très rapidement les grandes articulations.

Sans prétendre comme certains que notre Eglise fut fondée par les Mages de retour de Palestine, il faut signaler que ce grand spécialiste et ami de notre Eglise que fut le Père FIEY, d’heureuse mémoire, situe à la fin du premier siècle du christianisme la fondation de la première Eglise dans un faubourg de Ctésiphon, la capitale de l’empire Perse de l’époque. Inutile d’insister: vous ne serez pas étonnés d’une telle affirmation car vous connaissez trop le Nouveau Testament comme les relations multiples entre les communautés juives de Jérusalem avec les nombreux exilés demeurés en Mésopotamie après le retour autorisé par Cyrus le perse. Alors que le christianisme se heurtait à une persécution dans l’empire romain, notre Eglise connaissait d’abord une expansion relativement tranquille à travers la Mésopotamie, l’Arabie et les provinces du Fars jusqu’à la Caspienne.

Mais bientôt, la dynastie Sassanide, fondée 224 par le petit fils d’un grand prêtre zoroastrien, vint s’opposer à cette expansion et entamer une très sanglante persécution. Cette violence dura pendant plusieurs siècles, d’autant plus sévère qu’à partir 313 l’empereur romain était devenu depuis Constantin le défenseur des chrétiens. Dès lors, les chrétiens de notre Eglise furent perçus comme les espions des armées romaines et chaque conflit entre la Perse et Byzance vint raviver cette persécution, qui nous a valu de si nombreux martyrs. Telle fut une des raisons de l’éloignement de notre Eglise par rapport au patriarcat d’Antioche, et, après le malheureux concile d’Ephèse où Cyrille se signala par son intransigeance, brouille et rupture complète s’intallèrent à partir du 5ème siècle au cours duquel notre Eglise fut accusée de nestorianisme, pour être mieux rejetée dans les ténèbres extérieures à l’empire romain et vouée à l’oubli.

Au 7ème siècle, l’invasion arabe pénétra bien vite en territoire persan. En quelques décades, nos Eglises disparurent d’Arabie. Dans les autres régions, nos fidèles devenaient des « Dhimmis » dans leur propre pays, situation qu’il n’est pas nécessaire d’expliquer devant vous… Pourtant une élite de penseurs, de scribes et de médecins ont collaboré avec la dynastie Abbasside de Baghdad et ont permis le passage de la civilisation gréco-perse au monde arabe qui étendait ses conquêtes. Mais le petit peuple des chrétiens, soumis à une situation humiliante et obligée de verser de lourds impôts, prit l’habitude de s’affirmer musulmans pour éviter cette pesanteur. Notre Eglise qui avait si bien résisté à la persécution sanglante mais intermittente et qui fut dirigée plutôt contre le clergé, se révéla à la longue vulnérable à cette pression généralisée et permanente. Pourtant son expansion vers l’est se poursuivait: l’Inde était déjà touchée par l’Evangile, puis bientôt l’Asie Centrale, la Mongolie et la Chine, si bien que, selon les historiens, notre Eglise a rassemblé environ 80 millions de chrétiens en 250 évêchés échelonnés de la Méditerranée au Japon. Telle était notre moisson asiatique au début de ce 2ème millénaire.

Mais comment porter « un fruit qui demeure » devant non seulement l’islamisation rampante des « Dhimmis », mais aussi une série de catastrophes que j’énumère pour mémoire:

Au 14ème siècle, de sinistre mémoire, les massacres des Mongols et surtout de Tamerlan,

Au même siècle, les épidémies dévastatrices de la peste noire,

A la même période, les persécutions en Chine du temps de la dynastie MING détruisirent toute présence de notre Eglise pourtant bien implantée dans ce pays,

Enfin, toujours à la même époque, en Asie Centrale et Inde, les ambassades et voyages de missionnaires occidentaux qui, après l’échec des Croisades, entreprenaient une pénétration plus subtile mais non moins dangereuse pour notre Eglise, surtout un peu plus tard avec le Pradoado portugais.

D’où le Synode de Diamper de 1599 dont nous célébrons en un 4ème centenaire la triste mémoire cette année afin si possible d’en guérir quelque peu les plaies.

Le démantèlement de notre Eglise par la latinisation de certains, l’uniatisme qui a provoqué des schismes dans notre Eglise à partir du 16ème siècle, l’isolement de l’Inde par rapport à notre Patriarche malgré la ferme prise de position de sa Béatitude le Patriarche AUDO au cours du premier Concile du Vatican.

Rappelons aussi les massacres à l’occasion des guerres mondiales de ce siècle.
Et enfin, l’émigration galopante aujourd’hui…

Si nous en faisons mémoire à l’occasion du Jubilé de l’an 2000, ces nombreux événements douloureux ne nous invitent guère à la jubilation: nous sommes passés de 80 millions à un petit million sur l’ensemble du Moyen Orient. Nous ne pouvons ni même ne devons oublier ce passé comme semble nous y inviter le Concile , comme Marie et l’Eglise n’ont pu oublier la Croix du Fils Unique, même après sa sainte Résurrection. Pour guérir, il nous faut faire mémoire en présence du Sauveur qui peut panser nos plaies. Faute de faire mémoire, nous risquons de nous construire un passé mythique, source de bien des passions…

En conclusion de cette première approche, résumons-nous. Notre situation géographique qui nous situe au-delà du monde arabe, à la charnière entre Antioche et Ernaculam, vient comme confirmer notre histoire, marquée du sang de si nombreux martyrs, bu par la terre de ce vaste continent. Cette histoire nous indique une vocation nettement asiatique, au service d’un continent si riche de cultures et de religions très anciennes, si peuplé aussi, si pauvre et si peu marqué par l’Evangile de Jésus-Christ. Les Evêques de ce continent réunis en Synode l’année dernière ont d’ailleurs souligné fréquemment combien la tradition latine, trop occidentale, était peu apte à pénétrer en profondeur ces pays dont naguère la tradition syriaque fut presque complètement chassée par les persécutions. La rigueur de ces persécutions ne montre-t-elle pas combien cette tradition syriaque pouvait profondément pénétrer la culture de ces pays, au point d’y être suivie comme si dangereuse? N’y a-t-il pas là un appel évident vers l’Asie? Nous y reviendrons.

La rigueur de celles-ci ne montre-t-elle pas combien cette tradition syriaque avait profondément pénétré la culture de ces contrées, au point d’être sentie comme dangeureuse.

EN IRAN, DES EGLISES D'ORIENT dans Religion clip_image002



 

Deuxième Partie : Faiblesses d’une Eglise

Ceux parmi vous, qui connaissent tant soit peu notre Eglise d’Iran, ont sans doute eu la politesse de réprimer un sourire de commisération en écoutant ce qui précède. La vocation que j’ai esquissée ne correspond en rien aux possibilités de notre Eglise, à ses dimensions, à ses énergies spirituelles, et il me serait trop facile et insuffisant de répondre à l’objection en affirmant que l’Eglise des Apôtres n’était guère humainement plus puissante que la nôtre. A la suite de ce millénaire éprouvant, il nous faut aujourd’hui discerner ce qui est Espérance basée sur l’Evangile de ce qui n’est que rêve utopique. Auparavant regardons la situation actuelle de nos Eglises en Iran.

Selon les chiffres du dernier recensement de 1996 que je cite à titre indicatif, sachant que certains les estiment en dessous de la réalité, l’ensemble des chrétiens ne représente aujourd’hui que 78.000 personnes pour plus de 60 millions d’habitants, soit un pourcentage de 1,3 pour mille, chiffre qui a très certainement diminué depuis 1996. Incontestablement, nous ne sommes plus qu’une très faible minorité en Iran.

Communauté très fragile, spirituellement comme humainement, car outre ce pourcentage extrêmement faible, nous souffrons de multiples blessures. Et tout d’abord nos divisions: il s’agit d’une minorité fragmentée en plusieurs ethnies et divisée en sept Eglises.

Le schéma n° 4 ci-dessus vous détaille ces divisionPour simplifier notre regard et pour tenir compte de ceux qui pensent que les chiffres du recensement sont trop faibles, admettons que l’ensemble des chrétiens rassemblent 100.000 personnes de nationalité iranienne cf. schéma, sans décompter les étrangers dont le nombre est très fluctuant. En ce cas, les Arméniens représenteraient quelque 80.800 dont 800 catholiques; les Assyro-Chaldéens, environ 16.000 dont 8.500 catholiques.

Quant aux Eglises d’Occident, latine comme réformées, je les ai soulignées sur le tableau n° 5 afin de ne pas les oublier car elles sont minuscules, bien que puissantes par d’autres points de vue. Donc le total des catholiques représente 9.700 fidèles, avec une nette majorité de Chaldéens. C’est infime comme un « petit troupeau »!

Notre diagnostic ne doit pas oublier d’autres signes de faiblesse que j’énumère :

Depuis des siècles, il n’y a plus aucun Monastère en Iran, civilisation ancienne très marquée par le zoroastrisme, la mystique musulmane et l’ancienne tradition contemplative des Eglises d’Orient.

La Conférence épiscopale d’Iran ne se réunit qu’une demi-journée par an. Il est vrai que nous sommes séparés par de longues distances et que chacun participe au Synode de son Eglise.

85 % du clergé catholique d’Iran a été expulsé ou a quitté le pays depuis la Révolution islamique. Jusqu’à présent, ceux qui ont pu venir les remplacer se comptent sur les doigts d’une main. Or aujourd’hui en Iran nous sommes 8 ministres chaldéens, dont seulement 2 iraniens d’origine, 3 venus de l’Irak, 2 venus de France et 1 venu de l’Eglise Syro-Malankare de l’Inde. Quant aux Arméniens catholiques, ils comptent seulement 2 ministres, tous deux venus du Liban.

Depuis des décennies, aucune vocation à la prêtrise dans mon diocèse de Téhéran. C’est un profond tourment… En effet, nous ne pouvons plus guère attendre une aide de l’étranger: le séminaire de Bagdad ne compte que 41 séminaristes chaldéens, nombre insuffisant pour répondre aux futurs besoins de l’Eglise d’Irak. Et vous savez la crise des vocations en Occident.

En Iran il est vrai, il n’existe aucun séminaire, aucune faculté de théologie pour former aux ministères. Nous faisons ce que nous pouvons. Mais peut-on espérer qu’à l’avenir l’Eglise latine aidera notre Eglise locale d’Orient à former de jeunes adultes sans les attirer vers elle?… Malgré l’effort mené depuis quelques années, les ouvrages de théologie en persan restent insuffisants pour une formation théologique sérieuse dans cette langue. Ces ouvrages sont à peine suffisants pour animer un recyclage et surtout une initiation donnée à des hommes mariés qui seraient disponibles pour recevoir le Sacerdoce. Quel renouveau d’ailleurs avons-nous suscité pour ce ministère traditionnel et qui fut si important pour la vie de petites communautés en difficulté ?

Aucun séminaire donc et aucun institut pour promouvoir l’adaptation de la Liturgie et son renouveau en fonction de notre pays, l’approfondissement du dialogue œcuménique comme inter-religieux, pour réfléchir aussi aux graves questions que pose un effort d’inculturation dans cette civilisation séculaire si riche, ni pour approfondir aucun des autres grands sujets qui vont être débattus au cours de ce saint Synode.

Le message du Concile Vatican II n’a pas été transmis à nos communautés ni ses textes traduits en persan, pas plus d’ailleurs que les grandes encycliques ni les lettres de nos Patriarches, sauf la dernière il est vrai sur le mystère de l’Eglise. Ces retards dans la traduction et de la transmission en persan s’expliquent fort bien: pour une population chrétienne extrêmement réduite, il nous faut faire le même travail que vous faites au service d’une communauté de chrétiens arabophones cent fois plus nombreuse… Qualitativement, nous avons en effet autant de besoins que des communautés plus nombreuses.

La Bible est traduite en Persan sans doute, mais cette traduction date de cent ans, aujourd’hui tout à fait défectueuse, incomplète et sans note explicative. D’ailleurs sa diffusion en Iran demeure interdite par les autorités depuis plus de dix ans.

Emigration Galopante

Il me faut terminer cette liste de faiblesses par celle qui menace le plus immédiatement l’existence même de notre Eglise en Iran, je veux parler de l’émigration galopante des Chrétiens.

Etant donné l’importance de cette menace et le peu de temps qui m’est imparti, j’ai choisi de vous en remettre une étude un peu détaillée en annexe de cet exposé, ce qui me permet d’aller très vite et de me résumer. Le tableau de l’évolution du pourcentage des chrétiens par rapport à l’ensemble de la population iranienne est éloquent (cf. schéma n° 6): depuis la veille de la Révolution et de la guerre, soit en 20 ans nous sommes passés de 5 à 1 pour mille, soit d’un total de 169.000 chrétiens à quelque 78.000.

Evolution selon les chiffres des recensements du pourcentage des Chrétiens par rapport à la population iranienne

Cet affaiblissement provient, à mon sens, de trois facteurs conjugués: d’abord bien sûr la forte émigration, surtout des jeunes, donc un vieillissement de la communauté et une mortalité nettement plus élevée, enfin un taux de naissance nettement moins fort chez les chrétiens, beaucoup plus urbanisés que l’ensemble de la population (99 % contre 61 % pour l’ensemble). Quant à l’émigration, vous connaissez tous ce phénomène et en souffrez. J’apprends qu’en liaison avec les douloureux événements que nous connaissons, un phénomène similaire s’accélère dangereusement au sein des Eglises d’Irak, qui sont pour nous en Iran ce que représente le Liban pour les Eglises de Syrie ou de Jordanie. Si nos arrières craquent, qu’allons-nous devenir ? Chez nous, l’émigration rapide affecte une toute petite communauté très fragile et me semble particulièrement dangereuse. Cette épidémie frappe d’abord les élites et les jeunes, surtout les jeunes gens.

Plusieurs conséquences :

Avec qui les jeunes filles restées sur place au foyer vont-elles se marier ? Et si elles épousent un musulman, la loi les oblige en Iran à devenir musulmanes.

Les jeunes partent: du fait de leur vieillissement, nos communautés sont obligées de donner une certaine priorité aux soins prodigués à nos vieillards: beau témoignage de charité certes, mais au détriment d’autres tâches d’évangélisation, étant donné le manque drastique de personnel.

Et si c’est notre privilège de travailler au service des plus pauvres qui n’ont pu partir et donc d’une Eglise très décharnée, il devient difficile d’éduquer en eux l’Espérance non pas en une survie mais en une Résurrection et la question posée à Ezéchiel (37/3) devient lancinante: « Fils d’homme, ces ossements vivront-ils ? »

Je vous ai dit que nous n’avions aucune crise de vocation: nous n’avons aucune vocation sacerdotale et comment en aurions-nous au sein de familles qui parlent de départ et cherchent un hypothétique visa ?

Parmi ceux qui restent, la fragilisation de notre communauté et cet écroulement de leur passé communautaire provoquent parfois des tensions passionnelles et des réactions éthniques, qui ne sont pas sans conséquence sur la vigueur de notre communion ecclésiale et de notre témoignage…

Dans ces conditions, il nous est difficile de promouvoir un dialogue inter-religieux, sinon celui mené tout naturellement par ces familles qui partagent la vie quotidienne des iraniens musulmans et témoignent de valeurs humaines complémentaires. Mais nous ne sommes guère d’accord avec ceux qui, spécialistes, viennent d’autres Eglises étrangères tenir des dialogues en Iran, oubliant que pour être chrétien, un tel dialogue ne peut ignorer l’Eglise locale, si faible fut-elle! Que ces spécialistes soient disponibles en vue d’aider notre Eglise locale dans sa mission, grand merci! Mais pas plus !

En bref, serions-nous donc appelés à vivre, avant toutes les Eglises ici représentées, le prototype d’une étrange vocation: disparaître? Pourtant, je ne vois pas que notre pays, comme d’autres, puisse espérer un quelconque avantage de la disparition de toute présence chrétienne.

Mais tous les renouveaux sont possibles à l’Esprit de Dieu !

 

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Troisième Partie : Devenir un Petit Reste purifié, un Germe Sanctifié

Vous vous en doutez, il ne m’appartient pas de savoir quel regard Dieu dans son Amour porte sur notre Eglise: une minorité évanescente ou un Petit Reste purifié, une Racine en terre aride, un Germe fécond? (Isaïe 6/13, 53/2, Zacharie 3/8).

Outre nos faiblesses, que je vous ai détaillées, je tiens à souligner brièvement mais clairement les signes de vie et de renouveau :

Parmi nos jeunes chrétiens, un bon nombre sont avides de Jésus-Christ et étudient l’Evangile ensemble. S’ils sont fatigués de certaines de nos habitudes héritées du passé, c’est signe de vitalité: à nous de ne pas les décevoir par nos lenteurs !

Je sais des réunions d’Evangile qui rassemblent plusieurs prêtres et pasteurs de diverses Eglises, entre lesquels s’est liée une profonde amitié, source de confiance et collaboration.

Et ce petit fait n’est qu’un signe: dans leur pauvreté, chacune de nos Eglises ne peut isolément répondre à tous ses besoins. Notre fragilité nous accule à l’œcuménisme et à la collaboration.

Dans le même sens, il est peut-être possible que les ethnies chrétiennes, arménienne comme assyro-chaldéenne, voyant leur nombre diminuer si rapidement, laissent s’abaisser certaines barrières, se rapprochent et permettent par-là même l’émanation d’une Eglise locale pour l’Iran.

Je constate avec étonnement que notre pays est plus tolérant que d’autres et admet que certaines personnes, attirées par Jésus Christ, osent chercher leur chemin vers l’Eglise. Deviendront-ils ces « prémices que l’Iran offre au Christ » (cf. Romains 16/5), si du moins ils peuvent demeurer enracinés dans leur civilisation, peut-être comme le grain qui meurt (Jean 12/24) en union à la Croix, unique source d’Esprit pour notre pays ?

Enfin quelques laïcs se sentent attirés par une vie de consécration et de pénitence, selon une vocation traditionnelle et pré-monastique que notre Eglise ancienne a appelé « Ihidaya »: avoir un cœur unifié par le Fils, l’Unique époux; Ihidaya, beau témoignage donné à l’Unicité de Dieu, « Taohîd » (cf. Psaume 86/11).

Ces faits se passent chez nous. Mais notre Eglise locale d’Iran fait partie d’une communion d’Eglises qui évoluent-elles aussi, et plus vite que nous. Je note en particulier certains points qui nous concernent plus directement :

Les dialogues théologiques et pastoraux entre nos Eglises d’Orient provoquent une accélération chez nous dans la collaboration et l’amitié. Ils creusent la soif de l’Unité retrouvée. Le Conseil des Eglises du Moyen Orient peut nous y aider, si en son sein comme parmi les Eglises arabes, l’Iran et ses Eglises ne sont pas oubliées et que circule mieux l’information, signe de communion… Cette information supposerait une attention spéciale aux petites minorités comme la nôtre: il nous est parfois difficile de savoir jusqu’à l’existence des Lettres Pastorales de nos Patriarches…

Le Synode des Evêques d’ASIE auquel j’ai eu la grâce de participer a posé un fait étonnant: nous ne sommes pas seulement les Eglises d’Orient, mais aussi des Eglises d’Asie. Cette vocation me paraît particulièrement exacte concernant les Eglises de tradition syriaque étant donné l’histoire qui est la leur. Me permettez-vous de souhaiter ardemment que nous puissions continuer dans cette ligne et que chaque Eglise retrouve ses liens avec ses sœurs, j’entends cela en particulier des Eglises étirées vers l’Asie que sont les Eglises Maronite, Syriaque, Chaldéenne, Syro-Malabare, Syro-Malankare ? … Isolés les uns des autres, à quelle pertinence pouvons-nous prétendre en vue de la mission en Asie ? Mais si nous retrouvons notre cohésion syriaque enracinée dans notre histoire commune redécouverte et actualisée, nous pourrons rendre sens et signification à nos petits restes éparpillés, ceci alors même que les Evêques latins d’Asie en ce même Synode se plaignaient de leur occidentalisation trop poussée ?

La Stèle syriaque de Sig-nan-fou, Credo écrit en chinois avec des expressions bouddhistes, n’a pas provoqué dans notre Eglise une crise semblable à la fameuse « querelle des rites »…

J’aime à espérer qu’un prochain Congrès des Evêques d’Orient pourra inviter des représentants de nos frères des Eglises Orientales de l’Inde, dont nous séparent les mauvaises habitudes d’un cadre canonique inadapté, héritage d’un passé douloureux.

Vos Eglises cherchent avec vigueur à s’adapter à la civilisation arabe au milieu de laquelle vous vivez et à laquelle vous êtes envoyés. Pour nous, c’est promesse d’une diversification au sein de notre communauté chaldéenne et de notre Patriarcat, car votre effort d’acculturation nous est un appel à une semblable acculturation, mais au service de la civilisation persane. Ici comme ailleurs, cette hypothèse suppose que le principe du subsidiarité soit appliqué à tous les niveaux de responsabilité.

D’ailleurs la création d’un Conseil des Patriarches Catholiques d’Orient me semble porter inchoativement la promesse d’une évolution de l’institution patriarcale afin que nous ayons un unique Patriarche pour rassembler des Eglises vraiment locales, chacune spécifiée par sa vocation de service d’une ère de civilisation. Est-ce Utopie d’un rêveur ou Espérance fondée sur la Parole de Dieu et l’élan du Concile ?

Concluons : certes, il ne suffit pas d’être une infime minorité pour, par-là même, prétendre être ce Reste purifié, ce Germe sanctifié. Cet exposé vous a peut-être paru quelque peu pessimiste parfois. Je fais miennes ces lignes de l’Evêque d’Amiens publiées dans la revue Christus (p.160) l’année dernière dans un article qui avait pour titre « L’Eglise humiliée ». Mgr Jacques NOYER affirmait :

« Oser regarder, oser nommer, oser décrire les humiliations de notre Eglise, n’est en aucune façon manquer de foi. Nous gardons toute notre confiance au Christ et à son Esprit, mais nous refusons de vivre dans l’illusion. Il s’agit là sans doute d’une démarche difficile et pourtant essentielle. Dans la tempête de l’humiliation, nous risquons de perdre cœur. « Hommes de peu de foi » nous dira Jésus quand nous lui aurons fait part de notre angoisse. Mais il ne nous demande ni de commander à des vents qui ne nous obéissent pas, ni de nous endormir près de lui en faisant de beaux rêves. Regarder le creux des vagues, témoigner de la frayeur de l’équipage et en même temps réveiller le Christ qui dort, n’est-ce pas cela vivre en Eglise ? »

 

Et l’Evêque d’Amiens de développer sa pensée en trois paragraphes intitulés: « L’épreuve de la stérilité », « l’épreuve de l’impuissance », « l’épreuve de l’insignifiance ».
Ce qui peut être exact concernant le diocèse d’Amiens en France, l’est combien plus à Téhéran!

Quant à moi, j’espère trouver avec votre appui une « petite voie » ecclésiale pour mon « Petit Troupeau », comme Ste Thérèse de Lisieux a su la trouver pour son cœur blessé en devenant une enfant totalement abandonnée entre les mains du Père, ceci tout au cours de sa vie, avant d’être proclamée patronne des missions, patronne aussi des causes impossibles, puis Docteur de l’Eglise… Ste Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face: quel programme pour nous !

Quant à mon souhait, il se fera bref et souriant: qu’à l’image de l’apôtre Paul, l’un ou l’autre d’entre vous ait un songe et entende cet appel murmuré: « Passe en Asie, viens à notre secours! » (cf. Actes 16/9). « Passe en Asie, viens à votre secours » (cf. Actes 16/9). Cet appel fut actualisé par Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II qui, en conclusion du Synode spécial pour le Liban, affirmait sa joie pour l’ouverture de l’Eglise du Liban vers d’autres pays, parmi les quels il nommait en premier lieu l’Iran (Message n°86).

Nous continuons donc à espérer. Mais ne tardez pas trop !… Merci de votre indulgente attention.

 

‘Erfân, Le Soufisme iranien


Dans l’islam chi’ite iranien en particulier, on évite d’employer le terme de soufisme qui est mal vu, parce qu’il est identifié au sunnisme. On préfère le terme ‘erfân (Le mot est constitué à partir de la racine ‘arafa, gnose. Mais en fait cela désigne ce que dans le sunnisme on appellerait tasawwuf (soufisme). Le propre du ‘irfan est d’être spéculatif et fortement philosophant. C’est une des caractéristiques du « soufisme » iranien.

Le soufisme est né pratiquement avec l’Islam, cependant le terme tasawuf n’est apparu qu’aux confins du IIe et IIIe siècles de l’hégire. Un groupe de spirituels chi’ites aurait été le premier désigné sous le nom de soufis. Parmi eux un certain ‘Abdak (210/825) antérieur à Jonayd et son maître Sari al-Saqati.

Courant mystique musulman (tasawwuf en arabe), le soufisme retrouve des influences persanes, hindoues, grecques, juives, chrétiennes. L’Andalou Ibn al-Arabi (1165-1240), appelé Cheikh el-Akbar,  » le plus grand maître « , a écrit :  » Mon cœur est le cloître du moine chrétien, un temple pour les idoles, la Ka’ba de La Mecque pour les pèlerins, les Tables de la loi mosaïque, le Coran. Amour est mon credo ! « .

L’étymologie généralement admise de ce mot est suf,  » la laine « , qui, comme aux ascètes et aux moines chrétiens, avait servi de vêtement aux premiers soufis (mystiques). Après avoir vécu en solitaires, ces derniers se sont réunis dans des couvents puis, à partir du XIIe siècle, ont constitué des confréries (turuq, sing. tariqa, qui signifie aussi  » la voie « ). Le soufi est souvent appelé le  » mendiant  » ou le  » pauvre  » : faqir en arabe et darwesh en persan, qui a donné en français derviche.

Le soufi doit suivre la  » voie  » d’un maître (cheikh) pour tenter d’atteindre l’état mystique, le fana,  » l’annihilation de l’être dans l’Être « . Plusieurs étapes sont nécessaires : le repentir (tawba), l’abstention de tout ce qui est illicite (wara’), l’ascèse (zuhd), le détachement (faqr), la patience (sabr), la confiance en Dieu (tawakkul) et le contentement (riza). Dans cette quête de la Connaissance (ma’rifa) qui conduit à la Vérité(haqiqah), le soufi passe par plusieurs états spirituels (ahwal) : l’attention à Dieu (muraqiba), la proximité(qurb), la crainte (khawf), l’espoir (ridja), l’extase (wadjd), la nostalgie (shawq), l’intimité(uns), le dévoilement (kashf), l’illumination (ishraq), la vision (shuhud) et la certitude (yaqin).

Les docteurs de la Loi ont jugé blasphématoire et hérétique qu’une créature faillible prétende s’unir à Dieu et le connaître autrement que par la seule révélation coranique. C’est pourquoi les premiers soufis furent persécutés. À Baghdad, Al-Hallaj (858-922) fut mutilé, crucifié, décapité et brûlé (ses cendres furent dispersées dans le Tigre) pour s’être écrié :  » Je suis Dieu Vérité. Nous sommes deux confondus en un seul corps. « 

Il est vrai que le lecteur européen identifie souvent « soufisme » et vague ascèse mystique, ou encore connaît-il quelques noms célèbres (Ibn ÔArabî, Hallâj). Mais dans l’époque intermédiaire entre l’âge d’or de la civilisation arabe et le XVIIe siècle de la Renaissance safavide en Iran se constitua vraiment toute une pédagogie spirituelle et se développèrent des écoles qui vivent encore.

 

Aller plus loin sur le Soufisme :

·         Soufisme d’Orient et d’Occident [http://www.soufisme.org/]

·         Encarta : « Le Soufisme » [http://encarta.msn.fr/]

·         Le soufisme, article du site 1000 questions [http://www.1000questions.net]

·         Qu’est-ce que le soufisme ? [http://www.archipress.org/]

·         Le soufisme ou l’humanisme de l’Islam [http://www.archipress.org/batin/soufisme.htm]

·         Bibliographie sélective sur le soufisme (site de l’Institut Français de Recherche en Iran) [http://www.ifriran.org/]

·         Article : Le soufisme ou l’humanisme de l’Islam [http://www.archipress.org/]

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